Je poursuis ma revue sur ce que peut bien être dans son ensemble le recueil des Illuminations quand les rimbaldiens ne se posent que la question de savoir si le recueil a un ordre ou non, en se complaisant à ne pas saluer l'évidence de la réponse "non". C'est pourtant le plus important : même sans ordre, cet ensemble a un lot de significations. J'ai déjà donné deux parties à cet article. La première revenait sur le problème de la datation en fonction de la lettre à Andrieu, la deuxième délimitait la part des poèmes pouvant relever d'un cycle urbain et je dégageais en particulier un ensemble de poèmes faisant référence au monde anglo-saxon d'époque. Il n'est pas sorcier de constater que le poème "Les Ponts" ne parle ni de Venise, ni de Saint-Pétersbourg, par exemple.
Je voulais faire une troisième partie sur le fait religieux, mais ça attendra. On l'a vu ! Il y a des anomalies dans le fait de lire les poèmes en prose des Illuminations après Une saison en enfer. Rimbaud se reproche d'avoir cru à des pouvoirs de mage pour changer la vie, comme le dit la Vierge folle, pour inventer de nouveaux astres, de nouvelles fleurs, etc., comme il le dit lui-même. Et Rimbaud rejette la "charité" comme clef du festin. C'est pour cela qu'il est important de méditer sur le sens profond des Illuminations en se penchant sur les poèmes de bilan "Vies", "Guerre", "Jeunesse", etc., qui sont en contradiction flagrante avec Une saison en enfer, en s'intéressant aussi aux poèmes spirituels que sont "Matinée d'ivresse", "A une Raison", "Barbare", "Génie", "Aube", "Being Beauteous" et quelques autres. Rimbaud renonce à la folie dans la Saison, mais il l'attend dans "Vies", il attend même une "Guerre" dans le poème de ce nom. Rimbaud parle de "nouvel amour", "nouvelle harmonie" et "nouveaux hommes" dans "A une Raison" en opposant cela à "l'ancienne inharmonie" de "Matinée d'ivresse". Et il faut relier cela à "Barbare". A tort, les rimbaldiens considèrent que "Barbare" réfuterait "Matinée d'ivresse", parce qu'il y est question des "anciens assassins", mais il suffit d'opposer "ancien" à "nouveau" pour que cette thèse de lecture s'effondre. Dans "Barbare", le poète rejette plusieurs éléments en tant qu'ils sont anciens : "vieilles fanfares d'héroïsme", "anciens assassins", "vieilles retraites", "vieilles flammes". C'est une pétition de principe d'affirmer que les "anciens assassins" sont les "Assassins" dont le temps est advenu dans "Matinée d'ivresse". De toute façon, cette prétention à un avènement de nouveau dans "A une Raison" entre en contradiction avec l'illusion que le poète prétend avoir enterrée dans son "Adieu" à la Saison : "J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues." Cette répétition de l'adjectif "nouveau" est commune à notre citation de "Adieu" et au poème "A une Raison", et comme nous avons souligné la constante mention adjectival du vieux ou de l'ancien dans "Barbare", il est frappant de considérer que dans ce dernier poème nous avons affaire à des "fleurs arctiques" qui "n'existent pas" et à un "choc des glaçons aux astres". Je n'arrive pas à comprendre pourquoi les rimbaldiens ignorent superbement ce problème de logique élémentaire : il est clair que dans son "Adieu" à la Saison Rimbaud se moque du discours tenu dans "Barbare" et "A une Raison". Dans "Vies", Rimbaud emploie le même verbe "inventer" que dans "Alchimie du verbe" et "Adieu" : "Je suis un inventeur [...] qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l'amour", "J'inventai la couleur des voyelles", "J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues."
