On parle de "cycle urbain" dans les poèmes en prose des Illuminations, mais ceux-ci ne sont pas complètement rassemblés à la suite les uns des autres dans le recueil tel que nous avons pris l'habitude de le publier. Ces compositions urbaines restent quelque peu éparpillées. Il faut un certain temps avant que n'apparaisse sa première pièce constitutive, le poème "Ouvriers", celui-ci est immédiatement suivi par plusieurs autres : "Les Ponts", "Ville", "Ornières", "Villes" ("Ce sont des villes)", "Vagabonds", "Villes" ("L'Acropole officielle"). Cette série rassemble précisément les trois poèmes coiffés du titre "Ville(s)", tantôt au singulier, tantôt au pluriel. Notons tout de même que "Ornières" et "Vagabonds" ne sont pas des descriptions en milieu urbain au sens strict. "Vagabonds" est intercalé entre les deux titres "Villes" au pluriel, et cela dans un enchaînement de feuillets manuscrits qui fixe sa place à jamais. Le motif des vagabonds s'inscrit dans les marges d'un cycle urbain si on peut dire, et on peut comparer le couple des vagabonds au couple des "ouvriers" dans le poème de ce nom. Le poème "Ornières" offre lui aussi l'idée de marges. Notons que l'inclusion de "Ornières" et "Vagabonds" nous amène à rétrospectivement à envisager d'inclure au moins un des poèmes du début du recueil : "Parade".
Le cycle urbain retombe ensuite. Il revient timidement avec les poèmes "Fête d'hiver" et "Métropolitain", lesquels sont séparés par le poème "Angoisse" qui n'appartient pas pleinement à l'idée de poème sur le thème de la ville.
Ce motif revient dans les poèmes "Promontoire" et "Scènes" qui sont suivis d'un poème d'élargissement de la perspective politique : "Soir historique", suite de trois poèmes qui nous vient des choix de la revue La Vogue. "Soir historique" est proche des élargissements du type "Mouvement", "Solde" et "Génie".
Ponctuellement, Rimbaud fait des tableaux urbains, mais il n'y a aucune organisation des poèmes pour que cela devienne une section de recueil. J'ai écarté le cas du poème "Après le Déluge" dans la mesure où le thème urbain n'est pas le motif dominant du discours tenu, mais notez que "Après le Déluge", à cause de sa référence métaphorique à une révolution par les flots, est un poème qu'on identifie plus volontiers au cadre parisien, malgré la mention quelque peu britannique "Splendide hôtel".
Si j'écarte encore "Ornières" et "Vagabonds", il ne reste pratiquement plus qu'un cycle urbain anglo-saxon. "Métropolitain" désigne le monde anglais avec une idée de continuité urbaine le long des côtes. Cela s'applique aussi au poème "Promontoire" qui prend alors un tour plus nettement caricatural. Le poème "Les Ponts" fait clairement référence à Londres. Il suffit de se reporter aux lettres connues de Verlaine et Nouveau à l'époque où ils sont en Angleterre avec Rimbaud. Le 26 mars 1874, Nouveau décrit dans une lettre à Richepin ses premières balades dans la capitale anglaise avec Rimbaud. Bien qu'il ait déjà passé un certain temps dans cette ville, Rimbaud a réussi à se perdre après avoir franchi un pont, et Nouveau fait le commentaire de la quantité impressionnante de ponts dans cette ville. Il faut ajouter que le poème "Les Ponts" suppose des allusions au passage des trains, invention anglaise avec inévitablement un avantage conséquent en nombre de lignes de chemin de fer concentrées par rapport au continent à l'époque des séjours de Rimbaud. Mieux encore, le poème contient l'anglicisme "embankments" qui a une signification historique neuve au dix-neuvième siècle. Les aménagements des bords de la Tamise sont une nouveauté saisissante à l'époque et le mot "embankments" pour les digues alors créées est le terme spécifique requis. Sur le site internet Wikipédia, vous avez des entrées qui conservent les expressions anglais telles quelles : "Victoria embankment" (digue créée de 1865 à 1870), Albert Embankment, Thames embankment, il n'y manque que l'entrée "Chelsea embankment". Et vous avez même un référencement de la station "Embankment" qui concerne "Victoria embankment". Je ne saurais trop vous conseiller de vous reporter aux informations historiques générales de ces pages accessibles sur internet, cela donne une claire idée des intentions satiriques de Rimbaud, cela donne une idée d'une réaction de sa part à une littérature d'époque voulue édifiante sur ces grands projets d'ingénierie civile.
