Dans "Alchimie du verbe", nous avons une énonciation particulière, puisque le poète déroule son récit, mais l'entrecoupe d'exemples de poésies produites dans ce passé qu'il raconte. C'est même le principal argument pour ne pas considérer Une saison en enfer comme un recueil de poésies en prose, puisque les poèmes sont confrontés au récit, forme de décrochage qui empêche de parler de "Alchimie du verbe" comme d'un poème en tant que tel, et si "Alchimie du verbe" n'est pas un poème en prose, les autres sections ne le seront pas non plus. Mais, il y a aussi des propos rapportés qui sont insérés dans le récit. Le poète dit aimer "le désert", ce qui veut dire qu'il voyage et cela ressemble un peu à un périple de l'Ancien Testament, puis il s'écrie : "les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu du feu." Et l'alinéa suivant correspond à des propos rapportés que, parfois, certains rimbaldiens envisagent abusivement comme une sorte de petit poème en prose :
"Général, s'il reste un vieux canon sur tes remparts en ruines, bombarde-nous avec des blocs de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides ! dans les salons ! Fais manger sa poussière à la ville. Oxyde les gargouilles. Emplis les boudoirs de poudre de rubis brûlante..."
Dans son livre Une saison en enfer ou Rimbaud l'Introuvable, page 150, Alain Bardel commente ce passage en se référant à l'antiquité gréco-romaine, par le truchement d'un développement autour du "char de fortune" d'un "été dramatique" du poème "Bannières de mai" :
[...] On y devine une allusion combinée au "char du soleil" de la mythologie et au char de triomphe des généraux romains victorieux, auquel étaient rituellement enchaînés les ennemis vaincus réduits en esclavage. [...]
Je ne suis pas d'accord avec le rapprochement proposé. Il n'y a pas d'image du "char" dans le passage que je vous ai cité. Ce qui est propre à "Bannières de mai" n'apparaît pas dans l'adresse présente au dieu soleil. Il y a un croisement entre le terme de l'apostrophe "Général" qui s'applique au soleil et la mention "char de fortune" de "Bannières de mai" qui fait dériver Bardel sur l'image grec du char du Soleil qui est couplée à l'image du général d'armée romaine. Mais tout ceci est brodé à partir de deux textes distincts de Rimbaud et l'image du chef romain ne se relie pas aux propos rapportés. Le texte est pour moi très différent. Il est question de remparts qui sont ceux du soleil, et ces remparts seraient "en ruines", ce qui ne met pas le soleil tout à fait en majesté. Cette image est tellement étrange qu'une lecture tend à s'y superposer, les remparts seraient ceux de la ville elle-même, l'image d'autodestruction étant appuyée par la phrase : "Fais manger sa poussière à la ville." Les "blocs de terre sèche" venant des "remparts en ruines", il est difficile de ne pas faire cette lecture spontanément, sauf que les remparts sont en réalité ceux du soleil lui-même ("tes remparts").
Enfin, je parlais d'un "désert" qui apportait une touche biblique au récit. Et justement, sans totalement écarté la référence égyptienne latente, je pense plutôt à une imitation d'un texte de l'Ancien Testament, un texte de Josué notamment où il est demandé au soleil de s'arrêter. Yahvé, qui est appelé le "dieu des armées" dans l'Ancien Testament, affirme à Josué qu'il va livrer les ennemis entre ses mains. Les israélites infligent une défaite à des ennemis pris de panique à Gabaon qui s'enfuient de ville en ville et sur ces fuyards Dieu envoie "quantité de pierraille" jusqu'à Azéqa. Et il "en mourut un plus grand nombre sous les grêlons que sous le tranchant de l'épée des Israélites." Nous avons déjà un élément équivalent aux "blocs de terre sèche". Et, dans la continuité immédiate du texte biblique, nous avons un glissement étrange de Yahvé au soleil et à la Lune :
Tandis qu'ils fuyaient devant Israël, à la descente de Béthoron, du ciel Yahvé lança sur eux jusqu'à Azéqa quantité de pierraille : ce fut leur mort ! Il en mourut un plus grand nombre sous les grêlons que sous le tranchant de l'épée des Israélites. Alors, au jour où Yahvé livrait les Amorites à la merci des Israélites, Josué s'adressa à Yahvé. En présence d'Israël : "Soleil, dit-il, halte sur Gabaon ! et toi, lune, sur la vallée d'Ayyalon ! " Et le soleil s'arrêta, la lune s'immobilisa, jusqu'à ce que la nation eût tiré vengeance de ses ennemis. Cela n'est-il pas écrit au livre du Juste ? Le soleil s'arrêta au milieu de sa course, temporisant à se coucher presque un jour entier. [...]
Le jour se serait prolongé le temps du massacre. Ce passage est assez connu, et même si le récit rimbaldien est distinct, il y a quand même un modèle d'appel à un dieu vengeur qui est fort proche. Selon moi, Rimbaud imite plutôt les discours des prétendus miracles dans la Bible que des images de littérature antique grecque ou romaine. La portée n'est pas la même. Et l'alinéa qui suit dans "Alchimie du verbe" correspond lui aussi à ces images d'écrasement du petit dérisoire par l'infiniment grand qui sont caractéristiques de l'esprit biblique :
Oh ! le moucheron enivré à la pissotière de l'auberge, amoureux de la bourrache, et que dissout un rayon !
Cette phrase exclamative est un commentaire imagé du paragraphe que nous venons de lire où le moucheron est un peu comme la ville vaincu par le général soleil. C'est bien les résonances bibliques qui priment, avec une visible intention parodique.
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