jeudi 1 août 2024

Sur "Les Mains de Jeanne-Marie", Rimbaud, lecteur d'un livre de Gautier Tableaux de siège : Paris, 1870-1871

Pour avoir une légitimité scientifique, il faut des publications dans des revues à comité de lecture où vous êtes lus à la loupe par ceux qui sont censés être vos pairs. Vous êtes même invités à améliorer votre article avant son éventuelle publication. Puis, la validité de votre travail est assurée par le fait que votre article est cité par les autres scientifiques et fait l'objet de reprises intéressantes dans les études d'autres savants.
En rimbaldie, rien de tout cela, puisque pour publier il faut montrer patte blanche et copiner, et puisque les articles ne sont commentés et cités qu'en fonction du statut officiel que vous imposez au monde.
Enfin, bref !
Prenons aujourd'hui le cas du poème "Les Mains de Jeanne-Marie". Les deux études de référence sur ce poème sont un article déjà ancien : "Jeanne-Marie la sorcière" qu'Yves Reboul a repris dans son livre Rimbaud dans son temps paru aux Classiques Garnier en 2009, puis un article fort long de Steve Murphy "Une place au soleil : 'Les Mains de Jeanne-Marie' ", qu'on trouve dans le volume murphyen Rimbaud et la Commune, paru en 2010, lui aussi aux Classiques Garnier. Mais, depuis plus longtemps encore, on sait que le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" démarque le poème "Etude de mains" du recueil Emaux et camées de Théophile Gautier. Il le pastiche ou le parodie a priori. Il va de soi que le jugement des rimbaldiens penche plutôt du côté du registre parodique, mais sans clairement déterminer de quel esprit parodique il peut bien retourner. Pour Murphy, la forme rend hommage à Gautier dans une charge d'époque contre ceux qui font le procès des femmes de la Commune.
Le poème est connu aussi pour l'interrogation lexicologique sur le mot "cousine". Seul Yves Reboul s'est refusé à juste titre à ce jeu-là, prenant le mot "cousine" dans son sens premier et y voyant une référence à l'idée d'un mariage arrangé avec la cousine de bonne famille.
J'ai un élément qui va en ce sens, mais qui n'a pas droit de cité dans les revues à comité de lecture. Au mois de mars 1872, la comédie en vers de 1864 d'Albert Glatigny Vers les saules était jouée sur un théâtre parisien. Cette comédie contient la rime "usine" /" cousine" du poème "Les Mains de Jeanne-Marie", ce qui passera difficilement pour une pure coïncidence.
A l neuvième scène de la comédie de Glatigny, en présence de Marcel, Eléonore et Henriette, Henri, "majestueux" selon la didascalie, dit à Ponchartrain :
Vous n'avez pas toujours, pour moi, l'un de vos proches,
Eté, comme Bayard, un oncle sans reproches,
Et je vais demander souvent aux usuriers,
Quand les temps sont mauvais, l'argent que vous pourriez
Me donner. Vous m'avez refusé ma cousine
Pour lui faire épouser je ne sais quelle usine ;
Mais je serai clément, comme le sont les dieux,
Plus peut-être. Je suis miséricordieux,
Mais juste cependant. Parlez, j'ouïs la cause.
Le sens du mot "cousine" n'est pas problématique dans la comédie de Glatigny, et ce passage est la source du quatrain rimbaldien suivant des "Mains de Jeanne-Marie" :
Ce ne sont pas mains de cousine
Ni d'ouvrières aux gros fronts
Que brûle, aux bois puant l'usine,
Un soleil ivre de goudrons.
Profitons des points communs sensibles entre "Voyelles" et "Les Mains de Jeanne-Marie", ainsi que de la date attribué à cette dernière composition : "Fév. 72" pour évaluer si d'autres éléments de la pièce Vers les saules n'ont pas pu inspirer Rimbaud. Le premier point intéressant à relever ensuite, c'est le motif des doigts et des mains.
La comédie Vers les saules débute par un vers d'Henri qui déclame qu'il rejette son coeur, une dénommée Blondine l'entend et le prend au mot, autrement dit "prend ce cœur en main". Elle persifle quelque peu en pensant en faire une "boucle d'oreille" et parmi les images qui s'enchaînent je relève les vers suivants :
La pelote de son où mes doigts inhumains
Enfonceront l'acier qui mord ma chevelure ;
[...]
En chemin, je relève ces vers qui ne sont pas sans me faire songer, malgré le contraste aux visions du "A noir" :
Abeille, vous savez où le miel se picore :
Ce corsage, ces yeux vifs, témoins éclatants,
Vont proclamer partout vos dix-huit ans.
"Corsage" pour "corsets", pluriel masculin de l'adjectif épithète à la rime "éclatants", mention d'un insecte tel que l'abeille, on a en quelque sorte un contre-modèle aux deux vers :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles[.]
Blondine explique qu'elle a entendu les cris désespérés d'Henri et que cela l'a attirée :
Cela m'a fait du mal. Et puis je suis venue
Tendre à votre douleur une main, inconnue
Il est vrai, mais qui peut rendre vos maux moins lourds.
Allez-vous repousser ma patte de velours ?
Et Henri répond alors :
Cette petite main, je l'aime et je la baise,
Mais elle ne peut rien pour moi. [...] 
J'ai hésité à relever qu'il se disait "cassé" en plus d'obèse et triste.
Je relève aussi une description féérique à rapprocher du début des "Mains de Jeanne-Marie" pour le cadre :
Votre hâtif hiver est formé de brouillard ;
Mais le brouillard s'en va, quand les clartés sereines
Embrasent l'horizon par les yeux des sirènes ;
[...]
Je passe sur les "bras nus" et les "flèches" de Cupidon qui frappent les "ombreuses tonnelles", je relève une mention du mot "tente" à la rime :
Vous aimiez une femme, et la femme inconstante
Vers un autre pays porte aujourd'hui sa tente !
Je suis entré dans un délire mécanique où j'imagine la possibilité d'une influence des rimes de Vers les saules sur la création des rimes de "Voyelles", "éclatants" pour "éclatantes", "belle" pour "lèvres belles" et même "ombreuses tonnelles" que je rapprocherais du choix "ombelles". Enfin, bref ! Je ne m'interdis aucune réflexion. Et je repars sur le relevé des mentions de la main, parce qu'évidemment dans "Les Mains de Jeanne-Marie" il y a une idée de mariage avec une âme-soeur, donc ce n'est pas impertinent de relever tous les jeux métaphoriques de la comédie où figure la rime "cousine" / "usine" :
Nous pouvons nous donner + la main. Je suis fâchée [...]
Il va de soi que j'introduis un + pour signaler le franchissement de la césure au vers précédent.
On retrouve l'idée d'une nature embaumée ("soir charmé" dans "Les Corbeaux" et "crépuscule embaumé" dans "Le Bateau ivre") :
Or j'ai quitté Paris et j'ai pris les gondoles
Pour les champs embaumés où, sous les girandoles,
Etoiles que l'ont met aux feuillages touffus,
Les sons du violon, mêlés aux bruits confus,
Semblent prendre nos pieds et leur coudre des ailes !
Je relève le trimètre suivant avec une césure sur le pronom sujet "tout", fait peu banal sur l'ensemble d'une pièce à la versification très régulière :
Où tout rayonne, où tout flamboie, où tout fourmille !
Toutes les citations qui précèdent concernent la seule scène 1, à l'exception de la rime "cousine"/"usine" qui figure à la scène IX.
Henriette qui avait abandonné Henri exprime des regrets et parle d'un attachement à vie dans son coeur, à comparer avec le quatrain final du poème de Rimbaud, tandis qu'accompagnant l'oncle Ponchartrain une Eléonore parle de faire de beaux rêves.
Henriette et Henri se croisent et le motif des mains qui s'enchaînent l'une  l'autre est reconduit : "Quand nos mains se donnaient l'étreinte fraternelle [...] Et le même sourire illuminait nos lèvres." Comparez encore avec le passage du motif des mains au motif des lèvres dans le poème en octosyllabes de Rimbaud.
A propos du motif des "vibrements divins", appréciez la perfide attaque d'Henriette jalouse contre une Blondine qu'elle n'a jamais vue : "Rien en elle ne vibre, en elle rien ne chante[.]"
J'hésite à relever "froides cruautés" pour "puanteurs cruelles" dans ma liste de suggestions d'inventions à la rime pour "Voyelles".
Je suis tenté aussi de relever tel passage à comparer au premier quatrain de "Entends comme brame..." : "quand les bourgeons timides / Annonceront avril et les prés refleuris".
Puis je repense au contraste avec le "A noir" de ce rêve d'amant qui déclare à Henriette : marcher "éveillant les échos bruyant autour" d'eux avec les "chansons éclatantes" qui "Agitent le rideau des feuilles palpitantes".
Econduit par Henriette qui retourne vers Henri, Marcel insulte Ponchartrain, le nargue et tente de séduire sa compagne Eléonore qui est en fait son épouse, et nous retrouvons encore une fois ce motif de l'attachement des mains :
Mais je vous vois, madame, et je vous fais la cour ;
Je tombe à vos genoux, je saisis vos petites
Menottes, qui nous font songer aux clématites ;
A la neige, au jasmin si pur, au lys vainqueur.
J'y répands mes baisers. Voulez-vous de mon cœur ?
Vous riez doucement. Car, sur votre visage,
Le rire est un rayon dans un frais paysage,
Et je prends votre bras, que vous m'abandonnez.
Il continue :
Vos mains sont d'un enfant ; j'adore votre front,
Ciel pur que les soucis jamais n'obscurciront ;
Vos douces lèvres sont pareilles aux grenades.
Une abeille y viendrait guide ses promenades.
[...]

Il lui parle des "yeux où le soleil lui-même étincela", etc.
Et c'est là que Pontchartrain appelle son neveu au secours qui lui rappelle d'emblée le refus passé d'une cousine.
L'oncle se retire et Blondine fait son retour, ce qui nous vaut une rime "chênes" / "chaînes" avec métaphore de l'oiseau :
L'oiseau du souvenir gazouillait dans les chênes,
Et mon cœur s'est repris à ses premières chaînes.
C'est ainsi qu'Henri lui donne son congé.
Complice du soleil, Blondine sourit complaisamment à cette trahison, puisqu'il retrouve la joie, ce qu'elle souhaitait pour lui. Marcel tente alors de s'immiscer en amoureux nouveau de Blondine, et il essuie la réplique "Nous verrons". La pièce se termine par une pirouette où le quatrième mur est brisé : "Notre auteur n'a voulu peindre que son caprice / Dans cette comédie où tout va de travers."
Les rapprochements avec "Voyelles" et quelques autres poèmes ne vous semblent pas convaincants en l'état. En tout cas, vous avez la rime "usine" / "cousine" et ses implications de mariage bourgeois, et puis vous avez une idylle qui sert de contre-modèle pour la métaphore des mains.
Passons à la suite.
Donc, Rimbaud s'est inspiré directement du poème "Etude de mains" de Gautier et il en a repris le principe du quatrain d'octosyllabes à rimes croisées. Plusieurs mots, plusieurs expressions passent du poème d'Emaux et camées aux "Mains de Jeanne-Marie" : "Sous le baiser neigeux saisie" / "Oh ! quel Rêve les a saisies", "Dans l'éclat de sa pâleur mate," / "L'éclat de ces mains amoureuses", "Rêves d'impossibilités" / "Un rêve inouï des Asies," et la reprise la plus sensible concerne la tournure d'ensemble des deux quatrains suivants :
A-t-elle joué dans les boucles
Des cheveux lustrés de don Juan,
Ou sur son caftan d'escarboucles
Peigné la barbe du sultan,

Et tenu, courtisane ou reine,
Entre ses doigts si bien sculptés,
Le sceptre de la souveraine
Ou le sceptre des voluptés ?
Pour atténuer l'imitation, Rimbaud a décalé dans son poème le lancement des phrases interrogatives, puisqu'il ouvre une interrogation au vers 4 qui est le dernier du premier quatrain. L'imitation n'en est pas moins sensible, dans la mesure où "Juana" démarque "don Juan" et où "voluptés" suit deux vers plus loin à la rime. Notez toutefois que Gautier ne consacre que deux quatrains à s'interroger sur la main d'Impéria, et dans la deuxième partie du poème où il parle de la main du criminel Lacenaire il n'y a aucune envolée d'une quelconque phrase interrogative. En revanche, Rimbaud va poursuivre les questions lancinantes et finalement agressives dans son poème tout au long des six premiers quatrains, bien qu'il y mélange quelques phrases non interrogatives.
Rimbaud ne s'est pas inspiré que de la partie sur "Impéria", il a repris des éléments des quatrains consacrés à la main coupée de Lacenaire : "immobilité convulsive", etc. Il s'est en particulier intéressé aux rimes du quatrain suivant :

On y voit les œuvres mauvaises,
Ecrites en fauves sillons,
Et les brûlures des fournaises
Où bouillent les corruptions ;

Cela nous vaut le quatrain suivant où, d'ailleurs, les éléments de description repris du côté de Lacenaire servent à fustiger en retour les mains de toute bourgeoise infatuée du type d'Impéria, et le mot "sillons" de Gautier a fait résonner en Rimbaud l'écho des paroles de la Marseillaise :
Remuant comme des fournaises,
Et secouant tous ses frissons,
Leur chair chante des Marseillaises
Et jamais les Eleisons !

ça serrerait vos cous, ô Femmes
Mauvaises, ça broierait vos mains,
Femmes nobles, vos mains infâmes
Pleines de blancs et de carmins.
Et on arrive au constat que, malgré tout, il y a des éléments du poème "Les Mains de Jeanne-Marie" qui ne se rencontrent pas dans le poème "Etude de mains". Et, en particulier, la série de gallicismes ou de tournures présentatives n'ont pas leur origine dans le poème de Gautier : "Sont-ce... ?", "C'est le sang noir...", "Ce ne sont pas mains de cousine", "Ce sont des ployeuses d'échines" (variante : "casseuses"). Je ne relève pas une seule fois la tournure de type : "C'est, ce sont" dans la pièce d'Emaux et camées.
Alors, venons-en enfin à ce texte en prose très peu connu qu'est Tableaux de siège : Paris, 1870-1871. Gautier ne décrit pas les ruines causés par le siège, il s'agit de petites chroniques datant des deux sièges de Paris. Nous avons des anecdotes sur la vie de Gautier flânant à Paris pendant le siège des prussiens, notamment en octobre et novembre 1870. Nous avons des récits de janvier, février 1871, avec au passage un emploi du mot "strideurs" pour les barrissements des animaux à trompe que sont les éléphants. Nous avons des passages consacrés au mois de mars, à la mort du peintre Regnault, à la mort d'un autre artistes, et puis nous avons une section "Les Barbares modernes" pour le mois de mai où il est question des "mitrailleuses" vues à Versailles.
Dans "Les Mains de Jeanne-Marie", il est question des "mitrailleuses" et aussi de "cieux barbares" mais sans doute pas modernes.
Vu que je ne publie pas ceci dans une revue à comité de lecture scientifique, j'ignore si ce sera jamais un jour validé scientifique comme éléments expliquant des détails de la satire rimbaldienne à l'encontre de Gautier dans "Les Mains de Jeanne-Marie".
Je l'ignore ! Mystère et boule de gomme ! Un savant en parlera-t-il jamais dans le monde très restreint, très choisi et très confiné de la critique rimbaldienne ?
Remarquez aussi en passant qu'on a sur l'ouvrage une publicité pour les autres ouvrages de Théophile Gautier avec mention d'un titre de nouvelle qui a pu inspirer à Verlaine l'expression l'homme aux semelles de vent : "L'enfant aux souliers de pain".
En tout cas, je vous invite déjà à lire le premier chapitre de l'ouvrage avec son chiffre romain I et le titre "Une nouvelle madone. La statue de Strasbourg", récit daté de "Septembre 1870" en en-tête. Cette statue fait l'objet d'une "nouvelle dévotion" à "ses pieds". Elle est une "image sacrée" quand il sera chez Rimbaud questions de "Mains sacrées" et de "Mains d'ange". Et disant cela, Gautier enchaîne précisément avec le gallicisme : "Ce sont...", ce que vous pouvez vérifier aux deux premières lignes au haut de la page 2 :
[...] la sainte statue est parée comme une Madone, et jamais la ferveur catholique n'a couvert de plus d'ornements une image sacrée. Ce ne sont pas, il est vrai, des robes ramagées de perles, des auréoles constellées de diamants, des manteaux de brocart d'or brodés de rubis et de saphirs comme en porte la Vierge de Tolède, mais des drapeaux tricolores lui composent une sorte de tunique guerrière qui semblent rayée par les filets d'un sang pur.
Il s'agit d'une "statue impassible et sereine". où "aucune contraction" ne trahit les sept glaives plantés dans sa poitrine. On dirait qu'elle "sourit" derrière ses "lèvres pâles". Et comparer avec la pièce de Rimbaud l'attaque de paragraphe qui suit :
   Par un de ces mouvements d'exquise délicatesse qui parfois remuent les foules d'un frisson électrique, le peuple semble, en adoptant cette statue comme une image sacrée, comme une sorte de Palladium, et en lui rendant un culte perpétuel, vouloir dédommager la ville malheureuse, lui prouver son ardente sympathie et la soutenir, autant qu'il est en lui dans son héroïque résistance.
Rimbaud oppose la célébration de la pétroleuse condamnée par Versailles et mise aux fers, il voue un culte symétrique qui vaut raillerie à l'égard des présents propos de Gautier. Et Rimbaud songe bien sûr aussi au chapitre sur les "Barbares modernes" qui vient plus loin dans le même ouvrage.
Malheureusement, cette considération ne fait partie d'aucune des deux études de référence sur "Les Mains de Jeanne-Marie", celles de Reboul et de Murphy, donc vous êtes priés de n'accorder à ce que je dis aucune validité scientifique.
C'est dommage, il y avait quelque chose là pourtant... Oui mais, oui mais...
Gautier s'étend sur la destruction des incunables de la bibliothèque de Strasbourg, sur les oeuvres d'art détruites dans la vielle et parle de la "rue de la Nuée-Bleue, dont le nom romantique [lui] plaisait". Pour le bleu, Gautier affectionne beaucoup la mention "bleuâtre", je ne rencontre ni bleuités, ni bleuisons, mais on a tout de même pas mal de propos sur le bleu du ciel au sein de l'ouvrage ("beau ciel bleu", "Les mâts se dressent rayant l'air bleu de leur ton saumon-clair", "Sa blancheur produit un effet agréable sur le fond bleu du ciel", "brillant dans l'air bleu", "L'admirable ciel bleu qui rayonnait si joyeusement sur notre tristesse", "traversant cette mer plus bleue encore que l'autre", "collines [...] veloutées de verdures bleuâtres", "du noir bleu au gris violâtre", "vagues fumées bleuâtres", "brumes" mettant au "bout des allées des gazes bleuâtres", "Le ciel était d'une pureté incomparable, d'un bleu léger", "dessinant leur contour sur un bleu de pâte tendre", le "clair de lune" impose aux choses une "teinte uniforme entre le gris bleuâtre et l'hortensia", "un ciel d'un bleu d'acier", "Sur un ciel d'un bleu noir scintillent ces mouchetures d'argent", "laissent voir le bleu ou le gris du ciel", "Des fumées bleuâtres montaient des foyers improvisés", "fuites bleuâtres des parcs de Watteau", "un de ces ciels fouettés de blanc et de bleu", "montaient vers le ciel bleu"). Le mot "sérénités" à la rime à la fin du second quatrain de Rimbaud, qui rime d'ailleurs avec "voluptés" repris à "Etude de mains", le mot "sérénités", dis-je, mais sans nul appui d'un comité de lecteurs rimbaldiens scientifiques, a sept occurrences dans le livre de Gautier, mais Gautier emploie exclusivement le singulier : "profonde sérénité", "sérénité céleste du lac Léman", "sérénité indifférente du marbre", "l'imperturbable sérénité de la nature", "la sérénité éternelle au poëte", "une sérénité parfaite", "une sérénité lumineuse". La deuxième occurrence est aisée à rapprocher de l'expression "étangs de sérénités".
Je ne peux manquer la recension du nom "strideurs" : "Cela ronfle comme une pédale d'orgue ou éclate, comme la trompette de Jéricho, avec des mugissements et des strideurs qui assourdissent ou déchirent l'oreille ; c'est bien la voix de l'un de ces monstres de l'ancien monde échappés au déluge et conservant les énergies de la vie primitive." On a la rencontre "sdtrideurs" et "ancien monde" avec la "rauque musique" de l'éléphant au Jardin des Plantes.
Je vous dirai encore que le passage suivant m'a fait penser à "Parade" : "Ces jeux et ces voitures, habitacles de phénomènes, théâtres où les pitres faisaient la parade pendant les foires de banlieue au son d'une musique enragée, font [...]".
Mais je vais m'arrêter là et je parlerai une autre fois du chapitre sur les "Barbares modernes".
Est-ce que ces rapprochements avec "Les Mains de Jeanne-Marie" intéressent la science, je laisse à tout comité de lecture en ce moment:
Vrrrm Vrrm vrrm vrrrm , tchou tchou, pouhou, grosse baudruche gonflée, pschh, vrrm vvremme, pouet pouet, vrrm vrrm, Halte ici Poésie, tchou tchou, vrrmm, meuh meuh ouaf ouaf, pin pon pin pon, wîî hou wîî hou.
On pourra peut-être en parler aux extra-terrestres s'il en reste encore ce jour-là !

lundi 29 juillet 2024

"Bombinent" n'est pas un néologisme de Rimbaud, mise au point !

