mardi 14 juillet 2026

Ce que révèle l'édition de 1923 de la comédie de Verlaine Les Uns et les autres

 Il y a parfois de belles éditions de livres de Verlaine à collectionner  un cas remarquable, c'est le fac-similé manuscrit des Odes en son honneur confectionné en 1925 et qui permet d'apprécier les différences de papier utilisé avec une enveloppe, des bouts de papier pour une poignée de poèmes bien ratures, des papiers fragiles, translucides même dont le fac-similé rend une idée.  Cela nous rappelle la précarité du poète dans ses dernières années et cela fait contrepoint avec des éditions originales qui ne sont jamais sur du grand papier, ce qui fait que nous avons des volumes souvent fragiles sur lesquels exclusivement se rabattre.

Ici, je m'intéresse à l'édition d'Albert Messein de 1923 de la comédie en un acte et en vers Les Uns et les autres qui, précise la première de couverture, a été initialement représentée en mai 1891 et reprise justement en 1922 au Théâtre National de l'Opéra Comique avec une musique de Max d'Ollone.











 

Voici une photo du centre de la deuxième page consacrée au texte de la scène 1. Notez que, par erreur, la réplique "Je suis mienne..." a été  alignée à droite alors qu'il s'agit d'une fin de premier hémistiche. Elle est alignée à droite sur le modèle du second hémistiche qui suit " Et quel est mon souci". Belle bévue qui coïncide avec un passage supprimé lors de la récente représentation comme le précise une accolade dans la marge gauche de la page.
Toutefois, cette bévue se situe juste avant un alexandrin peu évident à césurer puisque la césure passe entre deux des pronoms proclitiques du verbe "dire".

De ne pouvoir trop vous / le dire.

Le vers suivant à lui aussi une césure sur proclitique mais plus courante :

A l'exemple de la / cigale nous avons

Notez que le vers suivant prouve l'importance de la césure en jouant sur la symétrie de positions de "Chanté" et "danser"

Chanté....
                  Si nous allions / danser ?



Le grand fait qui m'intéresse est à cheval sur les deux pages suivantes. En vis-à-vis à ce que je viens de relever sur la page 6, vous avez au bas de la page 7 une répartie courte isolée avec laquelle Rosalinde lance la scène 3. C'est un début d'alexandrin, ce qui justifie un alignement tout à gauche du texte : "Parlez-moi." En clair, les trois premières syllabes de la réplique suivante appartiendrait au même premier hemistiche que "Parlez-moi."


Stupeur : la suite de l'alexandrin, début de la réplique de Myrtil, est aligné à gauche comme si c'était un nouvel alexandrin. Notez que ma photographie vous offre en même temps un traitement correct du vers distribué sur trois répliques distinctes :

Parlez-moi du passé.
                                       Pourquoi ?
                                                             C'est mon caprice.
Le principe est bien appliqué.  Il semble ne pas l'être quand la lecture des césures pose problème.  Rappelons aussi le contexte. Nous sommes après la première guerre mondiale, ce qui veut dire que les ouvriers-typographes et éditeurs peuvent être facilement perdus quand une césure n'est pas naturelle, contrairement à un Paul Valéry qui pratique des césures déviantes mais sur la base d'une référence au jeu ancien si on peut dire.
Ici, ce qui a perturbé le prote ou l'éditeur,  c'est que la césure passe au milieu d'un mot et plus précisément au milieu d'un mot de deux syllabes suivi d'un pronom enclitique attaché par un trait d'union, lui-même suivi par une forme adverbiale ou conjonction de coordination "donc" en grammaire académique. Et cela détaché même la terminaison de la base verbale :


Parlez-moi.
                        De quoi vou/lez-vous donc que je cause ?
Du passé ? Cela vous /  ennuie, et pour cause ?

Cette césure joue d'évidence sur l'écho phonétique et syllabique avec le pronom "vous".
Elle fait écho aussi à la césure sur decasyllabe du vers suivant de "Colloque sentimental" poème final des Fêtes galantes :

Pourquoi vou/lez-vous donc qu'il m'en souvienne ?

L'importance historique de cette césure n'a jamais été cernée par les rimbaldiens, verlainiens et métriciens.  Jamais ! Quels nuls !
Notez la présence de "Favorisé" sur la page 7 photographiée,  mot qu'emploie Rimbaud dans la conclusion de sa comédie de la Soif. Je dis ça, je ne dis rien.

Note : Le texte ci-dessus a été écrit sur téléphone portable avec la bêtise pas du tout artificielle d'un correcteur automatique, ce qui explique certaines coquilles, j'en ai corrigé quelques-unes. Mais je voulais surtout préciser ce point. Donc, les éditeurs et protes sont perturbés dans les cas où ils n'identifient pas clairement la césure, mais cela se double d'une certaine désinvolture dans le traitement. Ils ne cherchent pas la solution. Dès qu'ils rencontrent une difficulté, ils sanctionnent le texte de l'auteur par un émargement tout à droite ou tout à gauche. Belle mentalité !

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