mercredi 14 janvier 2026

Un roman inspiré d'Une saison en enfer ?

Henri Barbusse est surtout connu pour son roman Le Feu, prix Goncourt en 1916, qui raconte au plus près de l'actualité, mais avec une déformation littéraire nette, sa participation à la guerre dans les tranchées. L'auteur a toutefois débuté par de la poésie en 1892, lors d'un concours parrainé par Catulle Mendès. En 1895, il publie un recueil intitulé Pleureuses, titre qui fait penser à Desbordes-Valmore et Verlaine. Il devient prosateur par la suite et publie son premier roman en 1908 L'Enfer. Je n'y ai pas pensé au départ, mais une fois que j'ai fait la lecture de quelques pages du roman, le rapprochement s'est imposé pour moi avec évidence entre ce titre et celui de Rimbaud Une saison en enfer.
Venu de la poésie à la prose, Barbusse connaît nécessairement les écrits de Rimbaud, et il y a une convergence frappante dans la mesure où Barbusse passe de la poésie à la prose du romancier, quand Rimbaud, tout en demeurant poète, passait du vers à l'expression en prose. En 1908, Barbusse avait 34, 35 ans. Or, son héros fait un bilan du néant de sa vie en annonçant qu'il vient d'atteindre le cap de la trentaine. Il y a une symétrie entre le narrateur et l'auteur dans les deux ouvrages : L'Enfer et Une saison en enfer. Les ressemblances ne s'arrêtent pas là. Barbusse adopte un phrasé très proche de celui de Rimbaud dans Une saison en enfer, mais sans son charme prosodique et rythmique. Le récit est à la première personne, les phrases sont courtes, les alinéas sont brefs. Les mentions "je" et "moi" sont prédominantes. Je relève les phrases suivantes où figure significativement le mot "'illuminations" :
 
.[...] Je me souviens que, du temps où j'étais enfant, j'avais des illuminations de sentiments, des attendrissements mystiques, un amour maladif à m'enfermer en tête-à-tête avec mon passé. Je m'accordais à moi-même une importance exceptionnelle ; j'en arrivais à penser que j'étais plus qu'un autre ! Mais tout cela s'est peu à peu noyé dans le néant positif des jours.
 Au-delà du mot "illuminations" dans un emploi singulier et lié à l'enfance : "illuminations de sentiments", je trouve que ces phrases ressemblent à une marqueterie de citations de passages d'Une saison en enfer ou "Vies" : "Je me souviens", "cela s'est peu à peu noyé" contre "Cela s'est passé" dans "Alchimie du verbe", "des attendrissements mystiques" contre "l'attendrissement sur le crucifié", etc. On a une idée traitée différemment mais comparable d'un être qui s'est cru exceptionnel et la formule : "j'étais plus qu'un autre" ressemble du coup à une boutade par rapport au "Je est un autre".
La fin du premier chapitre contient des exclamations concises dans l'esprit de repentance du narrateur de "Mauvais sang" ou de la Vierge folle :
 
[...] Mon Dieu, je suis perdu. Ayez pitié de moi !  Je me croyais sage et content de mon sort ; je disais que j'étais exempt de l'instinct du vol ; hélas, hélas, ce n'est pas vrai, puisque je voudrais prendre tout ce qui n'est pas à moi.
Même le redoublement du "hélas, hélas", fait écho à Rimbaud : "Hélas ! l'Evangile a passé ! l'Evangile, l'Evangile."
Dans le premier chapitre, nous avons l'idée d'un narrateur qui fait un bilan contemplatif autour de la trentaine, mais au sein d'une chambre anonyme, une chambre où tout le monde passe sans y rester. Le narrateur en dit : "La chambre est usée", ce qui fait penser à "Ma vie est usée" dans la section rimbaldienne "L'Eclair".
Le début du premier chapitre ne fait pas penser spécialement à la prose liminaire de la Saison, mais le narrateur se retrouve seul dans la chambre et l'attaque du deuxième alinéa peut être comparée et opposée au deuxième alinéa de l'envoi d'Une saison en enfer :
 
   Je m'arrêtai, debout, en face de la glace, au milieu de cette chambre où j'allais habiter quelque temps. Je regardai la chambre et me regardai moi-même.
 C'est un peu une inversion du modèle rimbaldien :
 
    Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l'ai trouvée amère. - Et je l'ai injuriée.
 Le récit de Barbusse commence effectivement par "un soir" :
 
    - Et moi ? Moi, je suis un homme comme les autres, de même que ce soir est un soir comme les autres.
 Et on retrouve cette idée d'inversion : le soir n'est pas une rupture, il est comme les autres.
Le narrateur du roman monte de la province à Paris pour une place dans une banque : "Mes jours vont changer." Il fait alors une revue critique de l'existence parcourue, ce qu'on peut comparer de loin en loin aux premières sections de "Mauvais sang", ce que favorise la sécheresse des phrases qui se succèdent : "J'ai trente ans", "J'ai perdu mon père et ma mère", "Je ne me suis pas marié", "Me voici maintenant." Le narrateur parle de ses yeux qui sont verts, mais que les gens disent noirs, et en guise de contrepoint par rapport à Rimbaud, il déclare : "Je crois confusément à beaucoup de choses, par-dessus tout, à l'existence de Dieu, sinon aux dogmes de la religion[.]" Il ajoute : "J'ai le sens du bien et du mal", tandis qu'il conspue la prétention à la vérité : "La vérité, qu'est-ce que cela veut dire ?" La phrase suivante me fait songer au passage sur les criminels qui dégoûtent comme des châtrés un poète qui se dit intact : "je ne commettrais pas d'indélicatesse, même certain de l'impunité." Et en une phrase-alinéa, Barbusse résume une conception qui est l'inverse de "Mauvais sang" :
 
   Si chacun était comme moi, tout irait bien.
 Le début du deuxième chapitre semble nous éloigner de la manière de Rimbaud, ce n'est que le temps de trois alinéas, ça repart de plus belle, ainsi de cette attaque du septième alinéa et même de cet alinéa tout entier :
 
   Ah ! une hallucination... Voilà que j'ai le cerveau malade.... C'est la punition d'avoir trop pensé tout à l'heure.
 Je peux mener le jeu plus loin et citer par exemple des passages du dernier chapitre du roman. Je le ferai une autre fois : de la sorte, vous avez le temps de lire le roman et de vous faire votre avis sans influence.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire