vendredi 25 août 2023

Mai 1872 : "Prends-y garde, ô ma vie absente !" Du côté de Verlaine...

Rimbaud a été éloigné de la capitale des premiers jours de mars aux premiers jours de mai 1872 en gros. Une lettre que Verlaine a voulu envoyer à Rimbaud par l'intermédiaire de Delahaye nous est parvenue et Verlaine y remercie Rimbaud de lui avoir envié une "Ariette oubliée" de Favart, texte et musique. La première des "Ariettes oubliées" écrite en mai 1872 comportera une épigraphe tirée d'une ariette de Favart : "Le vent dans la plaine / Suspend son haleine." Signalons que quelques vers plus loin dans le texte de Favart apparaît le nom "ormeaux", nom d'arbre, de jeune orme, qui figure dans le poème daté de mai 1872 de Rimbaud intitulé "Larme". Avec la mention "colocase", le poème "Larme" invite à aller voir du côté de Victor Hugo et des Orientales sinon directement du côté du texte des Bucoliques de Virgile cité dans la préface du recueil romantique, et avec la mention "Oise", nous sommes invités à ne pas négliger l'idée d'une influence latente de Banville. Mais, "ormeaux" introduit l'idée d'une influence de Favart confortée chronologiquement par l'envoi à Verlaine d'une ariette et par l'épigraphe d'une première "ariette" composée par Verlaine en mai 1872. Hugo, Banville et Favart sont trois des grands candidats en tant que sources d'inspiration au poème "Larme" de Rimbaud. Mais, le poème "Larme" est en vers de onze syllabes. Il faudrait passer en revue tous les traités de versification parus au dix-neuvième siècle, Quicherat, etc., pour repérer les modèles célébrés comme auteurs de poèmes en vers de onze syllabes. Il va de soi que le petit traité de Banville a une importance dans le débat, puisque le poète en vue parmi les parnassiens fait une revue des différentes mesures.
Curieusement, dans son traité, Banville a donné un extrait de poème en vers de onze syllabes non référencé et visiblement personnel. Ce traité était tout récent au début de l'année 1872. C'est précisément en mai 1872, au vu des poèmes datés du recueil Romances sans paroles, que Verlaine s'est mis à composer des poèmes en vers de neuf syllabes, soit avec une césure après la troisième syllabe, soit avec une césure après la quatrième syllabe, et des vers de onze syllabes avec une césure après la cinquième syllabe. Pour les vers de neuf syllabes, Verlaine ne respecte aucun des deux modèles de Banville, lequel s'est d'ailleurs trompé dans la découpe des vers de neuf syllabes d'Eugène Scribe. Pour le vers de onze syllabes, il a suivi le modèle prôné par Banville, mais aussi celui suivi par Marceline Desbordes-Valmore dans deux poèmes de son recueil Poésies inédites. Le modèle remonte à Ronsard auteur d'odes saphiques, bien qu'il ne soit cité ni par Verlaine, ni par Banville à un quelconque moment.
Dans ses Poètes maudits, Verlaine a consacré une notice à Desbordes-Valmore et il a souligné que c'était Rimbaud qui l'avait forcé à prêter attention à la poétesse, et Verlaine souligne alors que la poétesse avait usé de mesures inhabituelles en poésies, il s'agissait du vers de onze syllabes dans deux poèmes de la section "Famille" : "La Fileuse et l'enfant" et "Rêve intermittent d'une nuit triste". Et dans le lot de poèmes cités par Verlaine dans sa notice, les poèmes du recueil posthume prédominent nettement alors même que de son vivant Desbordes-Valmore a publié plusieurs recueils. Précisons que en écrivant sa notice des Poètes maudits Verlaine n'anticipe pas que les érudits du vingtième siècle exhiberont auprès du grand public les leçons des manuscrits et notamment la transcription par Rimbaud d'un vers de Desbordes-Valmore au dos d'un poème personnel composé en mai 1872 "Patience d'un été", version alternative du poème "Bannières de mai". Nous avons donc une preuve a posteriori de l'intérêt de Rimbaud pour Desbordes-Valmore. Il faut ajouter que Rimbaud est au centre du projet des Poètes maudits et que même s'il ne faut pas donner à cela un tour systématique il n'est pas interdit de penser qu'en écrivant une notice sur Desbordes-Valmore Verlaine prépare le terrain aux lecteurs pour qu'ils puissent mieux appréhender les fameux poèmes de 1872 quand Rimbaud vire de bord et fait dans l'exprès trop simple.
Soulignons que le premier poème en vers de onze syllabes de Rimbaud connu est daté de mai 1872, "Larme", auquel associer le poème sur plusieurs mesures "La Rivière de Cassis", et que le premier poème en vers de onze syllabes de Verlaine connu est la quatrième des "Ariettes oubliées", "Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses..." où, au-delà de la lecture du traité de Banville, la référence aux vers de onze syllabes de Desbordes-Valmore est rendu indiscutable par la mention "pleureuses" à la rime, le mot "pleureuse" étant employé à quelques reprises en ses poèmes par l'autrice de recueils tristes dont l'un porte simplement le titre Pleurs. Cela se joue le même mois, il est donc évident que "Larme" fait aussi référence aux vers de onze syllabes de Desbordes-Valmore quand bien même il n'en reprend pas la césure, et le traité de Banville doit lui aussi être pris en considération dans l'affaire.
Mais, il existe une énigme, Rimbaud a pu dater de mai 1872 des poèmes commencés en avril ou carrément finis en avril. On sait qu'il se permet ce genre de flottement comme l'attestent nettement les deux versions manuscrites connues du poème "Sensation", daté tantôt de mars, tantôt de mai 1870. Il y a trop de poèmes datés de mai 1872 par Rimbaud. La "Comédie de la soif" a pu être composée en grande partie en avril et terminée en mai. Toutefois, à la limite, peu importe pour l'instant que "Larme", "La Rivière de Cassis" ou "Bonne pensée du matin" aient été composés avant le retour à Paris ou un peu après. Dès le début du mois de mai, Verlaine a fait paraître dans La Renaissance littéraire et artistique une première "ariette oubliée", ce qui veut dire que la composition s'est essentiellement faite en l'absence de Rimbaud, mais à l'évidence sous l'influence de leur correspondance mutuelle inconnue dont la lettre citée plus haut offre un trop sommaire aperçu.
Et c'est là que ça devient intéressant. Rimbaud a forcé Verlaine à lire tout Desbordes-Valmore, mais la lettre citée plus haut nous révèlke que Rimbaud a aussi fait découvrir les textes de Favart à Verlaine. Verlaine a sans doute été moins réticent, mais Desbordes-Valmore était une actrice qui pouvait jouer des pièces de Favart, une actrice qui a joué au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, tout comme Favart, et le poème "Juillet" parle du "Kiosque de la Folle par affection" et donc de Favart. On a une raison intime de Rimbaud et Verlaine de célébrer les théâtres du parc royal de Bruxelles, Vauxhall et théâtre de la Monnaie, en juillet 1872, puisque cela se joue précisément au moment où il compose des poésies inspirées de Favart et Desbordes-Valmore.
Rimbaud a écrit le vers de la poétesse au dos de son poème "Patience d'un été" l'une des quatre "Fêtes de la patience" qu'on soupçonne des compositions de la fin du mois de mai, postérieures donc à plusieurs des "Ariettes oubliées", sachant que la dernière des "Fêtes de la patience" "Âge d'or" est datée de juin. Le poème "C'est moi" d'où est tirée l'épigraphe : "Prends-y garde, ô ma vie absente! " peut être à bon droit envisager comme source d'inspiration aux "Fêtes de la patience", et notamment à "Bannières de mai" et "Chanson de la plus haute Tour". Il existe d'ailleurs un poème valmorien pour prier Notre-dame-d'Amour en sizains qui a de quoi faire écho au propos rimbaldien : "Est-ce que l'on prie / La Vierge Marie ?" et la rime "vie"/"asservie" est fréquente également sous la plume de Desbordes-Valmore, terme "vie" qui invite à méditer la notion d'absence. Et on peut aller plus loin dans les échos, qu'on les considère comme involontaires ou non.
Mais l'intérêt d'un tel indice, c'est qu'en réalité la citation faite par Rimbaud ne doit pas seulement devenir le début d'une enquête chronologique sur les poèmes de Rimbaud influencés par la poétesse douaisienne, mais c'est aussi le début d'une enquête possible du côté de Verlaine comme l'a déjà confirmé la quatrième ariette avec ses vers de onze syllabes et ses pleureuses à la rime. Et l'astuce suprême, c'est qu'en fait il faut prendre la chronologie à rebours, puisqu'en citant ce vers Rimbaud dévoile la source valmorienne d'un poème que Verlaine n'allait pas bientôt écrire, mais qu'il venait fraîchement de composer et publier, la première des "Ariettes oubliées".
Citons le poème de Desbordes-Valmore qui appartient à une section "Romances" de son recueil de 1830, puis le poème de Verlaine, ce sera dans la version du recueil de 1874 et non dans la version  peu différente de La Renaissance littéraire et artistique.