Rimbaud emploie la forme conjuguée "bombinent" à deux reprises dans ses poèmes en vers. L'emploi le plus connu figure dans le sonnet "Voyelles". L'idée est répandue de dater ce poème de 1871, mais Rimbaud est demeuré à Paris en compagnie de Verlaine de septembre 1871 à mars 1872, et ce n'est qu'au retour à Paris de Rimbaud vers le 7 mai 1872 que définitivement nous n'avons plus récupéré comme nouvelles poésies de lui que des vers libres nouvelle manière (à l'exception du tardif "Poison perdu", cependant que "Les Corbeaux" est une composition publiée très en retard). L'emploi d'une forme conjuguée pose différents problèmes. Rimbaud peut s'inspirer de quelqu'un qui a fourni une autre forme du verbe conjuguée, et la forme à l'infinitif "bombiner" n'est elle-même attestée nulle part, alors que c'est elle qui figurera dans les entrées de dictionnaires. Le verbe "bombiner", justement, n'existe pas en français avant son emploi sous une forme conjuguée par Rimbaud. A partir des emplois par Rimbaud dans le poème "Voyelles" et dans le poème daté de février 1872 : "Les Mains de Jeanne-Marie", le verbe est admis dans la langue française.
Prenons le cas de la page internet consacrée à la définition du verbe "Bombiner" sur le site du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales qui s'abrège en CNRTL :


Le verbe est décrit comme intransitif, le sujet du verbe est censé désigner un insecte, et le sens fourni est le suivant : "Tournoyer en bourdonnant".
Puis, nous avons en exemple, le passage célèbre de "Voyelles" daté erronément de 1871, alors que selon toute vraisemblance le sonnet date comme "Les Mains de Jeanne-Marie" des premiers mois de 1872.
Pour l'étymologie et l'historique du mot, nous avons un texte des plus succincts qui reprend la date erronée, ou sujette à caution, de 1871. Je cite d'ailleurs cet extrait ramassé puisque d'autres remarques vont suivre : "Etymol. et Hist., 1871, supra ex. Calqué sur le lat. bombinare, var. de bombilare (v. bombiler) "bourdonner" Fréq. abs. littér. : 2."
L'occurrence du poème "Les Mains de Jeanne-Marie" a le mérite d'être datée sur le manuscrit de février 1872. Le dictionnaire privilégie une datation hypothétique du sonnet "Voyelles".
Mais il y a d'autres anomalies. Le sens du verbe latin est "bourdonner", tandis que le CNRTL privilégie la définition "tournoyer en bourdonnant". Et si vous faites une recherche sur d'autres dictionnaires en ligne, vous vous retrouvez bien avec deux définitions concurrentes, parfois mises l'une en-dessous de l'autre : "tournoyer" ou "bourdonner". Il me paraît plus prudent de définir exclusivement "bombiner" par le sens admis en latin. Certes, le bourdonnement suppose aussi le vol de l'insecte, mais on voit bien que le travail de définition est un peu approximatif.
On relève la variante latine "bombilare" qui est associée à une forme française "bombiler" dont on voudrait savoir d'où elle vient elle-même, quand elle est apparue en français, s'il est calquée sur le latin "bombilare" ou si c'est une évolution du mot au cours des  siècles du latin au français. Il va de soi que les gens qui ont rédigé cette page de dictionnaire ont tenu compte d'informations propres au monde des rimbaldiens, mais ils donnent un résultat condensé problématique, et ils traitent un peu les mots comme des réalités magiques, ce qui est contradictoire avec leur principe de dictionnaire traitant de l'étymologie, de l'évolution de langue, etc. "Bombiler", ça sort d'où ? Et pourquoi pas "bombiller" ? Les verbes latins, peut-on en avoir des occurrences dans des textes latins datant de l'Antiquité ?
Il y a enfin une citation qui retient toute notre attention, un exemple du néologisme "bombinement" inventé par Paul Arène qui l'exhibe en 1896 dans son livre Vers la calanque : "Bruyant bombinement de trompettes", occurrence qui fait prédominer l'idée du "bruit d'un insecte".
Faisons d'emblée un sort à la citation de Paul Arène. Il est assez évident qu'il fait référence lui-même au sonnet "Voyelles" de Rimbaud. Pour être précis, Arène a créé son néologisme sur le modèle du mot "vibrement(s)" de Gautier dont il a identifié la présence dans le sonnet "Voyelles" même de Rimbaud. Arène a-t-il identifié que le mot était de Gautier ? En tout cas, il a créé "bombinement" en s'inspirant de "vibrements" (au lieu de vibrations) et de "bombinent" pris au sonnet "Voyelles". Il a accentué les effets d'allitérations et même d'assonances avec le B et les voyelles nasales du type "on", "en". Enfin, le mot "trompettes" reprend quelque le mot "clairon" pour l'idée de trompette du Jugement dernier au dernier tercet de "Voyelles".
Paul Arène fait partie avec notamment ses amis proches Alphonse Daudet et Charles Monselet des rédacteurs du Parnassiculet contemporain, et Arène publiait dans le journal de Villemessant puis Francis Magnard, Le Figaro, sachant que ce journal a publié le poème en vers d'une syllabe faussement attribué à Baudelaire, "Le Pauvre diable" en 1878, en témoignant connaître le contenu alors inédit de l'Album zutique. Au passage, rappelons que pour les auteurs du Parnassiculet contemporain, les parnassiens n'avaient pas compris que les fêtes qu'ils professaient étaient mortes depuis trente ans avec les grandes batailles romantiques.
Mais passons.
La page CNRTL ne donne aucun mot si l'on consulte l'onglet "synonymie", pas même "bourdonner", ni même "bombiler". Et si vous faites une recherche "bombiler" sur internet, vous êtes plutôt renvoyés à des pages de dictionnaires sur le verbe "bombiller". Et le dictionnaire du CNRTL a lui-même une page sur le verbe "bombiller". Le verbe "bombiller" serait apparu entre 1838 et 1842. il a été emprunté au latin "bombilare" qui veut dire "bourdonner (en parlant des abeilles)". Une référence à un passage de Suétone est fournie : "Suétone, Frg, p. 254,1 dans TLL s. v., 2068, 78". Ce n'est pas très malin de donner de pareilles abréviations qui vont prendre du temps à être décryptées. Enfin, bref !
Apparemment, "bombiler" est bien une coquille du CNRTL pour "bombiller".
Pour l'onglet "Lexicographie" du verbe "bombiller", nous avons quelques informations complémentaires,  comme la rareté des occurrences : "Fréq. abs. littér : 2". Un exemple de 1910 nous est offert de "mouches" qui "bombillaient autour de leurs asiles". La citation vient du livre De Goupil à Margot et l'auteur est Louis Pergaud, également connu pour La Guerre des boutons. De deux choses l'une, ou Pergaud qui se réclame de Rabelais emploie la forme "bombiller" qu'il a entendue un certain nombre de fois, ou il songe lui aussi au sonnet "Voyelles" mais ne peut s'empêcher de rabattre l'expression sur la forme "bombiller". Notez que dans un premier temps et notamment dans Les Poètes maudits le vers de Rimbaud fut édité sous la forme "bombillent", et Pergaud a dû connaître tout simplement une version du poème avec la forme "bombillent". Ceci est d'autant plus troublant que le manuscrit des "Mains de Jeanne-Marie" était inconnu de tous à l'époque du "bombinement" d'Arène et du "bombillaient" de Pergaud. La leçon "bombillent" s'est maintenue dans le cas des éditions successives des Poètes maudits (1884, 1888, 1904). Pourquoi Paul Arène écrit-il "bombinement" ? La leçon "bombillent" est également adoptée par Vanier dans l'édition des poésies de Rimbaud de 1895 ? Arène a-t-il eu accès à un manuscrit de Rimbaud ? On sait aujourd'hui que les deux manuscrits de "Voyelles" comportent la leçon "bombinent" et non pas "bombillent".
En tout cas, il est temps d'en finir avec l'attribution pure et simple du néologisme "bombiner" à Rimbaud. Celui-ci n'utilisait que des mots qu'il avait déjà repérés dans des écrits antérieurs, cela vaut pour "abracadabrantesques" repris à Mario Proth. Trois mots résistents : "bleuisons", "bleuités" et "bombinent".
Mais Rimbaud emploie deux fois "bombinent" pour deux créations imagées fort similaires. Certes, il s'agit simplement d'un calque sur le latin "bombinare". Il suffit de modifier la terminaison latin en terminaison d'infinitif en "-er" et d'appliquer les règles de la conjugaison habituelles à ce type de verbe. Mais Rimbaud a nécessairement lu un texte en latin qui l'a décidé à employer ce mot. Antoine Fongaro a donné la source d'inspiration la plus probable. Cela vient du Pantagruel de Rabelais où figure une liste d'oeuvres imaginaires dont une avec un titre en latin à rallonge qui contient la forme participiale "bombinans" qui donnerait "bombinant" en français. je cite ce titre : "Questio subtilissima, Utrum Chimera in vacuo bombinans possit comedere secundas intentiones, et fuit debatuta per decem hebdomadas in concilio Constantiensi." On peut traduire cela ainsi : "Question très délicate : est-ce que la Chimère bourdonnant dans le vide peut manger les intentions secondes, sujet qui a été débattu dix semaines durant au concile de Constance."
Ce titre est isolé en discours, puisque perdu parmi une foule d'autres titres.
Mais Voltaire aimait répéter cette expression de Rabelais, notamment dans son Dictionnaire philosophique, par exemple aux entrées "Autorité" et "Athéisme".
L'idée d'une influence particulière de Voltaire est à privilégier dans la mesure où Voltaire inscrit plus nettement l'invention de Rabelais dans son discours, et Voltaire en fait un exemple bien sûr de dérision au sujet des discussions métaphysiques. Fongaro fait remarquer que les frères Goncourt ont recensé cette formule latin dans leur journal, mais sans connaître les textes de Rabelais et Voltaire, puisqu'ils corrompent verbalement le sens avec le verbe "bombyciner" qui n'a rien à voir. Toutefois, Rimbaud n'avait pas accès au Journal des Goncourt et il n'a pas traité de la corruption "bomyciner". En revanche, les frères Goncourt permettent de comprendre que la citation de la formule latine de Rabelais était goûté dans les échanges oraux des soirées mondaines parisiennes de l'époque.
Enfin, ce qu'il y a d'intéressant avec les cas de Voltaire et des frères Goncourt, c'est que nous n'avons plus une citation latine telle quelle comme dans le cas de Rabelais. Voltaire et les frères Goncourt traduisent tout ou partie de l'expression en vue des lecteurs ne maîtrisant pas la langue latine. Et pourquoi c'est intéressant ? Je vous l'explique.
Rimbaud n'a sans doute pas gratuitement et par pure affectation personnelle décidé de reprendre le verbe "bombinans" de Rabelais dans une forme francisée "bombinent". Il y a une intention derrière. Pour moi, il faudrait chercher s'il n'y a pas eu des mentions de cette expression latine dans la presse en janvier ou février 1872. Rimbaud a pu entendre l'expression à l'oral lors d'une réunion des Vilains Bonshommes ou lors d'une soirée à l'Odéon, que sais-je encore ? J'imagine une traduction de "bombinans" par une proposition subordonnée relative, au lieu de traduire "bombinans" en "bombinant" il y aurait une traduction de la forme "qui bombine", au singulier car la Chimère est sujet du verbe.
Pour moi, c'est plus logique ainsi. Il y a une citation de la part de Rimbaud, où Baudelaire et Voltaire sont les références les plus évidentes, mais les plus lointaines. Je cherche l'intermédiaire visé par Rimbaud.
Maintenant, j'ai laissé de côté Voltaire, mais celui a employé aussi la formule latine de Rabelais dans sa correspondance, et notamment dans une lettre au Marquis d'Argenson qui date de 1744 (et qui porte le numéro "1644" dans le classement du lien ci-dessous, confusion à éviter donc) :


La lette a pour en-tête : "A Cirey, ce 15 avril."
Le premier paragraphe est éloquent, je le cite :

    Vanitas, vanitatum, et metaphysica vanitas. C'est ce que j'ai toujours pensé, monsieur ; et toute métaphysique ressemble assez à la coquecigrue de Rabelais bombillant ou bombinant dans le vide. Je n'ai parlé de ces sublimes billevesées que pour faire savoir les opinions de Newton [...]

