J'ai publié une version à chaud de mes réflexions en oubliant quelques éléments. Il faut savoir que je lis d'un côté le roman, je le lis même une deuxième fois, mais sans prendre de notes, puis un peu plus tard lorsque j'ai du temps à y consacrer je rédige un article. Et même si j'ai en mémoire l'essentiel de ce que je veux dire, comme l'écriture se fait au fur et à mesure il y a des éléments que j'oublie de rapporter, même si ce n'est pas que je les ai clairement oubliés. C'est plutôt un problème d'inattention. Je considère donc devoir revenir sur le sujet et je vais fournir un article plus poussé.
Je vais commencer par une présentation de l'autrice et du livre Ourika. Claire de Duras est née en 1777 à Brest, de parents de retour de la Martinique. Le nom "Duras" lui viendra de son mari, son nom de jeune fille est Claire de Kersaint. Les parents ne s'entendent plus. Le père a commencé à tromper sa femme à La Martinique, à tel point qu'un avant la naissance de Claire à Brest, juste avant de quitter l'île, le père a eu une fille avec "la mûlatresse Médée" et à partir de 1780, fait rare et scandaleux à l'époque, ce père part vivre avec une nouvelle maîtresse. Les biographes ne sont pas certains que Claire de Duras ait su qu'elle avait une demi-sœur métisse. Ils pensent que c'est peut-être une coïncidence avec le sujet du récit qui l'a rendue célèbre comme écrivain. Tu parles... Bien sûr qu'elle savait ! C'est peut-être la cause du retour en France et le secret de famille ne l'était pas dans la famille. Surtout, l'héroïne Ourika a à peu près le même âge de quinze ans à l'époque révolutionnaire que soit Claire de Duras elle-même, soit que la demi-sœur d'un an seulement plus âgée. Les superpositions sont tellement évidentes... Claire n'a pas connu directement cette sœur aînée, mais son père en 1777 a obtenu l'affranchissement de "sa fille métisse nommée Lucette âgée de seize mois ou environ". L'opposition des parents de Claire de Duras va s'aggraver avec la Révolution française : la mère issue d'une famille de planteurs à La Martinique est royaliste, tandis que le père va épouser avec enthousiasme la cause de la Révolution jusqu'à ce qu'elle commence à l'effrayer au cours de l'année 1792 en se retournant contre lui qui passera à la guillotine. Claire de Duras est décrite par les biographes comme cherchant une voie réconciliatrice entre ses deux parents, mais on a plutôt le sentiment qu'elle adhère globalement aux positions de son père qui se situait lui-même dans un entre-deux en ce qui concerne le mouvement révolutionnaire. Claire de Duras est libéral, amie de Mme de Staël et d'une cousine, Rosalie, de Benjamin Constant. Elle va manifester un très clair amour platonique pour Chateaubriand qui n'est pas payé d'un retour d'affection sincère et elle va partager avec Chateaubriand l'idéal d'une monarchie parlementaire, comme elle va partager avec Chateaubriand le rejet des sociétés "philosophiques" de l'Ancien Régime qui ont précédé 1789, la vision actuelle de la romancière comme "En avance sur son époque" étant aussi biaisée que pour Olympe de Gouges. Là où Claire de Duras suit vraiment le modèle paternel, c'est que si elle écrit sur le tard, sous la Restauration, ses récits de fiction reprennent pour plusieurs d'entre eux un sujet que son père avait traité sous forme de brochure politique au moment de la Révolution. "Ourika" correspond au discours militant des brochures de son père de 1792 : Les Moyens proposés à l'Assemblée nationale pour rétablir la paix et l'ordre dans les colonies et sa Suite, il s'agit d'ouvrages pour l'abolition de l'esclavage et "l'affranchissement de l'espèce humaine". Edouard, récit d'un amour impossible d'Ancien Régime, est une critique des ordres qui correspond à la brochure intitulée Bon sens de son père, Le Moine de Saint-Bernard à une autre intitulée Le Rubicon. Trois des récits sont dans la continuité directe des écrits du père qui a pourtant fini guillotiné. Dans Ourika, l'héroïne principale se réjouit de la mort de Robespierre qui met fin à un tournant horrible de la période révolutionnaire. L'autrice a plutôt des pensées politiques de conventionnel ou de girondin. Sous la Restauration, le récit "Ourika" séduit par-delà les clivages politiques.
