jeudi 22 janvier 2026

Brève à propos du manuscrit autographe de "Promontoire"

Je n'ai pas envie de perdre mon temps avec ça, mais il me faut bien réagir. Sur son blog Rimbaud ivre, Jacques Bienvenu a effectué une mise à jour le 18 janvier de son article du 12 décembre 2025 : "Le mot Illuminations au bas du manuscrit de 'Promontoire' est-il de Rimbaud ?"
 
 
L'intérêt de l'article, en regard de l'actualité de la publication fac-similaire d'Alain Bardel et d'Alain Oriol des manuscrits des Illuminations, c'est de montrer que le travail de Bardel et d'Oriol n'a pas été effectué avec la rigueur nécessaire, ni la science désirable.
On ne peut pas apprécier la leçon au crayon "Illuminations" sur le fac-similé fourni par Bardel et Oriol. On ne peut pas non plus apprécier les différences d'encre. Il faut ajouter que, pourtant, Murphy ou d'autres avaient averti de ces subtilités dans des sommes philologiques que Bardel consulte pourtant abondamment.
Cette édition fac-similaire aurait dû être l'occasion de faire un sort à toutes les difficultés d'établissement du texte, ce qui ne sera pas le cas.
Passons maintenant aux quatre mentions qui font débat sur le manuscrit autographe. En haut à gauche du manuscrit, nous avons une mention en oblique "Illuminations page 34 légères variantes" suivie d'un soulignement. Cela renvoie à la page 34 de l'édition par Vanier en 1892 d'Une saison en enfer et des Illuminations, puisque c'est la page 34 de cette édition qui contient la version avec des "variantes" du texte de "Promontoire". Le poème "Promontoire" n'occupe pas les mêmes pages dans les éditions de La Vogue, en plaquette ou en revue. Il s'agit donc d'une transcription postérieure à l'édition de 1892 et cette transcription est nécessairement allographe. Elle est à l'encre brune, ce qui est une singularité si je ne m'abuse en regard de l'ensemble des manuscrits rimbaldiens toutes époques confondues.
En bas du manuscrit, il y a une mention au crayon "Illumination" (le "s" n'est pas mangé, l'arrêt est net après le "n", mais peu importe, on ne va pas tergiverser là-dessus). Une mention au crayon sur les manuscrits des Illuminations est toujours probablement allographe.
Ce mot au crayon a été repassé à l'encre avec l'ajout des deux signes d'une parenthèse et il y a un soulignement juste en-dessous, je suppose à l'encre brune, soulignement comparable à la partie en oblique en haut à gauche. Le mot "Illuminations" est écrit de manière penchée, ce qui est à rapprocher de l'écriture en escalier du même mot "Illuminations" en haut à gauche du manuscrit. Les deux transcriptions du mot "Illuminations" ont un air de famille au-delà même de l'écriture penchée, et surtout les mentions sont à l'encre brune par opposition à la transcription du poème, voire par opposition à l'ensemble des manuscrits des Illuminations, voire par opposition à l'ensemble de tous les manuscrits connus de la vie de Rimbaud (je m'avance bien sûr, mais je veux dire que cette encre brune n'est pas typique de Rimbaud dans tous les cas).
Il faut ajouter que le fait de repasser un écrit au crayon à l'encre c'est toujours le propre de détenteurs allographes des manuscrits de Rimbaud, c'est justement le cas de la pagination de 1 à 9 des manuscrits des Illuminations justement.
Enfin, il y a une signature "AR". Cette signature est de la même encre brune que la parenthèse à côté ou que la mention en oblique au haut du manuscrit.
On ne va pas imaginer que Rimbaud a écrit deux lettres par exception à l'encre brune, une fois que le reste a été attribué à des interventions allographes postérieures à la mort de Rimbaud ! Ni imaginer qu'une moitié est de Rimbaud, une autre de gens en 1892. Tous les passages à l'encre brune datent de 1892.
Rimbaud n'avait aucune raison de signer ce poème-là en particulier. Si l'encre était la même que la transcription, on  dirait que Rimbaud a signé son poème. Après tout, pourquoi pas ? Mais ce "AR" est à l'encre brune. Il n'y a pas besoin de réfléchir, il rejoint l'ensemble allographe de 1892.
