samedi 23 octobre 2021

"Mouvement" : "les conquérants du monde"

On va parler à la marge du monde hispanique, alors guitare !


Dans les Actes du Colloque Les Saisons de Rimbaud, qui viennent de paraître, pour la première fois, mon idée que le poème en vers libres "Mouvement" doit quelque chose au célèbre sonnet "Les Conquérants" de José-Maria de Heredia a été implicitement encouragée puisqu'Yves Reboul a rappelé que j'avais signalé à l'attention que ce sonnet avait été publié dans le célèbre recueil collectif parnassien Sonnets et eaux-fortes en 1869 (achevé d'imprimer du 20 décembre 1868). Jusqu'à présent, cette hypothèse a affronté soit le plus parfait silence, soit le refus oral dédaigneux au prétexte que Heredia n'avait publié son recueil Les Trophées qu'en 1893, date tardive au demeurant pour un recueil considéré comme emblématique du mouvement parnassien. J'avais pourtant des arguments très forts. Il faut bien comprendre que le mouvement parnassien ne dénombre que cinq grandes publications collectives : les trois volumes du Parnasse contemporain, auxquels ajouter le recueil Sonnets et eaux-fortes, puis Le Tombeau de Théophile Gautier. Or, le troisième Parnasse contemporain est postérieur à la période d'activité poétique rimbaldienne, tandis que Le Tombeau de Théophile Gautier date de 1873, quand Rimbaud a renoncé à la versification régulière (cas à part de "Poison perdu") depuis près d'un an, et même aux vers, puisqu'il est devenu un prosateur avec Une saison en enfer et les Illuminations. Le poème en vers libres "Mouvement" a pu être écrit à la fin de l'année 1872, sinon en 1873 ou en 1874. Rappelons par ailleurs que Rimbaud s'intéresse aux publications parnassiennes depuis 1869 en gros et que, jusqu'à septembre 1871, il n'a connu du second Parnasse contemporain qu'un certain nombre de livraisons éparses, et pas l'ensemble complet. Il est naturel de penser que le recueil Sonnets et eaux-fortes a accompagné une lecture précoce du premier Parnasse contemporain de 1866. Et si tel ne devait pas être le cas, monté à Paris, en septembre 1871, en même temps qu'il découvrait le second tome du Parnasse contemporain et qu'il parodiait les dizains à la manière de Coppée, il vivait dans la présence de contributeurs à ce fameux volume collectif (Philippe Burty, Jean Aicard, Théoville de Bandore, Léon Dierx, Ernest d'Hervilly dindon dindaine, Catulle Mendès, Arsène Houssaye (est-il parent avec Armand Silvestre et a-t-il hérité du manuscrit des "Effarés" ?), Albert Mérat, Armand Silvestre, Léon Valade et sans doute d'autres) . Un nom à citer doit suffire pour clore le débat : Paul Verlaine avec son "Pitre" illustré par Rajon, lequel sera en Angleterre en même temps que Rimbaud et Verlaine par la suite si jamais on peut rêver d'une piste ! Ajoutons que ce recueil Sonnets et eaux-fortes jouit de l'unique contribution de Victor Hugo, non pas en tant que poète, mais en tant qu'artiste : son dessin a été gravé par Courtry pour figurer à côté du sonnet "L'Eclair" de Paul Meurice. Enfonçons les clous. Puisque "Mouvement" parle de voyage en bateau avec une idée par calembour d'eaux fortes, il n'y a pas un poème de Rimbaud antérieur auquel il peut faire songer ? Ah ! si ! "Le Bateau ivre", et oui ! "Le Bateau ivre" ! Alors, enfonçons les clous : le premier sonnet du recueil Sonnets et eaux-fortes s'intitule "La Mer", nous le devons à la plume de Jean Aicard, et le second s'intitule "Le Masque", et nous le devons cette fois à un poète plus âgé, de la première génération romantique, Joseph Autran, l'auteur d'un recueil intitulé Les Poèmes de la mer dont d'abord Marc Ascione je crois, puis en tout cas Bruno Claisse, ont fait remarquer qu'il avait inspiré le célèbre entrevers "Le Poëme / De la Mer" au sixième quatrain du "Bateau ivre". Auguste Barbier, Albert Glatigny, François Coppée, Théophile Gautier et j'en passe ont participé à ce recueil. Mais parmi les aquafortistes, nous pouvons citer Jules Héreau, qui intéresse déjà un peu Rimbaud avec sa "Station d'omnibus aux Batignolles" commentée par Valade dans La Renaissance artistique et littéraire sous la forme d'un poème qui s'inspire du zutique "Effet de siège" rimbaldien, mais aussi Félix Régamey qui, lui, à la différence de Rajon, est une fréquentation londonienne avérée de Rimbaud et Verlaine en 1872. Le