Dans "Promontoire", le paysage est vu à partir d'un bateau nommé aussi significativement par un anglicisme : "brick". En réalité, le mot anglais "brig" est une abréviation anglais du mot français "brigantine", et l'orthographe française "brick" vient d'une mécompréhension au dix-huitième siècle de ce mot anglais "brig". Il s'agit d'un type de navire un peu comparable à la goélette avec une importante voilure sur deux mâts et une brigantine à l'arrière. Son association à l'aube chez Rimbaud est commune à une citation de La Multiple splendeur de Verhaeren dans le CNRTL (dictionnaire en ligne), sans que je ne sache s'il s'inspire directement de Rimbaud ou non : "A l'aube, apparaissent les bricks légers et clairs, avec leur charge d'ambre et de minerai rose et me vol bigarré des pavillons dans l'air et les agrès menus où des aras se posent." "Promontoire" est à rapprocher de "Métropolitain". L'Angleterre dans son déploiement urbain se pense le centre du monde à cette époque. La raillerie de la fierté anglaise est particulièrement évidente dans la gradation hyperbolique grossière des comparaisons de taille : "un promontoire aussi étendu que l'Epire et le Pélopponèse, ou que la grande île du Japon, ou que l'Arabie !" Le poète admire une côte anglaise récemment urbanisée qui veut imposer un sentiment de grandeur, et il se prend au jeu : ces côtes anglaises sont aussi grandes que l'Epire et le Péloponnèse, que disje ? aussi grande que le Japon, peut-être même que l'Arabie. La première comparaison : "l'Epire et le Péloponnèse", qui renforce l'effet des mentions antérieures "fanums" et "théories", renvoie au prestige des grecs dans l'Antiquité, les deux autres à un certain exotisme que vient redoubler plus loin "arbres du Japon". L'esprit de concurrence est confirmé par le passage suivant : "les dispositions de cet Hôtel, choisies dans l'histoire des plus élégantes et des plus colossales constructions de l'Italie, de l'Amérique et de l'Asie[...]". Le terme "Promontoire" suppose l'idée d'une domination sur le monde qui équivaut à la signification du titre "Métropolitain". Cette grandeur est particulièrement tournée en dérision par l'expression : "molles Eruptions d'Etnas" qui vient clairement signifier le mépris de Rimbaud pour les propensions idéologiques derrière cette ingénierie civile.
"Les Ponts", "Métropolitain" et "Promontoire" sont trois descriptions satiriques de la modernité urbaine anglaise et de l'idéologie dominatrice qu'elle supposait à l'époque.
Le poème "Ville" au singulier est une description satirique également de la ville anglaise, mais sous un autre angle d'attaque. Faisant mine d'apprécier la disparition de "tout goût connu" et surtout de tout "monument de superstition, le poète ironise en réalité sur la réduction du sentiment de vie que délivre un tel cadre ambiant. La nouveauté est tournée en grinçante dérision avec l'expression des "Erinnyes nouvelles", et nous avons à nouveau un anglicisme marqué avec cette fois le mot "cottage". L'opposition aux "peuples du continent" confirme pleinement qu'il est question d'une ville anglaise du dix-neuvième siècle.