Il est clair que le récit s'inscrit dans une tradition. La filiation est évidente avec René de Chateaubriand et cette filiation suppose aussi un renvoi au Werther de Goethe et aux écrits de Jean-Jacques Rousseau. Claire de Duras anime un salon réputé à l'époque et elle n'écrit le récit "Ourika" qu'en 1821-1822. Elle le termine en 1822 d'après les indices tirés de correspondances. Réticente à être mise en avant, d'autant que, comme elle le dit, Chateaubriand, son amour platonique, hait l'idée de la femme écrivain, elle ne va publier son récit qu'après bien des sollicitations et à un petit nombre d'exemplaires, et cela va se reproduire avec son second récit "Edouard". Elle écrit alors rapidement plusieurs récits. Leur particularité est qu'ils sont assez courts. Ce sont de petits romans et ils ont une unité particulière, puisque loin de développer une action ils décrivent une crise psychologique dans une situation figée jusqu'à un dénouement triste. Claire de Duras en a écrit plusieurs, mais n'en a publié que deux. Le troisième est annoncé avec le titre "Olivier" qui nomme le héros principal et le sujet devrait être l'impuissance masculine. Evidemment, il y a une poule aux œufs d'or dont on n'arrive pas à tirer profit. L'éditeur Ladvocat de Ourika n'agit déjà pas correctement, mais henry de Latouche publie un faux récit de Claire de Duras intitulé Olivier en lui faisant de la publicité dans la presse et bien sûr en le publiant sans nom d'auteur. A partir de ce moment, indignée, Claire de Duras refuse définitivement de publier la suite des récits. Toutefois, l'incident a lieu en 1826, époque qui coïncide avec les symptômes d'une maladie qui va entraîner la mort de la célébrité malgré elle en 1828, ce qui fait que le refus de publier est un peu devenu une légende, puisque, partiellement paralysée et malade, Claire de Duras a sans doute aussi renoncé à publier à cause de la détérioration brutale de sa santé. Toujours est-il que les récits sont demeurés inédits, mais que certains ont pu lire les authentiques récits sous forme manuscrite. Sainte-Beuve en parle dans des Portraits de femmes où il cite les titres inédits espérant une publication toute prochaine qui ne viendra pas. Rimbaud n'a pu lire pour sa part Olivier ou le Secret, Le Moine du Saint-Bernard, les Mémoires de Sophie, ni les quelques autres reliquats. Il n'a pu connaître que les récits Ourika et Edouard qui eux étaient régulièrement réédités. J'observe que sur le site Wikisource nous avons droit à la transcription en ligne du texte d'une édition de 1861 pour Ourika, par exemple.
Rimbaud a pu connaître Claire de Duras par une lecture de critique littéraire, Sainte-Beuve par exemple, et il a pu mettre la main sur un exemplaire de Ourika.
Tout cela semble une spéculation pure et simple.
Mais, vous allez voir que les rapprochements sont troublants.
Pour commencer, je vous mets un lien vers une édition de 1824 par Ladvocat du récit Ourika. Fait amusant, le point suit la mention du titre sur la page de faux-titre, cette habitude qui sera celle de Lemerre pour les titres de recueils de poésies et de Rimbaud pour pas mal de ses titres de poèmes en prose.
Le récit Ourika est très court, 80 pages environ sur cette édition. La plaquette Une saison en enfer n'est pas bien longue elle non plus. Le projet initial de Rimbaud s'intitulait "Livre nègre ou Livre païen", ce qui coïncide avec le sujet de Claire de Duras, son héroïne est d'origine sénégalaise. Le prénom "Ourika" est repris à une personne réelle, une femme sauvée de l'esclavage par des abolitionnistes que fréquentait Claire de Duras.
Mais, ça ne s'arrête pas là.