Il existe un argument toutefois selon lequel le manuscrit aurait été découpé pour éviter la signature "AR" qui aurait donc été écrite avant le découpage. Et comme le découpage est attribué à Rimbaud, celui-ci aurait signé "AR", sauf que l'argument est une pétition de principe.
Le manuscrit n'a pas été coupé bien droit et, de fait, la découpure s'incurve devant la signature "AR", sauf que, techniquement, rien n'indique que la découpure s'est infléchie pour éviter de découper la mention "AR" : on se demande d'ailleurs pourquoi Rimbaud aurait eu des scrupules à découper cette signature, puisqu'il n'a pas signé le reste des poèmes sur les manuscrits. Personnellement, je constate un découpage grossier et maladroit, quand Murphy voit un mouvement habile de la main pour ne pas découper deux lettres. La mention "AR" a très bien pu être ajoutée à cet endroit du manuscrit après le découpage.
Nous ne sommes pas dans le cas de passages de l'Album zutique où un scripteur doit infléchir le vers qu'il rédige pour ne pas mordre sur l'autre, je pense au cas que je connais bien de Valade qui a dû éviter d'écrire sur le quatrain "Lys" voisin de Rimbaud, ce qui permet de constater que l'ordre de lecture nous trompe et que Pelletan et Valade ont écrit une colonne sonnet et quatrain sur la marge gauche en parodiant la colonne de droite du "Sonnet du Trou du Cul" et du quatrain "Lys". Passivement, les éditeurs (Pia, Saint-Amand et Grojnowdki au Livre de poche, Bernard Teyssèdre, etc.) fournissent l'ordre des poèmes selon le principe de lecture qui veut qu'on lise d'abord la colonne de gauche avant la colonne de droite, alors que là l'écriture infléchie de Valade prouve qu'il faut faire l'inverse pour apprécier les jeux littéraires de l'Album zutique. Dans ce cas, oui, l'argument vaut. Mais, dans le cas du manuscrit autographe de "Promontoire", Murphy affirme que le découpage évite la signature "AR" parce qu'il a un préjugé favorable à l'idée que la signature soit autographe. Dans l'absolu, non, il n'y a pas la preuve que le découpage évite une signature préexistante.
De toute façon, cela n'apporte rien aux études rimbaldiennes. La signature "AR" et le mot "Illuminations" n'ont aucune signification pour le recueil. Ce n'est pas le dernier poème, ni rien. Et il y a une explication simple à ces transcriptions : Vanier était confronté à un doublon avec deux versions manuscrites de "Promontoire", une des deux avait été privilégiée, il n'étudiait pas la graphologie et ne soupçonnait pas que le manuscrit sur deux pages était un allographe de la revue La Vogue, tandis que l'autre avait des parties biffées qu'il n'a pas dû inspecter plus que ça. Il se trouve que Vanier a vendu ce manuscrit à un docteur ardennais. Coïncidence, c'est ce manuscrit vendu au docteur Guelliot qui est le seul à avoir les mentions à l'encre brune doublées "Illuminations" et la signature "AR". Comme par hasard ! Vanier n'a pas vendu à autant de docteurs Guelliot les autres manuscrits. Certes, ils ont été vendus, notamment avec le cas de la collection Pierre Bérès, mais on a retrouvé tous les manuscrits des poèmes en prose assez facilement, et ils ont eu des cheminements par des propriétaires plus remarquables que le docteur Guelliot.
"Promontoire", c'est le manuscrit qui faisait doublon à délaisser et qu'heureusement l'histoire a pu récupérer, contrairement à "Dévotion" et "Démocratie". Et cela a permis de corriger le texte !
Pourquoi aller donner du grain à moudre à Bardel et Murphy qui vont revenir à la charge en prétendant que tous ces éléments sur le manuscrit de "Promontoire" montrent une hétérogénéité des transcriptions de Rimbaud qui fait que, de nouveau, la pagination peut être de Rimbaud ? Je ne comprends pas ce gâchis.

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