Le poème "Villes" qui commence par "L'acropole officielle..." pose un problème de tension entre son titre au pluriel et sa description d'une unique ville. Une comparaison exclut l'identification à la capitale française : "Le faubourg, aussi élégant qu'une belle rue de Paris..." La comparaison précédente avec "Hampton-Court" semble toutefois exclure aussi la référence anglaise. Il s'agit cette fois d'une projection qui va au-delà de l'actualité anglaise que Rimbaud pouvait avoir sous les yeux de 1872 à 1874, et on peut penser à une extrapolation à partir de lectures de textes édifiants et exaltés sur ce qui pouvait concerner le grand espace américain. Le poème est assez onirique, bien que le poète fasse mine de rapporter ses propres observations immédiates de voyageur. Ce poème est un rendu de ce que Rimbaud percevait à partir des récits émerveillés d'auteurs d'époque sur le développement des villes américaines. Cela est plus évident encore dans le cas de l'autre poème intitulé "Villes" au pluriel qui commence par l'exclamation : "Ce sont des villes !" Comme le souligne Bruno Claisse, la mention "Liban" à côté des "Aleghanys" cite de manière détournée le mont Lebanon américain. Claisse a bien montré que le poème se nourrissait d'une littérature d'époque qui présentait sous des formes poétiques et oniriques les prodiges technologiques de l'époque. Et le poème se finit précisément par un désir de retourner dans la glu du rêve, autrement dit Rimbaud ironise sur les lectures édifiantes qu'il a pu faire au sujet des développements vertigineux des villes américaines.
"Les Ponts", "Métropolitain", "Promontoire", "Ville" et les deux "Villes" sont les six principaux poèmes relevant d'un cycle urbain dans l'ensemble du recueil des Illuminations. Les quatre premiers raillent les prétentions anglaises, les deux suivants ironisent sur l'émerveillement américain.
Le poème "Ouvriers" est plus particulier à analyser dans la mesure où il privilégie des considérations sur le couple d'ouvriers. Mais la composante nordique, sinon carrément anglaise, est assez sensible dans la composition.
J'ai finalement écarté "Ornières" et "Vagabonds". Pour "Fête d'hiver", il s'agit plus d'une scène de ville particulière, mais cela pourrait entrer dans une section de "Tableaux urbains" pour citer le titre "Tableaux parisiens" de Baudelaire. Notons que "Fête d'hiver" correspond plutôt à un cadre français par les deux références au "Premier Empire" et au peintre "Boucher".
Notons que nos six poèmes satiriques sur l'urbanisme en Angleterre et en Amérique rentrent assez facilement dans une catégorie supérieure d'ironie mondialisée avec "Mouvement", "Marine" et "Solde" notamment.
Ajoutons aussi que, si le dix-neuvième siècle n'est pas connu pour avoir imposé un grand mouvement en architecture, si ce n'est le mesquin courant néo-gothique ou le faux historique à la Viollet-le-Duc, ce siècle est marqué par les performances constantes de l'industrie anglo-saxonne, la Tour Eiffel donnant rétrospectivement une idée assez fausse d'une concurrence française qui n'existait pas vraiment.
Le poème "Dimanche" devenu la première partie de "Jeunesse", ce qu'il n'était pas initialement, peut aussi correspondre à un poème sur un fond urbain caractérisé avec le "turf suburbain" qui conforte à nouveau l'idée d'une référence anglaise caractérisée. Le 20 septembre 2014, Jacques Bienvenu a publié un article important intitulé "Peut-on préciser aujourd'hui la date de certaines Illuminations ?" L'article est assez bref et il révèle que l'expression "peste carbonique" de "Dimanche" n'est pas une invention de Rimbaud qui a repris une coquille parue dans le journal Le Temps le 9 mars 1874.
L'expression apparaît dans un article du journal Le Temps daté du 9 mars 1874, numéro du journal que nous sommes donc invités à lire après Rimbaud ! Bienvenu ne cite que le court extrait suivant :
La peste en Mésopotamie. - M. le docteur Tholozan adresse un mémoire dans lequel il trace l'histoire de la peste carbonique en Mésopotamie, détermine son origine, sa marche, le [...]