Apparemment, Claire de Duras a d'abord écrit le récit à la première personne de son héroïne, puis elle y a ajouté une introduction qui est un récit à la première personne d'un autre personnage. Dans son édition dans la collection "Folio Classique" des Œuvres romanesques de Claire de Duras, dont je m'inspire pleinement pour ma présentation, Marie-Bénédicte Diethelm cite une lettre de Chateaubriand de décembre 1821 qui permet de faire cette inférence : "Ourika n'a point perdu, et en lisant les premières pages, j'ai pleuré". Toujours est-il que lors de la publication le récit a donc une forme singulière : nous avons une "Introduction" par un récit à la première personne d'un personnage secondaire, puis le récit à la première personne de l'héroïne qui raconte sa vie. Mais à la toute fin de son récit, le narrateur de l'introduction reprend le récit dans un ultime paragraphe pour raconter la mort d'Ourika. Cette reprise concentre des rappels de la situation décrite dans l'Introduction et une phrase finale qui est un hommage évident au René de Chateaubriand : "elle mourut à la fin d'octobre ; elle tomba avec les dernières feuilles de l'automne."
Je me demande ce que pouvait être la fin du récit si réellement l'Introduction a été ajoutée par la suite, puisque ce paragraphe final ne peut pas exister sans l'exposé en introduction.
Je n'admire pas spécialement ce dernier paragraphe qui plaque une imitation de Chateaubriand avec une certaine maladresse, mais je remarque la mention d'une mort avec la fin de l'automne, ce qui résonne avec l'arrivée de l'automne dans "Adieu" à la fin d'Une saison en enfer. Je vais étoffer tout à l'heure les rapprochements entre les fins des deux récits. L'Introduction, en revanche, si elle vient d'un remaniement, est très bien écrite et mérité l'éloge hyperbolique de Chateaubriand prétendant en avoir pleuré.
Or, cette Introduction nous situe après les événements du récit témoignage d'Ourika, ce qui est exactement ce que fait Rimbaud avec la prose liminaire d'Une saison en enfer, à cette différence près qu'il ne change pas le narrateur qui parle à la première personne. Le changement concernera plutôt "Vierge folle" ou "Délires I".
Dans cette Introduction, on apprend que l'héroïne est au bord de la mort et retirée du monde dans un couvent. Dans la prose liminaire d'Une saison en enfer, le poète précise qu'il a frôlé la mort et qu'il a commencé à regretter ses actes dans le but précis de ne pas mourir.
L'Introduction est superbement écrite. Nous avons droit aux faits vrais approximatifs : "L'empereur Napoléon avait permis depuis peu le rétablissement de quelques-uns de ces couvents..." Similaire à une phrase de "Ouvriers" des Illuminations : "Dans une flache laissée par l'inondation du mois précédent à un sentier assez haut elle me fit remarquer de très petits poissons[,]" le passage suivant exprime gracieusement la pénétration par la lecture de ce cadre où la réflexion vient recouvrir de sens ce qui se voit : "Quelques-unes de ces pierres avaient été brisées pendant la Révolution : la sœur me le fit remarquer, en me disant qu'on n'avait pas encore eu le temps de les réparer." Dans l'optique d'un rapprochement, la phrase de Rimbaud est un contrepoint à celle de Claire de Duras, mais passons ! L'Introduction est rédigée avec un art consommé qui ne se fait pas sentir : "J'étais arrivé... et je suivais... lorsque je fus appelé..." L'ordre de la description est soigné en s'appliquant à suggérer l'idée de déplacement dans un cadre inconnu : "Je n'avais jamais vu l'intérieur d'un couvent[.]" Et la révélation progressive concerne aussi l'héroïne : "une jeune religieuse malade" qui sera une femme noire, première suprise, et une femme noire qui parle comme la haute société, seconde surprise. Ourika est à l'article de la mort, une âme encore vivante dans un corps détruit. Elle prétend pourtant être heureuse, mais le médecin montpelliérain n'est pas dupe, elle a beaucoup souffert et il est alors question de guérir le passé, sujet paradoxal qui va justifier le récit comme une longue confidence d'Ourika au médecin.
Ironiquement, Claire de Duras va elle-même mourir soudainement d'un délabrement de son corps lorsqu'elle n'avait qu'à peine la cinquantaine.