Je trouve que les rimbaldiens sont d'une arrogance sans nom quand ils parlent des poèmes en prose comme d'évidence postérieurs à la Saison. Ils n'ont rien à dire sur ces contradictions, ils se taisent et font l'impasse sur ces sujets. Ils font semblant qu'ils ont la réponse dans leurs dossiers, mais que, pour des raisons d'organisation, ce ne sera publié et traité que dans vingt ans. Les rimbaldiens ont raison, ils ont la réponse, c'est juste qu'ils la font attendre dans un tiroir chez eux. Ils ont tout un grenier d'explications, mais ils ne veulent pas nous en livrer la primeur...
Je pense qu'il faudrait faire des cambriolages chez eux...
Et ce verbe "inventer" agrémenté d'un préfixe, nous le retrouvons dans "Génie" et encore une fois appliqué à l'amour : "Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée".
La lettre à Jules Andrieu de juin 1874 nous apprend que Rimbaud est prêt à faire semblant, à jouer les imposteurs. Mais les rimbaldiens ne commentent pas, que je sache, "Génie", etc., comme autant de jeu de dupes. Et même s'il y a de l'ironie dans toute la production rimbaldienne, il y a là un autre niveau problématique qui se révèle, celui de la gratuité littéraire de poèmes exaltés comme "Génie" ou "Guerre". Il ne suffit pas de dire que "Génie" raille parodiquement la religion chrétienne pour que la dignité littéraire soit préservée. On sent bien qu'il y a un problème de fond.
J'ajoute que j'ai parlé de poèmes spirituels. Pourquoi ? Je ne fais pas de Rimbaud un poète ésotérique, adepte d'occultisme. Non ! Ce que je veux pointer du doigt, c'est que, normalement, quand on s'oppose à la religion au XIXe siècle, on peut être un athée qui se contente d'exposer des faits à défaut de savoir tout expliquer. On va s'en tenir à des explications scientifiques et on ne va pas apporter une touche de spiritualité à son propos. C'est plus compliqué que ça dans la mesure où, au XIXe siècle, plusieurs révolutionnaires ou plusieurs théoriciens opposés à l'Eglise ont été imprégnés d'une forte éducation religieuse, sont parfois des gens dont la vocation religieuse s'est effondrée, retournée et il y a plusieurs modèles qui imitent la religion, à tel point qu'on parle de messianisme laïc. Rimbaud est problématique dans sa révolte à Dieu et dans le fait qu'il nous ait fourni les poèmes en prose des Illuminations après Une saison en enfer en quelque sorte. Rimbaud dit dans la Saison que "la morale est la faiblesse de la cervelle" et il parle d'un désir de "pureté" inaccessible. Or, la pureté dont il parle est clairement de l'ordre intellectuel et spirituel d'une refonte morale. Son propos sur la pureté n'a pas de sens s'il se contente de décrire un monde selon la science dont la religion est évacuée. Et il y a bien une espèce de morale dans "Génie" et d'autres poèmes en prose, une morale de défi au christianisme, mais une morale quand même. Et on a une conception spirituelle de la pureté et du rapport à la vie dans ces poèmes. On sent bien que ça ne va pas se résoudre par des solutions de philosophie sèche.
Mais toute cette troisième partie attendra, devra mûrir. Alors, par exception, je fais ma troisième partie sur un poème unique intitulé "Fairy". Je n'ai pas forcément les réponses, bien sûr, mais je pense que je peux formuler des aspects intrigants qui appellent des compléments d'enquête. Je pourrais parler de "Antique" également, mais je vais traiter ici du poème "Fairy". "Fairy" est un poème assez court et il entre dans la catégorie des poèmes en quatre sections ("Mouvement") ou alinéas ("Mystique", etc.) qu'on peut comparer, du moins par la disposition sur le papier, à un sonnet. C'est aussi un poème hermétique qui a quelque chose de farouchement hétéroclite. Le titre est un mot anglais, sur la traduction duquel les rimbaldiens francophones sont hésitants. L'arrière-plan du mot "fairy" dans la littérature de langue anglaise n'est même pas privilégié par les chercheurs. Le reste du poème est beaucoup moins anglais, à l'exception de l'adjectif d'apparence pédante "ornamentales" en lieu et place de "ornementales". Le poème fait ensuite mention de l'héroïne grecque Hélène, la femme de Ménélas à l'origine de la guerre de Troie dans la légende. On a droit aussi à un glissement symétrique particulier de l'attaque du premier alinéa à l'attaque du troisième alinéa : "Pour Hélène...", "Pour l'enfance d'Hélène..." L'enfance même d'Hélène n'est pas le centre de l'attention dans le cadre mythologique de la guerre de Troie. Et cette mention de l'enfance ouvre la voie à des recoupements avec d'autres poèmes, comme précisément la série "Enfance". On songe aussi à la promiscuité des mots "enfance" et "guerre" dans le poème "Guerre". On a ensuite une mention peu courante de "bûcheronnes", métier qui n'est jamais rapporté aux femmes en principe. Et j'en arrive à la mention des "steppes".