***

          C'est moi

   Si ta marche attristée
   S'égare au fond d'un bois,
   Dans la feuille agitée
   Reconnais-tu ma voix ?
Et dans la fontaine argentée,
Crois-tu me voir quand tu te vois ?

   Qu'une rose s'effeuille,
   En roulant sur tes pas,
   Si ta pitié la cueille,
   Dis ! ne me plains-tu pas ?
Et de ton sein, qui la recueille,
Mon nom s'exhale-t-il tout bas ?

   Qu'un léger bruit s'éveille,
   T'annonce-t-il mes voeux
   Et si la jeune abeille
   Passe devant tes yeux,
N'entends-tu rien à ton oreille ?
N'entends-tu pas ce que je veux ?

   La feuille frémissante,
   L'eau qui parle en courant,
   La rose languissante,
   Qui te cherche en mourant ;
Prends-y garde, ô ma vie absente !
C'est moi qui t'appelle en pleurant.

***

C'est l'extase langoureuse,
C'est la fatigue amoureuse,
C'est tous les frissons des bois
Parmi l'étreinte des brises,
C'est, vers les ramures grises,
Le choeur des petites voix.

Ô le frêle et frais murmure !
Cela gazouille et susurre, 
Cela ressemble au cri doux
Que l'herbe agitée expire...
Tu dirais, sous l'eau qui vire,
Le roulis sourd des cailloux.

Cette âme qui se lamente
En cette plainte dormante
C'est la nôtre, n'est-ce pas ?
La mienne, dis, et la tienne,
Dont s'exhale l'humble antienne
Par ce tiède soir, tout bas ?
Il va de soi que je pourrais citer en renfort d'autres extraits de la poétesse et si ce lien entre les deux poèmes m'avait bêtement échappé jusqu'à présent j'avais déjà à plus d'une reprise souligné que le poème de Verlaine avec cette communion de frissons et de langage entre la Nature et les êtres aimants relevait d'une métaphysique romantique qu'on peut même dire clichéique.
Je songe notamment au poème "L'Arbrisseau" qui ouvre le recueil de 1830 et dont la césure sur le déterminant "leur" pour souligner un "impénétrable ombrage" permet de songer à la métrique particulière et aussi aux thèmes de "Tête de faune" composé vers février-mars 1872 par Rimbaud visiblement. Je songe beaucoup et souvent au poème "Mémoire" en lisant les pièces de Desbordes-Valmore, mais ici la confrontation des deux poèmes permet de s'en tenir à une convergence plus qu'évidente. Le "C'est moi" devient "C'est la nôtre", puis "La mienne (...) et la tienne". L'incise "dis" passe aussi d'un poème à l'autre. La conjugaison "exhale" au sein d'une phrase interrogative ponctuée par un "tout bas" se pratique dans l'un et l'autre poème, sachant que le verbe "exhaler" revient dans d'autres poésies valmoriennes. Nous passons de "la feuille agitée" à "l'herbe agitée". Nous passons de l'indentification d'une seule voix à celle d'un ensemble de petites voix. Nous avons dans les deux cas l'idée d'un cours d'eau qui exprime une voix en harmonie avec les voix qui résonnent en souvenirs à l'intérieur du poème, et je vous invite à nouveau à lire plein de poèmes valmoriens, dont toujours "L'Arbrisseau" ou certains intitulés "Souvenir" et d'autres encore pour vraiment vous pénétrer de la logique des poèmes ici comparés. Appréciez aussi l'écho de rime par suffixe affecté de "feuille frémissante" à "plainte dormante" et doublez cela du rapprochement entre "un léger bruit s'éveille" (Valmore) et "plainte dormante" (Verlaine). Verlaine dans une autre ariette inspirée de Desbordes-Valmore parle d'une identification d'un couple de voix (du modèle la mienne et la tienne, n'est-ce pas ?) en "pleureuses" et le poème valmorien "C'est moi" se clôt sur le gérondif "en pleurant".
Après autant de rapprochements avez-vous encore des doutes sur la filiation entre les deux poèmes ? Si oui, la poésie n'est pas une occupation faite pour vous, passez à autre chose.

mercredi 23 août 2023

1830 : une césure audacieuse passée inaperçue dans un recueil de Desbordes-Valmore !