recueil collectif Sonnets et eaux-fortes consiste en une suite de sonnets chacun accompagné d'une illustration d'artiste. Et je rappelle que Verlaine était friand de notations picturales. A une époque qui a de grandes chances d'être contemporaine de la composition de "Mouvement", Verlaine a créé le recueil Romances sans paroles qui contient des sections aux titres éloquents : "Paysages belges" et "Aquarelles". Et plus significativement encore, le recueil Poëmes saturniens, antérieur au projet collectif Sonnets et eaux-fortes, contenait une section intitulée précisément "Eaux-fortes", laquelle est suivie d'une section "Paysages tristes" qui conforterait l'idée d'un lien dans la manière d'organiser les recueils de Poëmes saturniens à Romances sans paroles, les deux seuls recueils de Verlaine organisés en sections que Rimbaud ait connu. Puis, dans sa notice des Hommes d'aujourd'hui consacrée à Heredia, Verlaine ne manque pas de citer in extenso ce sonnet en tant que morceau mémorable. Cela fait beaucoup d'éléments pour déterminer que, dans l'esprit de Rimbaud, le sonnet "Les Conquérants" était une des pièces poétiques incontournables de son époque. Heredia fait partie des poètes parodiés par Verlaine dans son courrier à Valade et Blémont en juillet-août 1871, période pendant laquelle il échangeait également avec Rimbaud, et Heredia est parodié également dans le corps de l'Album zutique. Enfin, puisque les rimbaldiens aiment souligner que Rimbaud exprimait le souhait de figurer à la fin du second Parnasse contemporain selon les termes de sa lettre à Banville de mai 1870, il faut apprécier que celui qui a eu cet honneur brigué par Rimbaud n'est autre que Heredia avec un poème "La Détresse d'Atahuallpa" "Prologue" d'un projet dont le titre est une fois encore éloquent : "Les Conquérants de l'or".
Quel lecteur je fais ! Guitare !
On le voit ! Il y a une avalanche d'arguments pour se persuader que Rimbaud a lu et bien lu le sonnet "Les Conquérants" de José-Maria de Heredia, alors qu'il n'y a pas dix pour cent de rimbaldiens officiels qui ont lu le recueil Sonnets et eaux-fortes. Mais ce n'est pas tout. J'ai déjà établi un lien entre deux titres de José-Maria de Heredia : le sonnet "Les Conquérants" est sa contribution au volume Sonnets et eaux-fortes et le prologue d'un grand poème "Les Conquérants de l'or" est son unique mais conséquente contribution au second Parnasse contemporain qu'il clôt. Le poème "Mouvement" parle de "voyageurs" qui sont des "conquérants du monde" "Cherchant la fortune chimique personnelle", et au-delà de sa forme versifiée atypique il est divisé en quatre séquences. Je choisis "séquence" et non "strophe", parce que les rimbaldiens, et je crois que je peux citer Benoît de Cornulier ou Michel Murat, opte pour le mot "séquence", plutôt que "strophe" dans ces cas irréguliers. Qui plus est, le mot "séquence" devrait s'appliquer également aux tercets qui ne sont pas des strophes au sens strict du terme. Dans "Mouvement", les deux premières sections sont égales, de huit vers chacune, puis nous avons une décroissance progressive avec une troisième section de six vers et une section finale de quatre vers. Il y a plusieurs poèmes des Illuminations qui sont en quatre alinéas, "Mystique" notamment, mais je ne trouve pas vain de comparer "Mouvement" à un sonnet. Les deux huitains ont le double de vers d'une suite de deux quatrains. Il est plus délicat de rapprocher les sections de six puis quatre vers de deux tercets, mais on observe tout de même l'idée que les deux dernières séquences sont plus courtes que les deux premières. Et puis, mon lien thématique et lexical avec le sonnet "Les Conquérants" justifie minimalement cette comparaison formelle.
Je précise, et Yves Reboul, Michel Murat, Steve Murphy et Bruno Claisse notamment pourraient en témoigner, que j'ai envisagé le lien de "Mouvement" au sonnet du poète d'origine cubaine depuis longtemps, puisque je leur en ai fait part en 2002 lors de conférences à Paris, mais cette idée je la traîne depuis 1996.
Or, le jeu peut être de comparer "Mouvement" à "Les Conquérants" progressivement : la première séquence de "Mouvement" avec le premier quatrain, la seconde avec le second quatrain, la troisième avec le premier tercet et la dernière séquence de "Mouvement" avec le dernier tercet.
Le point fort de la comparaison progressive, c'est que le début de la deuxième séquence de "Mouvement" matche, pour le langage des experts de l'analyse ADN en criminologie avec le début du second quatrain des "Conquérants" :
Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
[...]

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
[...]
Il n'est évidemment pas important d'établir une comparaison ferme entre chaque séquence, une similitude d'allure générale suffit amplement.
Jouons le jeu !
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque & brutal.
Notons que le sonnet hérédien commence par le terme "Comme", ce qui fait songer au cas du "Bateau ivre". Le mot "routiers" est un peu surprenant dans le poème de Heredia, puisque par la force des choses Christophe Colomb n'avait entre les mains aucune description des côtes ni de l'Amérique, ni même de l'Asie et des Indes qu'il espérait rejoindre, sauf à envisager un peu lâchement que le poème présuppose une allusion qui englobe les quatre voyages du marin génois en Amérique. Voici maintenant la première séquence du poème "Mouvement" :
Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,
Le gouffre à l'étambot,
La célérité de la rampe,
L'énorme passade du courant
Mènent par les lumières inouïes
Et la nouveauté chimique
Les voyageurs entourés des trombes du val
Et du strom.
Comme l'a montré Michael Riffaterre, repris et appuyé par un développement décisif d'une étude du poème par Bruno Claisse, le poème "Mouvement" ne parle pas d'un trajet maritime exclusivement. Le premier vers décrit un trajet ferroviaire le long de chutes comparables à celles du Niagara et le troisième décrit les performances techniques permettant aux trains d'affronter certaines pentes, puisque "rampe" et "mouvement de lacet" appartiennent aux expressions techniques du monde ferroviaire. Les deuxième et quatrième vers décrivent en revanche un trajet par bateau au vu des mentions en queue de vers : "étambot" et "courant". Notons tout de même l'idée de chute commune aux deux univers décrits, puisque le train longe les chutes d'un fleuve ou affronte un décor montagneux. Nous pourrions comparer les choix verbaux des deux poèmes : "Partaient" et "Mènent", deux verbes rendus plus dynamiques par leurs positions clefs chacun en tête de vers. On pourrait prétendre que la comparaison ne s'impose pas. Mais, outre que j'annonce que le passage du "rêve héroïque et brutal" va entrer en résonance avec la suite du poème de Rimbaud, j'ai deux remarques à faire. Premièrement, puisque j'ai déjà cité l'hémistiche "le fabuleux métal", je me permets déjà de pointer la relation ironique possible avec l'expression "nouveauté chimique". Je parle d'ironie dans la mesure où la "nouveauté chimique" n'est plus l'objet de la conquête, mais ce qui permet la conquête, sauf que dans les deux cas, le "fabuleux métal" ou la "nouveauté chimique" sont déjà perceptibles comme étant fascinants en soi. Et j'insiste sur le fait qu'il y a bien un relais de "nouveauté chimique" à "fortune chimique personnelle" dans le cadre du poème rimbaldien. Deuxièmement, la première séquence du poème rimbaldien consiste à décrire un cadre qui correspond très bien à l'idée de partir pour un "rêve héroïque", si pas "brutal", puisque nous avons "les chutes du fleuve", la sensation du "gouffre", le sentiment de "l'énorme", l'aventure et la découvert des "lumières inouïes", de la "nouveauté chimique" et les prestiges brutaux des "trombes du val / Et du strom". la qualification de "voyageurs" justifie le mot "rêve", mais nouvelle ironie, le mot "voyageurs" est quelque peu discordant avec le décor propre à l'épique d'une odyssée moderne et en même temps avec l'idée de héros du poème de Heredia. Je reviendrai sur cette idée d'un traitement ironique de l'héroïsme. Pour l'instant, nous avons une première séquence et un premier quatrain qui décrivent quelque peu le cadre exaltant de gens partis à la quête de sensations nouvelles.
Passons à la comparaison de la deuxième séquence du poème de Rimbaud avec le second quatrain du sonnet "Les Conquérants".


Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental.

Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le comfort voyagent avec eux ;
Ils enmènent l'éducation
Des races, des classes et des bêtes, sur ce Vaisseau.
Repos et vertige
A la lumière diluvienne,
Aux terribles soirs d'étude.
