lundi 22 décembre 2025

"Les filets de séparation" : coupable, mon général !

"Ah ! lire des articles du blog Enluminures (painted plates) au coin du feu pendant les vacances de Noël : je n'ai même pas eu le temps de lire le précédent article intrigant à propos de "Voyelles" et "Entends comme brame..." que voici déjà un autre article, celui annoncé sur les traits de séparation dans une série d'actualité consacrée aux manuscrits de Rimbaud !"
Voilà sans doute ce que vous vous dites en vous-même en attaquant la lecture du texte ci-dessous ! 
 
 
Il y a quelques mois, Alain Bardel a mis en ligne sur son blog un article intitulé "Sur les traits de séparation dans le manuscrit des Illuminations", article qu'il a daté tout en bas de la page internet du "26/04/2025".
L'étude est coiffée de ce que j'appellerai un chapeau, puisque nous avons le contraste d'une écriture oh ! bleu-violet pour le premier paragraphe, même si ça n'a pas l'air de convenir, puisque c'est simplement le paragraphe d'introduction. Bardel invite le lecteur à consulter le tableau fournis dans le présent article.et il annonce avec emphase l'importance de son sujet "les traits de séparation" comme l'indique le titre en nous tançant quelque peu : les traits de séparation "sont là autant d'indices et de traces du travail effectué par Rimbaud pour organiser son recueil, et autant d'énigmes que nous serions coupables de ne pas interroger."
Je ne sais pas ce que ça va m'apporter d'étudier ces filets de séparation, mais, pris de peur, je m'exécute.
J'observe tout de même que le paragraphe d'introduction de Bardel est assez confus. La première phrase donne la réponse à tout l'article : ces traits sont "employés à la séparation des poèmes". Et pourtant, Bardel dit dans la foulée que "leur fonction n'est pas toujours claire", qu'on ne comprend pas pourquoi certains sont biffés ou ont l'air de l'être.
Le paragraphe d'introduction n'est pas bien rédigé, mais l'idée c'est qu'il y aurait quelque chose de plus à découvrir.
J'avoue n'avoir jamais fait attention au fait qu'André Guyaux dans son édition des Œuvres complètes d'Arthur Rimbaud ait reporté ces traits de séparation. Je ne consulte son édition que pour les commentaires, notes, je préfère lire les poésies de Rimbaud dans mes diverses éditions courantes. Dans cet article, Bardel ne mentionne pas ce fait, mais il en fait état sur d'autres pages de son site consacrées aux Illuminations, notamment dans l'article "La FAQ des Illuminations" de 2019, et il faut ajouter que dans son article de 2001 qui sert de référence ultime à Bardel, article du numéro 1 de la revue Histoires littéraires, Steve Murphy n'a pas parlé que de la pagination des manuscrits. Il faudrait aussi se reporter au livre Poétique du fragment d'André Guyaux. Bardel ne fait que rendre compte de travaux antérieurs, notamment de la part de Guyaux et Murphy, et l'idée est de trouver un nouvel axe pour justifier l'ordre canonisé des poèmes en prose dans le cas des Illuminations, vu que la pagination ça n'a pas suffi. La conviction de Bardel est moins tributaire de l'idée d'une pagination autographe que d'une constellation d'indices de remaniements et remords de plume sur les manuscrits en question, et les "traits de séparation" offrent un cas d'analyse transversale tout comme forcément la pagination.
Il est donc question de revenir là-dessus pour moi en interrogeant la fiabilité ou validité de la nébuleuse des arguments qui alimente la conviction de gens comme Steve Murphy et Alain Bardel.
Pour la pagination, leur raisonnement est tombé, à cause de deux arguments de plomb. De fait, le repassage à l'encre jusqu'à la page 9 coïncide avec le projet initial de la revue La Vogue de publier les neuf premiers feuillets paginés au crayon, et la mention au crayon "Arthur Rimbaud" montre que l'emploi du crayon est imputable à la revue La Vogue et ce constat vient rejoindre le constat que formulait déjà Guyaux dans Poétique du fragment : les vingt-quatre pages coïncident avec la publication des Illuminations dans les numéros 5 et 6 de la revue La Vogue, et il faut ajouter que le feuillet 15 porte les indices manuscrits d'une reprise de la publication dans le numéro 6. Murphy et Bardel se fondent sur un argument psychologique qui n'a aucune valeur : puisque les feuillets 12 et 8 ont une pagination à l'encre qui ne repasse pas sur une pagination au crayon, c'est que les manuscrits en question ont remplacé des pages 12 et 18 antérieures. C'est ce que dit en toutes lettres Bardel dans sa "FAQ des Illuminations", je cite ce qu'il dit à la suite des fac-similés qu'il fournit des pages 18 et 19 du dossier manuscrit : "Quelqu'un a visiblement ôté les deux feuillets précédemment numérotés 12 et 18, dans le style original, pour y substituer ces nouveaux feuillets d'allure atypique." Là, il y a un problème de compétence scientifique, puisque Murphy et Bardel enferment le débat dans ce qui est clairement un préjugé. Ils sont convaincus que forcément il y a eu une suite paginée avec une présentation homogène des chiffres, de 1 à 24. Et ils sont convaincus qu'il y avait des feuillets paginés 12 et 18 qui ont été supprimés, feuillets qui dans leur théorie ne contenaient pas les textes actuels des pages 12 et 18, à savoir cinq poèmes courts et "Veillées" I et II, puisque ce serait pour fabriquer les séries que les manuscrits auraient été remplacés ! On se demande alors où sont passés les textes initiaux et même, plus encore, pourquoi nous n'avons pas parmi les feuillets non paginés des transcriptions sur un papier de même format que la plupart de la série paginée ! Puisqu'ils auraient été remplacés pour confectionner la série. Le raisonnement de Murphy et Bardel fait bon compte de l'importance de l'organisation en recueil, puisque les poèmes sont dégagés de l'ensemble ordonné, alors que Rimbaud aurait pu remanier une pagination qui était encore au crayon, il aurait pu décaler la pagination à deux reprises à partir des feuillets 13 et 19. Ajoutons que selon cette thèse de feuillets retirés les feuillets hypothétiques originaux étaient autonomes. Or, au-delà du feuillet paginé 18 à l'encre, nous avons des feuillets avec des enchaînement de transcription. Il y a deux feuillets pour "Angoisse", "Métropolitain" et "Barbare", tandis qu'il y a trois feuillets pour "Veillée" devenu III, "Mystique", "Aube" et "Fleurs" sachant que ce groupe fait partie du remaniement avec "Veillée" devenu "III". Donc, je répète ma question : où sont passés les manuscrits initialement paginés 12 et 18 ? Visiblement, comme dit Bardel, c'est la thèse des manuscrits remplacés qui ne tient pas face à l'analyse des faits.
La seule partie paginée qui a des chances d'être partiellement ou intégralement autographe, c'est l'ensemble des manuscrits de poèmes en prose que Vanier a publié en 1895, mais il reste des points d'achoppement. Notez qu'il y a six manuscrits et que cinq seulement sont paginés en chiffres romains. Plus précisément, dans le cas des poèmes publiés par Vanier, sur les manuscrits, ce sont les titres de poèmes ou le titre d'une série de poèmes qui sont numéotés  I Fairy, II Guerre, III Génie, IV Jeunesse avec I Dimanche, le manuscrit II, III et IV n'est pas paginé, et le manuscrit de "Solde'" offre enfin la mention V. Et pour l'instant, je me pose encore des questions sur les manuscrits supports de publications originales de la part de Vanier. 
Les poèmes en vers comme en prose publiés dans les numéros 7, 8 et 9 de la revue La Vogue ont été paginés en fonction de leur ordre de défilement dans la revue, avec le cas à part du manuscrit de "Promontoire" qui n'est pas paginé parce que remplacé par une copie allographe sur deux pages. Il y a peut-être une exception de pagination dans le cas de "Bottom" et "H".
Telle est la situation. La pagination des feuillets (non des poèmes) est même exclusive à la revue La Vogue, les manuscrits publiés par Vanier ne sont pas concernés !
Quant au respect des manuscrits que prétendent dresser les tenants de la pagination autographe, cela nous fait bien rigoler. Rimbaud était encore vivant en 1886, les poèmes sont publiés à son insu, et les éditeurs ne considéraient pas Rimbaud comme mort à l'époque. Les protes ont écrit sur les manuscrits qui ne leur appartenaient pas. Même les tenants de la pagination autographe tiennent des corrections pour allographe, la préposition "après" biffée au début de "Après le Déluge" : "Aussitôt après que l'idée du Déluge..." ou le "a" de "campagne" repassé en "o" pour donner "la main de la compagne" plus compréhensible que "la main de la campagne". Des manuscrits ont été vendus à des collectionneurs. Que faisait le manuscrit de "Promontoire" entre les mains du docteur Guelliot ?
Il n'y avait aucun respect des manuscrits. Ceux de "Dévotion" et "Démocratie" ont purement et simplement disparu, ainsi que ceux de "Paris se repeuple" et tous ceux utilisés par Verlaine pour l'article "Arthur Rimbaud" des Poètes maudits en 1883-1884.
C'est ça qu'il s'est passé, alors les histoires de respect...
Dans les premières éditions, Paterne Berrichon prenait l'initiative de modifier les poèmes ou les écrits de l'artiste, et pas forcément parce qu'il y avait une lacune qu'il était nécessaire de combler.
Ils ont fait ça comme des chacals, c'est ça la vérité !
Reprenons maintenant avec le cas des "filets de séparation".
Dans son article, Bardel fournit une légende à son tableau, puis le tableau récapitulatif lui-même qui est distribué en trois colonnes, sauf que dans son commentaire en quelques points Bardel me semble assez expéditif quant à la lecture des données du tableau.
On va y revenir.
En gros, il y a un contraste entre la série de 24 pages et les autres manuscrits. Dans la série de 24 pages, en général, Rimbaud ne biffe pas les traits de séparation et surtout il n'y recourt pas systématiquement. Les traits de séparation à la fin d'un poème sont plus nombreux dans le cas des manuscrits dits "non numérotés", ce qui est inexact au sens strict, puisqu'il y a d'autres paginations ou le repère des chiffres romains, et surtout les traits de séparation sont souvent biffés dans leur cas.
Bardel envisage la réponse, mais la noie dans les raisonnements. La suite homogène relève d'une transcription tardive qui s'est faite si pas d'une traite en un seul projet de recopiages des poèmes, et cela en février 1875 à peu près quand Nouveau était à Charleville, Bardel adhérant à raison à la thèse de Bienvenu sur le sujet. Mais Bardel n'en tire pas vraiment les conséquences. Il va considérer que sur les manuscrits plus anciens Rimbaud mettait des filets de séparation pour séparer chaque poème, ce qui va de soi, qu'il les a biffés pour les invalider, ce qui cette fois ne va pas de soi, et puis sur la série homogène il ne les aurait pas mis systématiquement parce qu'ils auraient une autre fonction.
Je pense différemment le problème de contraste du traitement.
Prenons les manuscrits au-delà des 24 pages. Plusieurs feuillets ne comportent la transcription que d'un seul poème : "Scènes", "Soir historique", "Mouvement" et "Solde". Il n'y a pas de trait de séparation dans le cas de "Soir historique", tandis que le trait de séparation de "Scènes" n'est pas biffé. Il est simplement repassé par deux lignes courbes qui ne correspondent pas à l'acte de biffer, et qui, même si on voulait le croire, ne correspondent pas aux traits de séparation biffés par de multiples petits traits verticaux pour "Mouvement", "Bottom", "H", "Solde", etc.
Donc, on a une variété de cas : une dominante des traits biffés avec "Mouvement" et "Solde", un cas de poème sans trait de séparation "Soir historique" et un poème avec un trait de séparation maintenu mais sentant le cafouillage : "Scènes".
 
 
La conclusion est qu'il n'y a pas une unité de conception sur cette liasse de manuscrits considérés comme plus anciens que la série homogène.
Or, sur la partie homogène, il y a un cas de poème transcrit sur un feuillet qui lui est exclusif dont le papier ne correspond pas à la série homogène qui est "Après le Déluge". "Après le Déluge" rejoint les cas de "Scènes" avec pour spécificité une ligne continue en bas de manuscrit (bizarrement, on croit voir des lignes du même type en plein sur le texte un peu plus hauts sur le fac-similé).
Au plan philologique, on ne peut pas traiter purement et simplement le manuscrit de "Après le Déluge" comme faisant partie de la série homogène.
"Après le Déluge" rejoint de toute façon le cas des poèmes où il y a simplement un trait de séparation à la fin d'une transcription de poème. Il n'y a pas là de quoi casser trois pattes à un canard.
Par ailleurs, pour être exhaustif, on peut rapidement jeter un oeil sur les cas dans la série homogène où un poème est publié seul sur un unique feuillet. Le cas est unique, c'est celui de "Parade" et son manuscrit ne comporte aucun trait de séparation, ni avant ni après le poème !
C'est d'ailleurs un fait remarquable que dans la série homogène "Parade" soit le seul poème à avoir son propre feuillet unique pour la transcription. Et dans la série de 24 pages, il n'est rejoint que par "Après le Déluge".
Passons maintenant aux cas des manuscrits où plusieurs poèmes sont reportés ensemble, mais sur un unique feuillet.
Là encore, les textes au-delà de la suite homogène se distinguent. Nous savons que "Promontoire" et "Guerre" étaient transcrits sur un seul feuillet avant même que le feuillet ne soit découpé. C'est pour cela que je n'ai pas fait figurer "Promontoire" dans l'ensemble ci-dessus avec "Mouvement", "Après le Déluge", etc. Et ici, il s'ouvre un sujet de réflexion intéressant. En découpant certains feuillets qui contenaient deux transcriptions de poèmes, Rimbaud recréait le principe d'unicité : un feuillet par poème, celui-là même qu'il applique dans le cas des manuscrits de poèmes en vers "nouvelle manière" dont les manuscrits sont plus anciens et d'ailleurs souvent déchirés (qu'on pense aux parties perdues de "Juillet" : "Je sais que c'est toi, [P...]" et "Nous sommes tes grands-parents..." : "Et mourrai [...]ent / Puis que je s[...]ent"). Ce principe d'unicité concerne plusieurs poèmes de l'au-delà des 24 pages, et cela inclut les poèmes découpés "Fairy", "Guerre", "Génie", "Promontoire", "Jeunesse I Dimanche". On ne saura peut-être jamais ce qu'il en est pour "Démocratie" et "Dévotion", un ou deux manuscrits, encore que la pagination des poèmes en vers pour les poèmes publiés dans la revue La Vogue pourrait apporter une réponse. Je crois identifier un "9" sur le coin supérieur gauche du manuscrit de "Ô saisons ! ô châteaux !" Et la version sans titre de "La rivière de cassis..." est paginée 10 !
 