A défaut des recueils publiés au XIXe, je possède une édition de l'intégrale des poésies de Marceline Desbordes-Valmore : Oeuvre poétique, textes poétiques publiés et inédits rassemblés et révisés par Marc Bertrand, Jacques André éditeur, 2007. L'ouvrage lancé au prix de 60 euros a un peu la forme allongée de l'Album zutique avec deux colonnes de texte par page et il a été financé par la ville de Douai. Il a d'énormes défauts de conception. Il manque un sommaire et il manque d'annotations pour retrouver le contenu des recueils d'époque. Vu qu'il y a des poésies inédites à plusieurs niveaux, le recueil intitulé Poésies inédites de 1860 non seulement est fondu dans la masse, mais son ensemble est coiffé du titre "Poésies posthumes". On ne peut pas identifier correctement le recueil Les Pleurs et ainsi de suite. Un fait m'intriguait depuis longtemps, il y a un vers dont la césure est résolument étonnante qui ouvre une section intitulée "Le recueil de 1830". Le poème s'intitule "L'Arbrisseau", et on  peut songer à "Famille maudite"/"Mémoire" en le lisant, sinon à "Larme", pour certains détails. Il s'agit d'un poème hétérométrique, une forme courante vers 1830 qui sera prolongée par exemple par un Musset, on a donc des séquences de vers inégales entre elles, et non pas des strophes avec un même nombre de vers chacune, et on a un mélange d'alexandrins, de vers de dix syllabes avec la césure après la quatrième syllabe et d'octosyllabes. Dans la troisième séquence, l'arbrisseau se lamente et envie "la couronne verte et fleurie" des arbres qui jouissent du soleil, puisque lui reste dans l'ombre, et qu'on pense au titre valmorien "La Couronne effeuillée" car il y a des constantes à observer dans les pièces de la poétesse douaisienne. Et je cite les vers suivants, deux alexandrins suivis d'un décasyllabe et d'un octosyllabe. Les émargement tiennent bien compte de la différence des trois mesures :
[...]
Ils dominent au loin sur les champs d'alentour :
On dit que le soleil dore leur beau feuillage ;
      Et moi, sous leur impénétrable ombrage,
               Je devine à peine le jour !
[...]
Détail amusant, l'expression "Je devine..." entame la deuxième des "Ariettes oubliées" de Verlaine.
Le fait troublant, c'est le déterminant "leur" placé devant la césure, césure qui fait calembour avec la qualification "impénétrable" pour "ombrage" : "Et moi, sous leur + impénétrable ombrage[.]"
Il est quasi impossible qu'il manque un groupe de deux syllabes entre "leur" et "impénétrable", cela ne pourrait être qu'un adjectif de deux syllabes, je ne vois pas d'autre possibilité pour rendre la césure acceptable en imaginant qu'il manque deux syllabes bien sûr, mais l'effet a l'air voulu et recherché par la poétesse, ce qui en fait une audace particulièrement précoce.
Je viens de vérifier sur le site Gallica de la BNF. Nous avons deux versions du recueil, une en deux volumes, une en trois volumes, à chaque fois le texte est le même que dans l'édition que j'ai de 2007. La césure après le déterminant "leur" a été publiée telle quelle et fut donc lue par Rimbaud et Verlaine quand ils eurent une édition entre leurs mains.
Pour rappel, en suivant le modèle repris à Chénier par Vigny, à partir de 1824 Hugo a créé des césures plus souples dans l'alexandrin, et aussi plus timidement Lamartine, Deschamps et quelques autres comme Sainte-Beuve. Mais Hugo a fait des audaces encore plus marquées dans ses vers de théâtre s'interdisant d'en commettre dans sa poésie lyrique de toute évidence, et plus que probablement averti de la distinction d'Hugo entre vers de théâtre et vers de poésie lyrique, Musset a imité les audaces dans des pièces en vers mêlées à ses poésies, sans oser pratiquer ces audaces dans des poèmes lyriques, d'où la légende que Baudelaire fut le premier à essayer de telles césures à partir de 1851. Or, Desbordes-Valmore a pratiqué une telle césure dans un poème lyrique, et plus précisément dans le poème d'ouverture de son recueil de 1830.
L'étude statistique de Gouvard est à refaire sur la période 1830-1870. Il y a plein de lacunes et de défauts d'analyse qui rendent son étude caduque alors qu'elle sert de référence dans le monde des études métriques du côté de Benoît de Cornulier.
Enfin, j'en profite pour revenir sur le cas du choix du vers de onze syllabes.
Dans les Poésies inédites e 1860 publiées en effet à titre posthume, les deux poèmes en vers de onze syllabes de la section "Famille", proches l'un de l'autre quelque peu, sont des nouveautés. Personne ne pratiquait ces vers à l'époque, et ils sont glissés dans l'économie du recueil sans prévenir, sans aucune forme de mise en garde. Le lecteur rencontre soudain un poème en vers de onze syllabes "La Fileuse et l'enfant", et il peut lire le poème sans voir que ce ne sont ni des alexandrins ni des décasyllabes, cas du lecteur inattentif à qui l'harmonie sensible a suffi. Mais le lecteur peut avoir une hésitation et ça devient amusant, d'autant qu'il doit prendre le temps de constater que la césure est bien après la cinquième syllabe, et pas après la quatrième ou la sixième. L'expérience est rejouée avec "Rêve intermittent d'une nuit triste".
En composant "Larme", Rimbaud pense précisément aux deux poèmes de Desbordes-Valmore, n'en déplaise à Bobillot qui dit que la mesure n'a rien à voir. Rimbaud s'est dit qu'il allait aller plus loin avec une césure difficilement identifiable. Tout simplement. Et quand on dit que "Larme" a beaucoup de vers qui ont une allure ternaire, ce que je dis en parlant de jeu sur l'apparence du trimètre, mais c'est un fait connu, Bernard Meyer le dit lui-même que le poème a des vers d'allure ternaire. Mais reportez-vous au "Rêve intermittent d'une nuit triste" et abstraction faite de l'identification facile de la césure vous vous rendrez compte qu'eux aussi ont une allure ternaire.
Evidemment que "Larme" fait référence à Desbordes-Valmore par son vers de onze syllabes, et cela vaut aussi pour son titre qui renvoie à la tristesse valmorienne d'une poésie alimentée de beaucoup de pleurs.
En plus, à cause de la rupture que nous subissons dans l'enseignement de l'histoire du vers français, nous avons perdu la logique qui a amené à Lamartine et à Desbordes-Valmore. Nous ne lisons pratiquement aucun poète du dix-huitième et les identifions à une manière classique défraîchie et fade par rapport aux poètes du dix-septième qui se défendaient encore. Chénier maintient quelque chose de classique par ses thèmes grecs et il n'est pas dans le lyrisme de Lamartine ou de Desbordes-Valmore. Certes, jusqu'à un certain point, il y a une nouveauté radicale chez Lamartine, mais son salut à l'automne, ses émotions liées aux saisons, l'influence de l'atmosphère sur ses pensées, tout ça s'est développé dans la poésie française de la fin du dix-huitième siècle, et dans le Lagarde et Michard du dix-huitième siècle vous avez des poèmes qui sont les sources évidentes de poèmes lamartiniens parmi les plus connus.
Or, en s'intéressant à Favart et à Marceline Desbordes-Valmore, Rimbaud va toucher d'assez près à cette origine de la poésie lyrique romantique. On interdit aujourd'hui d'appeler ça le préromantisme, ce qui n'est pas très clair ni très habilement motivé comme interdiction. Desbordes-Valmore était actrice, elle jouait des personnages de Racine, par exemple Aricie dans Phèdre, elle jouait des pièces amoureuses de Favart avec ariettes et en nourrissait sa poésie, et en 1819 quand elle publiait son premier recueil elle n'était pas sous l'influence à venir des romantiques, elle était dans cette continuité-là. Et elle a pris le train du romantisme en marche en gardant sa spécificité, et finalement cette spécificité est un naturel moins apprêté que les ronflements cosmiques de Lamartine et Hugo. Verlaine qui aimait l'esprit ancien de la Régence avec ses Fêtes galantes et du moins une certaine poésie obscure du dix-septième qu'il confondait avec la Régence a été séduit quand Rimbaud lui a fait découvrir plus avant les poésies légères de Favart et l'intimisme habile de Desbordes-Valmore.
Et la prochaine fois on va parler de la première des "Ariettes oubliées", parce qu'il y a une très forte mise au point chronologique à faire tout en établissant de manière irréfutable que Verlaine s'inspire alors du poème "C'est moi" du recueil de 1830 de Desbordes-Valmore. Il y a du jeu entre Ariettes oubliées et Fêtes de la patience en mai 1872. Il s'est passé quelque chose de capital.

mardi 22 août 2023

"Prends-y garde, ô ma vie absente !", le poème "C'est moi" source jusqu'ici jamais identifiée de la première des "Ariettes oubliées"

Oui, je sais, l'article est encore à écrire, mais tout est dans le titre, je vais écrire l'article complet.
L'article d'Olivier Bivort est en ligne : "Les vies absentes...", il n'y a pas d'identification de "C'est moi" comme source à la première des ariettes. Sur son site personnel, Christian Hervé dans la section des intertextes ne rapporte que la citation de Favart et propose un rapprochement avec un extrait des Goncourt.
Les articles de Fongaro remontent aux années soixante si pas cinquante sur les échos verlainiens et Desbordes-Valmore et ils n'ont pas rapporté l'idée que Verlaine s'est inspiré de la poétesse douaisienne pour sa première ariette. On ne retient que la quatrième, pareil pour Murphy. Pour la quatrième, je citerai tous les poèmes où le mot "pleureuse" est employé par Marceline, mais il suffit de lire la première ariette de Verlaine et "C'est moi" l'un après l'autre, et l'évidence du lien apparaît.
Desbordes-Valmore comédienne a joué à Bruxelles au Théâtre de la Monnaie, lien avec Favart du coup, et on pense au poème "Juillet", avec une scène sur le parc royal....

Tadadam !

dimanche 20 août 2023

Avant-propos à l'article "Prends-y garde, ô ma vie absente !"

Prenons la température à partir d'une publication récente qui en principe fait un sort à la recherche rimbaldienne.
Dans le Dictionnaire Rimbaud des éditions Classiques Garnier, l'entrée consacrée à Marceline Desbordes-Valmore tient presque en une colonne et cinq lignes de textes, la deuxième colonne étant dominée par les références bibliographiques. L'article commence au bas de la première colonne de la page 228 et se termine à la troisième ligne de la première colonne de la page 229. Les références bibliographiques tiennent sur une moitié de cette première colonne de la page 229. Et les références bibliographiques ne sont en réalité qu'au nombre de trois, un article d'Olivier Bivort qui a identifié le vers de Marceline Desbordes-Valmore transcrit par Rimbaud sur un de ses manuscrits, un article d'Adrien Cavallaro, l'un des directeurs du dictionnaire, et un article de Michel Murat. Cette entrée est due à la plume de Jean-Pierre Bobillot et cela se ressent vu la prédominance du questionnement sur la métrique des vers de onze syllabes.
Bobillot commence par rappeler un point capital. C'est grâce au témoignage écrit de Verlaine dans ses Poètes maudits que nous avons connaissance de l'intérêt prononcé de Rimbaud pour les poésies de Marceline Desbordes-Valmore. Cité par Bobillot, Verlaine le dit explicitement : Rimbaud l'a forcé à lire toute la poésie de Desbordes-Valmore et à ne pas la considérer comme une poétesse ayant de temps en temps un agrément. Il est assez sensible que Verlaine partageait une forte misogynie instinctive en vigueur à son époque. George Sand en a quelque peu fait les frais et il est clair que Verlaine avait un préjugé envers ce qu'il nommait un "fatras avec des beautés dedans". Misogyne également, Baudelaire avait toutefois dit du bien de la poétesse, dont il faut rappeler que le premier recueil paru en 1819 en fait une figure poétique de la toute première génération romantique avec Lamartine, Hugo et Vigny. Elle a publié des recueils dans la décennie 1830 également, et en disant cela je songe à des influences possibles de la poétesse sur la composition de certaines des Contemplations de Victor Hugo qui ne parurent qu'en 1856.
Toutefois, tout en citant ce point de vue significatif de Verlaine qui montre que Rimbaud allait à contre-courant des réticences de son époque en admirant aussi sincèrement l'œuvre de la poétesse, Bobillot se lance malheureusement dans une réserve sceptique sarcastique peu compréhensible. Bobillot torpille un avis péremptoire et gratuit de Jacques Borel qui prétend que c'est à Londres en 1873 que Rimbaud a forcé Verlaine à lire tout Marceline Desbordes-Valmore. A ce sujet, il suffit de rappeler qu'il était plus facile de convaincre Verlaine en France, notamment à Paris, là où il était loisible de se procurer les recueils de la poétesse. Et les plus malins d'entre vous entreverront déjà la réponse que je vais faire dans mon prochain article. Bobillot n'en fait rien, et il signale à l'attention que la lettre à Demeny ne cite pas une fois Desbordes-Valmore le 15 mai 1871, comme si cela pouvait contrebalancer l'affirmation écrite de Verlaine. Mais le plus drôle, c'esty que Bobillot qui a employé à la deuxième ligne de sa notice la périphrase "poétesse douaisienne", précise que Demeny est un "poète douaisien lui aussi". En clair, en allant à Douai en 187, Rimbaud a eu tout le loisir d'entendre parler des sommités littéraires locales : Desbordes-Valmore et aussi Mario Proth l'inventeur de "abracadabrantesques" dans une revue panoramique de la littérature française. Le mot "abracadabrantesques" est comme par hasard dans la lettre du 13 mai à Izambard et le sera dans celle du 10 juin à Demeny avec les versions du poème "Le Cœur supplicié" / "Le Cœur du pitre". Et si Rimbaud ne cite pas la poétesse, c'est peut-être qu'il n'a pas envie d'ouvrir une porte complaisante par laquelle Demeny pourrait s'engouffrer, sans compter que la revue des poètes faite à Demeny n'a pas affiché un parti pris d'exhaustivité. Desbordes-Valmore, Vigny, Nerval, Sainte-Beuve, Glatigny, Mallarmé, il manque du monde, même parmi ceux qui publiaient dans les livraisons du Parnasse contemporain.
Bobillot veut croire que Rimbaud n'aurait découvert la poétesse que tardivement, mais cela cadre mal avec les données biographiques puisqu'il est clair que Rimbaud s'il a fait découvrir Desbordes-Valmore à Verlaine l'a lue quand il n'était pas constamment en sa compagnie. En tout cas, au dos du manuscrit de "Patience d'un été", Rimbaud a transcrit un vers de Marceline Desbordes-Valmore : "Prends-y garde, ô ma vie absente !" Pendant longtemps, on a cru qu'il s'agissait d'un vers inédit de Rimbaud laissé en plan et appartenant à on ne sait quel poème inconnu, avant qu'au tournant du nouveau millénaire deux articles indépendants d'Olivier Bivort et Lucien Chovet ne précisent que ce vers appartenait à un poème de la poétesse douaisienne. Il faudrait vérifier ce que dit Georges Zayed dans son livre La Formation littéraire de Verlaine, car il me semble que dans cet ouvrage on a la citation de ce vers en tant qu'il était de Desbordes-Valmore. Malheureusement, je n'ai plus accès à cet ouvrage, et en tout cas pour les rimbaldiens l'identification de la source date donc de 2001 environ. Bobillot n'a même pas daigné citer le titre du poème, ni le localiser dans un recueil. Ce poème s'intitule "C'est moi", et dans mon prochain article on va en parler de ce titre comme on va se pencher sur son contenu... Et ce poème "C'est moi" fait également partie d'une section de "romances".
Alors, on peut consulter les articles de Wikipédia sur la poétesse et sur le recueil Romances sans paroles et se dire que l'influence de Desbordes-Valmore sur la composition des Romances sans paroles c'est une affaire entendue, mais à y regarder de près l'idée d'influence se limite à considérer que Verlaine a repris le vers de onze syllabes à Desbordes-Valmore avec la césure après la cinquième syllabe, en développant un thème triste. En réalité, l'influence va bien au-delà. C'est tellement énorme que je me dis que je ne peux pas être le premier à l'avoir vu, mais, peu importe, d'ici quelques jours je vais faire la mise au point, il me reste à consulter ce que peut dire Steve Murphy dans son ouvrage critique sur Romances sans paroles, à propos au moins de la première des "Ariettes oubliées". Je vais faire les choses bien et à fond, je vais bien poser les choses, et je vais aussi beaucoup travailler sur les données chronologiques, ce qui répondra aux atermoiements de Bobillot qui a manqué d'identifier que si Rimbaud ne découvre pas la poétesse tardivement il s'y intéressé tout particulièrement au printemps 1872, et c'est évidemment à ce moment-là qu'il a forcé Verlaine à la lire ainsi qu'il l'a amené à lire des ariettes de Favart, et vous imaginez que du coup on a bien, comme je l'ai déjà évoqué sur ce blog, un couple d'auteurs Favart et Desbordes-Valmore qui a une forte valeur de patron poétique pour ce qui concerne la poétique des vers particuliers de Rimbaud au printemps et à l'été 1872.
Je vous en dis beaucoup trop déjà, mais j'ai encore des petits points précis qui vont venir. Dites-vous qu'il y en aura encore dans ce que je vais écrire la prochaine fois.
Dans la suite de sa brève notice, Bobillot se maintient pour sa part dans un rejet ironique reprochant des "qualités peu rimbaldiennes" à la poétesse douaisienne. Il cite un avis de Sainte-Beuve qui peut servir de manière péjorative : "toujours souffrir, chanter toujours !" dont on aurait aimé avoir la source, d'autant qu'en-dehors de ses Cours Sainte-Beuve semble avoir écrit un livre publié à titre posthume sur Desbordes-Valmore. Sainte-Beuve est mort en 1869 et son livre sur la poétesse date de 1870, ce qui nous rapproche évidemment de la période d'activité littéraire de Rimbaud. Bobillot manque complètement de citer Verlaine qui parle d'un compère poète ayant viré de bord, et se complaisant dans le naïf et l'exprès trop-simple. Encore une fois, je dénonce une entrée du Dictionnaire Rimbaud dirigé par Vaillant, Cavallaro et Frémy, qui est entièrement à refaire. Je laisse à Murphy, Reboul et autres chroniqueurs de la revue Parade sauvage le soin de nous expliquer les louanges qu'ils servent ou soutiennent en faveur d'un dictionnaire décidément aussi contestable.
Et Bobillot termine sa recension par le cas du vers de onze syllabes, mais pour souligner que Rimbaud n'a pas appliqué la césure de la poétesse, ce qui, chez les métriciens, signifie que le vers de Rimbaud n'a rien du tout à voir avec celui de Desbordes-Valmore. Evidemment, il ne faut pas conclure aussi vite. Oui, Rimbaud n'a pas repris la césure après la cinquième syllabe, mais il a utilisé la longueur du vers de onze syllabes à partir de mai 1872, ce qui, oh j'anticipe sur mon prochain article, nous renvoie à la composition de la première des "Ariettes oubliées" et aussi quelque peu à la composition de la cinquième, ce qui nous renvoie aussi à la composition de "Patience d'un été". Les convergences sont élevées. Rimbaud a composé deux poèmes en vers de onze syllabes qu'il a datés de mai 1872, les deux autres poèmes en vers de onze syllabes sont postérieurs : "Est-elle almée ?" en juillet et "Michel et Christine" en juillet sinon plus probablement août 1872. Un poème s'intitule "La Rivière de Cassis" et l'autre en quatrains s'intitule carrément "Larme", un titre valmorien s'il en est.
Peut-être qu'il ne faut pas se contenter de comparer "Larme" superficiellement aux deux poèmes en vers de onze syllabes connus de la part de Marceline, peut-être qu'il faut aller plus loin dans les comparaisons, s'intéresser aux thèmes, à la poétiques, aux poèmes voisins des prestations hendécasyllabiques. Voilà ce que je vais étudier dans mon prochain article à venir.