Il est question de vanité de la réflexion métaphysique. Alors, on se gardera de trop vite transférer cette ironie à Rimbaud lui-même. En tout cas, "Voyelles" est un sonnet qui joue avec une idée personnelle de la métaphysique, et c'est un fait exprès. Notons que l'hésitation entre les leçons "bombillant" et "bombinant" sont déjà dans cette lettre de Voltaire, et, mieux encore, cela remet en cause les affirmations du CNRTL qui parlait de première occurrence de "bombiller" en 1838 ou 1842 et de "bombiner" sous la plume de Rimbaud. C'est faux, et on voit aussi à quel point la recherche par mots clefs est compliquée dans le cas des formes conjuguées. Une recherche "bombine" et "Chimère" donnera-t-elle quelque chose dans la presse de la fin de l'année 1871 et du début de l'année 1872 ? En tout cas, Voltaire traduit littéralement, c'est le cas de le dire, "bombinans" par "bombinant", et notez que l'expression est soulignée dans la lettre : "bombinant dans le vide", ce qui correspond bien sûr à une citation, mais ce qui renforce le poids de "bombinant" face à "bombillant".
Pour l'origine du verbe "bombiller", il me semble évident que tout est à revoir, il est plus ancien qu'on ne le croit. Voltaire l'atteste. Quant au premier emploi en français du verbe "bombiner", il semble provenir de Voltaire. Cette lettre atteste une antériorité très claire pour l'année 1744. Maintenant, reste à déterminer tous ceux qui ont cité cette formule comme Voltaire en la flanquent d'une traduction littérale avec le néologisme "bombin[er]". Un exemple anachronique avec une Encyclopédie anarchiste en quatre tomes de Sébastien Faure parue entre 1925 et 1934, on y trouve le singulier "bombine".


Et une citation de 1820 cette fois ! Le document est consultable sur Googlebooks. Il s'agit d'un livre de grammaire dont voici le titre à rallonge : Nouveaux principes de grammaire, suivis de notions grammaticales élémentaires, de solutions de questions et difficultés grammaticales ; d'après ces principes : la génération des idées, l'usage et l'harmonie ; Avec un appendice sur le Philosophisme, et une lettre sur la Critique, etc. par C. V. Boiste, ancien avocat, auteur du Dictionnaire Universel de la langue française, etc.
Dans l'extrait qui nous intéresse, Boiste donne des verges pour se faire battre puisqu'il illustre la bêtise des discussions oiseuses dénoncées par Rebelais avec son titre sur la Chimère. Boiste ne veut pas admettre comme "phrase droite" : "Je vois un cheval blanc", parce que selon lui on identifierait la couleur avant la forme, ce qu'il s'ingénie à rendre évident par l'idée d'un déplacement au loin, sauf que la phrase sert aussi pour la vision distincte immédiate. Pour Boiste, l'ordre naturel est l'inversion : "Blanc cheval je vois." Donc, non, la phrase "Je vois un cheval blanc" n'est pas droite.
Enfin, bref, je cite l'extrait qui m'intéresse et qui montre bien qu'il y a une source probable aux deux emplois rimbaldiens de "bombinent" qui reste à débusquer quelque part :
  Le lecteur reconnaîtra si ces expressions phrase droite, etc., ne sont pas des chimères grammaticales qui, comme la chimère de Rabelais, bombine ou bourdonne, en tournoyant, dans le vide ; inversion et rectitude étant, de toute et pour toute éternité, en opposition.
On sent l'influence de Voltaire sur la composition de ce passage. Nous sommes aux pages 317 et 318 de l'ouvrage : lien pour consulter le document !

jeudi 25 juillet 2024

Que lisait Rimbaud au moment de composer "Voyelles" ? Gautier, O'Neddy, Sainte-Beuve ?