 
 Attention, dans le même catalogue, le manuscrit de "Larme" provient de Forain et Millanvoye. J'ignore où consulter le manuscrit sans titre de "Larme" qui devrait comporter la pagination 8. Il y aurait un ensemble de sept pages à identifier auparavant, ce qui ne convient pas, puisque "Mouvement" et "Bottom/H" tiennent sur deux manuscrits distincts. Il n'est pas possible de croire que "Démocratie" et "Dévotion" s'étalaient sur cinq pages, même en imaginant un manuscrit allographe étalé sur deux pages pour l'un comme pour l'autre poème. En clair, où cette pagination vient de la revue La Vogue et les poèmes paginés qui correspondraient à cet ensemble seraient à identifier parmi ceux qui ont fini entre les mains de Vanier, à moins de disparitions pures et simples, ou la pagination concerne bien des poèmes qui ont fini entre les mains de Vanier, mais la pagination serait tardive et indépendante de la publication originale.
J'avoue ne pas connaître la pagination complète, je vais voir si je peux y remédier ou si les rimbaldiens ont déjà reconstitué cette série.
Pour l'instant, on va se contenter de l'étude des traits de séparation.
Il y a d'abord le cas de "Fairy". Dans son cas, le papier semble avoir été découpé avant la transcription des poèmes "Veillées I et II". De toute façon, par rapport au papier originel, "Veillées I et II" ont une transcription couchée par rapport à "Fairy", le papier a été tourné à 90 degrés, le bas du papier devenant la hauteur pour la transcription de "Veillées I et II", passage de l'horizontal au vertical pour ce rebord du papier utilisé. "Fairy" devrait rejoindre le cas des poèmes où un papier comportait un seul poème en entier. C'était le cas avant le découpage. Or, "Fairy" est suivi d'un trait de séparation biffé. Quant à "Veillées I et II", chaque texte, le "I" comme le "II" est suivi d'un trait de séparation non biffé, sujet sur lequel nous reviendrons plus loin.
"Bottom" et "H" sont tous les deux suivis d'un trait de séparation et à chaque fois ils ont été biffés par des traits verticaux. Pour "Promontoire" et "Guerre", conséquence du découpage du feuillet, les  deux traits de séparation non biffés encadrent la transcription du seul poème "Guerre". Les filets de séparation sont faits par des lignes courbes instables, ce qui nous rapproche un peu du cas de "Scènes".
Pour "Génie" et "Dimanche", là aussi le trait de séparation du texte supérieur, "Génie" cette fois après "Promontoire" a fini sur la limite supérieure du poème suivant "Dimanche", mais "Dimanche" a aussi son trait de séparation et lui est biffé. A noter que le trait de séparation était long après "Génie", mais court après "Dimanche".
Il ne reste alors qu'un cas particulier, celui avec les chiffres romains II, III et IV qui est devenu la suite de la série "Jeunesse" commencée par "Dimanche". Remarquez l'importance de telles précisions, puisque la transcription du manuscrit avec les chiffres II, III et IV serait postérieure au remaniement du manuscrit sur papier bleu ! En tous cas, la numérotation en chiffres romains.
Et le manuscrit est le lieu de plusieurs anomalies : la partie IV n'a pas de titre autonome contrairement à I, II et III dans l'optique de la série "Jeunesse", sauf à considérer que "Veillée" au crayon est de la main de celui qui a écrit au crayon "IV" et "Jeunesse" sur le papier bleu avec la transcription de "Dimanche"... Ce qui pose la question d'une éventuelle invention allographe de la série "Jeunesse".
En tous cas, sur le manuscrit II, III et IV, il y a un trait de séparation long biffé après le "II", aucun trait de séparation après le "III" et un trait de séparation concis non biffé après le texte "IV".
Quelle peut bien être la cohérence propre à ce manuscrit ?
 