Tadadam !

jeudi 17 août 2023

Propos éclatant de voyant pour le temps présent

Je suis en train d'étudier un scoop qui concerne Rimbaud et Verlaine à propos des poésies de Desbordes-Valmore et cela implique aussi un petit retour sur certaines pratiques de Baudelaire, mais je n'en dis pas plus pour l'instant.
Dans la situation actuelle, la plupart des gens ont choisi lâchement le discours officiel des Etats-Unis et de l'Otan. Jusque disons les années quatre-vingt en gros, il existait une certaine bienveillance des politiques et des médias envers les populations, et les gens ne voient pas qu'il n'en plus du tout question actuellement et que nous vivons sous des politiques exclusivement corrompus.
Ce qui est fascinant, c'est de voir les fins de non-recevoir face à une série de faits graves incontournables. Les gazoducs Nordstream ont été détruits dans une zone parfaitement contrôlée par les pays de l'Otan et pas du tout par la Russie, contrôle des actions et des observations j'entends, et on a vu comment finalement une accusation a été portée contre les Etats-Unis et on a apprécié la pirouette invraisemblable de l'Otan et de Washington qui sont passés d'une accusation contre les russes à une accusation contre des quidam ukrainiens passe-partout. On a déjà précisé que cette guerre n'aurait pas eu lieu si les accords de Minsk avaient été respectés comme le demandaient les russes. Leur respect aurait évité ses plusieurs fois centaines de milliers de morts et cela aurait pour conséquence que les régions de Donetsk et Lougansk seraient en Ukraine, mais avec un statut autonome. Je ne suis pas pour cela, mais en revanche ceux qui défendent le point de vue de l'Otan et des pays occidentaux il va falloir se lever tôt pour expliquer pourquoi on a refusé une telle solution et armé massivement les ukrainiens. Il y a entre dix et vingt fois plus de morts du côté ukrainien que du côté russe à mon humble avis. Outre les persécutions à l'intérieur de l'Ukraine contre les russophiles et outre les vingt mille morts de ces huit dernières années, les ukrainiens lancent offensive sur offensive contre une artillerie de défense qui fait des cartons. Les russes eux-mêmes ne communiquent certainement pas le vrai chiffre alarmant des morts en Ukraine. Personne ne le fait. Donc, après Nordstream et le mépris des accords de Minsk, on a à rappeler le coup d'état de 2014 avec les propos de Nuland, les choix des ministres par les américains naturalisations ukrainiennes expresses à la clef, les reportages sur les révolutions de 2005 à 2014 en Ukraine par Loizeau, Moreira et le cinéaste Oliver Stone. On a bien sûr le problème des insignes nazis. En 2022 et en 2023, des drapeaux avec les insignes nazies de la division SS ayant fait Oradour-sur-Glane se baladent impunément dans des manifestations décomplexées dans les rues de Paris. J'ai des photos et j'ai les dates de prises des photos. On a d'autres symboles. Depuis Marioupol, les symboles semblent s'être fait plus discrets. Ce n'est pas tout à fait ça. Les ukrainiens reçoivent du matériel occidental et notamment des chars allemands léopards, dont les noms de félins sont dans la tradition qui a fait les panthères (panzers) et tigres de la Seconde Guerre Mondiale. Les ukrainiens les reçoivent et les décorent de croix allemandes, mais pas la croix de Malte actuellement officielle dans l'armée allemande, non non que du regard dans le rétro avec la "balkeunkreuz" notamment. J'ai une capture d'écran où c'est les ukrainiens à l'intérieur du char qui se filment eux-mêmes. Pire encore, sur plusieurs vidéos, on a des chars avec des croix blanches. Or, la croix blanche nazie correspond à deux épisodes historiques. D'abord, la croix blanche fut arborée par les panzers lors de la campagne de Pologne en 39, ensuite seules les divisions SS ukrainiennes furent autorisées à l'afficher sur le flanc de leurs chars. En clair, les polonais offrent généreusement des armes à des gens qui affichent un symbole de l'oppression des polonais en 39. Je suppose que les polonais avaient quelques chars Léopard et qu'ils les ont envoyés en Ukraine. On se doute de quels graffitis ils ont été gratifiés. Il y a encore beaucoup à dire et on se dit qu'à force d'énumérer les points, les gens vont mécaniquement les relier entre eux et commencer à se dire que leurs dirigeants les mènent en bateau et que le combat du bien et du mal n'est pas du tout ce que l'on croit. Les élections antérieures à 2014 en Ukraine on peut les consulter. Celle de 2010 a été considérée comme transparente. Pourquoi alors justifier en révolution le coup d'état de 2014 ? Notez qu'en 2023 on nous parle d'un  président démocratiquement élu au Niger alors qu'il y a eu des critiques sur la procédure électorale par les observateurs et notez qu'on va sanctionner l'un des pays les plus pauvres du monde, pays où la majorité de la population soutient le putsch et veut enfin se libérer de la présence des globalistes français, américains, et autres, qui jusqu'à plus ample informé n'ont pas été capables à des prix comparables à l'exemple voisin de la Côte d'Ivoire d'installer l'électricité et des routes accessibles à la quasi totalité de la population.
Evidemment, il faut citer ce qu'on osé publier les américains, notamment ce qu'a écrit sur l'Ukraine Brzezinski (prononcer Bjezinski) dans son livre paru en français au format de poche Le Grand échiquier. Il va de soi que cette guerre oppose les Etats-Unis et la Russie, avec d'un côté une volonté de dominer le monde en faisant du démantèlement de la Russie une étape préalable à l'étouffement de la Chine et de l'autre côté une Russie qui veut à la fois préserver sa sécurité la plus vitale et voler au secours des russes et russophiles d'Ukraine, pays dont la composition historique tant territorial qu'ethnique semble décidément résolument inconnue de nos béatitudes occidentales.
Depuis longtemps, et sur ce blog même, je le dis, malgré la dimension d'affrontement de deux grandes super puissances, les occidentaux ignorent superbement la réalité première de la guerre civile en Ukraine. Dans cette guerre, il faudrait peut-être demander leur avis à tous les supposés "ukrainiens", aux criméens, aux habitants du Donbass et de Lougansk, trois régions qui n'ont été ukrainiennes que par rattachements tardifs au sein de l'URSS. Les régions de Kherson, Zaporije, mais aussi d'Odessa, de Mikolaiev de Kharkov posent problème et même la région de Dnipopetrovsk.
J'ai entendu enfin quelques intellectuels plus proches de ce que je pense souligner que ce point est étonnamment mis peu en avant. Au passage, il y a des intelelctuels qui nbe s'expriment pas, parce qu'ils ont peur de la censure, peur pour leur carrière, peur pour leur image publique de passer pour des pacifistes façon 1915.
Mais bon, vous voulez assister à la fin de la puissance économique européenne ? Alors oui depuis qu'on n'a plus accès au gaz russe, au pétrole russe, etc., on ne s'est pas encore effondrés, on  a d'étonnantes capacités de résiliences, mais bon vous croyez que ça va durer encore longtemps, vous croyez que l'industrialisation de l'Allemagne et des Pays-Bas est au beau fixe, que la réindustrialisation de la France c'est pour demain 18 heures ? Moi pas, je considère que c'est fini de chez fini. Voyez le rejet de l'occident dans les pays francophones d'Afrique de l'ouest. L'Histoire est en marche.
Alors, évidemment, vous avez cet argument de vous dire que si tous les pays autour de la Russie ont l'air de s'en méfier, de vouloir la combattre, c'est qu'il y a une raison. Méfiez-vous quand même des raccourcis. Ce n'est pas parce que beaucoup de pays voisins ont des contentieux avec la Russie que la Russie a tort dans le cas ukrainien, c'est un premier point. Ne confondez pas l'impérialisme russe conquérant ancien et l'impérialisme de défense des acquis actuel. Dites-vous que les polonais et lithuaniens ont eu des empires peu reluisants, très agressifs quand ils en avaient les moyens. Je vous rappelle que juste avant de se faire envahir par les allemands en 39 les polonais se sont alliés aux allemands pour attaquer la Tchécoslovaquie et récupérer quelques villages. Les roumains, bulgares n'aiment pas eux non plus les russes, mais il n'y a pas de l'ingratitude non plus quelque part ? Les russes ils n'ont pas contenu et repoussé plusieurs empires menaçants pour les européens. Ils se sont pris l'empire mongole, mais ils ont résisté de manière originale à l'empire napoléonien, ils ont eu un rôle dans le recul de l'empire ottoman, ils ont enfin été les principaux contributeurs à la victoire contre le nazisme et on rappelle que sur la trentaine de millions de morts, il n'y a qu'un pourcentage je ne sais plus lequel de pertes militaires. Les nazis ils tuaient des civils, ils arrivaient dans un village, tout le monde y passait, il y a un pourcentage très élevé de morts civils dans ces trente millions de russes. Ils n'ont vraiment pas froid aux yeux les allemands d'envoyer des chars léopards en 2023 !
Et j'en arrive à ce super point de voyant pour notre temps présent. Plusieurs intellectuels le disent : nos gouvernants corrompus et carriéristes sont vendus aux américains, et les gens qui soutiennent la guerre de l'Otan en Ukraine sont de facto les partisans d'une domination du monde par les Etats-Unis. Ils sont français, belges, allemands, anglais, polonais, etc., ils sont donc pour que les Etats-Unis dominent le monde, plutôt que soucieux des intérêts des pays où ils vivent ou plutôt que d'être soucieux du sorts des africains, des asiatiques, des latinos, etc. C'est un truc de dingue, mais le point du voyant va plus loin encore. Les polonais, les lithuaniens, les ukrainiens de l'ouest et autres gens qui s'enflamment à la façon nazie pour combattre les russes, ils se posent bizarrement la question de leur identité nationale. Ils sont particulièrement longs et lents à la détente pour comprendre quelles sont les intentions des commanditaires américains à leur égard : tous ces ukrainiens qui meurent en masse, tous ces polonais et baltes excités, tous ces français, allemands et anglais va-t'en-guerre. Mais en plus les ukrainiens de Galicie et de Volhynie, les polonais et les lithuaniens, s'ils veulent que leur nation montre la tête, comment se fait-il qu'ils participent ainsi à aider les américains à essayer de résorber le seul modèle viable de tête qui dépasse que peut encore offrir l'occident ?
Voilà, tout est dit.

lundi 31 juillet 2023

Conseils pour relancer la recherche rimbaldienne : Hugo, imaginaire de la guerre, périodiques !