Le début du poème sans titre "Qu'est-ce pour nous, mon Cœur,..." est une démarcation du premier hémistiche du quatrième poème des Feuilles d'automne de Victor Hugo : Que t'importe, mon coeur,..." Et, en réalité, l'ensemble de la pièce "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,..." démarque le mouvement général de la pièce hugolienne.
En 1869 et 1870, Rimbaud imitait plutôt des poèmes des Châtiments, des Contemplations et de La Légende des siècles ("Les Pauvres gens" et "Les Etrennes des orphelins"). Le modèle des Châtiments demeure fort prégnant en 1871 et même au début de 1872 avec "Le Bateau ivre".
L'idée sur ce premier exemple, c'est qu'arrivé à Paris Rimbaud a l'occasion de fréquenter un milieu de poètes parisiens qui peut lui procurer les recueils poétiques plus anciens qu'il n'avait pu que survoler, qu'ils ne connaissaient pas réellement. Hugo est un cas à part, ses recueils de poésies étaient plus accessibles que d'autres, mais j'en arrive à la grande question des poètes romantiques de 1830. Pétrus Borel n'a eu aucun succès commercial. Il a fait une traduction aujourd'hui encore de référence de Robinson Crusoé, mais il n'en a pas tiré un succès commercial immédiat à l'époque. Il a publié sans être récompensé par le succès son unique recueil de poésies Rhapsodies en 1831, puis ses Contes immoraux attribués à Champavert dans un mouvement qui préfigure le passage d'Isidore Ducasse au Comte de Lautréamont, puis il a échoué à avoir le succès avec son roman Madame Putiphar qui fut éreinté par une recension unique de Jules Janin, tandis que les anciens collègues et amis firent les morts : Théophile Gautier, Gérard de Nerval, etc.
Pourtant, Baudelaire a écrit favorablement au sujet de Pétrus Borel, et cela s'est poursuivi avec Verlaine qui cite le premier vers de "Doléance" en épigraphe à la cinquième des "ariettes oubliées" du recueil Romances sans paroles, recueil réputé avoir été écrit dans la compagnie de Rimbaud. Le vers est le suivant : "Son joyeux, importun, d'un clavecin sonore". Le poème est très beau, mais Verlaine n'a pas eu de mal à le choisir, puisque Borel l'a lui-même mis en avant dans une préface à ses Contes immoraux où il cite une anthologie de ses vers.
La question est posée de l'intérêt de Rimbaud pour les œuvres de Pétrus Borel. Pétrus Borel était une figure initialement importante du Petit Cénacle où deux grands noms firent aussi leurs débuts littéraires : Théophile Gautier et Gérard de Nerval. Il s'agissait de la deuxième génération du romantisme pour dire vite. Nous avons une première génération avec Lamartine, Hugo, Vigny, les frères Deschamps, Sainte-Beuve et le précoce Musset, puis une génération autour de Gautier et Nerval qui inclut Borel et O'Neddy, puis inclus dans les seconds romantiques par Rimbaud nous avons une troisième génération avec Baudelaire, Banville et Leconte de Lisle (qui il faut le rappeler ne sont pas des parnassiens à la base), puis nous avons la génération des parnassiens avec Verlaine, Coppée, Mendès, Dierx et tant d'autres, où Rimbaud aurait dû être un peu comme Musset le jeune représentant précoce si le mouvement ne s'était pas scindé, disloqué au-delà de la guerre franco-prussienne et de la Commune.
Ce qui est frappant dans "Voyelles", c'est qu'on y trouve le néologisme de Théophile Gautier : "vibrements". Théophile Gautier est parodié dans "Les Mains de Jeanne-Marie" qui s'inspire des "Etudes de mains" du recueil Emaux et camées. je clarifie d'emblée un point. J'admire la poésie de Gautier, certaines pièces qui ont l'air toutes simples, de n'avoir rien pour elles, me paraissent admirables, et je ne parle pas spécialement d'Emaux et camées, car je suis fasciné par des pièces des Premières poésies, des Poésies diverses de 1838, par Espana, La Comédie de la mort, etc. Pour moi, le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" ne parodie pas Gautier pour régler des comptes avec l'esthétique de Gautier, du moins ce n'est pas une réplique d'un artiste à un autre artiste stricto sensu. Pour moi, "Les Mains de Jeanne-Marie", c'est une satire politique de Gautier par en-dessous étant donné les propos anticommunards tenus par Gautier dans son livre d'actualité Tableaux du siège. Un problème similaire se pose pour les vers de Coppée. Les rimbaldiens couplent le mépris pour l'esthétique de Coppée et la satire politique. En gros, parce que Coppée est opposé à la Commune, c'est un mauvais poète : il écrit mal, il ne comprend rien, il n'a pas le sens de la poésie. Non, ce n'est pas comme ça que ça marche ! Effectivement, Coppée est un poète qui a des limites par rapport à un Verlaine ou un Rimbaud, ou un Corbière, mais aussi par rapport à un Théophile Gautier ou un Leconte de Lisle. Mais Coppée n'était pas le plus mauvais des poètes non plus. Ce fut un ami de Verlaine avant la guerre, et sur le tard Verlaine dit explicitement que pour lui Coppée écrivait de bons recueils au départ, et puis qu'il est devenu mauvais. Il est vrai que cela coïncide avec le clivage politique qui les a séparés, mais je pense que la coïncidence est réelle. Coppée devient un moins bon poète après la guerre franco-prussienne.
Bref, ce n'est pas le sujet.
Le problème qui se pose, c'est qu'autant les allusions à Gautier sont logiques dans "Les Mains de Jeanne-Marie", puisque Rimbaud raille le consensus des plumes reconnues de son époque à insulter les communards et ne pleurer que les morts de la guerre contre la Prusse. On peut à la lecture des "Mains de Jeanne-Marie" imaginer une pensée de contre-esthétique et donc de critique de l'esthétique même de Gautier, mais en réalité ce qui ressort c'est l'opposition politique entre les deux poètes. Rimbaud, très hermétique, est en train de révolutionner la manière d'écrire de la poésie, mais les discours sont assez vains sur le dépassement esthétique de la formule rimbaldienne qui donnerait son arrêt de mort à celle de Gautier.
Et puis donc il y a le sonnet "Voyelles" où jusqu'à présent personne n'a jamais envisagé une parodie de Gautier. Or, Rimbaud s'intéresse aux mots rares employés par Gautier. Pour ce qui est de "abracadabrantesques", je ne crois pas qu'on en trouvera une attestation dans les écrits de Gautier. Ce qui est attesté chez Gautier, c'est les adjectifs "abracadabrant" et "abracadabresque". Il n'y a aucune preuve que je sache qu'il ait inventé "abracadabrantesque" en se moquant des écrits de la Duchesse d'Abrantès. En tout cas, je trouve étonnant que les universitaires qui émettent cette hypothèse ne l'étaie d'aucun témoignage écrit d'époque.
La leçon "abracadabrantesques" se trouve dans le livre du douaisien Mario Proth qu'à l'évidence Rimbaud a dû lire à Douait entre Izambard et Demeny, puisqu'Izambard et Demeny furent les deux premiers destinataires d'une version manuscrite connue du poème "Le Coeur volé" (13 mai pour l'un sous le titre "Le Coeur supplicié", 10 juin pour l'autre sous le titre "Le Coeur du pitre"). J'en profite pour faire deux rapprochements entre "Le Coeur supplicié" et "Voyelles", d'un côté on peut rapprocher "supplicié" de "pénitentes", de l'autre "flots abracadabrantesques" de "mers virides".
Le mot "vibrements" qui apparaît dans "Voyelles" apparaît précisément dans le vers et même le groupe nominal qui inclut le passage "mers virides" : "vibrements divins des mers virides".
Ce mot "vibrements" est un néologisme de Gautier et un néologisme quelque peu inutile puisqu'il existe déjà le nom "vibrations". Le mot "vibrements" gagne une syllabe dans un poème, il a son petit effet d'affectation, mais bon ses nuances ne sont pas d'une importance cruciale à la langue française. D'ailleurs, Gautier semble y avoir recouru assez peu souvent, et plutôt à ses débuts. Le mot "vibrement" au singulier apparaît dans la nouvelle fantastique "La Cafetière" et dans un sonnet des Premières poésies. Après, il ne refait guère surface que dans un passage du Roman de la momie si je ne m'abuse. J'avoue ne pas avoir passé du temps à en chercher les occurrences.
D'après le CNTRL, le mot "vibrement" est rare et sa première attestation vient précisément du récit "La Cafetière" de Gautier en 1831, nouvelle plus tard incluse au sein du recueil de 1833 Les Jeune-France. Mais, la publication des Premières poésies est contemporaine de l'écriture de "La Cafetière". Le CNTRL évoque aussi un ouvrage intitulé Louis-Philippe, mais je n'ai pas encore identifié l'auteur abrégé en "Mat." Le CNTRL cite aussi un emploi de "vibrement" dans Le Grand Meaulnes d'Alain Fournier, mais il ne s'agit que d'un exemple d'influence tardive du mot inventé par Gautier, sans oublier qu'Alain Fournier s'inspire aussi pour le coup de son emploi rimbaldien dans "Voyelles".
Une recension poussée des emplois du néologisme "vibrements" serait fort intéressante à conduire.
Le sonnet "Voyelles" a d'autres mots rares, et justement le verbe "bombinent" qui est commun à "Voyelles" et aux "Mains de Jeanne-Marie". Je ne connais aucun autre emploi du verbe "bombiner", Rimbaud n'a pu s'inspirer que d'un passage en latin de Rabelais cité par Voltaire, les frères Goncourt, etc., comme l'a montré Antoine Fongaro.
Mais Fongaro a aussi signalé que la proximité des mots "strideurs" et "clairon" dans un vers de "Voyelles" et dans un vers de "Paris se repeuple" venait d'un vers du poème "Spleen" de Philothée O'Neddy, paru en 1833 dans son recueil Feu et flamme. Dans le poème d'O'Neddy, strideur est au singulier et clairon au pluriel : "La strideur des clairons". Jacques Bienvenu a relevé la présence du mot "strideur" dans l'Histoire naturelle de Buffon à propos du chant des cygnes, et O'Neddy s'inspire fort vraisemblablement du texte de Buffon. En revanche, la rencontre des mots "strideurs" et "clairon" prouve que dans le cas de Rimbaud le renvoi décisif est au poème "Spleen" de Philothée O'Neddy.
Là, ça commence à devenir vraiment troublant.
Le recueil Les Feuilles d'automne mentionné plus haut date de l'époque de la Révolution de Juillet, les emplois les plus connus de "vibrement" par Gautier datent tous deux de 1831 : nouvelle "La Cafetière" et Premières poésies, en soulignant que le mot figure au vers 9 d'un sonnet de Gautier, et voilà que nous avons le couple "strideur" et "clairon" qui vient du recueil Feu et flamme. Certes, il faut y superposer la référence à "La Trompette du Jugement" de Victor Hugo avec la proximité de "suprême" tant dans "Voyelles" que dans "Paris se repeuple", mais l'idée c'est que une fois à Paris Rimbaud a pu lire des vieux recueils de poètes alors obscurs de la décennie 1830, poètes appréciés par Baudelaire et Verlaine (Pétrus Borel notamment). Le Petit Cénacle était aussi un groupe fondé sur la camaraderie et les excès potaches, ce qui préfigure quelque peu l'expérience zutique, et même on peut aller plus loin. Le Petit Cénacle réunissait des poètes, des écrivains et des artistes, et des médaillons à l'effigie des membres du Petit Cénacle furent produits. Je rappelle que les parnassiens ont produit un recueil Sonnets et eaux-fortes, tandis que Barbey d'Aurevilly les a raillés par des pièces coiffées du titre "Médaillonets".
La rime "étranges"/"anges" est volontiers employée par Nerval, un autre membre du Petit Cénacle et un ami proche de Gautier. En clair, il y a de quoi se demander à quel point la création de "Voyelles" pourrait se ressentir de l'influence de lectures toutes fraîches d'oeuvres romantiques de la décennie 1830 et en particulier du Petit Cénacle. Rappelons que les premiers à intituler leurs poèmes "Fantaisie" furent Pétrus Borel et Gérard de Nerval au même moment, en 1831.
Je l'ai dit plus haut, le verbe "bombinent" n'apparaît pas dans l'oeuvre de Gautier apparemment. Mais, notez aussi que "vibrements" variante pour "vibrations" renvoie à l'idée clef romantique du verbe "vibrer", verbe clef dans le poème "Credo in unam". Le mot "frissons" en est un proche parent, et il y a deux occurrences du mot "frissons" sur la version manuscrite de "Voyelles" recopiée par Verlaine. Les mots "frissons" et "vibrer" renvoient clairement à une mythologie romantique du rapport à la Nature, et on les retouve partout chez les romantiques, les parnassiens, chez Verlaine, Hugo, Rimbaud, etc. Les mots "bombinent" et "strideurs" sont tout naturellement des variantes plus originales de "vibrer" et "frissons". Le mot "strideurs" permet aussi de glisser du son à l'image avec le modèle "striures".
Gautier et O'Neddy sont cités tout comme Hugo dans "Voyelles", cela ne fait aucun doute.
Maintenant, il y a un dernier exercice à proposer. "Voyelles" contient un autre mot rare qui vient du langage botanique : "virides". Il est un peu court de se contenter de renvoyer au mot d'ordre de "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" : connaître sa botanique, impératif de poète. Il ne faut pas se contenter de penser que Rimbaud est allé chercher un mot affecté rare dans des ouvrages érudits en se justifiant du fait que ça parle de Nature.
Le mot "viride" au singulier revient dans "Entends comme brame...", mais dans "Voyelles" il qualifie "mers", et c'est assez intéressant. La mer peut être bleue ou verte, on disait "glauque" en langue littéraire de l'époque. Homère use de mentions de couleurs étonnantes, mais passons à ma dernière idée.
Rejoignant après quelques années le groupe des romantiques autour de la personne de Victor Hugo, Sainte-Beuve a publié une fiction Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme. Verlaine a de l'estime pour Sainte-Beuve et son poème "Les Rayons jaunes", mais je voudrais m'intéresser à la section des "Pensées" du personnage fictif Joseph Delorme qui est le porte-parole de Sainte-Beuve ici.
Sainte-Beuve dit des choses intéressantes sur le vers romantique, il parle notamment du vers qui semble tout d'une coulée, un aspect dont il n'est jamais question dans les études métriques, d'autant que ça échappe à l'approche par les critères grammaticaux discriminants. Je passe sur les sujets "césure mobile" et "déplacement de la césure", et j'en arrive au sujet de l'étrange évidence de certains adjectifs qualificatifs des poètes romantiques : "lacs bleus", "herbe verte".
Nous avons vingt sections de pensées numérotées par des chiffres romains qui vont naturellement de I à XX. Dans la "pensée" IV, Joseph Delorme célèbre l'école d'André Chénier et cite des extraits de poème dont un qui contient l'expression "lacs bleus". Joseph Delorme cite en réalité un de ses propres poèmes. Je me contente de citer le vers qui contient l'expression qui nous intéresse : "Des vieux monts tout voûtés se mirant aux lacs bleus."
Là, on ne peut que relever l'expression, puisque Sainte-Beuve ou Joseph Delorme (peu importe) débat d'idées tout à fait distinctes.
Cependant, à la "pensée" XV, le narrateur beuvien va justifier d'écrire "lac bleu" dans la nouvelle perspective romantique.
Je cite :
   Le procédé de couleur dans le style d'André Chénier et de ses successeurs roule presque en entier sur deux points. 1° Au lieu du mot vaguement abstrait, métaphysique et sentimental, employer le mot propre et pittoresque ; ainsi, par exemple, au lieu de ciel en courroux mettre ciel noir et brumeux ; au lieu de lac mélancolique mettre lac bleu ; préférer aux doigts délicats les doigts blancs et longs. [...] 2° [...] employer à l'occasion et placer à propos quelques-uns de ces mots indéfinis, inexpliqués, flottants, qui laissent deviner la pensée sous leur ampleur : ainsi des extases CHOISIES, des attraits DESIRES, un langage sonore aux douceurs SOUVERAINES ; les expressions d'étrange, de jaloux, de merveilleux, d'abonder, appartiennent à cette famille d'élite. [...]
L'expression "mers virides" qui nous évite "mers vertes", mers bleues" est tout de même une forme de prolongement de la formule numéro 1° prêtée à Chénier, tandis que l'expression plus étendue : "vibrements divins des mers virides" suppose une superposition des deux procédés, puisque "divins" appartient à la catégorie numéro 2°. Ce n'est pas tout, dans "Suprême Clairon", "suprême" est une variante de "souveraines", tandis que l'adjectif "étrange" affectionné par Nerval, Baudelaire et Hugo à certaines époques, pendant l'exil en tout cas, est à la rime au pluriel et plutôt en fin de poème, tant dans "Voyelles" que dans "Les Mains de Jeanne-Marie".
Sainte-Beuve revient une nouvelle fois sur l'expression "lac bleu" dans la "pensée" numéro XVI. Je cite :