 
Le trait de séparation qui a été biffé était assez long et il était à l'intérieur d'un regroupement de poèmes qu'atteste au minimum sur ce seul feuillet les chiffres II, III et IV. Rimbaud a donné des titres à deux des poèmes de ce manuscrit : "Sonnet" et "Vingt ans". Le titre "Sonnet" a probablement été inventé après la transcription du texte lui-même, après le constat que la transcription tenait sur quatorze lignes avec des rimes involontaires pour les premières lignes de la transcription. Par exception, ce titre qui du coup correspond à une "private joke" incongrue est soulignée deux fois à l'encre par un trait court. A l'évidence, Rimbaud lui-même a souligné ce titre, signe qu'il avait conscience que son titre était une invention accidentelle inhabituelle. Mais l'idée était séduisante et ouvrait des perspectives. Ce qui m'intéresse ici, c'est l'idée que le chiffre romain a dû être reporté dans un troisième temps. A l'inverse de l'ordre du manuscrit, Rimbaud a d'abord copié le texte, puis il a reporté le titre "Sonnet" au-dessus du texte, puis il a encore reporté un peu plus tard le chiffre II au-dessus du titre. Pour le trait de séparation qui fait tout le poème, il a pu être reporté immédiatement après la transcription du seul texte, éventuellement après le report du titre "Sonnet", mais pas après la mention du chiffre II. Ce qui permet de le penser, c'est que le titre "Vingt ans" est parfaitement centré par rapport à la transcription du poème suivant : "Vingt ans" donc, tandis que le "III" au-dessus du titre "Vingt ans" est à la fois au-dessus du filet de séparation, ce qui invitait à le biffer, et le "III" est un peu déporté, même pas dans l'alignement du "II" et du "IV", mais à cause du trait de séparation biffé pour éviter d'être sur un trait verttical ou sur la courbe qui débordait au centre du trait de séparation initial.
La transcription de "Vingt ans" est assez homogène avec une écriture qui a un faux-air de "à la manière de Léon Valade", je dis bien un "faux air". Rimbaud n'a pas eu à supprimer de trait de séparation après "Vingt ans" puisqu'il ne l'a pas écrit. Fait étrange, le texte bien isolé par un espace "Tu en es encore..." n' pas de titre propre. Il est précédé du chiffre IV sans qu'on ne puisse dire avec évidence s'il a été transcrit avant le texte ou après.e poème est suivi d'un trait de séparation bref non biffé et on peut penser que l'idée c'est que avec la constitution d'une série, il était normal de supprimer les traits de séparation après "I" ou "II", et d'en maintenir un pour signifier la fin de la série. Et comme il s'agit d'une création de série comme pour "Enfance" et "Vies", Rimbaud a pu éviter de le biffer, puisqu'il dispensait de chercher un "V" sur un autre manuscrit par exemple. Mais cela n'est qu'hypothèse psychologisante.
Le titre au crayon "Veillées" est-il réellement allographe ? Pourrait-il être de la main de Germain Nouveau ? Ne peut-on pas le comparer pour son "es" final à ce qui suit la partie biffée du manuscrit autographe de "Promontoire" ? Le "V" est quasi en caractère d'imprimerie et ne peut-on pas le comparer aux trois titres "Villes", "Villes", "Villes", au titre biffé au singulier "Veillée" et au titre au pluriel du feuillet 18 "Veillées". Pourquoi est-il considéré allographe alors que "Jeunesse" et "IV" sont considérés comme autographes ? Notons également que ce manuscrit contient un mot souligné à imprimer en italique "Homme" au début de "II Sonnet", sachant qu'il y a plusieurs mots soulignés à imprimer en italique dans le cas de "Génie", poème dont la transcription est liée à celle de "Dimanche" devenu "Jeunesse I". On tient peut-être l'exception de deux écritures au crayon par Rimbaud lui-même sur les manuscrits, ou alors il faut s'inquiéter de ces mentions au crayon et penser que la série "Jeunesse" jusqu'à son titre n'a pas été inventée par Rimbaud.
En tous cas, il n'y a aucune harmonisation systématique des traits de séparation sur la série de manuscrits au-delà de la pagination en 24 pages. Les traits de séparation sont pensés poème par poème et ne correspondant jamais qu'à des délimitations des fins des transcription. Rimbaud n'a pas biffé systématiquement ces traits de séparation, et les cas de "Bottom" et "H" sur un même manuscrit ou de "Solde", etc., nous montrent que les traits ont été biffés de manière dérisoire, puisque biffés ou non cela ne changeait rien aux délimitations des poèmes. Peut-être ont-ils été partiellement biffés dans la mesure où Rimbaud reportait les titres après les transcriptions des textes, mais l'étude de variation de l'encre ne permettra pas de constater un report des titres à la fin par une étude transversale des manuscrits. Le cas a l'air bien plus nuancé que ça. Je plaide donc coupable de ne pas m'intéresser aux traits de séparation biffés. On peut les étudier au cas par cas et constater que dans le cas de la série II, III et IV il était justifié de supprimer le trait après "II Sonnet". Tout cela n'aboutira pas à un système intéressant où se représenter la nécessité globale pour Rimbaud de les mettre puis de les supprimer. C'est comme les minuscules en tête des vers de six manuscrits, cela n'engage à rien. C'est du "peanuts" au plan des indices manuscrits.
Il reste alors le cas de la série paginée. J'ai déjà fait un sort à "Après le Déluge", je ne peux pas parler des traits de séparation pour le feuillet paginé 12, même si les trois croix font office de traits séparateurs. J'ai déjà parlé des traits de séparation conservés pour "Veillées I et II" et du contraste d'emploi avec "Enfance" et "Vies" comme avec la série "Jeunesse", vu le trait biffé après "Sonnet II".
Il reste alors le cas du manuscrit paginé 21 et 22 avec un cas unique de transcription au recto et au verso d'un feuillet manuscrit.
Mais avant d'en parler, évoquons les conclusions que Bardel a tiré pour sa part. Il distribue cela dans un texte intitulé "Quelques conclusions et hypothèses" divisé en quatre points.
Le point 1) affirme ceci à propos des traits de séparation biffés : "La régularité des traits de séparation biffés, en fin de poème, suggère qu'ils ont fait partie d'un système consistant à marquer d'un trait la transition d'un texte à un autre." L'ajout des titres a rendu cet artifice inutile si on peut dire. En réalité, les traits n'ont pas été biffés systématiquement, et il y a un cas où le trait est supprimé pour créer une série, le cas en-dessous de "II Sonnet". En revanche, pour la série "Veillées I et II", Rimbaud a dérogé à son principe, puisqu'il a maintenu le trait après "Veillées I".
Est-ce que nous apprenons des choses intéressantes ? Non. Est-ce qu'on peut créditer Murphy et Bardel de nous apprendre quelque chose avec leur mise au point ? Non.
L'idée de Bardel, c'est qu'en revanche on aura le cas insolite de traits de séparation au-dessus de poèmes dans la suite paginée. On verra ça plus tard.
Le point 2) est lié au premier puisque Bardel l'introduit avec une idée de conséquence : "Tout prouve donc..." Ce qui est prouvé, c'est le contraste entre l'emploi de ces traits dans la série homogène et sur les divers autres manuscrits. La série homogène est tardive et à part. Mais, derrière ces vérités de La Palice toutes prouvées, Bardel fait une hypothèse qu'il lie à son sentiment d'évidence, et qu'il lie indûment. Puisque sur la série homogène, les traits de séparation entre poèmes ne sont pas systématiques, c'est qu'il faut distinguer les cas où ils lui sont nécessaires des cas où ils sont inutiles, et dans le même ordre d'idées pour les autres manuscrits quand c'est biffé c'est inutile quand ça ne l'est pas c'est nécessaire.
J'en reste à l'idée que les manuscrits sont à étudier séparément en fonction de dates de recopiages distinctes, en fonction des recoupements entre certains manuscrits que favorise l'approche philologique, mais je récuse cette idée d'une étude transversale où, malgré les différences de traitement, on fait comme si Rimbaud avait médité une homogénéisation par-delà les différents "dossiers", je dis bien "dossiers", manuscrits.
Et vous vous en doutez, il y a encore à parler du cas du manuscrit de "Nocturne vulgaire", "Marine" et "Fête d'hiver".
Le point 3) de son étude concerne la série homogène, j'y reviens après. Quant au point 4) sur "les exceptions notables dans la dernière partie du manuscrit [sic !]", il parle de "Jeunesse" II, III et IV, mais ça n'a rien à voir avec l'étude précise des filets de séparation que j'ai menée plus haut. Bardel ne dit rien de l'ordre des transcriptions des titres, des textes et des chiffres romains, ne confronte pas le filet de séparation biffé au III, ne remarque pas qu'on peut opposer le trait biffé après le II et le trait maintenu après le IV en tant qu'indice de la série en train d'être créée. Il ne revient même pas sur la mention au crayon "Veillées" au crayon, comme s'il suffisait de réfléchir sur les traits de séparation sans coordonner la réflexion à ce que suggèrent d'autres indices. Bardel dit qu'il manque un trait avant le IV et qu'il est maintenu après le IV parce que la transcription serait sans doute tardive, et comme il est tard on peut être indulgent pour un air d'inabouti. Je n'invente rien : les traits ou l'absence de traits "laissent supposer que la transcription de ces poèmes s'est réalisée, elle aussi, à une époque tardive [...]". Je n'appelle pas ça une conclusion ou une analyse au plus près des filets de séparation.
Dans ce point 4), Bardel parle aussi du découpage qui concerne "Promontoire" et "Guerre", là encore sans rien dire d'intéressant, à tel point que Bardel ne dit rien, mais formule une question farfelue : Rimbaud n'a pas biffé les traits après le découpage, mais les a écrits avant le découpage parce que peut-être que ces poèmes-là ont été eux aussi copiés tardivement, ou bien ces traits biffés sur le seul poème "Guerre" sont l'indice d'un grand symbole thématique caractérisant l'ensemble des poèmes de la suite non paginée, du moins de tous ceux qui précèdent "Guerre", avec l'anomalie soit dit en passant du chevauchement des publications originales par la revue La Vogue et par Vanier. On nage en plein non-sens : un trait biffé "pour marquer l'achèvement d'un cycle de la guerre contre l'ordre bourgeois, susceptible d'englober tout ou partie des poèmes qui précèdent dans la troisième colonne du tableau ?" Ce n'est pas de l'étude philologique, ça ! Ce n'est même pas un raisonnement serré et cohérent dans son propos.
Passons donc à l'étude du manuscrit avec une transcription au recto et au verso.
Le point 3) de Bardel manque de rigueur. Normalement, en toute rigueur, il y a une différence de traitement des traits de séparation pour les transcriptions tardives sur un papier homogène, par opposition à tous les autres manuscrits, feuillets 12 et 18 compris ! Or, si je ne parle pas du feuillet 12 qui est vraiment à part avec les trois croix, et si j'ai déjà parlé de l'anomalie de "Veillées I et II" avec un trait de séparation pour chaque poème d'une série, il y a deux autres feuillets à extirper : celui de "Après le Déluge" et celui de "Nocturne vulgaire"/"Marine"/"Fête d'hiver".
En toute rigueur, il faut traiter le manuscrit paginé 21 et 22 avec tous les manuscrits qui sont en-dehors de la série homogène. D'ailleurs, ce manuscrit est le seul de la série paginée avec des traits de séparation biffés. C'est un manuscrit avec une transcription au recto et au verso, avec un format de papier différent, des transcriptions particulièrement peu soignées et il a des traits de séparation biffés. Il n'a donc rien à voir avec la série homogène. Quant à son insertion par la revue La Vogue dans la série homogène, c'est qu'il s'agit d'un manuscrit qui offre un enchaînement de trois poèmes, alors que les autres manuscrits en-dehors de la série homogène offrent une transcription d'un sinon deux poèmes sur un feuillet, cas à part de "II", "III" et "IV", le manuscrit devenu suisse.
Et étonnamment, Bardel va considérer que ce manuscrit est la preuve d'une pagination autographe et d'un recueil ordonné par Rimbaud, sauf que le raisonnement fourni est incohérent, voire incompréhensible : "Mais pour quelle raison d'Orfer et Kahn auraient-ils inséré, parmi les calligraphies initiales, un texte à l'établissement aussi problématique que "Nocturne vulgaire" et inclus dans leur pagination un recto-verso au format et à l'apparence aussi atypiques que le folio 21-22 ? Cette décision ne peut s'expliquer que par la volonté de suggérer un lien thématique, au demeurant assez subtil et ténu, entre plusieurs pièces d'inspiration onirique et nocturne (un lien que Fénéon n'a pas vu puisqu'il éparpille ces textes dans son édition d'octobre 1886)."
Le raisonnement n'est pas tenable. Bardel avoue que le lien thématique qu'il attribue à Rimbaud est "au demeurant assez subtil et ténu", alors qu'il fait grief à Fénéon de ne pas l'avoir vu et du moins de ne pas en avoir tenu compte pour la réédition en plaquette. Mais, ce lien thématique, il faudrait déjà prouver sa validité critique au plan de prouver un ordonnancement voulu par l'auteur. Notons que la pagination désolidarise plutôt le cycle urbaine "Ville", "Ornières", "Villes", "Vagabonds", "Villes" puis une longue pause avant "Angoisse" et "Métropolitain" et par-delà "Barbare", "Promontoire" qui non paginé est dans la conscience de Bardel la page 25 du recueil manuscrit.
Il y a un moment où il faut être sérieux dans ses affirmations. Et c'est une pétition de principe que d'affirmer que le folio 21-22 a été mis là pour créer un lien thématique. Les manuscrits ont été publiés au petit bonheur la chance, puisque personne n'a remarqué l'oubli des titres "Les Ponts" et "Fête d'hiver", ni le problème des hybrides ou chimères qui en résultaient. On lit un texte sur des "Ouvriers" qui finit par parler de "Ponts". On lit un poème avec des retours à la ligne qui convient à son titre "Marine", sauf qu'au milieu du poème ça part en spectacle public avec chinoises de Boucher et rondes sibériennes, le poète rédigeant soudain un épais paragraphe.
Non, il y a un manuscrit qui est mélangé à la suite homogène, soit par Rimbaud, mais justement on n'en voit pas la raison, soit par Vanier. Et puisque Bardel joue à trouver absurde l'attribution du geste à la revue La Vogue, opposons l'idée d'étrangeté si ça doit venir de Rimbaud. Pourquoi une série homogène si en plus des remaniements pour faire des séries, nous avons "Après le Déluge" en tête de la série sur un papier distinct et ce folio 21-22 qui est glissé là sans supposer un remaniement de série ?
Si la série homogène est pensée comme ordonnée en recueil, au moment des transcriptions Rimbaud doit avoir une idée de l'enchaînement des poèmes. La théorie de Murphy, Bardel et d'autres, c'est que Rimbaud crée le recueil en subissant la contrainte des enchaînements déjà effectués. Je le disais plus haut : où sont les feuillets paginés 12 et 18 initiaux, puisque Murphy et Bardel prétendent qu'ils ont existé, en présupposant qu'ils ne sont pas inexploitables, mal rédigés, puisqu'il aurait été seulement question de les remplacer ? Le folio 21-22 n'est pas n'importe où dans la liasse, il vient avant les deux derniers feuillets de la série homogène qui à cause d'un enchaînement des transcriptions ne pouvait pas être séparé. Qui plus est, vous avez un feuillet différent page 1, un feuillet différent page 12, un feuillet différent page 18 et un feuillet différent qui fait les pages 21 et 22 à lui seul. On aurait un ensemble harmonisé si un feuillet était glissé entre les pages 6 et 7 en quelque sorte.
"Nocturne vulgaire" a un trait de séparation non biffé après sa transcription, mais il serait difficile de le biffer vu qu'il est écrit sur le rebord inférieur même du feuillet manuscrit, lequel est sans doute rogné sur ce bord inférieur.
Contrairement à Bardel qui insiste sur la transcription peu soignée de "Nocturne vulgaire", ce qui me choque c'est le manque de soin des transcriptions de "Marine" et "Fête d'hiver" au verso, et ce qui rend cette critique plus légitime c'est qu'effectivement les protes de la revue ont oublié de reporter le titre "Fête d'hiver". On a oublié de le souligner comme titre, puis on a oublié de relever son absence. Or, entre la dernière ligne de "Marine" et le titre "Fête d'hiver" il y a un long trait de séparation qui a été biffé grossièrement par des traits ondulés, le titre "Fête d'hiver" étant tassé tout contre juste en-dessous.
En quelques sorte, en croyant bien faire en biffant le trait, Rimbaud a sali encore plus un manuscrit et rendu peu visible le titre du poème suivant, à tel point que c'est un des éléments qui expliquent l'erreur de la revue La Vogue. Avec sa compulsion psychologique à inutilement biffer les traits de séparation, Rimbaud a favorisé une bévue des éditeurs.
Voilà ce qu'objectivement on peut conclure de l'observation attentive du manuscrit.
Rimbaud a également biffé le trait de séparation qu'il a mis à la suite de "Fête d'hiver" en bas du manuscrit. Mais ces filets de séparation biffés coïncident avec les cas de "Bottom" et "H", ça ne va pas plus loin. Enfin, exception dans l'ensemble des transcriptions, Rimbaud a mis des lignes ondulées de chaque côté du titre "Marine" ce qui a un air de trait de séparation. J'observe que Bardel ne relève pas ce double emploi unique, puisque du coup il y a un trait de séparation en-dessous de "Nocturne vulgaire" et un au-dessus de "Marine", deux poèmes pourtant successifs dans le dossier paginé.
"Marine" n'était-il pas le recto du manuscrit finalement ? La revue La Vogue aurait publié le manuscrit en inversant le recto et le verso. Si on prend la thèse de Guyaux, Murphy et Bardel dans sa pleine rigueur, le trait de séparation de "Marine" ne peut pas venir après celui à la fin de "Nocturne vulgaire".
Il serait un peu facile de dire que les lignes ondulées ne sont pas un trait de séparation parce qu'elles son à hauteur du titre "Marine", cette mise à niveau ne change rien au fait que ce sont des traits séparateurs en tant que tels.
A cette aune, la solution la plus simple, c'est de ne pas chercher à faire dire aux traits de séparation au-dessus des poèmes, comme aux traits biffés tout un système de représentations qui ne s'impose pas. Rimbaud est incohérent dans le traitement des traits de séparation, c'est une réalité de fait. Qu'est-ce que vous voulez de plus ? Il a le droit d'avoir un comportement erratique sur des éléments qui ne changent rien à l'édition des poèmes.
Parfois, on croit que quelque chose est important, et ça ne l'est pas.
Parfois, on veut résorber un sentiment d'incohérence au détriment de la réalité d'une attitude incohérente.
Et, bien évidemment, il faut renoncer à uniformiser l'interprétation par-delà des manuscrits qui participent de phases de recopiages inconciliables entre elles, surtout quand on met sur le même plan des traits de séparation biffés et des absences de traits de séparation sur les manuscrits.
La singularité, c'est que sur la série homgène, autrement dit sur la suite paginée à l'exclusion des pages 1, 12, 18 et 21-22, Rimbaud a parfois mis un trait de séparation au-dessus du titre de poème, et tout au haut du feuillet. Notez que le cas de "Marine" est assimilable à un trait de séparation pour marquer le début du poème, mais sous une forme exceptionnelle, qui lui est propre.
Vingt-quatre moins cinq, il n'y a que dix-sept cas à éplucher pour les haut de feuillets. Rimbaud a mis un trait de séparation sur seulement trois d'entre eux, au-dessus de la série "Vies", au-dessus de "A une Raison", au-dessus de "Angoisse", trois hauts de feuillets contre quatorze. Si on tient compte des enchaînements sur des feuillets, cela fait trois hauts de feuillets contre neuf groupes délimités. C'est un pur caprice qui ne prête pas vraiment à conséquence. Rimbaud n'a pas mis de trait de séparation à l'intérieur des parties numérotées de "Enfance" et "Vies", ce qui veut simplement dire que Rimbaud reporte le trait séparateur en-dehors des séries qu'il constitue, exception faite de "Veillées" I et II. "Conte", "Parade", "Antique", "Being Beauteous" et "Ô la face cendrée..." ne sont suivis d'aucun trait de délimitation de fin de transcription. Rimbaud ne s'y applique pas. Notons que la pratique d'enchaîner les copies de plusieurs poèmes à la suite ne lui était pas familière pour les vers et même pour les proses malgré des cas à part : "Nocturne vulgaire"/"Marine"/"Fête d'hiver" ou "Bottom"/"H".
Rimbaud a d'autres chats à fouetter que de vérifier scrupuleusement s'il met bien des traits de séparation partout. Parfois il y pense et il s'y applique jusqu'à l'absurde, parfois il n'y pense pas du tout.
Pourquoi chercher une explication plus élaborée.
Et comme Rimbaud n'y pense pas à maintes reprises et vu l'état paginé, nous avons des rimbaldiens qui pensent que Rimbaud a regroupé deux poèmes "Départ" et "Royauté" d'un côté et de l'autre une longue série : "A une Raison", "Matinée d'ivresse", "Phrases" en huit parties, "Ouvriers", "Les Ponts" (oublié dans le tableau de Bardel), "Ville", "Ornières", "Villes", "Vagabonds", "Villes" et "Veillées I", "Veillées" II et III sont un sous-groupe séparé de "Veillées" I dans la théorie de traits pour définir des groupes de poèmes !
De "A une Raison" à "Veillées" III en ayant l'indulgence de ne pas prendre en compte le cas de "Veillées I et II" cela fait un ensemble de 10 feuillets plus le début d'un onzième ! Ce qui est conséquent sur un dossier de 24 pages, dix ou onze pages sur vingt-quatre.
Dans le cas de "Départ" et "Royauté", Bardel avoue lui-même que le recoupement n'a aucun sens probant : "le premier célèbre le "départ" en général, tandis que le second semble recueillir et transposer le souvenir d'une anecdote de la vie de l'auteur", et je laisse Bardel seul responsable de son interprétation du côté biographique.
Selon Guyaux, Bardel et Murphy, Rimbaud a créé les sections suivantes : la section du poème liminaire "Après le Déluge", la section qui est une série "Enfance", la section "Conte", "Parade", "Antique", "Being Beauteous", "Ô la face cendrée...", qui est tout un programme, la section des trois "Vies", la section "Départ" et "Royauté", la section formulée plus haut que va de "A une Raison" à "Veillées III", puis la section "Mystique", "Aube", "Fleurs", "Nocturne vulgaire" qui s'accommode un peu vite du changement de type de papier, puis la section "Marine", "Fête d'hiver" et enfin la série "Angoisse", "Métropolitain" et "Barbare".
Notez que Rimbaud a biffé le trait de séparation au bas de "Fête d'hiver", mais qu'il en a mis un au-dessus de "Angoisse". Si ça, ça a du sens dans la suite paginée... ?
Dans certains cas, il se pose la question d'un report des transcriptions en fonction de la place disponible, et on remarque que cela pourrait bien être le cas pour "Conte" à la suite de "Enfance" et pour "Royauté" à la suite de "Vies" et "Départ", les deux poèmes "Conte" et "Royauté" ayant des affinités thématiques plus qu'évidentes sont séparés l'un de l'autre, mais tels qu'ils sont transcrits on a plus l'impression qu'il fallait optimiser la place disponible sur les feuillets.
Rien ne permet d'affirmer que "Conte" a été écrit à la suite de "Enfance" pour organiser l'ordre des poèmes dans un recueil, rien ne prouve la même chose pour "Départ" et bien sûr "Royauté".
En clair, même dans les cas où les poèmes s'enchaînent pour la transcription, on ne peut pas affirmer la volonté de faire se succéder précisément ainsi les poèmes dans un recueil. Il en va parfois différemment, ainsi l'écho entre "nouvelle harmonie" et "ancienne inharmonie" permet d'envisager comme pertinente la succession de "A une Raison" et de "Matinée d'ivresse", un peu comme si "Matinée d'ivresse" racontait la fin de l'expérience de "A une Raison". Mais ces cas sont rares et il n'est pas non plus étonnant de trouver des suites qui ont du sens. Ce qui manque, c'est le constat d'un procédé systématique de liaison des poèmes l'un après l'autre.
Dans certains cas, l'enchaînement des poèmes est déconcertant. Bardel l'avoue pour "Départ" et "Royauté, et la question se pose clairement pour "Conte" dont on ne comprend pas pourquoi il viendrait naturellement après "Enfance". S'il faut rassembler les poèmes qui ont des thèmes similaires, pourquoi le cycle urbain est-il aussi discontinu ? Les feuillets qui contiennent "Veillées", "Mystique", "Aube", "Nocturne vulgaire", "Marine" et "Fête d'hiver" pourraient être déplacés à la suite de "Phrases", ce qui nous offrirait une suite continue "Ouvriers", "Les Ponts", "Ville", "Ornières", "Villes", "Vagabonds", "Villes", "Angoisse", "Métropolitain" avec pour seul cas incongru "Barbare", surtout si on enchaîne avec "Promontoire" et "Scènes"...
 Bardel et Murphy n'ont même pas exploité en faveur de la pagination autographe le trait de séparation qui vient après "Veillée" remanié en III. Mais il y a des raisons, puisque le trait de séparation a l'air d'avoir été écrit à la suite de la transcription qui s'accommodait du titre "Veillée". Les remaniements à l'encre foncée seraient ultérieurs, et en tous cas pas de la même encre. Car, moi aussi, je peux inventer des raisons d'apparence fiable pour faire croire que la pagination est autographe.
Il faut éviter de surinterpréter les indices, et le cas des traits de séparation en est un bon exemple.

Pourquoi citer "Les Corbeaux" et "Voyelles" dans des poèmes en vers "nouvelle manière" ?