Dans mon précédent article au sujet des sonnets "Au Cabaret-Vert" et "La Maline", tout en envisageant la possibilité d'une allusion au roman Waterloo du binôme Erkman-Chatrian, j'ai souligné l'idée d'une discrète forme de parodie d'un mouvement de conquête militaire avec la phrase ramassée : "J'entrais à Charleroi[,]" et la prise de possession du lieu par notamment l'exercice des jambes qui s'allongent sous la table. Cet aspect militaire traverse toute la poésie de Rimbaud, puisqu'on peut faire remarquer que, dans "Being Beauteous", nous avons droit à la figuration explicite d'une troupe unie autour de sa Marianne qui livre combat contre l'agression armée du reste du monde.
Je voudrais aujourd'hui revenir sur un poème plus important qu'il n'y paraît pour bien comprendre le fonctionnement poétique Rimbaud et les visières que continue de se mettre la critique rimbaldienne.
Dans la notice consacrée au poème "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple" du Dictionnaire Rimbaud érigé en modèle de référence paru en 2020, Alain Bardel rappelle que le poème aurait été composé en "mai 1871" à s'en fier au témoignage de Verlaine et aux dates fournies au bas des publications initiales des deux versions actuellement connues du poème. Et Bardel abonde en ce sens en écrivant ceci : "De nombreux indices le confirment."
En réalité, Bardel confond un peu vite composition en mai 1871 et écriture au lendemain de la Semaine sanglante, puisque l'événement s'inscrit dans une courte durée (une semaine), se termine vers la fin du mois de mai (26-28 mai), ce qui entraîne un décalage d'un jour pour ce qui est des précisions apportées par la presse à Charleville, et le sujet du poème n'est même pas la semaine sanglante, mais le repeuplement de Paris une fois l'insurrection matée. En réalité, le poème parle du repeuplement de Paris en juin 1871. Et les indices le prouvent, car les niches de planches pour cacher les palais morts datent forcément de juin et non de mai 1871. Le poème est tout simplement antidaté "Mai 1871" pour créer un effet de fondu enchaîné si on m'autorise cet emprunt lexical au monde du cinéma. Sitôt l'insurrection matée, alors que les cadavres sont encore chauds, la ville est repeuplée par les "vrais patriotes" en gros.
Au plus tôt, le poème peut dater de juin 1871, mais pas de mai. Qui plus est, nous avons accès à deux versions concurrentes. Le poème a été remanié. C'est déjà le cas du poème "L'Homme juste" dont personne ne conteste la datation initiale "juillet 1871", sauf que le poème "L'Homme Juste" selon toute vraisemblance n'a été allongé que de deux quintils terminaux entre mars et mai 1872 environ, après la recension dans la revue L'Artiste que Banville a pu faire d'un recueil de vers d'Ernest d'Hervilly (la rime "daines" / "soudaines"). C'est le cas aussi des "Mains de Jeanne-Marie", sauf que la datation manuscrite de février 1872 ne rend pas problématique la datation. Le poème est remanié à proximité de sa date de composition initiale. La confrontation des versions de 72 et 76 vers de "Paris se repeuple" pose elle le problème de petits bouleversements dans l'ordre des strophes, en plus des changements lexicaux observables ici et là. Le poème a pu être remanié tardivement, en 1872, et les deux versions pourraient dater de 1872 même, étant donné que Verlaine misait plutôt sur une version du poème en seulement 60 vers. Et surtout, malgré le témoignage de Verlaine, il est impossible d'affirmer que Rimbaud ait composé ce poème après la Semaine sanglante sans analyse poussée. Verlaine écrit cela en fonction d'une date de bas de manuscrit que nous savons symbolique et inexacte : "Mai 1871", quand il récupère des transcriptions du poème onze-douze ans après la période de composition et d'évolution du poème entre juin 1871 et mai 1872. On peut prétendre qu'au moins il n'avait pas de souvenir que Rimbaud avait composé ce poème tardivement en sa présence, mais on peut aussi bien prétendre que Verlaine ne veut pas attirer l'attention sur lui en disant que ce poème a été composé à Paris.
On dira que tout cela n'est que chipotage, mais il y a tout de même une analyse qui reste à mener du côté des périodiques de l'époque. Par exemple, j'ai déjà indiqué que le nouveau titre "L'Orgie parisienne" ressemblait à une déformation du titre "L'Orgie rouge" que Paul de Saint-Victor a employé comme titre d'un article publié en juin 1871 précisément. Paul de Saint-Victor est l'auteur d'un ouvrage intitulé Barbares et bandits paru à la fin de l'année 1871, et reprenant des articles publiés dans la presse d'époque. "Barbares" et "bandits" sont deux termes clefs du poème "Paris se repeuple", et Yves Reboul dans son étude du poème avait souligné ce fait et mentionné il me semble l'ouvrage de Paul de Saint-Victor, à ceci près que l'ouvrage est une mention de confort, mais anachronique, dans l'hypothèse d'une composition au lendemain de la Semaine sanglante, à moins d'étudier systématiquement les publications en pré-originale de plusieurs parties de l'ouvrage dans les périodiques contemporains de l'événement de la Commune. Le titre originel du poème de Rimbaud semble être le seul "Paris se repeuple", le titre "L'Orgie rouge" serait un ajout tardif. Mais, les mentions clefs "bandits" et "barbares" sont disséminées dans les deux versions connues du poème. Dans tous les cas, Rimbaud connaissait les textes de Paul de Saint-Victor avant de composer "Paris se repeuple". Notons que le texte "L'Orgie rouge" figure dans le périodique Le Monde illustré très consulté par Rimbaud et les membres du Zutisme en octobre et en novembre 1871, et d'autres articles figurent dans la revue Le Moniteur universel lue tout aussi attentivement par les parodistes de François Coppée. Rimbaud a-t-il composé "Paris se repeuple" après l'expérience des dizains zutistes ? La question est loin d'être sotte.
En clair, il y a un énorme travail de mise au point à réaliser au sujet de "Paris se repeuple" à partir d'un dépouillement suivi des publications de Paul de Saint-Victor dans la presse en 1871. Et rappelons que cela recoupe le problème posé par le poème "Le Bateau ivre". Delahaye s'était contenté de prétendre que Rimbaud l'avait composé en sa présence à Charleville avant de monter à Paris en septembre 1871, et quand les rimbaldiens prétendent que Rimbaud a lu "Le Bateau ivre" lors de son introduction au dîner des Vilains Bonshommes ils ne font que reprendre une idée gratuite d'un rimbaldien, Petitfils je crois !, qui ne repose sur aucun témoignage précis. Rimbaud n'a probablement lu aucun poème publiquement ce jour-là. Silvestre fait état d'une version manuscrite des "Effarés" qui lui aurait été offerte ce jour-là, ce qui ne plaide pas pour une exhibition de la poétique nouvelle et étonnante du "Bateau ivre", poème probablement composé plus tard à Paris même en fonction de lectures dans la presse.
Prenons "Les Mains de Jeanne-Marie" daté de février 1872. Mais Hugo lui-même a écrit des vers sur Louise Michel en décembre 1871. Nous sommes en pleine actualité de son procès et un des marqueurs importants c'est qu'elle demande à ses ennemis accusateurs d'avoir le courage de la fusiller ! J'ai déjà souligné que la rime "usine"::"cousine" était une reprise d'une rime d'une pièce de Glatigny jouée à Paris au même moment que la composition des "Mains de Jeanne-Marie", comme j'ai souligné que l'image de la Madone épinglait Théophile Gautier qui n'est pas seulement parodié pour ses "Etudes de mains" du recueil Emaux et camées, mais pour ses propos anticommunards dans l'ouvrage Tableaux du siège paru à la fin de l'année 1871. Jacques Bienvenu a déjà attiré l'attention sur le fait que l'expression "Paris se repeuple" venait d'une brochure d'époque qui comme Gautier et Armand Silvestre (sous le pseudonyme de Ludovic Hans) décrivait en esthète les ruines de Paris après la guerre franco-prussienne et la Commune, brochure qui n'est pas un extrait du livre d'Armand Silvestre alias Ludovic Hans pour autant. Et du coup, je pense qu'une recherche dans la presse du totu début de l'année 1872 sinon de la toute fin de l'année 1871 de soit une citation du passage latin de Rabelais incluant la mention "bombinans" soit une citation en français du mot rare absolu "bombinent" conjugué deux fois à l'identique par Rimbaud serait une aubaine inespérée pour les études rimbaldiennes. Le "clairon" est une image militaire évidente. "Voyelles" l'exploite en filiation hugolienne, et aussi "Paris se repeuple". Je lis un ouvrage sur la guerre de 40-45, je retrouve les mentions symboliques du "clairon".
Quant au mot "orgie", Bardel dans sa notice et d'autres se contentent de souligner que les ennemis de la Commune voyaient la Commune comme une orgie. Mais, il existe des volumes en prose de Victor Hugo qui contiennent en grande partie des publications faites dans la presse, on les appelle Actes et paroles, et le tome 3 s'intéresse à la période 1870-1876 des écrits de Victor Hugo. Il y a aussi des poèmes de Victor Hugo pub liés dans la presse et s'intéressant à l'actualité, notamment "Pas de représailles" qu'on cite déjà au sujet de "L'Homme juste". Il n'y a personne pour appuyer sur le fait que Victor Hugo scande l'idée de Paris comme "cité", cité lumière, etc. Hugo emploie le mot "orgie", Hugo décrit le corps de femme violée de la ville de Paris, Hugo parle aux français et aux allemands, et aux Parisiens, en leur disant ce qu'est Paris. Et il oppose le passé et l'avenir avec des phrases du genre : le passé ne se dresse pas en face de l'avenir. Il n'y a personne pour voir le lien profond évident avec le poème "Paris se repeuple", et en réponse aux trois articles de Victor Hugo on peut même se demander si la ville se repeuple de français, d'allemands ou d'authentiques parisiens, car Rimbaud ne dit évidemment à aucun moment que la ville se repeuple de parisiens !!!
Voilà, je n'ai pas encore tout dit, mais il y a tellement à faire pour améliorer des mises au point simples et difficilement contestables sur les poèmes en vers de Rimbaud.