Bienvenu cite ensuite l'entrefilet correctif paru la semaine suivante dans le même journal, le 16 mars 1874 :
- En parlant, dans notre dernier compte rendu, de la peste étudiée en Mésopotamie par M. Tholozan, il s'agissait de la peste bubonique et non de la peste carbonique.
Le raisonnement de Bienvenu est imparable. L'expression "peste carbonique" ne semble exister que sous la plume de Rimbaud initialement et la seule exception fournit une double coïncidence : une coïncidence de date dont nous allons reparler plus bas, et le fait que l'expression "peste carbonique" est immédiatement cataloguée comme une coquille involontaire. En clair, il n'existait pas une expression reprise ensuite par Rimbaud ou le journal Le Temps, mais il s'agit d'une invention involontaire d'un compte rendu dans un journal, aussitôt avouée comme telle, et Rimbaud l'a reprise à son actif. Il faut nuancer toutefois dans la mesure où Bienvenu signale en note qu'il existe une mention "peste carbonique" de 1824 que Rimbaud n'a probablement pas connue, mais dont il ne donne pas la référence. Néanmoins, la revue se place clairement dans l'optique d'une coquille puisqu'il s'agit d'un compte rendu au sujet de la peste bubonique elle-même.
La Mésopotamie nous renvoie à l'origine de grandes civilisations antiques. Rimbaud reprend visiblement l'expression dans le cadre de l'insolente domination anglaise du dix-neuvième siècle. Notons que la Mésopotamie soulève inévitablement une réflexion sur les religions, quand le poème de Rimbaud s'intitule "Dimanche", est transcrit sur un feuillet manuscrit qui, initialement, faisait suite à "Génie", poème intitulé "Dimanche" où il est question de "l'inévitable descente du ciel". D'origine anglaise, le mot "turf" désigne les champs de course pour chevaux. Il entre dans la littérature française dans la première moitié du dix-neuvième siècle et est rapidement suivi par le sens de lieu de prostitution (Murger). Rimbaud pense à un cadre "suburbain", mais l'emploi de "turf" impose une note anglo-saxonne, et dans ce cadre la reprise de l'expression erronée du journal Le Temps : "peste carbonique", désigne très clairement le brouillard artificiel londonien qui pollue l'air et n'est pas sans conséquence pour la santé et l'environnement, ce qui était déjà la cible de la satire à l'époque : "Un cheval détale sur le turf suburbain, le long des boisements et des cultures, percé par la peste carbonique." Rimbaud se réapproprie la coquille et la rend grinçante à l'égard des égaux des antiques mésopotamiens, à l'égard des nouveaux babyloniens.
Revenons aussi sur les dates d'apparition de l'expression dans le journal Le Temps. Bienvenu le rappelle en citant la lettre de Nouveau à Richepin du 26 mars où il décrit partiellement ses trois premiers jours à Londres avec Rimbaud. Rimbaud et Nouveau venaient de Paris, ils ne sont partis pour Londres qu'au-delà de la moitié du mois de mars. Rimbaud a clairement pu lire à tout le moins l'article du 9 mars lui-même, et il est fort vraisemblable qu'il ait pu lire le correctif du 16 mars, puisqu'il y a dix jours d'écart entre le 16 et le 26 mars, quand Nouveau ne semble décrire que trois premiers jours de présence à Londres. Or, il faut ajouter que si l'expression a pu être lue à Paris les 9 et 16 mars 1874, l'intention de son emploi littéraire a fatalement pu mûrir dans le cadre d'un séjour anglais où Rimbaud faisait découvrir Londres à Nouveau qui n'y avait encore jamais mis le pied. La lettre du 26 mars 1874 de Nouveau à Richepin est précisément celle qui contient une mention des nombreux ponts de la ville.