    Depuis que nos poëtes se sont avisés de regarder la nature pour mieux la peindre, et qu'ils ont employé dans leurs tableaux des couleurs sensibles aux yeux, qu'ainsi, au lieu de dire un bocage romantique, un lac mélancolique, ils disent un bocage vert et un lac bleu, l'alarme s'est répandue parmi les disciples de madame de Staël et dans l'école genevoise ; et l'on se récrie déjà comme à l'invasion d'un matérialisme nouveau. La splendeur de cette peinture inaccoutumée offense tous ces yeux ternes et ces imaginations blafardes. On craint surtout la monotonie, et il semble par trop aisé et par trop simple de dire que les feuilles sont vertes et les flots bleus. En cela peut-être les adversaires du pittoresque se trompent. Les feuilles, en effet, ne sont pas toujours vertes, les flots ne sont pas toujours bleus ; ou plutôt il n'y a dans la nature, à parler rigoureusement, ni vert, ni bleu, ni rouge proprement dit : les couleurs naturelles des choses sont les couleurs sans nom ; mais, selon la disposition d'âme du spectateur, selon la saison de l'année, l'heure du jour, le jeu de la lumière, ces couleurs ondulent à l'infini, et permettent au poëte et au peintre d'inventer aussi à l'infini, tout en paraissant copier. Les peintres vulgaires ne saisissent pas ces distinctions ; un arbre est vite, vite du beau vert ; le ciel est bleu, vite du beau bleu. Mais, sous ces couleurs grossièrement superficielles, les Bonington, les Boulanger devinent et reproduisent la couleur intime, plus rare, plus neuve, plus piquante ; ils démêlent ce qui est de l'heure et du lieu, ce qui s'harmonise le mieux avec la pensée du tout ; et ils font saillir ce je ne sais quoi par une idéalisation admirable. Le même secret appartient aux grands poëtes, qui sont aussi de grands peintres. [...] Le pittoresque [...] est une source éternelle de lumière, un soleil intarissable.
Avec "flots abracadabrantesques" et "mers virides", Rimbaud est dans les coups d'avance par rapport au discours de Sainte-Beuve. Notons certaines difficultés d'élocution dans le développement de Jospeh Delorme. L'expression : "des couleurs sensibles aux yeux" n'a aucun sens, à part à supposer à tort que Sainte-Beuve les opposé à infra-rouge et ultraviolet. La comparaison avec les peintres est délicate, puisque les peintres offrent à voir les nuances de couleurs en tant que tels, tandis que le poète est soumis à l'obligation de nommer et de hiérarchiser les mots qu'il emploie en fonction de leur valeur informative accessible immédiatement aux lecteurs. Mais on comprend qu'il y a une sublimation en contexte. Dire "herbe verte" a du sens quand on exalte le printemps, la caresse vivante de la Nature. Dire "flots bleus", cela souligne la vibration colorée de l'élément liquide.
Notez que Sainte-Beuve joue sur les exemples du bleu et du vert qui finalement se rencontrent dans "mers virides", puisque le viridien c'est le vert qui tire sur le bleu.
Je pense très clairement que les présentes "pensées" beuviennes sont une part du débat poétique qui nous a valu la production du sonnet "Voyelles". Il est clair que Rimbaud a une relative conscience des deux points que Delorme attribue à Chénier au sujet des mentions de couleurs en poésie, mentions de couleurs qui ne sont pas telles quelles en ce qui concerne le point 2°.
Je m'empresse d'ajouter que "Voyelles" écrit dans les premiers mois de l'année 1872 est contemporain du "Bateau ivre" et des "Mains de Jeanne-Marie", et dans l'un nous avons le néologisme "bleuités" et dans l'autre le néologisme "bleuisons". Il y a un débat sur la couleur en poésie qui est à l'origine du sonnet "Voyelles" et qui a des prolongements esthétiques dans "Le Bateau ivre" et dans le quatrain "L'Etoile a pleuré rose...", évidence pourtant superbement ignorée par les rimbaldiens.

dimanche 21 juillet 2024

Ce que disait Chevrier en 2002 sur "Le Pauvre diable" et les sonnets monosyllabique du Chat noir

Pour bien montrer que mon article sur le poème attribué à Baudelaire "Le Pauvre diable" est un point négligé des études baudelairiennes, rimbaldiennes et zutiques, j'invite à se reporter à ce qu'en a dit Alain Chevrier dans son livre La Syllabe et l'écho, histoire de la contrainte monosyllabique, paru en 2002 aux éditions Les Belles Lettres. Et ce sera aussi l'occasion de reprendre l'étude d'ensemble proposée par Chevrier pour essayer de cerner ce qui a pu se passer au sujet de l'Album zutique à l'époque des Hydropathes et du Chat noir.
Le livre de Chevrier suit un déroulement chronologique des faits en principe. Après une introduction assez courte, nous avons une série de six chapitres qui offrent une claire subdivision par époques : "de l'Antiquité tardive à la fin du Moyen[]Âge", "La Renaissance", "L'âge baroque et classique", "Le XVIIIe siècle", "Le Siècle du romantisme", "Le XXe siècle". Et une conclusion achève l'ouvrage. Il est évidemment contestable de parler d'âge baroque en France. Ce concept n'a aucune validité scientifique, ni historique, ni rien. Bach, musicien baroque du XVIIIe siècle, des sculpteurs et architectes romains du XVIIe siècle (Le Bernin, Cortone, etc.), et puis des espagnols et des français qui inventeraient le baroque avant leurs inventeurs officiels romains ou sans en avoir la moindre connaissance (Escurial ou tragi-comédie Le Cid de Corneille, Jean de Sponde), tout cela est une vaste rigolade. Notons que pour le sujet qui nous occupe, l'idée de "siècle du romantisme" pour englober l'Album zutique et Le Chat noir dans une continuité avec Hugo, Rességuier, Pommier et d'autres, c'est pas mal vu.
Chevrier entrecroise une recherche sur deux sujets en principe distincts : d'un côté l'emploi du vers d'une seule syllabe, et de l'autre l'emploi exclusif de mots d'une seule syllabe dans des textes variés. La moisson opérée par Chevrier est inévitablement très riche.
Prenons le seul chapitre sur le dix-neuvième siècle et écartons les pages sur les emplois exclusifs de mots d'une seule syllabe. Victor Hugo est le grand modèle du recours aux vers courts acrobatiques pour le dix-neuvième siècle. Ils sont employés dans les chansons des fous de Cromwell et notamment le vers d'une syllabe en tant que rime écho :

[...]

Qui te donne cet air morose,
            Rose ?
- L'époux dont nul ne se souvient,
            Vient.
chevrier cite deux poèmes de cet ordre pour la seule pièce Cromwell. Il est aussi question de poèmes en vers courts de quatre syllabes, ou de quatre et deux syllabes. Contemporains, certains poèmes des Odes et ballades prolongent l'expérience, "La Chasse du burgrave" par exemple, et il est même question d'une pièce demeurée inédite : "Un dessin d'Albert Durer". Et puis, il y a le poème "Le Pas d'armes du roi Jean" qui est en vers de trois syllabes et dont un extrait va servir d'épigraphe au poème "Bruxelles, Chevaux de bois" des Romances sans paroles de Verlaine, ce qui veut assez dire que l'expérience zutique de 1871 n'allait pas sans considérer la valeur initiale des "ballades" hugoliennes de 1828. Il convient aussi de citer le poème "Les Djinns" inclus dans le recueil suivant des Orientales, mais accélérons quelque peu. Hugo a donc eu plusieurs précoces imitateurs. Chevrier cite notamment le poème "Conseil à un jeune poète" qui s'impose avec évidence comme le modèle de la contribution zutique de Pelletan "Conseils à une jeune moumouche". Et au passage, cela invite à chercher une clef, le nom de poète de la mouche censée s'éloigne de la bouche puante de Villemessant.
C'est dans ce contexte d'émulation hugolienne qu'est apparu le sonnet monosyllabique de Paul de Rességuier : "Fort / Belle, / Elle / Dort [...]".
A partir de la page 336, Chevrier va traiter des deux poèmes en vers d'une syllabe d'Amédée Pommier, sans dégager la dispute qui a eu lieu au sujet de Pommier entre Barbey d'Aurevilly et Verlaine, et sans fixer l'importance de Pommier pour la lecture des sonnets en vers courts de l'Album zutique. Pourtant, il enchaîne bien avec une rubrique sur les sonnets monosyllabiques. qui va de la page 347 à la page 362 de son livre, ce qui est assez peu, car cela inclut une revue très brève des performances zutiques dans un livre de 588 pages. Après les sonnets en vers d'une syllabe, Chevrier offre une section "Autres vers monosyllabiques et poèmes en monosyllabes au XIXe siècle où il parle des poèmes en forme de pyramides, de poèmes en verts courts, de vers d'une syllabe associés à des vers plus longs, de réponses monosyllabiques dans des textes en prose, où il fait une remarque sur les rimes monosyllabiques, puis cite un sonnet en mots monosyllabiques, puis d'un texte monosyllabique au sens strict qui va nous intéresser, puis on parle de l'anadiplose et d'exemples de formes d'échos dans les poésies.
Mais, normalement, le poème "Le Petit diable" attribué à Baudelaire ayant été publié dans Le Figaro en 1878, il aurait dû être traité par Chevrier après les poèmes de Pommier et après les contributions zutiques. Or, le poème est traité juste avant l'analyse des poèmes de Pommier, sur la première partie de la page 336. Citons le texte de Chevrier :