Pour moi, tous ces éléments sont hétéroclites. Il y a une désignation disparate d'éléments culturels mal conciliés entre eux dans nos imaginaires respectifs.
En général, les mots rares employés par Rimbaud viennent toujours d'une lecture qu'il a faite. Il reprend toujours ces termes rares d'un prédécesseur. J'imagine qu'il en va de même pour les "bûcheronnes", mais j'ignore d'où cela peut bien provenir.
En essayant d'apaiser le sentiment d'hétéroclite, on peut tout de même effectuer les rapprochements suivants. La guerre de Troie a opposé la Grèce à un monde proche mais appartenant au continent asiatique. Cette idée de frontière se retrouve avec la mention des steppes. Dans Une saison en enfer, le poète lui-même s'identifie aux gaulois, aux païens, et puis l'Epoux infernal qui est une projection sensible de lui-même rapporte qu'il se prête des ancêtres scandinaves et mongols. Rimbaud pense alors aux invasions vikings, lesquels étaient initialement païens, et aux invasions mongoles des XIIIe et XIVe siècles. J'ignore à quel point Rimbaud avait des connaissances précises sur les Huns et Attila qui sont mille ans avant Gengis Khan le premier grand événement de déferlement d'un peuple turco-mongole aux portes de l'Europe occidentale. Attila et les Huns, aux IVe et Ve siècles, ont affronté les deux empires romains, celui de Rome et celui de Constantinople, ce qui nous met dans un cadre antique un peu comparable à celui des grecs devant Troie, sauf que l'attaque vient d'Asie cette fois. Il y avait déjà un empereur chrétien à l'époque avec Théodose. Gengis Khan et les tataro-mongoles ou Attila et les Huns, nous avons les deux grands modèles de déferlement venu des steppes. Les Huns se sont arrêtés et installés en Hongrie, et Attila est né en Hongrie et a fréquenté l'empire romain dans sa jeunesse, et il est né dans un palais en bois démontable, singularité par rapport à l'architecture romaine de l'époque.
Le nom "bûcheronnes" permet en qualifiant ainsi la gent féminine de donner une aura menaçante complète, une aura particulièrement sauvage, aux peuples qui déferlent des steppes. Les Huns se sont arrêtés en Hongrie dans la mesure où il s'agissait du dernier territoire qui pouvait leur rappeler la configuration des steppes avant le changement évident de configuration des terres d'Europe de l'ouest.
A chaque fois que je lis "Fairy", je me demande à quelles lectures précises Rimbaud peut-il bien se référer ? Il n'y pas que "H" qui doit nous faire élaguer la forêt de nos impressions confuses de lecture, il y a aussi les "bûcheronnes".