Nous avons une opposition des temps verbaux entre passé et présent, mais il s'agit du rapprochement le plus évident entre les deux poèmes. Rimbaud joue sur un fait d'étymologisme en rapprochant ainsi "conquérants" de la forme participiale "cherchant", il réactive la relation sémantique latente entre "quérir" et "chercher". On appréciera la tension entre les mots. Il s'agit de "conquérants du monde", mais ils "voyagent". Le groupe nominal "conquérants du monde" est repris par le pronom "eux". Même si le pronom "eux" n'est pas le sujet du verbe "voyagent", notez la distribution : groupe nominal "les conquérants du monde" et verbe "voyagent". Les "conquérants du monde" "voyagent" : cela sonne étrangement. Et il faut aller plus loin encore. Les mêmes personnages dans la première séquence étaient qualifiés de "voyageurs" alors qu'il étaient dans un cadre qui aurait justifié les mots de "héros", "aventuriers", voire "conquérants du monde", tandis que dans la seconde séquence ils sont qualifiés enfin de "conquérants du monde", sauf qu'il sont décrits dans le comfort, le sport et le souci des gens éduqués. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi l'étude des ressorts ironiques de ces jeux de Rimbaud avec le vocabulaire dans "Mouvement" n'ont jamais retenu l'attention des autres rimbaldiens. C'est pourtant un travail de pleine nature poétique. On appréciera encore l'alliance de termes en un vers : "Repos et vertige". Puis, pour filer la comparaison entre les deux poèmes, on peut mettre en relation la "lumière diluvienne" et les "terribles soirs d'étude" avec l'effet des "vents alizés" et l'inquiétant horizon ("bords mystérieux du monde occidental"). Finalement, il est question d'une conquête du monde par les progrès de la science, et il y a une tension ironique entre l'aventure face aux éléments et l'aventure intérieure de l'étude scientifique, même si celle-ci n'est pas purement et simplement disqualifiée par le discours de Rimbaud, il faut envisager cela dans la nuance bien évidemment. Remarquons que la "lumière diluvienne" suppose une pression du haut vers le bas du même ordre que l'action des "vents alizés" qui inclinent les "antennes" des caravelles. Le "vertige" répond à l'effet que procure la contemplation des "bords mystérieux du monde occidental", et notons qu'il sera question d'un "bord fuyard" dans la suivante séquence du poème "Mouvement".
Dans le cas du second quatrain du sonnet hérédien, il faut bien évidemment identifier ce qu'est ce "fabuleux métal" et ce qu'est "Cipango". La première mention connue en occident du Japon nous vient du Devisement du monde ou Livre des merveilles de Marco Polo. Il n'était pas un conquérant, mais il a découvert le monde en tant que marchand-voyageur, et il en a rendu compte tout comme Christophe Colomb. Colomb était génois et Polo vénitien, mais c'est à Gênes même que Marco Polo, en tant que prisonnier de guerre, a commencé à rédiger avec l'aide du Pisan Rustichello le récit de son voyage en Asie, en 1298. Le français (langue d'oïl) étant à l'époque une langue littéraire de prestige en Italie du Nord même (le contemporain Dante n'a pas encore écrit sa Comédie), ce récit a été rédigé dans une langue d'oïl flanquée de maints italianismes dont une copie complète inespérée est conservée à la Bibliothèque Nationale de France. En 1307, Marco Polo a remis une copie à un seigneur Thibaut de Cepoy, qui était chargé d'organiser une nouvelle croisade pour conquérir Constantinople au nom de Charles de Valois, le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois étant l'époux de l'héritière titulaire Constantinople, puisque sa seconde femme Catherine de Courtenay était la petite-fille du dernier empereur latin Baudoin II de Courtenay. Pour l'anecdote de Baudoin II de Courtenay était marquis de Namur. Eh ! finalement, je suis né dans une ville belge plus importante qu'il n'y paraît. Trêve de plaisanteries. Je reviens à mon sujet. Donc, les manuscrits du récit de Marco Polo se sont diffusés par diverses copies, il y avait une version en français (langue d'oïl, plutôt champenois) à cause du don à Thibault de Cepoy, une version en franco-italien (langue d'oïl mâtiné de quantité d'italianismes) diffusée partiellement en Italie, une version abrégée en dialecte toscan, une version abrégée en dialecte vénitien, et il y eut bien évidemment une version en latin. On peut même penser qu'il y a eu une deuxième version