dimanche 23 juillet 2023

Au cabaret-vert et Waterloo... Les subtilités réelles du sonnet rimbaldien ?

Dans la notice intitulée "Au cabaret-vert" du Dictionnaire Rimbaud des Classiques Garnier, l'auteur Mathieu Jung dit que le sonnet contient quelques subtilités inattendues, mais il cite un exemple peu probant. La préposition "Au" du titre serait selon Steve Murphy à trois ententes : ce serait le rappel d'un vrai nom, et en même temps un indice de localisation et enfin une dédicace. Je ne crois pas du tout que Rimbaud ait ainsi pensé le titre de son poème. Les atermoiements indécidables ou non de la critique rimbaldienne n'ont pas à devenir des subtilités avérées. En plus, la distinction entre les deux premiers points est quelque peu artificielle : "Au Cabaret-Vert", localisation et rappel d'un nom intégrant la préposition se confondent. On peut hésiter si Rimbaud veut nous imposer l'idée que l'enseigne incluait ou non la préposition, mais cela reste accessoire. L'enseigne du lieu ayant servi d'inspiration était "La Maison Verte". Si subtilité il y a, c'est dans le fait d'évacuer le terme connoté "maison" pour un terme plus liée à l'escapade et à la bohème parisienne, celui de "cabaret". Quant à l'idée de dédicace, je m'en méfie. Murphy l'envisage également pour le titre "A la Musique", ce qui laisse plutôt penser que le critique dont le français n'est pas la langue maternelle va plus volontiers passer en revue toutes les possibilités grammaticales d'une configuration alors qu'un locuteur français va sélectionner plus rapidement la lecture qui lui semble la plus naturelle en contexte. Murphy envisage également une lecture grammaticale non spontanée pour un locuteur français dans le cas de la célèbre expression "se faire voyant" par exemple, quand personne avant lui n'a jamais un instant envisagé que l'expression pouvait se lire "se faire voir par tous".
Pourtant, des subtilités, il y en a bien dans le sonnet "Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir", la couleur verte est la couleur de la Nature, ce qui permet de sentir un unisson du discours avec des poèmes comme "Sensation" et "Credo in unam", et le jeu de mots ultérieur de "Comédie de la soif" par la rime "auberge verte" bien "ouverte" avait beaucoup de sens déjà en 1870 dans un contexte de fugue. Une autre subtilité du sonnet, relevé par Mathieu Jung, c'est la possible lecture du sonnet "L'Auberge" de Paul Verlaine qui à l'époque n'a été publié que dans une revue en 1868. Il ne sera publié en recueil que bien plus tard dans Jadis et naguère. On peut supposer que Bretagne était le plus à même d'avoir renseigné Rimbaud à l'époque sur l'existence de cette pièce encore quelque peu inédite, et de qualité qui plus est. Il ne faut pas perdre de vue qu'il ne va pas de soi que Rimbaud ait lu ce sonnet "L'Auberge" à l'époque. Notons que dans "Comédie de la soif" nous passons précisément au choix du nom "auberge" au lieu de "maison" et "cabaret". Rimbaud venait d'écrire en août qu'il lisait tout Verlaine, et je prétends que malgré le retard de publication de La Bonne chanson indisponible à l'époque dans les librairies quelques pièces rimbaldiennes de 1870 s'en sont inspirées. La coïncidence de césure sur la préposition "dans" au premier vers d'un poème sur le voyage agréable en train entre une pièce de La Bonne chanson et le sonnet "Rêvé pour l'hiver" est tout bonnement stupéfiante. Citez moi le même cas de figure d'une préposition "dans" accrochée à la césure au premier vers d'un poème dont le développement fait état d'un voyage en train avec rêve d'amour pour une femme chez un autre poète ! Le sonnet "Au Cabaret-Vert" décrit de toute évidence aussi un moment vécu personnel qui a eu un fort retentissement émotionnel, et c'est compréhensible au vu du contexte de fugue avec refuge à "La Maison Verte" à Charleroi pour se sustenter. Cela nous a valu une sorte de doublon "Au Cabaret-Vert" et "La Maline". Ce dernier sonnet a ses propres énigmes, l'expression  inexacte "une froid" un peu facilement résolue par l'idée que la serveuse devait être flamande, et du coup l'identité spéculée de cette serveuse flamande ou non. Le titre "La Maline" renvoie aussi au titre du sonnet "Le Mal" et permet d'opposer le vrai Mal à une immoralité bénigne si on peut dire. Mais, précisément, cet écho des titres "Le Mal" et "La Maline" met sur le tapis une tentation de comparaison entre la scène du cabaret et une scène de guerre. Et c'est là que ça devient intéressant quand on fait retour sur le sonnet "Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir..." En effet, les deux premiers vers se terminent par une phrase courte qui forme un hémistiche : "J'entrais à Charleroi." Rimbaud ne pouvait pas se permettre le passé simple sous peine de hiatus : "J'entrai à Charleroi", mais on ressent tout de même cette idée de conquête militaire. C'est comme si la ville était prise par le poète. Et rétrospectivement on peut lire l'ensemble des deux premiers vers comme une parodie de déplacement militaire à l'époque napoléonienne :
Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi.
- Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
[...]
Le parallèle d'attaque des vers 2 et 3 nous impose de cerner le contraste des situations : "Aux cailloux des chemins" et "Au Cabaret-Vert", mais on a aussi l'idée d'une présentation à la manière de Victor Hugo des épreuves excessives de soldats dans le dénuement, sans vêtements adéquats, pour atteindre malgré des victoires rayonnantes dont un soleil d'Austerlitz, sachant qu'à Charleroi jouira d'un "rayon de soleil arriéré". Vu l'écho des titres "Le Mal" et "La Maline", il va de soi qu'on peut comparer aussi le triomphe du je gagnant cette place de cabaret à l'anonymat des soldats tués en masse pour un roi qui les raille dans le sonnet "Le Mal". Rimbaud a eu l'audace et l'idée de génie d'être le premier à placer un "je" devant la césure, et il l'a fait coup sur coup dans deux sonnets contemporains "Ma Bohême" et "Au Cabaret-Vert". Dans "Ma Bohême", le procédé est en relation avec le "moi" du texte parodié ou convoqué dans les tercets, "Le Saut du tremplin", de Banville, et ce "je" prend une dimension politique accrue dans "Au Cabaret-Vert" si nous songeons au rapprochement avec les troupes tuées pour un autre dans "Le Mal". Il n'est pas inutile de rappeler qu'un sonnet charge contre l'empire "L'Eclatante victoire de Sarrebruck" est associé lui aussi au séjour carolorégien : "se vend à Charleroi". Dans les deux sonnets consacrés à son passage à La Maison Verte, le poète décrit une prise de possession de l'espace : "j'allongeai mes jambes sous la table", etc. "[J]e demandai" c'est un peu "je donnai des ordres en vainqueur".
Et j'en arrive à une possibilité de source, le récit Waterloo d'Erkman-Chatrian. Je n'ai pas l'exemplaire sous la main, pourtant j'ai deux éditions de ce livre, mais je peux reporter à plus tard les citations et préciser ici ce qui m'a frappé à la lecture.