Avant son grand récit, dans cette Introduction même, Ourika précise qu'elle a bien souffert, qu'elle souhaitait mourir, que sa santé est ruinée, qu'elle n'avait plus d'espérance en l'avenir et que son passé n'était fait que de folies ! Tout cela fait écho aux termes employés par le narrateur d'Une saison en enfer. Je cite d'abord cet extrait significatif où sont rapportés plusieurs paroles d'Ourika :
[...] - Eh bien ! s'il en est ainsi, repris-je, c'est le passé qu'il faut guérir ; espérons que nous en viendrons à bout : mais ce passé, je ne puis le guérir sans le connaître. - Hélas ! répondit-elle, ce sont des folies !" En prononçant ses mots, une larme vint mouiller le bord de sa paupière. " Et vous dites que vous êtes heureuse ! m'écriai-je. - Oui, je le suis, reprit-elle avec fermeté, et je ne changerais pas mon bonheur contre le sort qui m'a fait autrefois tant d'envie. Je n'ai point de secret : mon malheur, c'est l'histoire de toute ma vie. J'ai tant souffert jusqu'au jour où je suis entrée dans cette maison, que peu à peu ma santé s'est ruinée. Je me sentais dépérir avec joie ; car je ne voyais dans l'avenir aucune espérance. Cette pensée était bien coupable ! vous le voyez, j'en suis punie ; et lorsque enfin je souhaite de vivre, peut-être que je ne le pourrai plus." Je la rassurai, je lui donnai des espérances de guérison prochaine ; mais en prononçant ces paroles consolantes, en lui promettant la vie, je ne sais quel triste pressentiment m'avertissait qu'il était trop tard et que la mort avait marqué sa victime.
Cet extrait peut être comparé à plusieurs passages de la prose liminaire d'Une saison en enfer, ce qui confirme la pertinence d'une comparaison par la symétrie de composition entre l'Introduction d'Ourika et l'ouverture sans titre de section d'Une saison en enfer. Le poète veut faire s'évanouir "toute espérance humaine" et dans la foulée il veut étrangler "toute joie". Dans "Alchimie du verbe", il va prendre "de joie" une "expression égarée et bouffonne". Si, à la différence d'Ourika, le poète refuse de mourir au moment imminent le "dernier couac", on a la proposition de la "charité" comme "clef" pour sauver sa vie et renouer avec le festin ancien. C'est la voie suivie par Ourika si ce n'est qu'en lieu de festin elle a une place au couvent, mais elle s'efforce de la considérer comme heureuse pour elle. Elle est religieuse, elle a choisi la charité comme clef, sauf qu'elle est vouée à la mort, trop usée par ses souffrances passées. Face à cela, Satan ne promet pas la vie, mais la mort : "Gagne la mort" dit-il, ce qui est une inversion de dupe de l'expression "perdre la vie". Les propos ici rapportés d'Ourika peuvent être comparés à d'autres passages de la Saison : "ma vie ne fut que folies douces". La repentance concerne tantôt le narrateur principal dans "Mauvais sang" ou "Nuit de l'enfer", tantôt la "Vierge folle" dans le récit qui lui est dédié.
Nous pouvons esquisser un parallèle entre : le malheur qui est l'histoire de toute une vie et le malheur qui est choisi comme le dieu auquel on se voue.
Un jour d'été, Ourika considérant mieux connaître le médecin lui raconte son histoire, ce qui correspond à l'envoi de Rimbaud détachant "quelques hideux feuillets de son carnet de damné".
La structure introductrice des deux récits est étroitement similaire et cela implique des thèmes centraux communs.
A la fin de son récit avec la partie intitulée "Adieu", Rimbaud ne revient pas à une conclusion au-delà des feuillets, ce qui d'ailleurs n'était pas évident techniquement. Dans Ourika, il y a un retour au narrateur de l'Introduction, le médecin donc, pour le dernier paragraphe, dernier paragraphe qui contraste avec la prétention au bonheur et avec la prétention de guérison, qui plus est. Est-ce que l'âme est guérie à la fin du récit ? Même si Chateaubriand a admiré chrétiennement, on peut se poser la question. Or, dans son récit, pour justifier ses choix, Ourika tient le discours de foi, le discours d'adhésion au principe de la charité chrétienne. Je vais en parler, mais avant je précise qu'il y a une belle chute romanesque dans la dernière phrase du témoignage à la première personne d'Ourika, il s'agit d'un propos rapporté qui est adressé à celui qu'elle aime sans espoir d'union en ce monde : "Laissez-moi aller, Charles, dans le seul lieu où il me soit permis de penser sans cesse à vous..."
Ce qui la rend heureuse, c'est de pouvoir s'abandonner à ses pensées amoureuses sans remords, grâce au retrait du monde, grâce à la pratique de la charité. Je ne crois pas à un tel bonheur, à une telle paix de l'âme, mais ça fait une sorte de fin galamment tournée qui ne peut que plaire au public. Et je rappelle que dans Une saison en enfer Rimbaud ironise sur ces aspects romanesques quand il parle des "amours mensongères" dans "Adieu", des "couples menteurs", mais aussi quand il épingle le "méchant idiot" responsable de la mort de la courtisane qui se dévouait à lui dans La Dame aux camélias, puisque nous avons une symétrie des conventions sociales entre le roman d'Alexandre Dumas fils et celui de Claire de Duras. Charles, il la laisse aller mourir au couvent, il y a un côté cynique où la fin est dramatique est terrible pour Ourika, mais les apparences sont sauves pour tout le monde. Et la courtisane en mourant permet aussi de préserver les apparences.
Et j'en viens à la charité. Rimbaud, en la personne du poète narrateur mis en scène, la refuse dans la prose liminaire comme dans "Adieu" : "La charité est cette clef ! - Cette inspiration prouve que j'ai rêvé !" et "La charité serait-elle sœur de la mort pour moi ?" On le voit avec ces rapprochements que c'est un contresens de voir dans la "charité" désignée par Rimbaud autre chose que la notion chrétienne, que c'est un contresens d'interpréter le "dernier couac" autrement que le résultat d'une course du poète à la mort, en nous imposant une référence indue aux tirs de revolver de Verlaine. Cette notion de charité est centrale dans la littérature du dix-neuvième siècle. Prenez un récit à peu près contemporain de Ourika, La Fée aux miettes de Charles Nodier (1832) ! Il est question d'un garçon du côté des plages du Mont-Saint-Michel, qui se prénomme justement Michel, dont le père a disparu, qui voit son oncle partir à la recherche de son père et qui n'a plus guère de ressources, la fortune prévue étant dissipée, et une vieille femme aux longues dents est amoureuse de lui, la fée aux miettes, et manipulé par elle à cause de son bon cœur, il s'engage à se marier avec elle. Personnellement, je ne goûte pas le style emphatique des phrases allongées de Nodier tant dans sa préface "Au lecteur qui lit les préfaces" que dans le récit lui-même, et je n'apprécie pas du tout la manière dont la fée aux miettes s'impose au jeune garçon. Mais Nodier veut faire passer de force un autre discours et Michel est encouragé par son oncle à devenir "charpentier" sur le modèle du Christ, puisque Dieu avait choisi le charpentier Joseph pour être son père.
Il est question de comprendre la "civilisation" comme "une doctrine de foi, une législation d'amour et de charité, une pratique de bienveillance réciproque et universelle". L'argent en plus que peut gagner Michel est pour moitié réservé à l'exercice de la charité, tout n'est pas réservé au luxe. Et sans citer le mot même de "charité", Nodier en formule la définition dans les propos de l'oncle qui avant son départ évoque le sujet de l'amour des femmes :
"Si ton cœur s'ouvre à l'amour des femmes avant de me revoir, n'oublie pas, de quelque charme qu'elle soit revêtue, que toute femme qui détourne un homme du soin de son devoir et de son honneur est moins digne d'amour que la naine de l'église. L'amour est le plus grand des biens, mais il n'est jamais vraiment heureux tant qu'il ne satisfait pas la conscience."[...]"Enfin, si les principes de religion que je t'ai inculqués soigneusement depuis le berceau s'effaçaient de ton esprit, ce qui n'est que trop à craindre par le temps qui court, retiens-en au moins deux pour l'amour de moi, parce qu'ils peuvent tenir lieu de tous les autres ; le premier, c'est qu'il faut aimer Dieu, même quand il est sévère ; le second, c'est qu'il faut se rendre utile aux hommes autant qu'on le peut, même quand ils sont méchants."