en latin, à cause de manuscrits retrouvés à Milan et Tolède au XXe siècle qui confirme une partie des informations inédites de l'érudit vénitien du XVIe siècle Ramusio. Marco Polo aurait fait des ajouts à une nouvelle version à un moment où les frères prêcheurs s'intéressaient de près à son récit. Mais la première version latine par le bénédictin Pipino, très imparfaite, abrégée, parfois censurée, d'abord diffusée sous forme de copies manuscrites a fait l'objet d'une édition imprimée à Anvers à la fin du XVe siècle. Or, Christophe Colomb a possédé le texte de Colomb dans la version latine établie par Pipino. Je n'ai pas la complète assurance si Colomb a annoté une copie manuscrite ou un texte imprimé, car mes sources sont un peu contradictoires parfois. Mais pourquoi c'est important en regard du sonnet de Heredia et par conséquent en regard du poème "Mouvement" de Rimbaud ? Eh bien tout simplement parce que Colomb, si les interventions sont bien de sa main, mais cela fait consensus, a annoté l'ouvrage de Marco Polo, et en phase avec la réputation de cupidité qui lui est faite Colomb a souligné avec intérêt tous les passages où il est question d'or, de valeurs précieuses. Pire encore, dans la version de Pipino, il y a eu une confusion. Dans l'ouvrage de Marco Polo, après la description du Japon, où il n'est pas allé, mais il relatait l'échec de la deuxième tentative d'invasion mongole qui eut lieu quand il était précisément à la cour du commanditaire de l'invasion, Kubilaï Khan et il rapportait ce qu'on lui disait savoir du Japon, dans l'ouvrage de Marco Polo donc, nous avons une description rapide du Japon avec le fantasme de villes avec des pavements en or de deux doigts d'épaisseur, puis un récit très inexact de la seconde tentative d'invasion mongole du Japon, et puis une description d'autres îles qui ont d'autres richesses notamment des épices. Or, Pipino a confondu ces nouvelles descriptions avec celle du Japon nommé Cipangu (Ciampagu, Cipango, selon les variantes que vous voulez). Par conséquent, Colomb a annoté un texte avec un Japon riche en or et aussi riche en épices. Pour Polo, le Japon était riche en or, mais il ne parlait pas des épices. L'avis de Polo était erroné, mais non sans bases historiques. Le Japon avait eu un rayonnement économique au VIIIe siècle avec la découverte de gisements en or. Cela s'était tari depuis, mais même le monde musulman en avait eu vent, ainsi du géographe Ibn Khordadbeh qui relayait cela dans des écrits du VIIIe siècle même. Le Japon vivant dans un certain retranchement, et les musulmans ne s'étaient jamais rendus au Japon malgré l'avantage de pouvoir partir du golfe Persique, la légende était demeurée visiblement. Il faut préciser que beaucoup d'étrangers faisaient partie de l'administration de l'empire mongole et notamment des musulmans et des turcs, musulmans, chrétiens, bouddhistes ou païens. Un des informateurs de Marco Polo qu'il cite en passait portait le nom de "Sulficar". En 1281, Marco Polo effectuait des missions dans l'ensemble chinois de l'empire sous contrôle de Kubilaï Khan et revenait régulièrement soit en Mongolie intérieure dans la capitale d'été de Xanadou (un petit coucou à Citizen Kane en passant) soit dans la capitale d'hiver qu'était Pékin. Marco Polo méprisait complètement les chinois, il faisait une séparation entre le Cathay et le Manji, mais en outre il attribuait les mérites de la ville de Pékin à l'empereur mongol Kubilaï Khan. Marco Polo a partiellement admiré les ouvrages urbains chinois, mais il ne faut jamais oublier que lui il pense en terme d'empire de Kubilaï Khan et pas du tout en terme de monde chinois. Bref, il a dû avoir des informations par les mongols et assimilés de la cour impériale sur le Japon, sachant que Marco Polo ne comprenait sans doute pas le chinois. C'est important pour comprendre à quel point Marco Polo avait peu de chances d'avoir des idées précises et fiables sur le Japon. Il a eu droit à une description fantasmatique des mongols et à un récit très embelli de seconde main de la seconde tentative d'invasion. Et donc il est resté dans cette légende d'un pays tout plein d'or, comme la rumeur s'en était répandue cinq à six siècles auparavant. En réalité, cela faisait belle lurette que les sources en or s'étaient taries. Mais, évidemment, avec Marco Polo revenu en occident, la légende d'un Japon riche en or s'est renforcée pour trois autres siècles.