L'activité de mon blog vire en véritable calendrier de l'avent, même si l'expérience m'a appris que la fréquentation baissait pendant les vacances de Noël et Nouvel An. Mais je ne vais pas m'adapter à ces vicissitudes, il vaut mieux produire, c'est plus amusant et important.
Le précédent article a eu des lecteurs dans la nuit, je n'ai pas voulu l'allonger. J'ai rajouté le lien que j'annonçais et que j'avais oublié, j'ai remanié un paragraphe du début pour bien expliquer ce que veut dire "dossier de 1886" sur le site de Bardel avant de parler du cas du manuscrit de "Enfer de la soif", et j'ai corrigé une coquille "août" que j'ai remplacé par "mai". Il y a peut-être quelques autres coquilles : phrases tronquées car j'écris trop vite ou les confusions d'infinitifs et de participes passés que je ne maîtrise pas sur ordinateur aussi bien quand j'écris sur du papier, je pense que la manière de taper sur un clavier fractionne mon attention. Mais peu importe !
Je repars de plus belle. J'ai annoncé un article sur les "filets de séparation", et donc là il est reporté. Pour l'instant, je veux développer une idée qui a germé suite à l'article mis en ligne la nuit dernière.
Posons le contexte !
Rimbaud est monté à Paris à la mi-septembre 1871 non pas dans l'espoir, mais directement dans le but de devenir écrivain, ce qui signifie qu'il devait être question de le publier d'abord en le faisant connaître dans des périodiques, ensuite en lui offrant la possibilité de faire un livre qui serait lancé par un service de presse, et on peut penser que, parallèlement, un travail de journaliste était envisagé pour subvenir aux besoins immédiats. Or, Rimbaud est hébergé par la belle-famille de Verlaine, puis par différents poètes : Théodire de Banville et Charles Cros, puis il a joui de certaines cotisations pour avoir son propre logement décent, soit avec Forain, rue Campagne-Première, soit seul en mai et juin 1872, d'abord rue Victor Cousin dans une chambre au rez-de-chaussée aujourd'hui détruite qui correspond en partie à l'actuelle salle de déjeuner à l'Hôtel de Cluny, ensuite dans un hôtel qui a été détruit et remplacé par un autre face au lycée Louis le Grand. Rimbaud a été éloigné de Paris deux mois durant, il a dû quitter Paris après le 2 mars, peut-être avant la mi-mars, et il est revenu dans les premiers jours du mois de mai. Là encore, Rimbaud a été hébergé. Mais, de la mi-septembre 1871 à la fin du mois de février 1872, il s'est déroulé cinq mois et demi, et Rimbaud n'a pas publié un seul poème dans la presse. Verlaine n'en a jamais parlé ! En revanche, Rimbaud a été introduit au dîner des Vilains Bonshommes à la fin du mois de septembre, et il semble avoir assisté systématiquement aux dîners jusqu'à son altercation avec Carjat le 2 mars 1872. Par ailleurs, Rimbaud a posé pour le peintre Fantin-Latour, il a été sélectionné pour faire partie du tableau Coin de table, et cela lui faisait une publicité réelle de futur écrivain, puisqu'il était présenté comme un membre dynamique de la revue La Renaissance littéraire et artistique qui allait paraître à partir de la dernière semaine d'avril 1872. Rimbaud assistait également à des représentations théâtrales auxquelles les parnassiens venaient en groupe. Il y a donc jusque-là un Rimbaud qui se crée des relations littéraires mondaines, mais il est un peu dommage qu'il ne publie pas alors le moindre poème et qu'il faille attendre le premier numéro de la revue La Renaissance littéraire et artistique. Lorsque le premier numéro paraît le 27 avril, cela fait sept mois et demi que sa mère l'a autorisé à monter à Paris pour faire carrière dans les lettres.
Rimbaud a aussi contribué à un Album zutique, mais il s'agit d'une production privée non destinée à la publication. Les contributions étant nombreuses pour les mois d'octobre et novembre 1871, on pourrait parler de perte de temps par rapport à son objectif professionnel. Par ailleurs, dès le mois de novembre, le choix des relations mondaines a joué contre Rimbaud qui fait déjà l'objet publiquement d'un scandale avec l'article de Lepelletier qui a parlé de Verlaine, poète marié, au bras d'une "Mlle Rimbaut". Avec un tel acte, il y avait de quoi enterrer la carrière littéraire de Rimbaud. C'était l'incident qu'il fallait oublier. Imaginez Rimbaud publier des poèmes dans la presse dans les jours qui suivent cet entrefilet, imaginez qu'on s'intéresse à de telles premières publications : l'entrefilet aurait été rappelé à l'attention !
Rimbaud n'avait pas besoin d'aide pour se discréditer comme l'atteste l'incident avec Carjat le 2 mars lors d'un dîner des Vilains Bonshommes, la société vis-à-vis pour laquelle Rimbaud ne devait surtout pas faire scandale. Il pouvait se mettre à dos des écrivains d'époque, mais pas le milieu qu'il privilégiait, se retrouver seul n'avait pas de sens. L'écrivain ne peut être solitaire que s'il ne vit pas de sa plume et vise à une reconnaissance plus tardive.
Il est difficile de comprendre pourquoi Rimbaud n'a rien pu publier avant le 2 mars 1872. Verlaine semble dans la même situation, je n'ai pas vérifié s'il avait publié quoi que ce soit durant cette même période. Je pense que non, mais il y a tout de même la relance de son recueil La Bonne chanson qui peut compenser. Puis, Verlaine ne vivait pas de sa plume de toute façon.
Au-delà du 2 mars, il y avait dans tous les cas une nécessité de moins mettre en avant Rimbaud pour un temps. Même le retour de Rimbaud était censé être discret, puisqu'il contrevenait aux arrangements de Verlaine avec sa belle-famille.
Voilà pour le contexte dans les grandes lignes, mais passons au plan des créations poétiques de Rimbaud.  
Jusqu'au 2 mars 1872, Rimbaud compose des poèmes en vers réguliers, avec quelques dérèglements à la rime. Mais les rimes ne disparaissent pas, le dérèglement touche des contraintes graphiques ou le cas de l'alternance des rimes masculines et féminines. Les césures sont parfois audacieuses, mais le caractère ponctuel permet d'identifier de toute façon la césure. L'exception est le poème "Tête de faune" non daté. C'est le premier poème en vers "nouvelle manière", il est le seul de son genre dans le dossier paginé par Verlaine et remis à Forain, puis Millanvoye.
Les poses pour Fantin-Latour eurent lieu avant le 2 mars bien évidemment. L'équipe de La Renaissance littéraire et artistique est rassemblée sur ce tableau. En clair, cette revue était censée la carrière littéraire de Rimbaud à Paris. Il devait être prévu que Rimbaud en soit un collaborateur régulier. Dans cette optique, les poèmes importants que composait Rimbaud pendant la période creuse de septembre 1871 à début mars 1872 devaient être pensées comme pouvant paraître dans la revue. Il allait falloir assurer un rythme régulier. Pourquoi ne pas prendre appui sur l'avance qui avait été prise ?
Or, les premiers mois d'existence de cette revue hebdomadaire, deux poèmes de Verlaine sont publiés, tandis que pullulent des interventions de tous ceux qui figurent sur le Coin de table, que ce soit par des poèmes ou des articles, et la grande exception est Arthur Rimbaud lui-même qui réagit avec humeur contre la revue dans une lettre de juin à son ami Delahaye. On l'a compris : l'équipe de la revue n'a pas digéré l'incident du 2 mars. Le poème "Les Corbeaux" sera publié en septembre 1871 par la revue. Toutefois, à ce moment-là, Rimbaud et Verlaine ont quitté le milieu parisien depuis trois mois, ils sont en Angleterre. On peut penser que la revue a daigné publier le poème de Rimbaud, moins parce que la colère était redescendue que parce que Verlaine et Rimbaud au loin le scandale avait une moindre portée et surtout il y avait moins de risques que la publication n'entraînât de nouvelles frasques à Paris. Il n'y avait pas de risques de rencontre entre Rimbaud et un milieu hostile, par exemple.
Il va de soi que la revue détenait le manuscrit, désormais perdu, des "Corbeaux" depuis des mois, et pas seulement depuis les trois mois suivant le départ le 7 juillet 1872 de Rimbaud et Verlaine. On comprend aisément que quand Rimbaud s'énerve contre la revue dans sa lettre à Delahaye c'est que la revue ne publie toujours pas des poèmes de Rimbaud, et si Rimbaud s'en plaint, c'est qu'il leur a remis des manuscrits. Au vingtième siècle, on retrouvera un manuscrit autographe de "Voyelles" détenu par Emile Blémont, le principal directeur de La Renaissance littéraire et artistique. Par la lecture de la correspondance qui nous est parvenue de Verlaine, nous savons que Blémont, Petitdidier de son vrai nom, est un ami de Verlaine, mais que cette amitié ne s'étend pas à Rimbaud. D'ailleurs, en 1875, Nouveau qui est en compagnie de Rimbaud a critiqué Blémont, et Verlaine répond par courrier en prenant sa défense. L'avis de Nouveau, qui jusqu'à plus ample informé ne connaissait pas Blémont et critiquait sur la foi d'autrui, était nécessairement sous l'influence de l'avis défavorable de Rimbaud. Or, nous n'avons pas récupéré de manuscrit de "Voyelles" détenu par une autre personne, à l'exception de la suite paginée confiée à Forain, mais à des fins de préservation, pas de publication. Il existe une énigme sur les manuscrits utilisés par Verlaine pour le texte "Arthur Rimbaud" des Poètes maudits, puisque ces manuscrits-là précisément ont disparu avec ceux de "Paris se repeuple", les seules disparitions connues à l'époque avec "Dévotion" et "Démocratie", et peut-être des poèmes obscènes "Vers pour les lieux" ou la parodie de Mérat.
En clair, Rimbaud avait remis des manuscrits des "Corbeaux" et de "Voyelles" à Mérat à des fins de publication. Un manuscrit de "Oraison du soir" conservé à Bordeaux a été retrouvé également dans les affaires de Léon Valade, contributeur clef de la revue et le détenteur initial de l'Album zutique. Le sonnet est plus obscène, plus délicat à publier. J'imagine que Rimbaud devait compter sur l'esprit potache de Valade. Valade publiait des rubriques plus osées dans la revue, des rubriques polémiques, satiriques et pleines de gros sel. Je pars donc du principe que Rimbaud a dû remettre "Voyelles" et "Les Corbeaux" comme deux poèmes disons d'apparence plus sérieuse à Blémont pour figurer dans les sections hebdomadaires de "Poésies", tandis que pour "Oraison du soir" l'espoir d'une publication passait par une médiation avec les rubriques satiriques prévues par Valade. Cela fait en tous cas trois poèmes qui étaient clairement à publier par La Renaissance littéraire et artistique. Je ne sais pas quand Rimbaud a remis ces poèmes, autour du 2 mars ou autour de son retour au début du mois de mai.
Mais, en tous cas, vu que le premier numéro de la revue date du 27 avril et que Rimbaud écrit avec agacement contre la revue en juin 1872, cela veut dire que Rimbaud guettait les numéros de la revue des six premières semaines, du 27 avril au début du mois de juin en gros.
J'ai tendance à penser que le poème "Les Corbeaux" avait été remis avant le 2 mars 1872. Le poème mentionne l'actualité de "l'hiver", il doit être antérieur au 21 mars si on prend ce fait en considération. Et j'estime qu'il le faut, parce que l'hiver n'est pas mentionné comme un motif dans un poème qui se lit quand on veut, le poème a un discours militant qui suppose d'être lu comme d'actualité. Il ne faut pas oublier que quand il posait pour le Coin de table Rimbaud ignorait la date à laquelle sortirait le premier numéro de la revue. Il pouvait croire que ce serait bien plutôt que le 27 avril, par exemple. En tous cas, dès le mois de mai 1872, Rimbaud compose un poème "nouvelle manière" où il reprend un vers du poème "Les Corbeaux", il reprend plus exactement l'expression "chers corbeaux délicieux" qui s'inspire de l'expression "éclairs délicieux" d'un quatrain de Marceline Desbordes-Valmore.
Yves Reboul, dans un article récent, a plaidé pour une lecture du "soir charmé" comme un renvoi à la littérature factice des poètes qui enchantent le réel, mais cette lecture s'accompagnait d'une minimisation critique anormale de la symétrie avec "Le Bateau ivre" : "crépuscule embaumé"/"papillon de mai" contre "soir charmé"/"fauvettes de mai", ce qui n'est pas acceptable, et d'une minimisation aussi de la suite patriotique clairement formulée par Verlaine : "patriotique, mais patriotique bien", ce qui est également bien problématique. L'idée d'une pique contre l'hypocrisie littéraire reste intéressante. Dans "La Rivière de cassis", Reboul a souligné un point important, capital, la mention "claires-voies" (orthographe donnée ici de mémoire et non par recours aux manuscrits) vient de l'avant-dernier poème du recueil L'Année terrible de Victor Hugo. Or, c'est important de prendre en compte le contexte à ce sujet. Le recueil de Victor Hugo vient tout juste d'être publié, et cela coïncide avec le lancement de la revue de Blémont, Aicard et compagnie, à tel point que les premiers numéros de la revue rendent compte de la publication du recueil L'Année terrible, en même temps qu'ils exhibent le parrainage hugolien avec une lettre du maître. Et il faut bien mesurer tous les éléments du système, puisque le titre L'Année terrible entre en jeu de miroir avec le titre La Renaissance littéraire et artistique. La revue prévoit une renaissance suite à l'année terrible, c'est ce qui transparaît clairement à la lecture des premiers numéros de la revue. Et quand vous lisez "Les Corbeaux" vous êtes renvoyé à un "l'hiver" de la fin de L'Année terrible au plan symbolique, et la revue joue sur la même coïncidence entre l'actualité du printemps le 27 avril et le lancement de publications pour dépasser le traumatisme des événements récents.
Dans "La Rivière de Cassis", le "cassis" suppose l'idée de rivières de sang qui sont bues et à la fin du poème nous avons un "paysan matois", qui "Trinque d'un moignon vieux". Il y a une sorte d'inversion du "Bateau ivre", c'est l'ennemi de la Commune qui trinque au sens de boire un verre en l'honneur de quelque chose, et ceci renvoie à l'idéologie bohème de Gautier et d'autres poètes qui affichent partout publiquement leur horreur de la Commune. Il y a d'évidence un propos satirique voilé métaphoriquement dans "La Rivière de cassis". Et, je remarque que "La Rivière de cassis" cite précisément un vers d'un poème inédit, mais qui était entre les mains déjà de la revue La Renaissance littéraire et artistique. Je ne crois pas que Rimbaud venait de remettre ce poème en mai 1872, pour composer dans les jours qui suivent "La Rivière de cassis". Je n'ai pas les preuves, mais il est plus naturel de penser que "Les Corbeaux" avait été remis quelques mois auparavant. Le poème "La Rivière de cassis" ne témoigne pas du même agacement que le "N'oublie pas de chier sur la [revue] de la lettre à Delahaye. Il faut plutôt percevoir une raillerie sur ce que pense Rimbaud du discours de renaissance de la revue, ce qui peut s'étendre aux écrivains de l'époque : Hugo, Gautier, etc.
Et j'en arrive alors à "Entends comme brame..." Ce poème en vers "nouvelle manière" a eu droit à assez peu de commentaires. Il est surtout question d'une étude de Bernard Meyer, lequel s'en tenait par principe à la lecture littérale, ne cherchant pas de clefs, et d'un article de Philippe Rocher mais qui commente surtout une relation des propos du poème au dérèglement des rimes. Or, le poème est clairement satirique à l'égard d'un collectif pluriel et il contient la mention en rejet "viride", mot d'une rareté radicale en poésie que Rimbaud a exploité à la rime au pluriel au vers 9 de "Voyelles" à côté de la reprise d'un néologisme de Gautier : "vibrements divins des mers virides". En clair, nous avons deux citations dans les vers "nouvelle manière" de deux poèmes remis à la revue La Renaissance littéraire et artistique à des fins de publication : "Les Corbeaux" et "Voyelles", les deux seuls si nous écartons l'obscène "Oraison du soir" remis à Valade, encore qu'il ne me plaît pas d'exclure le rapprochement entre "Oraison du soir" et "Entends comme brame..." au plan des contenus.
Dans un cas, l'adjectif "virides" est valorisé, même si on peut méditer sur un emploi comique voire ironique, dans l'autre la désacralisation est nette : "rame / viride du pois". On peut opposer les spectacles : "vibrements divins des mers virides" contre "rame / Viride du Pois". Notez que "viride" est en rejet dans "Entends comme brame..." ce qui nous vaut une symétrie avec l'adjectif "divins" du vers 9 de "Voyelles". Le mot "rame" correspond alors à "vibrements" si on poursuit sur cette symétrie. Et "du pois" correspondrait au complément "des mers virides".
Comprenez dans le cas de "Voyelles" que les lettres sont les graines de la renaissance après L'Année terrible... 
Le poème "Entends comme brame..." aurait été écrit en fonction de la remise entre les mains de La Renaissance littéraire et artistique du manuscrit de "Voyelles". Plus que "La Rivière de cassis", il pourrait témoigner d'une exaspération à l'égard de la revue.
Je poursuis mon raisonnement.
Dans le précédent article de ce blog, j'ai précisé que "Entends comme brame..." était le seul manuscrit du "dossier de 1886" associé aux Illuminations qui partageait avec "Nous sommes tes grands-parents...", "Loin des oiseaux...", "A quatre heures du matin..." et "La rivière de cassis..." l'absence de titre et des minuscules en attaque de vers. Il y a d'autres manuscrits avec absence de titre, mais je parle des cinq seuls manuscrits avec à la fois une absence de titre et des minuscules en attaque de vers. Il y a un autre manuscrit avec des minuscules en tête de vers, c'est "Mémoire", mais cette fois il y a un titre. Notez que "Mémoire" est en alexandrins avec des rimes exclusivement féminines et des césures chahutées, ce qui fait qu'il est étudié en miroir avec "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,..." par Benoît de Cornulier, et "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,..." réécrit une attaque de poème des Feuilles d'automne de Victor Hugo et passe pour une réplique à L'Année terrible de Victor Hugo.
Il va de soi que Rimbaud n'a pas composé les poèmes avec des minuscules en tête de vers. Rimbaud a d'abord établi des manuscrits avec des titres et des majuscules en tête de vers comme l'atteste les manuscrits remis à Forain puis Millanvoye : "Comédie de la soif", "Larme", "Bonne pensée du matin", "La Rivière de cassis". Pour "Mémoire", nous connaissons désormais une version antérieure avec des majuscules au début des vers : "Famille maudite". Ces minuscules ne sont qu'un artifice amusant de présentation, elles ne changent rien à la compréhension des vers.
Ce qui est intéressant, c'est les convergences. Rimbaud a dû recopier six poèmes à un moment donné. Il a mis un nouveau titre pour "Famille maudite" qui est devenu "Mémoire" et il a laissé à une meilleure occasion les titres à donner à cinq autres poèmes, mais sur les six poèmes quatre sont ceux remis à Forain avec une suite paginée et "Les Déserts de l'amour", avec la mention de date "Mai 1872". "Famille maudite" serait un poème de juin 1872 apparemment, tandis que "Entends comme brame..." fait état du mois d'avril. Dans le précédent article, j'ai envisagé que le poème pouvait être d'avril, contemporain des cinq parties de "Comédie de la soif" notamment, mais l'exemple de "Mémoire"/"Famille maudite" ne doit pas me faire écarter le mois de juin. Ce qui était frappant, c'est que les quatre poèmes des "Fêtes de la patience" étaient transcrits avec un titre et des majuscules, alors qu'ils datent eux aussi des mois de mai et juin 1872. C'est l'indice que quelles que furent les dates des recopiages, Rimbaud a reporté, volontairement ou non, des regroupements d'origine. Et si "Entends comme brame..." serait plutôt de juin, sinon mai, que d'avril, sa mention "En avril" prend une autre résonance, puisque c'est le moi du double lancement de L'Année terrible et de la revue La Renaissance littéraire et artistique, et à cette aune le poème est particulièrement vengeur en donnant à la "renaissance" cette image potagère de la "rame / Viride du pois" !
Chiche qu'on tient la voie satirique du poème ! 
 