De tels propos sont catastrophiques. La "naine de l'église", c'est la fée aux miettes que le garçon apprécie mais sans en être amoureux. Il est gêné à plusieurs reprises qu'elle lui déclare sa femme, il a de la répugnance pour son physique de trois cents ans et notamment à la vue de ses longues dents. Elle va l'amener à promettre de l'épouser par pitié, parce qu'il n'ose pas la repousser. Il commence par dire qu'il la repousse parce qu'il n'est pas temps et qu'il n'a pas de femme en vue, mais il fait la concession que dans trois ans ce serait envisageable, et il ferre le poisson. Ce passage de Nodier est également digne de la réplique de Rimbaud : "La morale est la faiblesse de la cervelle," puisque l'enrégimentement moral a une contrepartie, créer une nature soumise à la volonté des autres pour ne pas les heurtes, ce qui a des conséquences graves chez ceux qui ont déjà des prédispositions à la docilité. Et, dans la réalité, pas dans la fiction, un homme qui se marie par pitié avec une femme qu'il ne désire pas, vous devinez bien que la relation devient explosive avec des éclats de frustration et que les enfants, même tout petits, sont très sensibles à la facticité d'un amour auquel ils doivent purement et simplement leur existence... Enfin, bref !
J'espère que cette digression vous fait comprendre à quel point les rimbaldiens vous privent de la réalité des enjeux d'Une saison en enfer en ramenant tout à la confrontation avec Verlaine sans même lui donner un surplus de sens précis au-delà du biographique.
Une saison en enfer, c'est une somme contre la littérature de son époque.
J'en reviens à Ourika. C'est tout à la fin de son récit quand elle entre en religion, ce qui correspond à la fin de son séjour infernal dans le monde, qu'elle formule l'idée que la charité, le dévouement aux autres, lui fait une famille qui peut combler ses émotions d'amour et elle parle de "devoir" :
[...] Je vis qu'en effet je n'avais point connu mes devoirs : Dieu en a prescrit aux personnes isolées comme à celles qui tiennent au monde ; s'il les a privées des liens du sang, il leur a donné l'humanité tout entière pour famille. La sœur de la charité, me disais-je, n'est point seule dans la vie, quoiqu'elle ait renoncé à tout ; elle s'est créé une famille de choix ; elle est la mère de tous les orphelins, la fille de tous les pauvres vieillards, la sœur de tous les malheureux. [...]
Cela se poursuite avec une opposition des "jouissances de la vie" au "bonheur", Ourika célèbre Dieu en disant : "je ne vous accuserai plus de mes fautes." Et cela ramène le "calme" prétend-elle en son âme. Mais Rimbaud, s'il a bien lu ce texte, n'était certainement pas dupe et devait bien rire de la concession maladroite du dernier paragraphe : "Je continuai à lui donner des soins : malheureusement ils furent inutiles [...]" Je veux bien que, dans l'idée, l'âme est guérie même s'il est triste qu'avec la mort de son corps sa vie se conclut sans avoir connu le bonheur terrestre, mais ce récit était fait en vue de la guérir. On sent bien qu'il y a un discours de dupe, comme la religieuse n'offre qu'un miroir illusoire de "mère" des "orphelins", de "fille" des "vieillards", etc. Pourquoi pas n'était-elle pas l'épouse du veuf, tant qu'on y est ?
Que Rimbaud ait lu ou non Ourika, la symétrie qui oppose les deux récits est saisissante et il ne fait aucun doute qu'Ourika entre dans la constellation ou nébuleuse des récits dont Une saison en enfer fait la satire. Je remarque que l'amorce phrastique : "Je vis..." entre en résonance avec la phrase de "Alchimie du verbe" : "Je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur", phrase qui entre facilement en résonance avec les prétentions chrétiennes d'ensemble très contestables d'Ourika à un bonheur au sein du couvent.
Le récit Ourika porte en épigraphe une citation en anglais de Lord Byron : "This is to be alone, this, this is solitude !" A plusieurs moments dans son récit, Ourika insiste sur cette solitude, idée qui prédomine également dans Une saison en enfer.