Il faut toutefois nuancer le cas de Christophe Colomb. Heredia prend le parti de la légende classique selon laquelle Colomb prétendait se rendre au Japon directement. En fait, c'est peu probable. Il cherchait à rejoindre les Indes par les "bords mystérieux du monde occidental", mais il n'est en aucun cas avéré qu'il avait une lettre pour le khan, ni qu'il cherchait à se rendre au Japon. Pour une telle première en fait de voyage maritime, il était plus prudent de chercher à atteindre le continent lui-même. Il est moins évident de préparer le voyage de retour à partir d'une île. Qui plus est, et la documentation va en ce sens, la réalité historique, c'est plutôt que lorsqu'il a découvert une région d'îles, Colomb a commencé à chercher à situer celle-ci par rapport aux connaissances occidentales, et ce n'est qu'après sa découverte, sinon même à partir de son retour et de son second voyage que Colomb a réellement commencé à lire de près les ouvrages de Marco Polo, Pierre d'Ailly et Pline l'Ancien pour chercher à préciser les lieux où il parvenait et bien sûr pour planifier son projet d'enrichissement personnel. Il a alors identifié plusieurs îles successives à Cipango. Rappelons que Colomb est mort en 1506 sans avoir jamais compris qu'il avait découvert un nouveau continent. C'est Amerigo Vespucci qui a le premier compris qu'il s'agissait d'un nouveau continent en 1503. Colomb est mort en croyant avoir découvert des îles au large de l'Asie, sinon une côte asiatique, et il est mort en cherchant désespérément l'or de Cipango. Heredia participe d'une légende qui déforme légèrement la réalité quand il parle d'un projet initial de découvrir l'or du Japon, mais on constate que la légende n'est pas coupée non plus de la réalité historique.
Il est temps de vous mettre en lien la gravure de Popelin qui accompagne le sonnet "Les Conquérants" de Heredia dans l'ouvrage Sonnets et eaux-fortes. Cliquer ici ! La gravure comporte un texte en latin : "Fundo / a / Cartagena de Indias". Cela ne concerne qu'indirectement Colomb, il est question de la ville portuaire Carthagène des Indes dans l'actuelle Colombie, prétendument fondée en 1533 par un conquistador homonyme de notre poète Pedro de Heredia. Le terme "conquistador" entre inévitablement en écho avec l'expression "les conquérants" des deux poèmes que nous comparons, et la terminaison du nom espagnol "conquistador" fait écho à l'expression "fabuleux métal" du sonnet de Heredia et avec la présence équivoque de la séquence "or" à plusieurs reprises dans les vers de "Mouvement" ; "fortune", "sport", "comfort". Qui plus est, la superposition de José-Maria de Heredia à Pedro de Heredia conforte l'idée d'une possibilité d'associer une critique des poètes à une critique de la cupidité des "conquérants" physiques du monde dans "Mouvement".
Après de si longs détours qui n'ont rien eu d'inutile, parce qu'ils permettent de comprendre en profondeur les allusions subtiles des deux poèmes, reprenons la comparaison progressive. Nous allons mettre la troisième séquence de "Mouvement" en regard du premier tercet du sonnet hérédien :
Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;

Car de la causerie parmi les appareils, - le sang, les fleurs, le feu, les bijoux, -
Des comptes agités à ce bord fuyard,
- On voit, roulant comme une digue au-delà de la route hydraulique motrice,
Monstrueux, s'éclairant sans fin, - leurs stocks d'études ; -
Eux chassés dans l'extase harmonique
Et l'héroïsme de la découverte.
L'idée d'un "azur phosphorescent de la mer", voilà qui intéresse encore les lectures du "Bateau ivre", et cela à proximité d'un "mirage doré", quand Rimbaud montre lui des "dorades" aux "enfants". Ah oui, mais je vois des rapprochements partout, on me le reproche beaucoup, enfin bref !
Un fait amusant, la mention "terribles soirs" ponctue la seconde séquence de "Mouvement" et l'occurrence "Chaque soir" entame le premier tercet de Heredia. L'idée d'une proximité peut se défendre, vu que la troisième séquence de Rimbaud reprend le mot "étude" au singulier "soirs d'étude" au pluriel dans la troisième séquence "stocks d'études". J'ai déjà signalé que "bord fuyard" de la troisième séquence de "Mouvement" pouvait faire écho à "bords mystérieux" du second quatrain hérédien. Je pourrais ajouter l'écho entre "sommeil" et "Repos". Mais entre la troisième séquence et le premier tercet lui-même, nous avons une symétrie thématique possible du rêve, puisque "causerie", "comptes agités", "extase harmonique" laisse penser que la vision de la troisième séquence rimbaldienne est l'équivalent d'un "mirage doré". Ce n'est pas tout. Il était question d'un "rêve héroïque et brutal" au premier quatrain, et dans le premier tercet cette idée est reformulée "espérant des lendemains épiques". J'observe que c'est dans cette troisième séquence que symétriquement à "lendemains épiques" Rimbaud place le mot "héroïsme" : "Et l'héroïsme de la découverte." On peut souligner aussi le rapport sensible entre "Enchantait leur sommeil" et "extase harmonique".
Passons à la dernière comparaison, celle entre la dernière séquence de "Mouvement" et le dernier tercet du sonnet "Les Conquérants" :
Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter dans un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants
Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,
- Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ? -
Et chante et se poste.