Voilà pour notre tour d'horizon du cycle urbain dans Les Illuminations. Il reste le cas particulier du poème "Scènes". Par sa mention de l'opéra-comique, le poème est à rapprocher de "Fête d'hiver", mais ce qui me frappe quand je lis "Scènes", c'est qu'on jurerait une imitation des descriptions des auteurs latins. Evidemment, le poème offre de nombreux éléments qui tendent à écarter la référence antique, mais elle est tout de même présente par le choix de certains mots : "ancienne Comédie" éventuellement, "amphithéâtre" et "Béotiens" en tous cas. Il est question de "scènes lyriques" et de "l'Orient ancien". L'expression "oiseaux comédiens" du manuscrit a été corrigée en "oiseaux des mystères". Mais, ce qui me fait penser à une imitation d'une description latine est difficile à expliquer. Je pense à une description un peu dans le goût d'Ovide avec des vues concises sur des éléments, sur des groupes humains ou la foule. Le poème "Scènes" est composé de huit alinéas. Seuls le premier et le dernier me font moins penser aux latins et à Ovide. L'impression s'impose pour moi du deuxième au sixième alinéa, l'avant-dernier n'y correspondant plus tellement, mais je ne sais pas trop comment étayer mon propos pour l'instant.
Voilà pour ma revue du thème urbain dans Les Illuminations. Je ne peux qu'ajouter que dans les imitations des Evangiles sur les brouillons connus d'Une saison en enfer il est déjà question d'une transposition antique de la fière Angleterre protestante...
Mise à jour 14h15 le 12 juillet même :
Je cite l'article entier du journal "Le Temps". La mention "peste carbonique" apparaît à la troisième des quatre pages du numéro du journal du 9 mars 1874, sur la quatrième des six colonnes, dans la rubrique "Académie des sciences" à cheval sur les troisième et quatrième colonnes de cette page. A noter que j'ai effectué une recherche des mots "peste" et "Mésopotamie" dans le texte qui n'a pas réussi. J'ai dû fouiller des yeux le document. Je cite donc le texte dans son ensemble :
La peste en Mésopotamie. - M. le docteur Tholozan adresse un mémoire dans lequel il dresse l'histoire de la peste carbonique en Mésopotamie, détermine son origine, sa marche, le cycle de ses apparitions successives, l'influence de sa chaleur sur sa limitation et son extinction. Dans la contrée dont parle M. Tholozan, on a constaté que la saison d'été a toujours été modéré, arrêté le développement du fléau. La chaleur exceptionnelle de ce pays et surtout celle du littoral du golfe Persique, en juin, juillet, août et septembre, semblent avoir agi là sur les germes de la peste pour les anéantir, comme une température de 60 à 70 degrés, distrait les mycrophytes qui sont cause de l'altération des vins, ou comme une chaleur locale de 52 degrés tue les bactéridies charbonneuses.Plusieurs autres maladies zymotiques s'éteignent aussi en Mésopotamie pendant les fortes chaleurs : me choléra en est un exemple remarquable. Il cesse complètement pendant les grandes chaleurs pour se renouveler en automne, en hiver ou au printemps.
Il y a apparemment deux autres coquilles dans l'article : "mycrophytes" au lieu de "microphytes" et la virgule qui sépare sujet et verbe dans cet extrait : "comme une température de 60 à 70 degrés, distrait [...]".
La mention "charbonneuses" me permet de revenir sur un oubli. Je voulais parler de la probable allusion au brouillard artificiel londonien appelé "smog" en citant d'autres poèmes en prose de Rimbaud, notamment l'épaisse et éternelle fumée de charbon dans "Ville".
Je voulais éprouver le texte dans son ensemble en quête d'indices supplémentaires. On le voit, il y a une inversion entre le climat d'été propice à l'extinction de la maladie et le climat artificiel du "smog" londonien. La recherche peut faire gamberger inutilement, avec la mention de l'été dans "Ouvriers", etc. Toutefois, je soumets ici une idée de double calembour ingénieux de la part de Rimbaud. Dans la phrase que Rimbaud a créée : "Un cheval détale sur le turf suburbain, le long des boisements et des cultures, percé par la peste carbonique[,]" la mention "cheval" m'a fait penser au mot "hippopotame" où on reconnaît un mot construit à partir de la même fin "potam(i)e" signifiant "fleuve" : "hippopotame" pour cheval du fleuve et "Mésopotamie" pour "entre deux fleuves". Surtout, l'emploi de la forme participiale "percé" dans le poème de Rimbaud entre en résonance avec la mention "golfe Persique". C'est léger et sans doute inutile à la compréhension du poème de Rimbaud, mais j'en fais état tout de même, parce que l'écho s'est imposé à moi.