L'exclusion sociale d'Ourika est particulière. D'origine sénégalaise, elle a été recueillie pour échapper à l'esclavage au sein d'une famille de haute noblesse très distinguée, et elle a reçu l'éducation propre à ce milieu. Le mot "éducation" revient à maintes reprises dans le récit : "l'éducation de la jeunesse", "une éducation parfaite", et je relève notamment l'expression suivante : "Mademoiselle de Thémines réunissait tous les avantages de la naissance, de la fortune et de l'éducation" qui ressemble à la phrase entre deux vers de "Mouvement" : "l'éducation / Des races, des classes et des bêtes". Le mot "éducation" n'occupe pas la même place dans les deux passages que nous comparons, mais nous retrouvons l'énumération ternaire, et l'idée de ligné : "naissance", "races" et "classes", tandis que bêtes est un oxymore par rapport aux occurrences "éducation". Le mot "fortune" est d'ailleurs employé par Rimbaud deux vers plus haut : "la fortune chimique personnelle", certes avec un autre sens.
Mais reprenons le parallèle avec Une saison en enfer. Le début du témoignage du récit à la première personne d'Ourika correspond quelque peu à "Mauvais sang". L'héroïne ne se rappelle pas avoir été sauvée et retirée du Sénégal, elle n'a de souvenirs que du milieu qui l'a accueillie. Elle est alors, sans bien s'en rendre compte, un divertissement. Dans un spectacle de danse, elle va représenter l'Afrique et il y a la note grinçante de ceux qui jouent en portant un masque et d'elle qui n'en porte pas. Mais tout cela est fait sans mauvaises intentions de la part de la famille d'accueil. La jeune fille ignore jusqu'à quinze ans que sa singularité est un désavantage, puisque tout le monde la choie, la complimente. A quinze ans, vers 1792, ce qui établit une connexion avec l'autrice et sa demi-sœur métisse inconnue, l'héroïne du récit Ourika surprend une conversation qu'elle n'est pas censée entendre. Sa "mère adoptive" et une de ses amies savent très bien qu'Ourika est dans une situation qui ne lui permettra pas de vivre heureuse une fois adulte. Son physique et la maternité qu'elle a à offrir ne conviennent pas à la société des nobles, aux élites cultivées, elle ne trouvera pas un mari dans la haute société alors qu'elle a reçu une éducation propre à la haute société. Cette éducation l'empêche en retour de revenir à sa société d'origine, au Sénégal, et même d'aspirer à épouser un français ordinaire, puisque son éducation va fatalement rendre l'expérience décevante, ce qui est discutable mais sert d'argument pour verrouiller le drame qui se joue. Il s'agit en même temps d'une critique d'une réalité sociale d'époque. En croyant faire le bien en l'adoptant, la famille noble l'a condamnée à ne pas avoir d'avenir, à ne pas pouvoir devenir une épouse. Et ce rejet social va l'amener à devenir une religieuse, à se retirer du monde dans un couvent. Ourika va cacher qu'elle a surpris cette conversation. Le secret n'en est pas vraiment un, si ce n'est qu'elle cache qu'elle a appris de manière précoce ce que la vie d'adulte lui réserve clairement. Vivant seule le poids de cette révélation qu'elle tait, elle supporte que la seule personne qu'elle aime, Charles, le petit-fils de sa protectrice, rencontre l'amour avec mademoiselle de Thémines. Charles espère qu'il n'y aura aucun secret entre sa femme et lui comme il n'y en a aucun selon lui avec Ourika. Celle-ci vit mal cette confidence, puisqu'elle cache sa souffrance morale au monde. La situation dégénère dans son être et la même amie à l'origine de la conversation surprise à quinze ans va faire brutalement la révélation finale à Ourika que le vrai secret qu'elle ignore cacher c'est qu'elle est amoureuse de Charles. Partant de là, elle finit au couvent pour le dire aussi brusquement.
