vendredi 17 juillet 2026

"Je suis caché et je ne le suis pas !"

A la quasi fin de la section "Nuit de l'enfer", nous avons droit à une coordination de deux énoncés contradictoires : "Je suis caché et je ne le suis pas." Le poète vient précisément de demander à Dieu de le soustraire aux regards : "Mon Dieu, pitié, cachez-moi, je me tiens trop mal !" Dans le contexte infernal, on pourrait plaider la référence religieuse. Le poète peut se cacher tant qu'il veut, Dieu est omniscient. Mais, le discours suppose la collaboration de Dieu, ce qui veut dire que le poète ne se cache pas de Dieu lui-même, mais soit du regard du monde, les autres, soit de son propre regard. Le poète a tellement honte qu'il voudrait se cacher à lui-même, en quelque sorte. Vu que la solution à la contradiction ne peut relever d'une considération métaphysique, à savoir l'inévitable omniscience de Dieu, puisque Dieu est dans la confidence, il faut donc reprendre autrement l'analyse de cette coordination contradictoire. Je considère qu'en fait le poète signifie qu'il est mal caché, ou pour le dire autrement qu'il y a tant à cacher que ça ne marche pas. Et j'ai un exemple de coordination contradictoire qui illustre ce propos, avec l'énoncé : "C'est cela, et ce n'est pas cela." J'en rencontre une occurrence dans Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac. Mabuse est en train de commenter les limites d'une toile de Porbus et il se lance dans des reproches sur l'incapacité du peintre soit à donner la vie, soit à donner la vie sur toutes les parties du tableau et pas seulement à quelques endroits. Personnellement, je trouve un peu artificiel les théories sur la perfection absolue que le peintre n'atteint pas dans Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac et dans L’œuvre de Zola. J'ai l'impression d'avoir affaire à un pseudo-horizon de la réflexion, mais peu importe. Donc, Mabuse dit que "Toute figure est un monde" et ce n'est pas tout de faire de "belles robes de chair" avec de "belles draperies de cheveux" il faudrait trouver aussi "le sang qui engendre le calme ou la passion". Je le répète, cette opposition est artificielle, on ne voit pas pourquoi les teintes du poète ne donneraient pas l'illusion du sang vivant. Ce que raconte Mabuse n'a pas vraiment de sens. Mais peu importe. Il dit que les "figures" ne sont que de "pâles fantômes coloriés" qui, certes, ressemblent plus à des femmes qu'à des maisons. Selon Mabuse, il n'ont pas pour autant "touché le but". Et il s'écrie, en ricanant : "[...] il vous faudra user bien des crayons, couvrir bien des toiles avant d'arriver. Assurément, une femme porte sa tête de cette manière, elle tient sa jupe ainsi, ses yeux s'alanguissent et se fondent avec cet air de douceur résignée : l'ombre palpitante des cils flotte ainsi sur les joues ! C'est cela, et ce n'est pas cela. Qu'y manque-t-il ? Un rien, mais ce rien est tout. Vous avez l'apparence de la vie, mais vous n'exprimez pas son trop-plein qui déborde, ce je ne sais quoi qui est l'âme peut-être et qui flotte nuageusement sur l'enveloppe [...]".
Balzac fait dire à son personnage qu'il y aura toujours un impondérable qui échappe au peintre pour donner l'illusion de la vie, ce qui est une facilité scénaristique comme tant d'autres, un tour de passe-passe. Mais, on a le principe donc d'un recours rhétorique à cette coordination de deux propositions contradictoires. La citation de "Nuit de l'enfer" n'excède pas spécialement le recours rhétorique balzacien, même s'il faut opposer la référence balzacienne à une limite de l'ordre de l'infiniment petit quand le texte de Rimbaud oppose plus nettement le fait d'être caché ou de ne l'être pas du tout. La citation de Mabuse joue sur l'idée d'une ultime frange dans la limite quand le texte de Rimbaud maintient la tension de l'alternative. En analyse psychologique moins fine, je dirais que la proposition "Je suis caché" signifie le fait d'avoir fait l'effort de se cacher ou mieux le fait de présenter formellement l'état de quelqu'un qui se cache, tandis que le second énoncé est un aveu d'échec : "et je ne le suis pas." Une analyse similaire concerne la symétrie des phrases suivantes dans "Conte" : "Le prince était le Génie. Le Génie était le prince." Dans le retournement, nous passons de la flèche positive de la transformation : "Le prince devenait le Génie" à la flèche négative, car cela voulait aussi dire que "le Génie n'était que le Prince."

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