  On a attribué à Baudelaire, très tardivement, une suite de dix-huit quatrains monosyllabiques, Le Pauvre Diable. Ce poème est paru très tardivement, dans Le Figaro en 1878, et résulterait d'un défi dans un salon : "Faire un poème épique en vers d'un seul pied" :
    [Transcription du poème en question]
    C'est un poème effectivement filiforme, à l'image du pauvre diable qu'il a pris pour thème - ce qui évoque par ailleurs le thème du poème en vers trisyllabiques de Scarron.
     Nous reviendrons sur le rimes du type rude / plus de, pâle / pas le, sur le / hurle... avec celles de l'auteur suivant, qui sont vraisemblablement antérieures.
Chevrier a des doutes, mais il ne remet pas en cause l'attribution à Baudelaire, et il ne s'intéresse pas du tout à l'idée d'un faux datant de 1878. Il n'envisage à aucun moment le lien avec l'Album zutique, ne voit pas l'évidente reprise du "Cocher ivre" de Rimbaud dans la suite : "Clame, - Geint", ni le lien de cette forme "Geint" au poème "Blaise et Rose" de Pommier : "-Prie, / - Crains ; - Crie ; - Geins [...]", passage précisément cité par Verlaine en 1865 pour se moquer des goûts de Barbey d'Aurevilly.
Chevrier se contente de considérer que le poème attribué à Baudelaire est de toute façon probablement postérieur aux deux poèmes de Pommier, ce qui veut dire que pour Chevrier le poème "Le Pauvre diable" n'a aucun intérêt en soi, et n'est même pas une imitation du poème de Pommier, puisqu'il est cité avant les poèmes de Pommier, comme un cas annexe, détaché.
Notons que le poème "Le Pauvre diable" a pour dernier vers le mot "Fin".
Or, dans son relevé hétéroclite, Chevrier cite "Un texte monosyllabique stricto sensu" à la page 383 de son livre. Il s'agit d'un texte publié dans Le Chat noir le 10 mars 1887. Il s'agit d'une pièce d'un certain Pierre Mille et l'article "Poèmes modernes" se moque du traité de René Ghil en y incluant donc la pièce suivante :
LES EXTASES
Poème monosyllabe
par
HAYMA BEYZAR
OH !!
Fin
Le mot "Fin" est au-delà du poème, en italique, mais il ponctue malgré tout l'ensemble et cela fait penser au mot "Fin" en dernier vers du "Pauvre diable".
Revenons au chapitre sur les poèmes en vers d'une syllabe dans le livre de Chevrier.
La moisson de l'Album zutique est traitée de la page 355 à la page 357. Chevrier relève quelques sonnets en vers de deux syllabes qui ne sont pas de l'Album zutique, puis il revient aux sonnets monosyllabiques avec une nouvelle flambée autour de la revue Le Chat noir en 1885. Et Chevrier cite en premier un poème de Camille de Sainte-Croix dédié à Charles Cros lui-même, poème paru en mai 1886. On aimerait avoir le détail chronologique des publications à partir de 1885, la date annoncée. Suivent des poèmes de Jean Goudezki, Alphonse Allais, donc de quoi s'intéresser à la connaissance que pouvaient avoir les "hydropathes" et participants du Chat noir du contenu de l'Album zutique, lequel n'a peut-être jamais appartenu à Charles Cros, puisqu'il s'agit plutôt d'expliquer le passage des mains de Léon Valade à celles de Coquelin Cadet. Aux pages 360 et 361, Chevrier cite le cas intéressant d'un sonnet monosyllabique qui aurait été composé par Paul Bourget et François Coppée, mais sans en tirer les conséquences qui s'imposent, alors que, d'évidence, nous sommes dans un prolongement en connaissance de cause zutique ! (oui, lire un jeu de mots dans "cause zutique"). Je citerai ce poème prochainement. Je citerai aussi des passages de la présentation de l'Album zutique dans son édition en Garnier-Flammarion par Denis Saint-Amand et Daniel Grojnowski.
Tout cela n'a l'air de rien, mais il y a un pan entier de l'histoire de la poésie à la fin du dix-neuvième siècle qui n'a pas été compris. Et il reste la question de l'accès de gens aussi influents et connus que Villemessant, Magnard, Mirbeau, Millaud, Champsaur, Rollinat et quelques autres à des poèmes inédits de Rimbaud, zutiques ou non, avec en perspective la recherche des manuscrits disparus, notamment celui des "Veilleurs", sinon la version des "Chercheuses de poux" citée par Champsaur.
Mais, sans trop se prendre au piège du fantasme du manuscrit à retrouver, il y a un éclairage fort qui est apporté sur la signification des poésies de Rimbaud et des poésies zutiques. Non, l'Album zutique n'associe pas aléatoirement des parodies de Coppée, de Mérat, de Daudet, de Verlaine. Non, les parodies attribuées à Ricard ou à Dierx ne sont pas l'occasion d'un poème personnel de Rimbaud. Non, il ne suffit pas de lire le poème acrobatique en soi et pour soi. Et oui, définitivement, les réfractaires à l'étude des sources passent pour des gens à côté de la plaque.

mercredi 17 juillet 2024

"Le Pauvre diable", le poème en vers d'une syllabe attribué à... Baudelaire !

Je reviens sur un sujet que j'ai lancé et qui n'a reçu aucun accueil.
Dans certaines éditions des Œuvres complètes de Baudelaire, vous avez un poème en vers d'une syllabe intitulé "Le Pauvre diable". La première fois que je l'ai découvert, je n'étais pas du tout dans les enquêtes et mises au point sur les poèmes en vers d'une syllabe, sur l'origine des contributions zutiques en vers courts, etc. Ce poème est recensé dans le livre d'Alain Chevrier sur la contrainte monosyllabique, mais il est simplement cité dans un référencement à sa place chronologique. Je ne sais même plus si Chevrier met en doute l'attribution à Baudelaire.
J'ai fait remarquer que le poème "Le Pauvre diable" a été publié en 1878 dans le journal Le Figaro et qu'il porte une trace manifeste d'une réécriture de "Cocher ivre" de Rimbaud, ce qui veut dire que quelqu'un qui a eu accès à l'Album zutique entre 1872 et 1878 s'est inspiré des contributions zutiques et notamment de "Cocher ivre" de Rimbaud pour créer un autre poème, plus proche du modèle des poèmes en vers d'une syllabe d'Amédée Pommier, poème qu'il a attribué directement à Baudelaire. Et cela a de l'intérêt pour relancer la recherche sur ceux qui, malveillants, avaient accès à des vers inédits de Rimbaud dont il distillait quelques citations dans la presse. Ce n'est pas rien comme sujet, cela implique Félicien Champsaur, Octave Mirbeau et Maurice Rollinat, et cela implique l'Album zutique, le "Sonnet du Trou du Cul", et puis "Les Chercheuses de poux" (et du coup le début de "L'Homme juste"), "Poison perdu", "Les Soeurs de charité" et apparemment "Les Veilleurs" cité pour un vers.
Le poème "Le Pauvre diable" a été publié dans le numéro du 11 juillet 1878 du Figaro.


Avant de consulter le document, quelques précisions.
Le journal Le Figaro est devenu hebdomadaire sous l'impulsion d'Hippolyte de Villemessant qui, comme le dit Octave Mirbeau, a ressuscité ce journal à partir de 1854. Villemessant est mort en mars ou avril 1879, l'année suivante, et depuis 1875 il a remis le journal entre les mains de Francis Magnard. Sur le haut de la page, vous avez mention de deux rédacteurs en chef : "Hippolyte de Villemessant et Francis Magnard. N'écartons pas trop vite Villemessant. Il s'est retiré dans sa propriété à Monte-Carlo, mais avant Le Figaro Villemessant avait lancé un journal nommé La Bouche de fer et Villemessant fut le grand initiateur de la rubrique des "échos". Ajoutons que Villemessant s'était entouré de collaborateurs qui ont pu continuer leurs activités dans le journal quand lui se retirait.
Or, le poème "Le Pauvre diable" a été publié dans la rubrique "Les Echos de Paris" signée "Le Masque de fer", et visiblement des reliures étaient mises en vente qui réunissait les textes de ces rubriques en les accompagnant d'illustrations. On trouve sur le net des mises en vente de volumes au nom du "Masque de fer" avec le titre Les Echos illustrés de Paris. Il peut s'agir de l'année 1875 ou 1878. Ils contiennent une préface de Villemessant, et l'artiste derrière les dessins est Bertall, du moins pour l'année 1878. J'ignore de qui le masque de fer est le pseudonyme. On parle de la "fleur de l'esprit parisien" pour ce genre de rubrique. Donc, la page que je vous fais lire n'est pas considérée comme anecdotique et sans importance par les lecteurs pour aller à des pages d'actualités politiques plus substantielles. Villemessant n'est certainement pas l'auteur des "échos de Paris" en 1878. Pour l'instant, il me manque des noms.
Parmi les mentions intéressantes sur cette première page du journal, nous avons la phrase en italique : "Les manuscrits ne sont pas rendus."
Puis, il y a le sommaire : "Courrier du mercredi : Albert Millaud / Echos de Paris : le Masque de Fer / Energie ministérielle : Francis Magnard / La Souscription pour les orphelins d'Auteuil / A travers l'Exposition : les deux Aveugles / Le Congrès : J. Cornély / Nouvelles politiques / Paris au jour le jour : F. M. / Télégrammes et correspondances : Argus / Nouvelles diverses : Jean de Paris / Gazette des tribunaux : Fernand de Rodays / La Bourse / Courrier des théâtres : Jean Prével / La Soirée théâtrale : Un monsieur de l'Orchestre / Sport : Robert Milton / Feuilleton - La Peau du Mort : Camille Debans."
La Souscription pour les orphelins d'Auteuil est une initiative personnelle de Villemessant.
Outre qu'avec Gustave Flaubert, Alphonse Daudet sera l'un des principaux écrivains rendant une dernière fois hommage à Villemessant après son décès, Villemessant, Magnard et Millaud sont d'évidents ennemis des anciens membres du Cercle du Zutisme.
Parmi les contributions de Camille Pelletan, nous avons un poème faussement signé Albert Millaud : "Conseils à une petite moumouche" où figure le nom de Villemessant :

O fuis sa bouche,
    Mouche !
Villemessant
     Sent.
Fuis son haleine
      Pleine
De l'odeur du
      Cu.