 
 

dimanche 21 décembre 2025

Les manuscrits en vers du "dossier de 1886" et quelques anomalies dans le discours d'Alain Bardel sur son site !

Quand j'aurai retrouvé ma clef de boîte aux lettres, je ferai le compte rendu cinglant du livre fac-similaire sur Les Illuminations. Ici, je fais l'étude en contrepoint du dossier de poèmes en vers.
La revue La Vogue a publié les poèmes en vers suivants dans le numéro 7 et je les cite dans l'ordre de la pagination des manuscrits, pagination que je réfère ici à la suite des titres des poèmes : "Chanson de la plus haute Tour" (pages 1 et 2), "Qu'est-ce pour nous, mon Cœur,..." (page 3), "Âge d'or" (page 4), "Nous sommes tes grands-parents..." (pages 5, 6 et 7), "Eternité" (page 8). Sur son site Arthur Rimbaud, Alain Bardel classe toutefois le poème "Qu'est-ce" en dernier de la liste. L'ordre est respecté pour les autres poèmes, mais pas pour celui-là. Je n'ai pas pu vérifier si dans le numéro 7 de la revue l'ordre de la pagination a été respecté ou non, mais je ne vois pas pourquoi il ne le serait pas. Grâce à un catalogue de vente de la collection de Pierre Bérès en 2006, nous pouvons consulter sur internet les fac-similés des pages 3 à 7 avec les manuscrits successifs de "Qu'est-ce pour nous,...", "Âge d'or" et "Nous sommes tes grands-parents..."
Le classement de "Qu'est-ce" n'est pas la seule anomalie dans le commentaire critique de Bardel.
 
 
 
Bardel prétend que parmi les manuscrits en vers du dossier de 1886 remis à la revue La Vogue il y avait un brouillon de "Ô saisons ! ô châteaux !" et aussi une version alternative du poème "Nous sommes tes grands-parents..." qui avait pour titre "Enfer de la soif". Il ne fait pas un discours pour le dire, mais c'est une loi qui découle des tableaux qu'il fournit et du titre alternatif de la page internet "Archives Verlaine 1872-1873 / Pièces de vers du 'dossier de 1886'" : les deux titres sont alternatifs et valent pour tous les poèmes étudiés dans la perspective de l'article. Le dossier de 1886 signifie, selon Bardel, un ensemble de manuscrits de vers "nouvelle manière" dans lesquels la revue a puisé pour enrichir le recueil des Illuminations. La Vogue n'a pu publier tout ce dossier, puisque quelqu'un est parti avec les derniers manuscrits à publier en prose ("Génie", etc.) comme en vers. Quand aux doublons pour "Ô saisons..." et "Enfer de la soif", ils n'étaient pas question de les publier tout simplement. Bardel nous invite donc à penser que la revue a préféré publier le poème sans titre plutôt que le texte plus soigné "Enfer de la soif". Je précise que la troisième version sous le titre "Comédie de la soif" est inconnue au dix-neuvième siècle, puisqu'on la retrouvera parmi les manuscrits passés entre les mains de Forain, puis Millanvoye, au début du vingtième siècle.
La version "Enfer de la soif" ne sera publiée qu'en 1999 dans l'édition philologique, tome I, des Poésies d'Arthur Rimbaud par Steve Murphy. Pourquoi avoir écarté tout cette version porteuse d'un titre en 1886 ? Je pense que, contrairement à ce qu'avance Bardel, le manuscrit "Enfer de la soif" ne faisait pas partie du "dossier de 1886". Je l'ai toujours pensé, je l'ai déjà écrit plusieurs fois, et c'est une question de bon sens. Il est clair qu'ils ont publié "Nous sommes tes grands-parents..." par défaut, n'ayant pas accès aux deux versions manuscrites bien établies. Et là, j'ai fait une inspection rapide et j'ai trouvé une preuve.  
Je n'ai pas accès à un fac-similé du numéro 7 de la revue La Vogue, mais je peux vérifier l'établissement des textes à partir d'une consultation de la plaquette.
Partons des manuscrits. Le manuscrit en trois pages de "Nous sommes tes grands-parents..." est déchiré ! Sur le lien que je vous propose, c'est le premier manuscrit que vous allez pouvoir consulter en fac-similé. La première page a une déchirure au bas qui ne contrarie pas la lecture. En revanche, la deuxième page a une déchirure importante au bas qui mange plusieurs vers d'un quintil. Je retranscris ci-dessous ce que je parviens à lire, je mets entre crochets des mots qui subissent la déchirure mais qui sont faciles à deviner, même par quelqu'un qui ne connaîtrait pas le texte du poème par ailleurs] :
 
Peut-être un soir m'attend
Où je boirai tranquille
En quelque b[onn]e ville,
Et mourrai [p...]ontent :
Puisque je s[...]ent.
Il y a des commentaires au crayon de la part du prote dans la marge gauche au poème, mais je n'arrive pas à les déchiffrer. Je peux grossir l'image, mais l'image devient floue, et je porte des lunettes et je n'ai pas envie de m'abîmer les yeux contre l'ordinateur.
Le haut des trois pages manuscrites a aussi de petites déchirures, mais j'ai cité l'unique partie problématique du manuscrit.
Qu'a publié la revue dans la plaquette de 1886 ? Selon Bardel, la revue possède aussi le manuscrit de "Enfer de la soif". Même s'ils avaient de manière aberrante privilégier le manuscrit sans titre, il leur aurait suffi de compenser la partie déchirée par une prise en considération du passage équivalent dans "Enfer de la soif". Pourtant, dans la plaquette, nous avons bien droit à une édition lacunaire du quintil en question. Je cite le texte de la plaquette :
 
Peut-être un soir m'attend
Où je boirai tranquille
En quelque bonne ville,
Et mourrai [...]ontent
Puisque je s[...]tent.
 On voit qu'ils ont bien identifié "bonne" malgré la déchirure. En revanche, ils n'ont pas deviné le "p" après "mourrai" et n'ont pas du tout anticipé la leçon "plus content". En tout cas, ils ont été très prudents et n'ont pas considéré avoir identifié un "p" avant la déchirure. Ils ont oublié de prendre en considération le signe de ponctuation, un double point. Enfin, pour le dernier vers, ils ont été moins prudents : sans doute sur la foi qu'il y avait une rime à consonne d'appui à la clef, ils ont pensée identifié un "t" devant la rime "ent", alors qu'il s'agissait d'un "i" : "patient". Personnellement, bien que je connaisse le texte, je n'ai pas mis le "i" comme évident à déchiffrer et l'erreur de présomption du prote me donne raison.
Vous découvrez que pendant plusieurs années le texte de ce poème était édité de manière tronquée. Il a fallu attendre la découverte du manuscrit "Comédie de la soif" pour remédier au problème, ce qui remet complètement en question la thèse selon laquelle le manuscrit de "Enfer de la soif" faisait partie du "dossier de 1886" entre les mains de la revue La Vogue. Et le sujet a une autre importance. Bardel ne s'intéresse qu'à la question du recueil des poèmes en prose sous le titre Les Illuminations, ce qui incite à rejeter les manuscrits des poèmes en vers comme un dossier informe indûment mélangé à ce que Bardel croit un vrai recueil au sens fort du terme. Or, dans cette attitude de rejet, Bardel peut être indifférent au fait qu'il y ait un doublon dans le dossier des manuscrits en vers, puisque pour lui cette liasse manuscrite n'est pas destinée à la publication. Or, désormais il ne reste plus qu'un cas singulier à observer, celui du brouillon de "Ô saisons ! ô châteaux !" Mais, pour le reste, il n'y a plus aucun doublon dans le dossier de poèmes en vers "nouvelle manière" parvenu entre les mains de la revue La Vogue. Et ça, ça pose un problème ! On a un ensemble de manuscrits sans aucun doublon, donc le dossier était aussi constitué en vue d'une édition. Parce que Bardel escamote la question suivante : ces poèmes-là comment devaient-ils être publiés par la revue La Vogue ? Quelles étaient les directives ? Puis, où est la rigueur philologique du spécialiste bien informé que prétend être Bardel quand il nous dit que "Enfer de la soif" fait partie du dossier de 1886 ?
 