Le compte rendu sur le mémoire de M. Tholozan est précédé d'une notice sur l'influence de la lumière sur la répartition de la couleur verte sur les végétaux, tandis que le premier article de la rubrique "Académie des sciences" porte sur les volcans de la Cordillère des Andes avec une hypothèse sur l'influence de l'eau des glaciers sur les réactions volcaniques et sur l'influence des mers sur les volcans proches d'un littoral. L'explication laisse quelque peu à désirer au plan scientifique, ou alors il est mal exprimé que cela ne porte que sur un aspect des éruptions. J'ai inévitablement songé au poème "Barbare" en lisant ce compte rendu. A côté du texte sur la peste en Mésopotamie, sur la cinquième colonne, dans la rubrique "Académie de médecine", nous avons un compte rendu d'une tentative de réponse de Pasteur à M.. Collin sur la putréfaction du cerveau avec ou sans intervention d'organismes extérieurs. Nous retrouvons dans le titre un mot cher à l'auteur du "Bateau ivre" : "Les fermentations". Pasteur soutient que la putréfaction du cerveau vient d'une contamination par des organismes vivants qu'on n'a pas encore repérés et il prend l'exemple de conservation des œufs.
Le numéro du journal contient une chronique théâtrale de Francisque Sarcey où il est question de l'éditeur Lemerre, une mention des "barbares" de la côte africaine, une mention du "Robert Helmont" d'Alphonse Daudet, mais j'arrête là ma recension. Il faudrait une enquête à plus grande échelle sur ce journal qui fait paraître tous les jours un numéro de quatre pages.
Bienvenu a fourni un fac-similé complet de l'espèce d'erratum sur la peste dans le numéro du 16 mars 1876, il s'agit d'un texte en à peine quatre lignes à la toute fin de la rubrique "Académie des sciences".
J'en profite pour souligner que dans ma délimitation d'un cycle urbain anglo-américain tout ne va pas de soi dans la critique rimbaldienne. Il est vrai qu'on peut contester la référence précise à l'Amérique dans le poème "Villes" qui commence par : "L'acropole officielle...", la référence américaine étant en revanche fondamentale dans le poème homonyme qui est lancé par l'exclamation : "Ce sont des villes !" Mais, en consultant les articles "Promontoire", "Les Ponts", "Métropolitain", "Ville" ou "Villes" du Dictionnaire Rimbaud paru aux éditions Classiques Garnier, on se rend aisément compte du décalage entre nos lectures et celles qui sont proposées.
Je vais faire une recension à ce sujet qui complétera le présent article, mais la Partie 3 de la série en cours viendra pour sa part ultérieurement, je vais faire un article en marge de ma série. En revanche, pour "Promontoire", il y a une importante lecture précoce qui a été faite par Fongaro, tandis que Bruno Claisse a publié une étude décisive sur "Ce sont des villes" que j'ai d'ailleurs évoquée, mais aussi plusieurs articles intéressants sur les poèmes "Les Ponts" (article de revue non repris dans ses recueils d'articles malheureusement), "Métropolitain", "Ouvriers", "Ville", les deux "Villes", voire sur "Fête d'hiver" et "Ornières". Les auteurs du Dictionnaire Rimbaud dirigé par Vaillant, Frémy et Cavallaro sont censés en avoir tenu compte, mais on verra lors de ma recension que cela n'aboutit qu'à une compréhension des poèmes, le cul coincé entre deux chaises pour le dire clairement quoique familièrement.
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