                    (Albert Millaud)
Notez que le poème alterne vers de quatre syllabes et vers précisément d'une syllabe. Si le poème "Le Pauvre diable" porte la trace d'une lecture du "Cocher ivre" de Rimbaud, cela signifie que l'auteur du "Pauvre diable" a eu accès à l'Album zutique d'une manière ou d'une autre. En clair, nous sommes ici dans les règlements de comptes. Villemessant et Millaud ont forcément été tenus au courant de l'existence du poème "Conseils à une petite moumouche".
Le sommaire révèle une liste importante de pseudonymes. Difficile pour l'instant d'identifier "Le Masque de fer". Certaines rubriques ne sont pas signées, tandis que les initiales "F. M" pour "Paris au jour le jour doivent désigner Francis Magnard.
Le "Courrier du mercredi" tenu par Albert Millaud lui-même tient sur les deux premières colonnes de la première page du journal. La rubrique qui nous intéresse : "Les Echos de Paris" par "Le Masque de Fer" commence au bas de la deuxième colonne et s'étend à la troisième colonne et aux deux tiers de la quatrième colonne. Le poème qui nous intéresse est introduit et cité sur la quatrième colonne. La rubrique "Les Echos de Paris" est subdivisée en deux petites rubriques qui ont leurs propres titres en imposants caractères gras : "A travers Paris" et "Nouvelles à la main". Les deux rubriques sont elles-mêmes subdivivisées en petits sujets. Les premiers de la rubrique "A travers Paris" ont une écriture sommaire et sèche, sans intérêt, à moins de vouloir applaudir la concision et le fait d'aller à l'essentiel. Il y a un petit exercice littéraire comique avec un dialogue court divisé en actes au sujet de l'Exposition universelle. Ce n'est pas terrible, mais il s'agit effectivement d'un texte littéraire. Cela se termine par un trait d'esprit sur le verbe "concorder". Mais l'entrée suivante ne doit pas passez inaperçue. Il s'agit à nouveau d'une blague sous forme de "court apologue". Un Anglais a appris à parler en français avant de venir à l'Exposition universelle, il brille dans la conversation jusqu'à ce qu'il ne sache que répondre à quelqu'un qui l'insulte. Il demande de l'aide et on lui dit qu'un cocher lui apprendra les mots à répliquer. L'Anglais monte donc "sur un siège avec un cocher de voiture", et la victoria se retrouve dans un embouteillage d'époque. Au bout d'un quart d'heure, l'Anglais a ainsi appris toutes les insultes dont il pourrait avoir besoin pour le restant de sa vie. Par hasard, il tombe nez à nez avec le Parisien qui l'avait initialement insulté, et il lui envoie son propre tombereau d'injures, sauf qu'un sergent de ville passe par là, l'arrête et lui dresse un procès-verbal. L'Anglais n'a jamais pu comprendre pourquoi les insultes sont permis sur le siège du cocher et pas sur le trottoir.
Dans cette feinte, propre à l'esprit d'époque, vous identifiez le personnage cliché du cocher, mais aussi un sergent de ville. Les "Sergents de ville" sont mentionnés à l'avant-dernier vers du sonner "Paris", une des trois "Conneries" de Rimbaud, et on a reconnu une variante du "Cocher ivre" dans le personnage sur la victoria. En clair, "Le Masque de Fer" témoigne d'une lecture encore prégnante de deux poèmes zutiques de Rimbaud : "Paris" et "Cocher ivre". Pour précision, "Cocher ivre" est l'unique sonnet en vers d'une syllabe de Rimbaud, puisque "Jeune goinfre" est en vers de deux syllabes et "Paris" en hexasyllabes. Et on va voir que la fin du "Pauvre diable" décalque quelque peu la fin de "Cocher ivre".
La révélation du poème "Le Pauvre diable" suit d'ailleurs immédiatement le récit de l'Anglais condamné pour outrages avec ses injures fraîchement apprises auprès d'un cocher.
Je cite l'introduction au poème :
   Un amateur de bibliographie nous adresse la pièce de vers suivante, qu'il attribue à Baudelaire, mis au défi dans un salon de faire un poème épique en vers d'un pied. Voici comment le poète s'est tiré de cette difficulté.
Suit la transcription de ce morceau.
On appréciera à quel point "Le Masque de Fer" démarque le style de Léon Valade dans sa rubrique des "Poètes morts jeunes" tenues dans La Renaissance littéraire et artistique. Verlaine et Rimbaud ne sont pas les cibles directes en 1878 des rédacteurs du Figaro. Qui étaient visés ? Pelletan, Cros, Valade ? Je n'ai encore effectué aucune recherche.
Passons à la transcription du poème. Tout entier dans la quatrième colonne du journal, il est lui-même disposé en trois colonnes (trois colonnes du poème au sein de la colonne en prose du journal). C'est un fait qui a son importance. Le poème est en quatrains à rimes croisées, et il faut que je vérifie les publications d'époque des poèmes en vers d'une syllabes d'Amédée Pommier, vu que j'en ai déjà vu des éditions en colonnes justement, mais je voudrais éviter de rapporter un constat anachronique. Je relirai les deux pièces dans les recueils mêmes de Pommier. La disposition en trois colonnes fait aussi songer à la distribution de Valade de ses trois sonnets en vers d'une syllabe : "Eloge de l'âne", "Amour maternel", "Combat naval". Rimbaud avait prévu d'imiter cette présentation en trois colonnes pour ses "Conneries", bien qu'il ait varié dans l'emploi des mesures : vers de deux et six syllabes, puis une syllabe. Je prétends que, même au plan thématique, il y a une correspondance entre "Eloge de l'Ane" et "Jeune goinfre", "Amour maternel" et "Paris", "Combat naval" et "Cocher ivre". Il faudrait se reporter à la Revue du monde nouveau où Valade a de nouveau proposé un ensemble de trois sonnets en vers d'une syllabe (il y a un poème qui change de mémoire).
Tout cela viendra en son temps.
La pièce est sous-titrée "Poème", ce qui a un effet comique, et le titre "Le Pauvre diable" mériterait une recherche des sources, outre qu'il fait un peu songer à la rigolade de Daudet du titre "Le Martyre de saint Labre".
Nous avons dix-huit quatrains de vers d'une syllabe en trois colonnes, et comme par hasard, le mot (ou du moins un homonyme) "Mouche" fait partie des vers de cette composition. Pire encore, il devance la mention "Doigt" qui parle forcément à tous ceux qui ont parcouru les pages fac-similaires de l'Album zutique. La succession "Mange" / "Doigt" figure en relief tout au bas de la première des trois colonnes du poème.
Transcrivons maintenant le morceau.

LE PAUVRE DIABLE
Poème

Père
Las !
Mère
Pas.

Erre
Sur
Terre...
Dur !...

Maigre
Flanc,
Nègre
Blanc,

Blême !
Pas
Même
Gras.

Songe
Vain...
Ronge
Frein.

Couche
Froid,
Mouche
Doigt ;

Chaque
Vent
Claque
Dent.

Rude
Jeu...
Plus de
Feu !

Rève
Pain
Crève
Faim...

Cherche
Rôt,
Perche
Haut,

Trotte
Loin,
Botte
Point.

Traîne
Sa
Gêne,
Va,

Pâle
Fou,
Pas le
Sou !

Couve
Port
Trouve
Mort !

Bière...
Trou...
Pierre
Où

Sale
Chien
Pale
Vient

Sur le
Bord
Hurle
Fort

Clame
Geint
Brame...
Fin !
J'ai respecté ici les transcriptions "Pale" ou "Rève". Le poème s'inspire de Valade, "Eloge de l'Âne" par endroits, pour la structure verbale, pour l'emploi de "Dure" au féminin qui vient du masculin de "Comme / Sur / L'homme / Dur...", à tel point qu'on comprend que "Erre" et "Terre" sont des démarcations de "Être" et "Traître" du poème de Valade :
Naître
Con,
Paître
Son,

Être
Bon,
Traître,
Non !

- Comme
Sur
L'homme

Dur,
L'Âne
Plane !...
La fin du premier quatrain : "Mère / Pas" reprend l'idée du titre "Amour maternel" et la construction brusque "Traître, / Non !" du poème cité ci-dessus. Pour la construction verbale, l'auteur du "Pauvre diable" s'inspire même plutôt des impératifs du troisième sonnet monosyllabique de la série "valadive" : "Combat naval" : "Foule / L'air" ou "Roule / Sous le / Fer", avec bien évidemment une reprise du même ordre que le déterminant "le" suspendu à la rime : "Sous le / Fer" contre "Plus  de / Feu", "Pas le / Sou!" et "Sur le / Bord".
Les deux vers : "Cherche / Rôt" font songer à "Amour maternel" également, avec des vers tels que ceux-ci : "Mange, / Mon / Bon / Ange" ou "Sois / Sage : / Bois." Remarquons que l'auteur du "Pauvre diable" a repris les rimes croisées des quatrains de "Eloge de l'Âne", sans considérer la montée en subtilité des rimes embrassées des quatrains dans "Amour maternel" et "Combat naval". Le fait d'en rester aux quatrains de rimes croisées renforce le renvoi au modèle de dérision initiale : les poèmes en vers d'une syllabe d'Amédée Pommier.
L'auteur a remarqué la souplesse du glissement syntaxique du sonnet en vers d'une syllabe de Cabaner, "Mérat à sa Muse", puisque le quatrain plus souple : "Traîne / Sa / Gêne, Va", reprend le mot vers "Va" au poème de Cabaner : "Ah ! / Chère, / La / Guerre / Va / Faire / Taire / Ta / Douce / Voix. [...]"
Inévitablement, la structure des quatrains en rimes croisées rappelle à la fois le modèle Amédée Pommier, "Eloge de l'âne" de Valade et les quatrains de "Cocher ivre" de Rimbaud : "Pouacre / Boit: / Nacre / Voit ; / Acre / Loi, / Fiacre / Choit !" La syntaxe indigente et heurtée sert chez Rimbaud et Valade à persifler la note stylistique de Pommier lui-même. L'auteur du "Pauvre diable" n'ignore rien de cela, mais il a un peu de mal à se situer sur le plan du persiflage, puisque finalement il dessert la cause d'Amédée Pommier en renchérissant de la sorte. Mais évidemment, ce qui est important, c'est l'écho extrêmement évident entre la fin du sonnet "Cocher ivre" et celle du "Pauvre diable" : "Saigne ; / - Clame ! / Geigne." Ce dernier tercet est démarqué au dernier quatrain du "Pauvre diable" : "Clame / Geint / Brame / Fin", et il s'agit précisément avec la forme verbale "Geint" d'une citation de vers d'une syllabe citée en 1865 par Verlaine pour se moquer des goûts de Barbey d'Aurevilly qui daubait les tours d'acrobate de Banville pour faire l'éloge de pareilles facéties.
J'analyserais plus longuement le poème, je trouverais encore d'autres éléments, mais ce que je dis là est inédit. Aucun rimbaldien n'a jamais considéré la pièce "Le Pauvre diable" dans une quelconque perspective zutique, dans une quelconque perspective de critique rimbaldienne...
Il faut resserrer une enquête d'actualités littéraires en juillet 1878. Il faut identifier "Le Masque de Fer". Nous sommes à la veille des citations dans la presse de vers des "Chercheuses de poux", de "Poison perdu", des "Sœurs de charité" et sans doute des "Veilleurs". Nous sommes aussi à la veille des cercles souvent rapprochés du Zutisme d'époque rimbaldienne : Hydropathes, Hirsutes, Chat noir, Zutisme sous la bannière de Charles Cros, etc., mais comme je l'ai déjà dit les Hydropathes n'aimaient pas spécialement Rimbaud et Verlaine, Champsaur, Rollinat, Goudeau, tous ennemis sensibles, un vivier au sein duquel des vers inédits ont été cités par Mirbeau, Champsaur ou d'autres.

Note : sur la deuxième page une fable en vers au sujet de l'Exposition Le Homard et le merlan sur le modèle des parodies zutiques de Lachambaudie par Raoul Ponchon.