Passons au numéro 8 de la revue La Vogue : Nous avons droit à la publication de poèmes en prose suivis de poèmes en vers sous le titre Les Illuminations dans ce qui se déclare la suite de cette publication. Les poèmes en prose sont "Promontoire", "Scènes" et "Soir historique" avec la pagination 1 et 2 du manuscrit allographe de "Promontoire", le manuscrit autographe n'étant pas paginé, puis nous avons le manuscrit de "Scènes" paginé 3 et le manuscrit de "Soir historique" paginé 4.
Dans son très long article "La FAQ des Illuminations" souvent remanié depuis sa mise en ligne en 2019 comme nous l'apprend la note de page internet, Bardel à la question 7°) qui porte sur les "filets de séparation" fournit un tableau synthétique où il écrit à côté de "Promontoire"/"Scènes"/"Soir historique" : "Feuillets non numérotés La Vogue n°8.
Intellectuellement, c'est problématique. Les feuillets sont paginés. Seul le manuscrit autographe ne l'est pas. Et sur cette synthèse, Bardel omet systématiquement de citer les poèmes en vers "nouvelle manière" publiés par la revue La Vogue qui ont une pagination commune avec les poèmes en vers. Bardel ne mentionne pas le contenu, exclusivement des poèmes en vers, de la série Les Illuminations du numéro 7 de la revue, et il ne cite pas les poèmes en vers "nouvelle manière" des numéros 8 et 9 de la revue, ne mentionnant que les poèmes en prose et "Mouvement".
Ce n'est pas une approche philologique rigoureuse.
Bardel prétend que les manuscrits publiés dans le numéro 9 ne sont pas numérotés non plus, ce qui concerne "Démocratie" et "Dévotion" pour lesquels il est impossible de vérifier, mais aussi "Mouvement", "Bottom" et "H". Le fac-similé connu de "Mouvement" a été toiletté et n'a pas privilégié la mise en avant d'éléments annexes. La question du toilettage peut se poser pour "Bottom" et "H", mais on dirait bien que le manuscrit n'a pas été paginé. Par coïncidence, Bardel en fournit un fac-similé à la suite du tableau que nous commentons. La revue n'aurait pas paginé les manuscrits de poèmes en prose publiés dans le numéro 9. Toutefois, les manuscrits des poèmes en vers ont pour leur part été paginés comme on peut le vérifier pour certains sur le catalogue de la vente des manuscrits de la collection Pierre Berès.
Mais, Bardel considère également que les feuillets publiés par Vanier en 1895 n'étaient pas paginés. Il écrit à côté des titres "Fairy", "Guerre", "Génie", "Jeunesse" et "Solde" : "Feuillets non numérotés Vanier 1895". C'est faux, les manuscrits sont paginés en chiffres romains de I à V, mais l'emplacement des chiffres romains est parfois déconcertant, sauf que leur emplacement déconcertant favorise l'idée que ce sont les seuls poèmes que Rimbaud ait lui-même classés dans une suite de feuillets paginés sur l'ensemble de ces poèmes en prose. C'est le seul ensemble organisé dans tout le dossier manuscrit des poèmes en prose (en incluant "Mouvement"). Il y a des suites "Enfance", "Vies" et "Veillées", mais pour le reste il n'y aucune indication de classement. S'il y en avait, il n'y aurait pas ce grand débat sur l'ordre du recueil !
Bardel nie le seul travail de classement qui relève probablement d'une initiative rimbaldienne dans tout l'ensemble, le seul élément qu'il peut brandir pour dire que Rimbaud préparait un recueil où l'ordre des poèmes importait.
Et face à cela, il y a donc le dossier des vers "nouvelle manière" où les poèmes n'existent qu'en un seul exemplaire. Le dossier n'est pas nécessairement un recueil, mais le fait qu'il n'y ait qu'une version de chaque poème veut bien dire que c'est un dossier représentatif sous forme d'anthologie d'une période de la création rimbaldienne.
Ces manuscrits en vers partagent la pagination avec plusieurs poèmes en prose, et les paginations de tout ce que la revue La Vogue sont juxtaposables !
Ce fait n'a pas à passer à l'as !
Ensuite, il faut reprendre le dossier des poèmes en vers "nouvelle manière".
Au vingtième siècle, nous avons eu la chance de retrouver des manuscrits du côté du chansonnier Millanvoye. Il y avait le dossier de vingt-quatre pages de vers première manière, l'ensemble en prose "Les Déserts de l'amour", et un groupe restreint de poèmes "nouvelle manière" datés du mois de mai 1872 : "Comédie de la soif", "Bonne pensée du matin", "Larme" et "La Rivière de Cassis". En parallèle, nous avons eu la révélation de manuscrits détenus par Jean Richepin qui formaient une série réunie sous le titre "Fêtes de la patience", le manuscrit contenait même un sommaire.
Or, "Comédie de la soif", "Larme" et "La Rivière de cassis" ont été publiés dans des versions sans titre par la revue La Vogue. Nous avons parlé plus haut du manuscrit déchiré de "Nous sommes tes grands-parents..." publié dans le numéro 6 de la revue. "Loin des oiseaux..." et "La rivière de cassis..." ont été publiés dans le numéro 9 de la revue La Vogue. La version sans titre "A quatre heures du matin..." est un cas particulier, c'est l'unique poème qui d'évidence faisait partie du "dossier de 1886" qui a attendu le vingtième siècle pour être publié, il l'a été en 1912 par Paterne Berrichon. Et ce qui plaide pour sa présence dans le dossier de 1886, c'est qu'il partage avec "Nous sommes tes grands-parents...", "Loin des oiseaux..." et "La rivière de Cassis..." l'absence de titre et l'usage de minuscules en début de vers.
Ce choix est opposable au cas des quatre versions alternatives des "Fêtes de la patience". Les rimbaldiens pensent que dans le dossier de 1886 la série n'existe plus. Il est vrai que rien n'en indiquait l'existence particulière aux protes et dirigeants de la revue La Vogue. Toutefois, les quatre poèmes ont un titre, même s'il change parfois par rapport à ceux des "Fêtes de la patience" : "Patience" ou "Patience d'un été", car la suppression de "d'un été" mériterait un débat face à "Bannières de mai", "Chanson de la plus haute Tour" qui ne change pas de titre, "LEternité" qui varie à peine en "Eternité" et "Âge d'or" qui conserve son titre. Pour ces quatre poèmes, les majuscules au début des vers sont maintenues.
C'est tout de même un constat important. Il y a un contraste strict entre les manuscrits des versions alternatives des "Fêtes de la patience" et les manuscrits des versions alternatives de poèmes immédiatement antérieurs remis à Forain. Je rappelle que trois des "Fêtes de la patience" sont datée du mois de mai, une seule du mois de juin, tandis que du côté de la transmission "Forain"/"Millanvoye" "Comédie de la soif", "Larme", "La Rivière de cassis" et "Bonne pensée du matin" sont tous datés de mai 1872. J'ai déjà indiqué qu'en tête de la série et en cinq poèmes internes "Comédie de la soif" pouvait facilement dater du mois d'avril et être daté du moment de sa mise au point. Et j'ai déjà insisté sur l'idée probable que les poèmes remis à Forain étaient antérieurs à la composition des "Fêtes de la patience". En tous cas, dans le dossier de 1886, il y a une opposition qui demeure entre les deux ensembles. Et cela inviterait à publier les quatre "Fêtes de la patience" ensemble si les éditeurs tenaient compte des recoupements entre les manuscrits. Et comme la revue La Vogue a publié les poèmes dans le désordre sans tenir compte de ces recoupements, on comprend qu'ils n'étaient pas paginés et surtout qu'en l'absence d'une pagination ils n'ont pas hésité à mélanger les manuscrits, et cela dès les numéros de la revue qui contiennent l'édition originale des Illuminations. Je rappelle qu'à propos des seuls poèmes en prose le discours de Bardel, éditeur fac-similaire, c'est que la revue a respecté l'ordre canonique dans les numéros 5 à 9 de la revue, surtout au plan de la suite paginée pour les numéros 5 et 6, alors que l'ordre des poèmes a été bouleversé dans la plaquette. Le mélange de la plaquette suppose une mise en ordre et on part du principe que ce n'est pas une nouvelle mise en ordre. Par miracle, la revue aurait respecté l'ordre de recueil des poèmes en prose dans les numéros de la revue. C'est le discours de Steve Murphy, qui ne s'exprime plus dans le débat, et d'Alain Bardel. Or, nous avons des indices sérieux pour considérer que les poèmes en vers publiés dans les numéros 7, 8 et 9 de la revue ont été publiés dans un ordre inventé par la revue, avant qu'ils n'en changent à nouveau dans la plaquette. Et ajoutons que la plaquette n'a pas tenu compte de la pagination des manuscrits des poèmes en vers !
Cela jette un sérieux doute sur la pagination des poèmes en prose où tout coïncide avec les délimitations de la revue La Vogue dans les numéros 5 et 6 de la revue. Mais, Bardel et Murphy ont déconsidéré l'analyse des manuscrits en vers du "dossier de 1886". Puisqu'ils ne font pas partie du recueil, il n'y a pas à les prendre en considération, sauf que c'est pourtant rendu nécessaire par le fait que les manuscrits ont été mis en commun lors de l'édition originale des Illuminations par la revue La Vogue. On ne peut pas réfléchir sur le recueil des poèmes en prose en s'interdisant l'étude en parallèle des manuscrits en vers.
Reprenons l'étude des groupements de poèmes en vers du "dossier de 1886".
Il y a un seul poème qui vient rejoindre la série "Nous sommes tes grands-parents...", "Loin des oiseaux...", "A quatre heures du matin..." et "La Rivière de cassis...", il s'agit du poème "Entends comme brame..." Ce dernier poème n'a pas de titre et a des attaques de vers par des lettres en minuscules. Il ne fait pas partie des poèmes dont une autre version a été remise à Forain, mais il mentionne le mois d'avril. Les rimbaldiens poussent des cris d'orfraie si on croit y déceler un indice de sa période de composition. Or, ce poème qui mentionne "avril" est le seul à coïncider avec l'ensemble de poèmes datés de mai 1872 remis au seul Forain, sachant que les cinq parties de "Comédie de la soif", le nombre conséquent de poèmes envisagés et le contraste avec "Fêtes de la faim" invite à penser qu'ils peuvent avoir été pour partie composés dès avril. En clair "Entends comme brame..." serait un poème anormalement absent du dossier Forain/Millanvoye. Il ne faut pas dire "anormalement" qui est un bien grand mot, mais pour des raisons inconnues Rimbaud n'aurait pas remis à Forain cette pièce pourtant contemporaine en principe.
Un poème ne rejoint pas complètement ce groupe, mais s'en rapproche. Il s'agit de "Mémoire", c'est le seul autre poème où les vers commencent par des minuscules dans le dossier, sauf que le poème a un titre. En 2004, la révélation de la version antérieure détenue par les héritiers de Verlaine, "Famille maudite", a fait considérer comme probable que "Famille maudite" était antérieur à la fugue des poètes Verlaine et Rimbaud du 7 juillet 1872. Cela n'est pas prouvé, mais cela permet l'explication la plus naturelle à la survie de ce manuscrit entre les mains des Mauté et du fils de Paul Verlaine.
Nous avons ensuite un groupe de poèmes sans titre, mais avec des attaques en majuscules des vers : "Qu'est-ce...", "Est-elle almée ?..." et "Ô saisons ! ô châteaux !" puis nous avons un ensemble où nous avons à la fois un titre et des attaques des vers par des majuscules : "Jeune ménage", "Honte", "Juillet" intitulé "Bruxelles" par erreur de lecture, et "Michel et Christine". Notons que Jeancolas a montré que "Bruxelles" et "Michel et Christine" allaient de pair au plan manuscrit avec une tache commune aux deux feuillets manuscrits notamment.
Et j'en arrive à un dernier fait important : comme nous avons pour les poèmes en prose des manuscrits sur des papiers divers avec quelques recoupements à la clef, des manuscrits avec des états contrastés, l'opposition en particulier de la série homogène avec des feuillets plus épars, moins soignés, nous avons un assemblage étonnant de copies qui ne répondent pas aux mêmes critères d'établissement manuscrit : titre ou absence de titre, respect du principe des majuscules en tête de vers ou non, etc.
Par l'étude des poèmes en vers, nous avons l'illustration que Rimbaud rassemblait de manière hétéroclite ses copies manuscrites, que ce soit pour les poèmes en vers "nouvelle manière" ou pour les poèmes en prose.
Voilà l'étude dont se sont dispensés les tenants d'un recueil de poèmes en prose bien ordonné de la part de Rimbaud. Notez aussi que les informations sur les manuscrits des poèmes en vers "nouvelle manière" avec les recoupements a pas mal de valeurs suggestives pour la recherche rimbaldienne.
Je n'ai pas traité le cas de la pagination des poèmes en vers dans les numéros 8 et 9 de la revue La Vogue, je m'en garde sous le coude, mais vous pouvez vérifier sur les fac-similés disponibles sur internet.
Je vous mets le lien de l'article "La FAQ des Illuminations" du site de Bardel et je vous annonce que je vais me pencher sur un recensement des filets de séparation sur les manuscrits rimbaldiens.
 
 
Je fais une dernière remarque, il existe bien sûr une différence intéressante entre les manuscrits des vers et les manuscrits des poèmes en prose. Les manuscrits des poèmes en vers privilégient une transcription poème par poème, l'exception étant "Comédie de la soif". Dans le cas des poèmes en prose, il y a plusieurs transcriptions en continu. Rimbaud ne change pas forcément de feuillet après la transcription d'un poème.
Mais vous vous en doutez, on ne part pas ici bille en tête avec le préjugé qu'il faut prouver l'existence d'un recueil ordonné de la part de Rimbaud.
 
A suivre !
 
 
 
 
 

samedi 20 décembre 2025

Réfléchir à l'ordre des manuscrits des Illuminations au-delà des paginations allographes !

On l'a vu et revu, les paginations en chiffres arabo-indiens des Illuminations sont nécessairement allographes. Il en va différemment des chiffres romains dont certains sont indiscutablement utilisés par Rimbaud lui-même. En gros, l'idée d'un ordre des manuscrits par la pagination ne résiste pas à l'analyse, mais des éléments dessinant un ordre partiel demeurent. Par une autre voie, à l'inverse, nous montrons que les manuscrits des poèmes en prose et des poèmes en vers "nouvelle manière" n'étaient pas mélangés les uns dans les autres, puisque si nous pouvons imaginer que les éditeurs les aient séparés on ne peut pas concevoir qu'ils aient conservé "Mouvement" parmi l'ensemble des poèmes en prose, alors qu'ils l'ont imprimé comme un poème en vers et qu'ils ne connaissaient ni le débat chronologique ni l'argument de datation des "f" bouclés de Bouillane de Lacoste.
Sans pagination unifiée, sans titre de la main de Rimbaud, sans table de sommaire, il n'y a aucune raison de parler d'un recueil ordonné par Rimbaud. Cela n'empêche pas d'essayer de déterminer l'ordre le plus probable de la liasse manuscrite dans le temps, mais avec bien sûr une limitation à cette réflexion, c'est que des manuscrits peuvent être changer de place de 1878 à 1886 et l'état des manuscrits évoluait encore au-delà de 1886 avant qu'il ne se stabilise dans des bibliothèques ou chez des collectionneurs ayant mis le prix.
Dans cette étude, je vais prendre aussi en considération les manuscrits des poèmes en vers et je reprendrai la désignation "dossier de 1886" pour les distinguer.
De l'ensemble désormais paginé, il y a une suite sur un format de papier homogène. Grâce à cette homogénéité au sein de la liasse, il y a très peu de chances que nous ayons perdu un feuillet manuscrit de cet ensemble. Il serait amusant que je sois démenti si on retrouvait un jour les manuscrits ou le manuscrit de "Démocratie" et "Dévotion". Qui plus, si on fait abstraction pour l'instant des feuillets d'un format différent dans la suite de 24 pages, nous avons un autre fait intéressant. L'ensemble tel qu'il nous est parvenu offre le cas intéressant où le verso du dernier feuillet comporte la transcription biffée du premier paragraphe du premier poème de la série, le premier paragraphe biffé de "Enfance I" avec quelques variantes. Cela donne l'idée que Rimbaud aurait recopié ses poèmes en faisant une erreur dès le début, il aurait repris son travail de transcription en évitant désormais d'avoir à recommencer et il aurait laissé le feuillet biffé pour la fin. On peut donner une variante à cette explication trop parfaite. Rimbaud a pu copier une première fois "Enfance I", puis il aurait repris le travail de transcription et aurait commis l'erreur de refaire une copie de "Enfance I". Cette variante fait que nous n'avons pas à supposer par quel texte Rimbaud a commencé ses mises au propre. Ce qui nous intéresse, c'est que le papier biffé a été reporté à la fin et est devenu un verso, et cela s'est fait avant la transcription des trois poèmes "Angoisse", "Métropolitain" et "Barbare", ce qui implique également que ces trois poèmes étaient les dernières transcriptions de la série homogène.
Cette série homogène a eu une existence initiale en soi et pour soi. Il est également intéressant de la prendre en compte avant de considérer de quelconques remaniements.
Il faut ajouter que les interventions de Germain Nouveau que Bouillane de Lacoste a identifiées concernent exclusivement des manuscrits de cet ensemble homogène. Germain Nouveau a pris le relais de Rimbaud pour recopier la fin de "Métropolitain", l'avant-dernier poème de la série de transcriptions selon l'hypothèse probable que permet de formuler le paragraphe biffé de "Enfance I". Germain Nouveau a commencé à prendre la plume laissée par Rimbaud après la première phrase à l'impératif du troisième alinéa : "Lève la tête". Je constate en effet que Nouveau a une manière particulière de transcrire les "s" de fin de mots, cela ressemble un peu à l'écriture énervée de Rimbaud après la partie biffée du manuscrit autographe de "Promontoire", mais ça ne s'y confond pas, la manière de Nouveau étant plus propre, tandis que Rimbaud était plus chaotique dans la fin de transcription de "Promontoire". Nouveau a une tendance à faire un trait allongé qui n'est pas de l'ordre de l'arabesque, des jolies boucles, mais cela y correspond en idée. C'est lié à un plaisir de l'écriture. Nouveau a aussi une façon particulière d'écrire les déterminants : "le", "ce", "ces", etc., il ne fait pas de boucles et ne les écrit pas tout le temps de la même façon, mais on ressent un double impératif contraignant de minimalisme et stylisation : "ce pont", "les derniers masques", "ces masques enluminés", "les crânes", "les autres fantasmagories". Pas habitué, j'hésite même à identifier un "c" ou un "l" : "le pont" ou "ce point", "les masques" ou "ces masques". Je suis frappé également par l'attaque en lettre minuscule du quatrième alinéa : "des routes bordées..." Je n'aurais jamais moi-même spontanément différencier les écritures de Nouveau et de Rimbaud, cela résulte d'une lente et laborieuse étude de la forme des lettres. Nouveau est donc intervenu sur un poème de la fin de la série des transcriptions et sur un poème à motif urbain. L'intervention de Nouveau est encadrée par les actes de Rimbaud, puisque Rimbaud a d'abord recopié "Angoisse" et le début de "Métropolitain", puis en-dessous de la transcription de Nouveau sur le dernier feuillet, celui qu a au verso un texte biffé, Rimbaud a recopié "Barbare".
Nouveau a permis à Rimbaud de se reposer lors d'une fin de transcription de la série homogène. Et l'intervention de Nouveau permet de cerner la date des transcriptions. Grâce à la lettre à Andrieu de juin 1874 et à Jacques Bienvenu qui en a étudié le défaut de "f" bouclés, nous savons que les transcriptions de la série homogène n'ont pas eu lieu dans la période londonienne d'avril à juin 1874, mais vers janvier-février 1875, avant le passage de Verlaine à Charleville. Cela a son importance, puisque dans le cadre de réflexion antérieur, la période de composition pour des Illuminations postérieures à Une saison en enfer selon la doxa initiée par Bouillane de Lacoste était anormalement courte, surtout que le mois de juin était moins probable pour une intervention de Nouveau que les précédents. La lettre à Andrieu nous apprend aussi que Rimbaud joue désormais à poser faussement à la manière d'un voyant, ce qui permet d'affronter différemment les contradictions évidentes que les rimbaldiens n'ont jamais assumé entre Une saison en enfer et "Vies", "Génie", etc. Ce n'est pas normal que Rimbaud dise qu'il ait trouvé la "clef de l'amour" et qu'il attende la folie dans un texte postérieur à Une saison en enfer où il dénonce la folie, en fait quelque chose de son passé et rejette la "charité" en s'avouant aussi s'être nourri d'illusions et de mensonge. Au début de l'année 1875, Rimbaud va partir en Allemagne pour un nouveau travail, il vit chez sa mère, on peut concevoir qu'il n'ait pas les moyens de s'acheter autant de papier qu'il le souhaite pour recopier tous ses poèmes. Et on sait que le projet est de faire publier les poèmes en prose qu'il vient de recopier, grâce à une lettre de peu ultérieure de Verlaine.
Rimbaud a commis une erreur immense par négligence, il n'a pas paginé tous ses manuscrits, ni la série homogène, ni les autres.
Rebondissons à partir de l'intervention de Germain Nouveau. Celui-ci a également transcrit un autre poème de l'ensemble. Il a recopié l'un des deux poèmes intitulés "Villes" au pluriel, celui qui commence par : "L'acropole officielle..." J'en profite pour dire que son écriture ne coïncide pas malgré l'inclinaison à l'écriture allographe des deux occurrences à l'encre "Illuminations" sur le manuscrit autographe de "Promontoire". Nouveau a recopié cette fois tout un poème à lui tout seul et cette transcription est à cheval sur deux feuillets. Nouveau a recopié le poème à la suite de la transcription de "Vagabonds" par Rimbaud, transcription qui vient elle-même après la transcription du premier poème intitulé "Villes" au pluriel.
Ici, on peut s'arrêter un instant à quelques réflexions.
Le cas du paragraphe biffée de "Enfance I" nous apprend que la transcription des textes peut précéder le report d'un titre et même des chiffres romains. Le texte biffé "Cette idole..." n'est précédé d'aucun titre, d'aucun chiffre. Ou ce principe était systématique et concernait aussi "Antique", "Matinée d'ivresse", etc., ou le procédé n'était pas systématique ou le procédé était réservé à des constitutions de séries pour des poèmes initialement séparés. Dans la série homogène, il est impossible que les trois parties de "Vies" aient jamais été séparées, il y a des liaisons étroites entre les trois textes. Mais la question se pose pour les cinq parties de "Enfance" et bien sûr pour la série intitulée "Villes" au pluriel.
Et ce qui est intéressant, c'est que les interventions de Nouveau coïncident avec le travail sur "Enfance" et sur "Villes", puisque Germain Nouveau, qui a écrit sur quatre feuillets distincts en tout, a écrit sur le manuscrit où le début de "Enfance I" est biffé et il a recopié l'un des deux textes intitulés "Villes", et cet intérêt se redouble d'une autre considération : la présence de chiffres romains pour les cinq parties de "Enfance", mais aussi autour des deux poèmes intitulés "Villes".
Il faut ajouter à cela que les interventions de Nouveau tendent à se trouver à la fin de la série homogène, ce qui peut s'expliquer. Nouveau a proposé son aide quand Rimbaud a commencé à se sentir fatigué de recopier autant de textes à la suite. On pourrait imaginer aussi que les deux poètes ont recopié des textes en même temps, chacun de leur côté, selon une hypothèse où l'aide de Nouveau ne serait pas que contre la fatigue, mais permettrait d'accélérer le travail de mise au propre.
Il y a tout de même un fait à remarquer. Si on prend en considération les enchaînements de transcriptions sur plusieurs feuillets, Nouveau n'a pas fourni sa propre suite de transcriptions. Nouveau a recopié à la fin d'une suite rimbaldienne : "Ce sont des villes !", "Pitoytable frère..." et donc de lui "L'acropole officielle..." Puis, Nouveau est intervenu au milieu de la série "Angoisse", "Métropolitain" et "Barbare". Cela fragilise l'idée qu'ils recopiaient en même temps. On a plutôt l'impression d'une alternance ménageant deux pauses pour Rimbaud.
Ici, il y a deux faits troublants. Il ne faut pas oublier que c'est une probabilité, mais pas une certitude que Rimbaud et Nouveau aient transcrit en dernier "Métropolitain" et "Barbare" sur le feuillet qui contient la partie biffée de "Enfance I". Il n'y a pas de loi physique qui impose ce constat. Or, Rimbaud a abandonné la transcription de "Métropolitain" en son cours, et même après la première phrase du troisième alinéa. En clair, on peut se demander si la première transcription effectuée par Nouveau n'est pas la fin de "Métropolitain", et dès lors rien n'empêchait plus Nouveau de recopier un poème long entier tel que "Villes".
Il y a un autre fait troublant. Telle qu'elle nous est parvenue, la série homogène de recopiages est constituée de groupes de feuillets qu'on peut déterminer par les enchaînements de certaines transcriptions. Si on écarte les feuillets d'un format différent. Nous avons trois derniers groupes. Le groupe "Villes", "Vagabonds" et "Villes" où Nouveau termine la série de transcriptions, le groupe "Veillée", "Mystique", "Aube" et "Fleurs" qui est très propre et du seul fait de Rimbaud, puis le groupe "Angoisse", "Métropolitain" et "Barbare" où Nouveau intervient à nouveau, mais entre deux "sessions" de Rimbaud si on peut dire.
On peut se demander si la suite de "Veillée", "Mystique", "Aube" et "Fleurs" n'est pas antérieure aux transcriptions de "Villes", "Vagabonds" et "Villes". J'ai l'impression et il faut étudier l'hypothèse que les transcriptions des deux groupes de copies témoignant de la participation de Nouveau furent en réalité les deux dernières et même qu'elles se firent probablement dans la foulée le même jour. Je n'émets qu'une hypothèse, mais nous en avons besoin pour nous détacher de l'acceptation passive de l'ordre des feuillets tels qu'ils nous sont parvenus. Si ces deux groupes furent les derniers, on a une alternance de pauses pour Rimbaud qui est plus compréhensible.
En tout cas, je vois mal pourquoi Rimbaud aurait attendu le milieu de transcription de "Métropolitain" pour laisser intervenir Nouveau si celui-ci avait déjà transcrit l'intégralité de "L'acropole officielle..." Le rubicon était déjà franchi si j'ose dire. Rimbaud n'avait pas besoin de se forcer à commencer la transcription de "Métropolitain" s'il ne s'en sentait plus la force. Je ne dis pas que c'est certain, mais je trouve plus naturel de considérer que la lassitude a frappé d'un coup Rimbaud au milieu de la transcription de "Métropolitain" et qu'ainsi il a pu laisser la plume à Nouveau.
Mais, dans ce cadre, on en revient à l'idée qu'on ne sait pas exactement quelles furent les premières transcriptions de la série homogène. Il ne s'agirait pas forcément de "Enfance" et surtout on voit que Rimbaud n'aurait pas attendu d'avoir épuisé toute sa réserve pour se servir du feuillet où un paragraphe de "Enfance" a été biffé. Après tout, Rimbaud ayant déjà décidé du sort de ce feuillet, il n'était pas obligé d'attendre pour s'en servir. Nous raisonnons à partir du résultat final où le texte biffé est le verso final de la série paginée, mais ça ne veut pas dire grand-chose sur l'ordre des transcriptions en réalité.
Il faut aussi envisager un autre cas de figure, des transcriptions en cours sur plusieurs groupes déjà établis de trois ou quatre feuillets. Par exemple, il y avait déjà trois feuillets pour la série "Villes", "Vagabonds" et "Villes", mais seuls deux feuillets avaient des transcriptions de "Villes" et "Vagabonds", et au lieu d'achever Rimbaud aurait écrit le début de la suite "Angoisse", "Métropolitain", aurait laissé Nouveau intervenir et puis aurait transcrit "Barbare", tandis que Nouveau écrivait "Villes". Ou bien on peut imaginer cet autre scénario. Rimbaud aurait écrit "Ce sont des villes" et "Pitoyable frère", puis Nouveau aurait écrit "L'acropole officielle...", pendant que Rimbaud recopiait "Angoisse" et "Métropolitain". Rimbaud ayant un peu traîné, et étant fatigué, Nouveau aurait eu le temps de recopier un texte long et aurait remplacé Rimbaud pour recopier la fin de "Métropolitain", mais lui aurait laissé le soin de la copie finale de "Barbare", d'autant que Nouveau avait du mal à déchiffrer certains mots sur lesquels Rimbaud est revenu.
J'essaie d'envisager tous les cas de figure pour ne m'enfermer dans aucun préjugé.
Le sujet important, c'est les chiffres romains incohérents I et II pour les deux poèmes intitulés "Villes" au pluriel.
Seul un des deux poèmes justifie le titre au pluriel : "Ce sont des villes !" L'autre poème ne décrit qu'une seule ville, ce qui ouvre la voie à l'idée que Rimbaud a renoncé à une série de trois poèmes, puisque nous avons un poème intitulé "Ville" au singulier qui ne s'est pas fondu à l'ensemble. Cela est similaire à l'existence initiale d'un couple de deux poèmes réunis sous le titre au pluriel "Veillées", tandis qu'un autre poème demeurait avec le titre au singulier "Veillée".
Il est dommage que je ne puisse pas consulter moi-même les manuscrits et que je doive me contenter de fac-similés. Sur le feuillet paginé désormais 15, la transcription de "Ce sont des villes !" est donc flanquée d'un titre "Villes" et d'un "II" à l'encre plus foncée qui sont l'un sur l'autre. Je ne sais pas spontanément quand je consulte ce manuscrit quel est l'élément qui est superposé à l'autre. Je trouve l'encre un peu pâle du mot "Villes" si c'est lui qui s'est superposé au "II". Toutefois, sur le manuscrit, le "II" est biffé de trois petits traits. Les trois éléments à considérer sont tous écrits à l'encre si je ne m'abuse.
Pour l'autre titre "Villes", il est suivi d'un chiffre romain "I", mais les deux éléments ne sont pas l'un sur l'autre. Il y a en haut le titre "Villes" et en-dessous le chiffre romain I. Contrairement au titre "Vagabonds", le titre "Villes" sur le même feuillet n'est pas suivi d'un point servant à délimiter un titre. Le "V" est plus stylisé que le "V" du titre "Villes" de "Ce sont des villes", lequel est rudimentaire et identique au "V" du poème intitulé "Ville" au singulier.
L'analyse critique des chiffres romains consiste à dire que Rimbaud a dû renoncer à une suite "Villes" : "L'acropole officielle..." et "Villes" : "Ce sont des villes !" à cause d'une erreur de recopiage, puisque Nouveau, sans que ce ne soit lui le fautif, puisqu'il devait suivre les consignes de Rimbaud, a recopié "L'acropole officielle..." à la suite de "Vagabonds".
Cela me laisse perplexe.
Le travail de recopiage a pu se faire dans une certaine confusion. Je remarque que dans la suite telle qu'elle nous est parvenue nous avons une alternance : "Ville", "Ornières", "Villes", "Vagabonds" et "Villes", où "Ornières" et "Vagabonds" seraient les contrepoints. Je me garde d'affirmer que tel est le cas. Le poème "Villes" "L'acropole officielle" a été recopié là où il restait de la place, et il en restait peu selon l'hypothèse probable de contributions tardives de Nouveau. Soit la numérotation était prévue, et il y a eu un cafouillage lors du recopiage. Soit l'idée de la numérotation est venue ensuite à Rimbaud qui aurait alors réalisé trop tard que sa mise au propre le trahissait.