Le roman Waterloo est la suite d'une série des deux auteurs qui font vivre un personnage sous l'Empire. Le roman commence par la démobilisation du personnage principal qui est invité à montrer patte blanche auprès de royalistes qui ont récupéré le pouvoir. Mais on connaît l'histoire. Napoléon resurgit et rassemble ses troupes rapidement, et la guerre se propage sur le territoire belge jusqu'à la célèbre défaite de Waterloo. Mais avant Waterloo, il y a quelques autres lieux de combat. Etant de nationalité belge et ayant vécu dans les régions de Charleroi et Namur jusqu'à l'âge de douze ans, j'ai un peu tiqué quand j'ai entendu parler de chant des cigales. J'ai cru lire un tel extrait et il faudra décidément que je remette la main dessus. J'ai tiqué aussi pour ce qui est de la corruption des noms "Sombreffe" en "Sombref" et "Lambressart" en "Lambrussart". Puis, j'ai tiqué aussi sur la représentation physique des femmes belges comme blondes et jolies. C'est un stéréotype qu'on applique aux blondes, aux filles du nord, qui vaut pour des anglaises, des scandinaves, des slaves et quelque peu pour des allemandes ou des néerlandaises, mais les femmes blondes et jolies sont quand même rares en Belgique, même du côté flamand. Ce n'est pas ce qui me vient en premier à l'esprit pour caractériser la population belge. Une jolie femme aux yeux bleus et aux cheveux châtains, ça ferait presque plus couleur locale. On peut rencontrer une blonde charmante, frappante, mais en voir tout un groupe, ce n'est pas très crédible. Rimbaud est plus crédible que le duo d'auteurs Erkman-Chatrian, puisque lui décrit une seule femme, et pas un groupe.
Toutefois, Rimbaud pourrait très bien s'être souvenu d'une éventuelle lecture qu'il aurait faite de ce roman, puisqu'il est question d'une progression avec combats et d'une arrivée à Charleroi, précisément vers cinq heures du soir. La notation du sonnet rimbaldien ne serait pas qu'un indice de venue du soir, mais aussi une sorte de précision d'horloge parodiant le registre militaire. Et comme l'armée napoléonienne sympathise avec des habitants, alors non belges, mais francophones des régions de Charleroi puis Gembloux, le couple d'auteurs en vient précisément à cette image d'un accueil chaleureux de femmes jolies et blondes qui offrent de quoi manger pour soutenir l'en avant solaire dont le terme sera Waterloo. Je n'ai pas les preuves, et il se peut que d'autres éléments m'échappent encore, mais je trouve vraiment singulier ce rapprochement entre les deux textes. J'ai plus que jamais bien du mal à ne pas lire le sonnet "Au Cabaret-Vert" comme le retournement parodique d'une avancée militaire napoléonienne en Belgique.
Par ailleurs, le local de "La Maison Verte" donnait sur une place qui jouxtait un canal où passe la Sambre, rivière importante de Belgique qui se jette dans la Meuse au pied de la citadelle de Namur. De cette place, on traverse le canal puis la route et un parking et on entre dans la gare de Charleroi et si on prend le train en sortant directement de la ville, on se rend compte que les terrils sont tout à côté de la gare et donc de la place où se situait La Maison Verte. Et quand on y réfléchit, on se rend compte que le poème "Charleroi" de Verlaine, composé en juillet 1872, l'a été peu de temps après qu'en avril et mai Rimbaud ait composé sa "Comédie de la Soif" où figure l'expression "auberge verte". L'idée d'auberge est présente dans le poème voisin "Walcourt" des Romances sans paroles. Quand je prends le train à Charleroi et que je passe à très lente allure devant les terrils et les immenses bâtiments industriels en partie désaffectés je songe au poème de Verlaine, j'essaie de me rendre familière l'expression "Kobolds" qui n'est pas locale, je me récite parfois le poème en entier dans le train. Une idée intelligente serait d'ailleurs de mettre en ligne une vidéo de cette partie de trajet flanquée d'une récitation du poème de Verlaine. Evidemment, il faut opposer le monde alors en activité à l'abandon actuel, mais une telle récitation a du sens devant le décor qui nous est resté.
J'ignore quel était le tracé du train relient Bruxelles et Malines à l'époque, mais j'essaie de faire les mêmes expériences. Entre Bruxelles et Malines, j'essaie de cerner le paysage ancien de prés où broutaient les vaches, j'essaie d'identifier le château avec la girouette détail fin d'un château d'échevin. Il faudra que je refasse ce trajet en prenant des photographies de bâtiments que j'ai pu repérer. Hélas, je sais que je peux me faire des idées, puisque je soupçonne que la ligne était courte et que le tracé s'est aussi en partie déplacé. Il y a d'ailleurs deux gares à Malines. Il y a une première gare pour Malines ou Mechelen puis il y a un autre Malines (Mechelen) flanqué d'un autre nom flamand. A ce moment-là, c'est vraiment saisissant, on fait face à une tour avec une girouette brisée, un peu penchée, avec ce décor de briques rouges typique de la région, puis juste à côté on a un cimetière très ancien et vous vous passez là en vous disant : "Dormez les vaches, dormez doux troupeaux". C'est du vécu, on ne peut pas l'inventer. Mais je ne crois pas que le train pris par Verlaine et Rimbaud passait précisément par ce second arrêt actuel des trains à Malines, même si à l'époque Malines servait de connexion déjà pour aller à Ostende pour prendre le bateau pour l'Angleterre, si j'ai bien compris la logique des tracés ferroviaires belges à l'époque. J'ai parfaitement compris la ligne liée à l'exploitation du charbon pour Walcourt et Charleroi, et si on peut s'étonner que Verlaine n'ait pas composé un poème sur Liège alors qu'on sait qu'il a visité la ville, c'est parce que la section des "Paysages belges" est une épure de la traversée de la Belgique avec l'admiration ouvrière et populaire pour Walcourt et Charleroi sur la même ligne, avec un arrêt prolongé sur Bruxelles avec trois poèmes qui impliquent tous l'idée du train à un degré ou un autre, puis Malines est le noeud ferroviaire flamand avec le départ à Ostende pour l'Angleterre.
Trêve de digression, me direz-vous, revenons au rapprochement entre Waterloo et La Maison Verte. Mais, je n'ai plus rien à dire, je vous ferai les citations une prochaine fois, et voilà tout. En revanche, tout est lié, parce que ma digression après avoir parlé d'un sonnet qui implique manifestement le vécu de Rimbaud, cela permet de méditer sur la question du lyrisme impersonnel de Rimbaud et de Verlaine. On condamne les grandes effusions des romantiques, mais la condamnation du lyrisme personnel d'un Rimbaud, d'un Verlaine, d'un Baudelaire n'a rien à voir avec l'impassibilité parnassienne, avec les sujets neutralisant la part du personnel d'un Gautier, peut-être d'un Banville et en tout cas d'un Leconte de Lisle. Il y a beaucoup à méditer sur la signification du titre "Romances sans paroles" car Rimbaud et Verlaine nourrissent beaucoup leurs poésies de leurs expériences personnelles les plus intimes. On pourrait croire que même s'ils parlent de vécu personnel ils sont impersonnels dans la mesure où leurs propos visent à une certaine généralité selon l'optique d'un enseignement au monde formulé par un poète visionnaire, mais il y a aussi derrière autre chose, une expérience personnelle qui cherche une objectivité en se défendant non pas de l'idée d'un vécu intime unique inconnu des autres, mais en se défendant simplement de l'enrobage d'une parole qui prend l'ascendant sur ce qu'elle prétend ramener en témoignage. Il y aurait de belles pages de synthèse à écrire sur le lyrisme personnel de Rimbaud et Verlaine et du coup sur la portée pour les deux artistes de l'étendard qu'est la formule "Romances sans paroles", mais ceci nous mènerait trop loin pour cette fois. J'ai encore de la place, je pourrais faire très long, mais votre bienveillance à me lire n'est pas infinie, on descend du train au prochain point, bonne nuit.