Complément à 17h sur "bûcheronnes" : la mention "bûcheronne" n'est tout de même pas rare. Sur le site Gallica, on repère son emploi dans les contes, notamment dans celui du "Petit Poucet", c'est aussi le nom de l'épouse du bûcheron dans ce genre de récits. A la fin du dix-neuvième siècle, avec un exemple de 1874 par Félicien Rops, nous avons des gravures ou tableaux représentant une bûcheronne au travail. Mais on ne reconnaît pas l'idée typique du bûcheron qui abat un grand arbre. Enfin, dans une parodie de "Proserpine" intitulée "Petrine" qui date de 1759, nous avons un choeur de bûcheronnes, mais elles ne participent pas à l'intrigue, n'ont pas de dialogues et ne font que danser, dans une scène toutefois où est mentionné l'air de l'ariette de "Ninette à la cour", à ne pas confondre avec l'ariette oubliée, mais Me Favart jouait un rôle dans "Petrine", pièce dans l'esprit de celles de son mari. En survolant la pièce, je ne trouve rien pour retenir mon attention.
Second complément à 18h30 :
Un jeu de mots sur "slumber" et "slumberjack" ?
Je faisais une recherche sur le mot "fairy" à partir du site Gallica de la BNF. Pour moi, Rimbaud songe obligatoirement à l'expression "fairy tale" pour conte de fées, puisque "légende(s)" est mentionné dans le poème. Fairy queen, fairy tale, fairy legend, c'est ce qui revient souvent visiblement.
Puis, je tombe sur des chansons irlandaises : "Irish melodies complete..." de Thomas More où j'ai vu le mot "slumber" qui veut dire "sommeil", sauf que j'ai pensé à "slumberjack", croyant que c'était le mot pour "bûcheron", mais en réalité c'est "lumberjack". "Slumberjack" devient alors un jeu de mots de mon invention du travail du scieur. Je ne sais pas pourquoi j'avais "slumberjack" en tête et non "lumberjack".
Troisième complément à 19h30 :
Je fais une recherche sur Gallica pour la séquence précise "ornamentales". Si on écarte les textes en allemand ou en espagnol, et les citations de "Fairy" de Rimbaud, voici ce qu'on trouve :
Un texte de 1872 : Description raisonnée du trésor royal saxon du docteur Graesse avec les mentions "pièces ornamentales" et "vignettes ornamentales". Il s'agit visiblement d'un flottement dans la traduction, puisque l'auteur semble allemand.
On a ensuite un extrait de journal du 3 avril 1902 : La Vie mondaine à Nice, où je ne soupçonne aucun emprunt à Rimbaud et cette fois nous avons l'association au végétal : "Les salons et la table étaient magnifiquement décorés d'une profusion de plantes ornamentales et de fleurs rares." L'emploi pédant est confirmé, nous sommes dans les potins mondains sur "duc", "sir", "lady", "colonel" internationaux. On sent le décalque de l'expression qui revient souvent en espagnol : "plantas ornamentales".
Le 23 mai 1834 dans le périodique La Quotidienne, nous avons droit à des "sculptures ornamentales". La rubrique est un "Salon de 1834".
Je vous épargne plusieurs mentions dans la presse au vingtième siècle. En revanche, je ne peux manquer de citer un ouvrage de 1789 Voyage en différentes parties de l'Angleterre [...] : "Les parties ornamentales de cette tour" ou "les différentes particularités pittoresques & ornamentales qui la composent".
Dans un Catalogue raisonné de 1896 de Lindor Serrurier, il est question d'une "liste de fleurs ornamentales dont on compose des bouquets".
Je relève "pointes ornamentales" dans un livre du milieu du XIXe siècle, à propos d'éléments avec du schiste, au sujet de fossiles trilobites si j'ai bien compris.
Dans un livre de 1877, nous avons une opposition entre des plantes qui sont les unes médicinales, telles autres industrielles et "d'autres ornamentales".
Enfin, dans un ouvrage de 1837 Le Premier siècle de la calcographie..., je trouve les occurrences "nielles ornamentales" et "bordures ornamentales".
Je devrais rechercher "ornamental" en anglais, puisque les adjectifs ne s'accordent pas au féminin ou au pluriel en anglais.
Mon impression, c'est que le modèle végétal vient plus volontiers de l'influence de la langue espagnole : "plantas ornamentales", tandis que la langue allemande fournirait des exemples plus variés et plutôt liés à la confection d'objets. Rimbaud joue évidemment sur une alliance anormale "sèves ornamentales".
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