Dans son premier livre sur Rimbaud, Rimbaud ou le "dégagement rêvé", Bruno Claisse a démontré qu'il y avait des répétitions de mots qui créaient un jeu de miroir entre les deux poèmes intitulés "Villes" au pluriel. Il me semble assez clair que les deux poèmes sont solidaires et que le titre au pluriel "Villes" pour "L'acropole officielle..." ne convient que dans un tel cadre de compréhension. Et la numérotation invite à penser que nous passons du constat décevant de "L'acropole officielle" à la féerie livresque "Ce sont des villes" des ouvrages de vulgarisation sur la transformation industrielle, en Amérique notamment. Pourtant, face à quelques rimbaldiens qui ont voulu rétablir dans le recueil l'ordre des chiffres I et II, les tenants de la pagination autographe ont poussé des cris d'orfraie.
Pour la transcription de "Villes" par Nouveau, il est important de déterminer si le titre est de la main de Rimbaud ou de Nouveau. Il faut aussi déterminer si le I a précédé le report du titre. Je remarque que le I est calé assez bas près du texte, les manuscrits utilisés par Vanier fournissant d'autres exemples. Le "II" biffé était-il antérieur à la transcription du titre "Villes" qui le remplace ? Le chiffre I est biffé par trois ou quatre traits horizontaux courts tout comme le chiffre II, je suppose à l'encre, peut-on en déterminer le caractère autographe ?
Il faudrait patiemment étudier tous les passages biffés, toutes les ratures des manuscrits des Illuminations.
 Je remarque qu'aucun des deux titres "Villes" au pluriel n'est suivi d'un point final. Cela s'oppose au titre "Ville" au singulier qui cumule le point et l'allongement de la dernière lettre, le "e" de singulier. En tous cas, Rimbaud n'a pas daigné créer la série des trois villes, ce qu'il aurait pu minimalement assurer en mettant au pluriel le premier poème. Il aurait pu aussi numéroter les trois poèmes en chiffres romains, sans s'inquiéter de l'alternance causée par "Ornières" et "Vagabonds", ceci dit dans l'hypothèse que Rimbaud lui-même a établi cet ordre des manuscrits.
Rimbaud a purement et simplement renoncé à la série des deux "Villes" et de ces deux textes-là seuls, et une étude de Claisse révèle que c'est une perte tout de même pour les lecteurs qui sont éloignés du jeu de miroir inventé par Rimbaud.
Il se dégage l'idée que les aléas du recopiage ont empêché de peaufiner l'ordre de défilement des poèmes dans la série homogène !
Je pense que j'ai raison dans la mesure où le II faisait office de titre. Le mot "Villes" qui le remplace lui est superposé alors que le I est en-dessous du titre "Villes". On sent qu'il y a eu une rédaction du titre "Villes" et des deux chiffres romains I et II, avant de constater que la transcription de "II" était placée avant celle de "I"' dans la transcription. Et on peut considérer qu'il y a une coïncidence entre les interventions de Nouveau pour permettre à Rimbaud de se reposer et les cafouillages qui concernent "Enfance I" et la numérotation des deux "Villes", puisque cela concerne les deux mêmes groupes de manuscrits.
L'usage des chiffres romains pouvait contribuer à réunir des poèmes distincts. Il y a un problème que les éditeurs des poésies de Rimbaud n'affrontent jamais. "Comédie la soif" est-il un seul poème ou une série de cinq poèmes comparable à "Fêtes de la patience" ? "Enfance" est-ce un poème ou une série de cinq poèmes ? "Jeunesse" est-ce un poème ou une série de quatre poèmes ? J'évite de détailler le cas de "Veillées". Quant à "Vies", malgré les chiffres romains, il s'agit d'un unique poème en trois volets, ce qui se démontre par une étude lexicale.
Et nous en arrivons à cet autre sujet, les chiffres romains en ce qui concerne "Veillées", mais aussi les manuscrits de poèmes dont l'édition originale revint à Vanier.
Rimbaud a recopié "Veillées I et II" sur un même feuillet, mais après la copie du poème "Fairy". Rimbaud a d'abord transcrit "Fairy" sur une feuille assez grande. Sur la place qu'il lui restait en bas, il a transcrit les poèmes "Veillées I et II" en tournant la feuille de 90 degrés. Je suppose que Rimbaud a d'abord découpé le papier en deux avant de transcrire "Veillées I et II". On peut observer que "Fairy" a un filet de séparation initiale qui est de la même longueur que les deux filets de séparation utilisés pour "Veillées I et II". En revanche, Rimbaud a biffé le filet de séparation de "Fairy", mais pas ceux de "Veillées I et II".
Je ne sais pas si on peut déterminer plus précisément la chronologie de toutes ces copies. En général, on prétend que la série homogène correspond à la dernière phase de transcriptions et que les copies sur des papiers de format divers sont plus anciennes. Dans l'idée d'une intervention de Nouveau sur la série homogène juste avant le passage de Verlaine en février 1875 à Stuttgart, cela est parfaitement cohérent, puisque les manuscrits ont été confiés à Verlaine à des fins de publication. Accessoirement, on peut se dire que Rimbaud avait plusieurs jeux de copies et que ce n'est pas forcément le jeu qui nous est parvenu qui était entre les mains de Verlaine, mais il n'en reste pas moins que l'écriture de Nouveau fait que le jeu que nous possédons semble bien se terminer par la série de transcriptions sur un papier homogène.
Il faut jamais oublier que les cas de figure sont plus ouverts que nous ne l'imaginons. Nous ne savons pas quel jeu de copies Rimbaud a envoyé à Verlaine. Pourquoi ce jeu-là ne se serait-il pas perdu ? Nous avons peut-être conservé le brouillon du recueil des Illuminations, ce qui expliquerait son caractère inabouti. En tous cas, la main de Nouveau tend à conforter l'idée que la série homogène est la dernière transcription pour ce qui nous est parvenu. Toutefois, si Rimbaud a découpé le papier qui contenait la transcription de "Fairy" et recopier ensuite "Veillées I et II", sachant qu'il y a débat si Rimbaud lui-même ou non a allongé la série en corrigeant le titre "Veillée en "III", force est d'admettre qu'il faudrait vérifier s'il n'y a pas moyen de préciser la chronologie de transcription de "Fairy" et surtout de "Veillées I et II". Est-ce que la série "Veillées I et II" en tant que copie est exactement contemporaine ou pas de l'établissement de la grande série homogène ? Si non, à tout le moins, pendant un certain temps, "Veillées I et II" existaient séparément d'un poème intitulé "Veillée", existe autonome originel de ce dernier poème qui est de toute façon un fait avéré.
Je remarque que le remaniement pour "Veillées III" a été fait dans une encre particulièrement foncée. Le titre "Veillée" est biffé d'une manière similaire aux I et II des deux poème intitulés "Villes". Mais le chiffre romain est reporté au-dessus du titre "Veillée" biffé. Il est vrai qu'il aurait été maladroit de superposer la correction au texte biffé plus large.
L'encre foncée s'oppose à celle plus pâle du filet de séparation qui suit la transcription initiale sous le titre "Veillée". Le filet de séparation ne peut pas être relié au remaniement, il date de la copie de "Veillée" et n'entre pas dans les arguments pour attribuer à Rimbaud une création de la série de trois "Veillées" !
Je dis simplement que l'argument de filet de séparation ne peut pas servir dans le débat.
Ensuite, je constate que l'encre foncée du remaniement s'oppose aussi à l'encre plus pâle de la transcription de "Veillées I et II", ce qui ne plaide pas pour un remaniement dans la foulée de la part de Rimbaud. On peut envisager que Rimbaud après avoir recopié les deux "Veillées" ait retrempé sa plume, mais il est difficile d'affirmer une telle chose étant donné le violent contraste de cette encre foncée qui suppose que le remaniement est de toute façon séparé dans le temps : qu'il s'agisse de quelques minutes ou de quelques années. L'énigme persiste. Enfin, le chiffre romain III est impossible à attribuer à Rimbaud, comme il est impossible de le lui refuser. Il s'agit d'une écriture en simples bâtonnets verticaux, ce qui le rapproche des chiffres I et II du feuillet intitulé "Veillées", mais il est impossible de rien affirmer. Le "I et surtout le "II" de "Veillées" sont moins vifs et on percevrait presque un début de stylisation sur les rebords des bâtonnets du chiffre "II", mais c'est dérisoire. Puis, si le "III" vient pour compléter "Veillées I et II", le mimétisme de transcription est envisageable. Il n'est pas possible en l'état de déterminer si le "III" est autographe ou non. Je ne sais pas si une étude du titre biffée "Veillée" pourrait donner quelque chose. L'enquête sur les biffures est d'évidence capitale à traiter à l'avenir pour les manuscrit des Illuminations.
J'en reviens alors au cas de "Fairy". Le chiffre romain est doublé. Il y a un chiffre romain I qui est moins en-dessous du titre "Fairy" qu'il n'est collé au texte de la transcription lui-même.
J'imagine mal Vanier placer le chiffre I entre le titre et le texte du poème. Il n'a aucun relief, il n'est pas visible, et surtout il y avait la place pour reporter le I au-dessus du titre. C'est d'ailleurs le cas un grand chiffre romain I au crayon a été reporté au-dessus du titre "Fairy", le crayon invitant à penser qu'il s'agit d'un acte d'une équipe éditoriale et non des compères Rimbaud et Nouveau.
Il est important de se rappeler que Rimbaud pouvait transcrire les textes des poèmes en laissant de côté les titres, comme l'atteste le paragraphe biffé de "Enfance I". Rimbaud aurait d'abord transcrit le chiffre romain "I" et le texte du poème, avant de reporter le titre "Fairy". Dans la mesure où le feuillet contenant "Fairy" a été découpé, cela aurait eu pour conséquence d'entraver la création d'une série numérotée en chiffres romains.
Le manuscrit de "Guerre" contient un "II" à hauteur du titre "Guerre". Je relève que le titre "Guerre" est parfaitement centré par rapport au texte qui le suit, mais ce "II" est malgré tout lui aussi collé de près au texte. Le manuscrit de "Guerre" provient d'un découpage du bas du feuillet du manuscrit autographe de "Promontoire". "Guerre" est encadré de deux filets de séparation, mais le premier est celui qui suivait la transcription de "Promontoire". Je suppose que le découpage a eu lieu après la transcription de "Guerre" à la suite de "Promontoire". Le poème intitulé "Guerre" aurait fait suite initialement à un poème où il est question de "défense des côtes modernes", soit dit en passant. Rimbaud avait-il recopié "Guerre" à la suite de "Promontoire" par pure opportunité de la place disponible pour un texte aussi concis ? En tous cas, transformer "Guerre" en un tel bout de papier suppose bien l'envie de déplacer le poème et le chiffre II serait à cette aune autographe. Le découpage qui a concerné "Fairy" où figure un "I", qui a concerné "Guerre" où figure un II a concerné aussi les deux feuillets de couleur bleue où Rimbaud a recopié "Génie" et "Dimanche", deux poèmes où il est question de la "descente du ciel". "Génie" porte le chiffre romain III tassé entre le titre et le texte, cas de figure similaire à "Fairy", et là encore cela ne ressemble pas à un geste des éditeurs. L'emplacement ne convient pas. Comme "Guerre", le poème intitulé "Dimanche" fournit un chiffre romain "IV" sur le côté. Nous aurions une sérite initale : "Fairy", "Guerre", "Génie" et "Dimanche". Notons que la série "Génie" et "Dimanche" a eu une existence initiale. Pourquoi découper "Dimanche" de la sorte puisqu'il était dans la succession immédiate de "Génie" numéroté III. Je n'arrive pas à comprendre la logique. Or, "Dimanche" fournit un chiffre romain encadré de deux traits droits calé entre le titre "Dimanche" et le texte du poème, ce qui est à comparer aux cas du "I" à l'encre en-dessous de "Fairy" et du "III" en-dessous de "Génie". Le titre "Jeunesse" serait pour sa part écrit au crayon ce qui demande une expertise pour déterminer s'il est autographe ou non. Et cela concerne aussi le chiffre IV sur le côté.
Il y a une mention "couple de jeunesse" dans "Mouvement" comme il y a un écho à l'idée de sens anglais du titre "Illuminations" dans l'occurrence "enluminés" du poème "Métropolitain", mais il faudrait déterminer malgré tout si "Jeunesse" et le "IV" ne sont pas des mentions allographes.
Il n'y a plus d'autres manuscrits découpés dans l'ensemble. Nous avions trois découpages : "Fairy" et les deux "Veillées", "Génie" et "Dimanche", "Promontoire" et "Guerre".
Evidemment, les manuscrits tels qu'ils nous sont parvenus permettent d'arriver à un résultat complet pour les manuscrits dont Vanier s'est occupé de l'édition originale. Les chiffres I à V créent l'ordre "Fairy", "Guerre", "Génie", "Jeunesse" et "Solde" dont le manuscrit comporte un "V" un peu mangé au rebord supérieur du manuscrit, et puis nous avons un sous-groupe interne à "Jeunesse", avec "Dimanche I" et une suite de trois poèmes où les chiffres II, III et IV sont nécessairement autographes : "Jeunesse II", "Vingt ans III" et "IV". L'absence de titre pour "IV" renforce l'idée d'une numérotation autographe, mais il y a bien un titre "Veillée" ou "Veillées" au crayon à côté de ce "IV", sauf qu'il est considéré comme allographe. Or, la série "Jeunesse" étant considérée comme une unité, ou je me trompe en croyant que "IV", "Jeunesse" et "Veillées" sont tous trois au crayon, ou il y a une anomalie dans l'analyse graphologique. Ou les trois mentions sont autographes ou aucune ne l'est ! Je maintiens que cela n'est pas clair.
J'ai fait un raisonnement où j'ai privilégié l'idée que les chiffres romains à l'encre étaient bien de Rimbaud, mais je dois réfléchir s'il n'y a pas des failles à ce raisonnement et s'il n'est pas envisageable que l'équipe de Vanier ait pu placer ces chiffres romains, voire découper les manuscrits. J'ai du mal à le croire, mais il y a cette coïncidence où Vanier a publié précisément la suite des manuscrits classés par deux séries de chiffres romains. Les coïncidences existent, et d'ailleurs c'est peut-être les difficultés apparentes de ce classement erratique qui ont fait que la revue La Vogue a trop tardé à publier les textes de ces manuscrits, avant qu'une personne agacée ne les empêche tout de même de le faire dans un numéro 10 de la revue. Il faut accepter les coïncidences et rester ouvert d'esprit. Mais, on en arrive encoe une fois à des paradoxes. C'est précisément la pagination en chiffres romains qui aurait dérouté la revue La Vogue. Ce serait la seule partie ordonnée par Rimbaud qui aurait provoqué un recul à la publication des poèmes.
La série homogène n'a pas été paginée par Rimbaud, mais par la revue La Vogue, même dans l'hypothèse que le "III" pour "Veillée" soit autographe.
Notons également que Fénéon affectionnait de placer au début du recueil l'idée d'une sorte de table rase. En effet, sur un papier de format différent, "Après le Déluge" a été publié en tête de la série homogène. On peut se demander si sans pagination le manuscrit occupait cette place ou non. Je trouve ça étonnant tout de même, même s'il y a une idée du déluge dans "Enfance", la partie "II" notamment, même s'il y a une mention commune à "Après le Déluge" et au premier poème du recueil Gaspard de la Nuit d'Aloysisus Bertrand. Or, dans la plaquette, Fénéon a fait remonter "Barbare" à la suite de "Après le Déluge", créant la suite de deux poèmes qui supposent une table rase : "Aussitôt après que l'idée du Déluge..." transformé en "Aussitôt que..." et "Bien après..."
L'insertion du feuillet manuscrit avec une transcription par exception au recto et au verso : "Nocturne vulgaire", "Marine" et "Fête d'hiver" semble elle-même forcée vers la fin de la série homogène.
Pourquoi Rimbaud qui a créé la série homogène ferait-il de tels remaniements timides à la marge ? Pourquoi n'a-t-il pas paginé "Mouvement", "Bottom" et "H", "Promontoire" dont le manuscrit aurait été pourtant découpé pour créer une série en chiffres romains ?
J'observe que sur la foi de la différenciation des écritures penchées à droite ou à gauche de Rimbaud (écriture dextrogyre et écriture sinistrogyre), on prétend, mais j'ai des réserves sur la validité de l'argumentation, que "H" a été écrit longtemps après "Bottom" sur le même feuillet manuscrit.
"Scènes", "Soir historique" n'étaient pas classés, et probablement "Dévotion" et "Démocratie".
On peut considérer que la série homogène non paginée tenait, moyennant l'inclusion des feuillets pginés désormais 12 et 18 dans l'hypothèse de séries créées par Rimbaud, mais il reste les cas suivants : "Après le Déluge", "Promontoire", "Scènes", "Soir historique", "Mouvement", "Bottom" et "H" couplés, "Démocratie", "Dévotion" et le trio "Nocturne vulgaire", "Marine" et "Fête d'hiver".
Il faut ajouter à cela que les détenteurs de la série homogène ont pu intervenir certains blocs de poèmes. Il est frappant que la série, après "Enfance" et "Conte" a une tendance momentanée aux transcriptions d'un poème sur un feuillet "Parade" ou de poèmes courts sur un seul "feuillet" "Antique", "Being Beauteous" et "O la face cendrée..."
La place de "Aube", "Mystique" et "Fleurs" est-elle concertée de la part de Rimbaud ou ne s'agit-il que d'une conséquence sans importance de la création de la série "Veillées" en trois poèmes dans l'hypothèse où elle serait de Rimbaud.
En tous cas, il est évident que les manuscrits qui nous sont parvenus n'ont pas un ordre fixé par l'auteur. Il y a des flottements et la liasse a été laissée au hasard des manipulations. Il n'est pas interdit de penser que nous n'avons que le brouillon de copies par opposition à un autre jeu de copies qui aurait été remise à Verlaine, puis à Nouveau en 1875.
J'ai beau tourner ça dans tous les sens, je n'arrive pas à un ordre de recueil lumineux.
La pagination en chiffres romains mérite un débat sur son caractère autographe qu'en revanche la pagination allographe en 24 pages du dossier homogène ne mérite plus.
 
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Prochainement, un classement du dossier de 1886 de vers "nouvelle manière".