Le début de récit d'Ourika ressemble à "Mauvais sang" pour l'établissement des origines et du mal foncier qui va la ronger à partir de sa prise de conscience qu'elle n'était pas pour toujours dans l'enfance d'un festin où s'ouvrent tous les cœurs. Différente du poète rimbaldien qui admirait le forçat intraitable, "[e]ncore tout enfant, le manque de goût [la] blessait." De là, une courbe inverse à celle d'Une saison en enfer. Elle ne se réfugie pas dans le monde des "enfants de Cham", elle l'a perdu sans retour selon le discours mis en place à cause de la qualité de son éducation. Son éducation a fait son malheur comme le baptême celui de Rimbaud, en quelque sorte. On remarque aussi qu'il est question de "trésor" de l'âme, de la vie, image du "trésor" que mobilise Rimbaud dans la prose liminaire de la Saison. Malgré des choix opposés, les deux parlent de la même idée d'une "racine" qui les torture en leur sein. Rimbaud qui s'attribue un "sang païen" parle de "racines de souffrance" qui ont poussé en lui "dès l'âge de raison", ce qui coïncide avec la révélation vécue par Ourika qui ne commence à souffrir que de cet instant, et dans un moment où elle prend à témoin Dieu qu'elle ne souhaite que le bonheur de Charles dans son amour pour une autre femme, Ourika, qui supplie Dieu de lui reprendre la vie ou demande à la manière de Chateaubriand pourquoi il lui a infligée, recourt à la même image de la "racine", il s'agit d'ailleurs d'un moment où le récit repasse à la narration du médecin par exception. Ourika récite, demande à Dieu de la tuer et continue par l'expression des sensations physiques : "Je me sentis fléchir, je tombai sur les genoux, mes yeux se fermèrent, et je crus que j'allais mourir." On peut comparer ce passage aux descriptions de la torture intérieure vécue par le poète dans la quatrième section de "Mauvais sang". Le récit d'Ourika s'interrompt et le médecin reprend la narration à son compte, ce qui se fait sans dispositif typographique distinctif : "En achevant ces paroles, l'oppression de la pauvre religieuse paru s'augmenter : [...]". Elle refuse d'arrêter pour l'instant son récit qu'elle reprend aussitôt : "Ce n'est rien, me dit-elle ; maintenant le chagrin ne dure pas mon cœur ; la racine en est coupée. Dieu a eu pitié de moi [...]"
Le raisonnement est assez artificiel et on ne retient au contraire que l'intensité de la souffrance.
Je n'ai pas évoqué le moment de conversion illusoire éphémère dans "Mauvais sang", passage où il est question d'ailleurs de définition de la charité avec le dévouement à la fois à l'amour divin et à l'amour terrestre. Je pourrais encore effectuer d'autres rapprochements. Mais je pense que c'est déjà tellement étoffé que cela fait bien entendre ce qu'est réellement au plan des intentions le livre Une saison en enfer, au-delà même du débat si oui ou non Rimbaud a lu ce court roman.
Je ne vais pas prolonger l'étude, mais je tiens à préciser aussi que j'étudie le style en prose de Rimbaud dans Une saison en enfer et dans Les Illuminations. J'ai des idées sur le traitement des phrases brèves, sur leur rythme, sur la ressemblance avec Théophile Gautier, parfois avec Flaubert, même si partage avec Proust l'idée que Flaubert n'a pas un style littéraire appréciable. Il est excellent pour de bien autres raisons. Je pense aussi à opposer l'emploi des adverbes en "-ment" à notre monde contemporain, Rimbaud les utilisant plutôt dans une voie proche de leurs origines adjectivales. Je me pose aussi la question de la relation du style oral d'Une saison en enfer avec la petite musique de Céline, en me demandant si "retour des pays chauds" et "j'ai toujours été race inférieure" ne sont pas des coquilles de Poot finalement qui auraient paradoxalement influencé Céline. Et, je m'intéresse évidemment à l'écriture chiadée en prose de Rimbaud où on ressent la manière recherchée des prosateurs du dix-huitième siècle et du début du dix-neuvième siècle, et la manière d'écrire de Claire de Duras correspond à un tel horizon d'enquête, surtout dans le cas du récit intitulé Ourika. Comme "Vies" est une réécriture de pas mal de pages de la "conclusion" des Mémoires d'outres-tombe, j'ai aussi relevé une mention du "diapason" que Rimbaud n'a pu connaître directement, puisqu'elle figure dans une variante d'une collection particulière au récit inédit Le Moine du Saint-Bernard : "ceux qui s'entendent sont "au même diapason" " citation d'après la note 3 de bas de page 39 par Diethelm dans son édition citée plus haut. Et je pense évidemment au "diapason des camarades" dans "Vies" dans un texte farci de réécriture de Chateaubriand, l'amour platonique de Claire de Duras, ce qui peut orienter de futures investigations.
J'y passerais mes journées si je devais être exhaustif, je m'arrête donc là. A vous de juger sur pièces désormais.
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