Nous avons une confrontation possible des deux cadres avec l'opposition de caravalles à une arche de Noé moderne, avec un contraste entre des gens qui se penchent à la proue du bateau, à l'avant, et cette idée d'être à l'avant est bien sûr significative, et un couple "qui s'isole". Rappelons qu'en refus du mouvement dans le poème "Le Cœur supplicié", le poète se décrit bavant à la poupe. Le fait d'être penché à l'avant expose sans aucun doute "Aux accidents atmosphériques les plus surprenants", ce qui permet d'ajouter un énième point de comparaison, mais cela ne s'arrête pas là puisque l'exposition chantante "Aux accidents atmosphériques les plus surprenants" correspond à l'idée des "étoiles nouvelles", lesquelles montent paradoxalement "Du fond de l'Océan", nouvelle invitation à un rapprochement avec "Le Bateau ivre". L'image hérédienne peut être rationalisée en imaginant le phénomène d'un dévoilement du ciel à l'horizon, mais dans l'espace de la compréhension poétique d'autres perspectives s'offrent à nous.
J'ose croire qu'il est clair pour tout le monde que "Mouvement" compare les "conquérants" de son époque aux "conquistadors" de la Renaissance, en s'appuyant très précisément sur la référence suivie au sonnet "Les Conquérants" de José-Maria de Heredia. Et Rimbaud, en comparant, n'oublie pas les contrastes ironiques. Il dévalue ainsi le discours progressiste des "conquérants du monde" et en même temps il me semble assez évident qu'il conspue un esprit d'aventure qui ne passe que par les "stocks d'études" au mépris d'une confrontation aux surprise du réel.
Il y a moyen de préciser de manière plus franche le sens des vers de "Mouvement", mais j'essaie de pointer du doigt ce qui doit passer pour évident déjà à une lecture immédiate du poème de Rimbaud. Je reste volontairement en deçà de la lecture renseignée.

Pour clore mon étude du jour, je vais citer à nouveau le poème en dégageant l'organisation rigoureuse des répétitions de mots. Oui, à nouveau, petite pensée pour l'exposition à Aix-en-Provence. Désolé, je n'irai pas plus loin qu'Avignon, à une autre fois peut-être ?
Et je vais citer aussi des faits de versification dont depuis février 2002 je me dis qu'un jour peut-être j'en débattrai par articles interposés avec Benoît de Cornulier, lequel dans l'article "Illuminations métriques" avait remis en cause pas mal d'erreurs de méthodologie d'Antoine Fongaro. Le problème, c'est que du coup le bébé a été jeté avec l'eau du bain. A part Reboul et Murat, il n'y a plus aucun rimbaldien qui ose prétendre identifier des mesures syllabiques dans la prose de Rimbaud, sauf moi bien sûr, moi seul, dis-je, et c'est assez ! Cornulier n'a jamais daigné prendre en considération deux faits difficilement contournables au sujet de "Mouvement". D'abord, au vers 14, passage donc du milieu du poème en nombre de vers puisqu'il en compte 26, nous avons un segment de cinq syllabes binaire, comparable au dernier vers, et nous avons aussi la mention du mot "Repos" qui, en physique, est le contraire du "mouvement", mot qui donne son titre au poème, mais qui est aussi le premier substantif du premier vers. Pour Cornulier, il suffit que ses symétries ne soient pas sensibles à la lecture pour qu'elles n'aient aucune valeur. Je ne suis évidemment pas d'accord avec cette approche, d'autant plus que dans "Mémoire" ou "Famille maudite", peu importe la version qu'on choisit, les enjambements de mots sont également distribués en fonction du milieu du poème, fait qui pourtant n'est en aucun cas perceptible à la lecture. Et j'ai d'autres exemples de la sorte à exhiber. Je suis convaincu que ce refus fait un tort considérable aux études rimbaldiennes et intimide les nouveaux chercheurs qui n'oseront pas aller en ce sens. Moi, je n'ai pas de problème de peur, j'affiche mes convictions qui sont à l'évidence bien établies en tant que faits de composition, avant même d'être comprises en termes d'intentions d'auteur. Il y a donc cette occurrence centrale claire et nette du mot "Repos", ce parallèle de segments de cinq syllabes entre les vers 14 et 26, sans qu'on ait à se dire que puisque ce n'est pas sensible à la lecture ça n'existe pas, et évidemment je ne saurais trop souligner l'allure de segmentation syllabique des vers 19 et 20. Fongaro avait dégagé partiellement ce fait, je le complète.

Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve,
Le gouffre à l'étambot,
La célérité de la rampe,
L'énorme passade du courant
Mènent par les lumières inouïes
Et la nouveauté chimique
Les voyageurs entourés des trombes du val
Et du strom.

Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le comfort voyagent avec eux ;
Ils enmènent l'éducation
Des races, des classes et des bêtes, sur ce Vaisseau.
Repos et vertige
A la lumière diluvienne,
Aux terribles soirs d'étude.

Car de la causerie parmi les appareils, - le sang, les fleurs, le feu, les bijoux, -
Des comptes agités à ce bord fuyard,
- On voit, roulant comme une digue au-delà de la route hydraulique motrice,
Monstrueux, s'éclairant sans fin, - leurs stocks d'études ; -
Eux chassés dans l'extase harmonique
Et l'héroïsme de la découverte.

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants
Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,
- Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ? -
Et chante et se poste.
Quelques explications, j'ai mis en rouge la première moitié du poème, et en fait ses deux premières phrases, puisque nous avons une seule phrase dans la première séquence et une seule phrase vers 9 à 12. La première phrase a pour sujet des "voyageurs" et la seconde des "conquérants du monde", mais le contraste est inversé en fait de décors ou cadres. La première séquence conviendrait mieux à des conquérants, et la seconde phrase conviendrait mieux à des voyageurs.
Accessoirement, cette présentation du texte en rouge, puis en noir, permet aussi de constater que les mentions "mouvement" et "repos" sont à l'attaque des vers 1 et 14. Le vers 14 lance la seconde moitié du poème en nombre de vers. J'ai souligné avec un fond jaune cette opposition lexicale entre "mouvement" et "Repos" et ce contraste ironique entre "voyageurs" et "conquérants du monde". J'ai fait de même pour les mots "nouveauté" et "ancienne". Notez que la "nouveauté" va sensiblement de pair avec cette "éducation" que les "conquérants" emmènent ("enmènent" : orthographe manuscrit, comme "comfort" à l'anglaise, et même "athmosphériques" de mémoire). L'adjectif "ancienne qualifie une "sauvagerie" supposée et précisément celle de la révolte du "couple" "qui s'isole".
Entre la première séquence et la seconde, nous pouvons constater une reprise de quatre termes : "Mènent" est repris par "enmènent". Rimbaud est un poète qui a parfaitement conscience d'une telle reprise qui ne va pas dans le sens de la recherche lexicale, de la riche diversité du vocabulaire déployé. Et il y a un effet ironique qu'alimente cette reprise bien évidemment. Le nom "voyageurs" est repris dans le verbe "voyagent", je ne reviens pas sur la tactique ironique du procédé. Nous observons la reprise perfide de l'adjectif "chimique", perfide parce qu'il y a le "chimique" présent et le "chimique" personnellement recherché. Ces trois reprises concernent l'espace délimité des deux premières phrases du poème, qui plus est. En revanche, la quatrième reprise excède un peu le cadre, le terme au pluriel "lumières" est repris au singulier au vers 15. J'ai évité de souligner l'étymologisme "conquérants" / "Cherchant" dont j'ai déjà parlé pour ne pas surcharger mon "tableau".
Les reprises de mots sont moins sensibles pour les autres séquences, j'ai tout de même souligné des mots quelque peu outils dans le but de souligner des symétries qui ne manquent pas d'intérêt. J'ai hésité à souligner le déterminant "ce" pour rapprocher "ce Vaisseau" et "ce bord fuyard", mais cela aurait paru exagéré.
Je m'explique pour la reprise du "on" et l'écho du gallicisme "Ce sont" / "Est-ce".
La première séquence a fait la description de quelque chose qu'un public peut voir. La seconde séquence peut passer pour descriptive, mais elle a une valeur explicative : "Ce sont..." Or, à l'avant-dernier vers, une interrogation sollicite une nouvelle explication au sujet d'un nouveau groupe de personnages, le "couple de jeunesse".
Ces "voyageurs", "Ce sont les conquérants du monde", mais ce "couple de jeunesse", "Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ?"
Le "On" dans "On voit" a une valeur englobante. Il s'agit pour tous de voir, tandis que celui dans la phrase interrogative "qu'on pardonne" est problématique, puisque la question désolidarise du groupe formé par ce "on". Nécessairement, il y a un conflit, puisque celui qui accepte d'être dans le groupe ("On voit") se demande s'il peut adhérer au groupe du "on pardonne". Le vers 25 est entre deux tirets, ce qui équivaut à des signes de parenthèse tout en suggérant un décrochage énonciatif, comme s'il y avait deux voix dans le poème et que le vers 25 exprimait une autre voix. Ces deux voix peuvent être deux inflexions de pensée du seul poète, mais voix d'un autre intervenant ou variation hésitante du poète la structure du poème indique clairement un conflit. La menace du "couple" est identifiée, cela a un air d'ancienne sauvagerie, et pas de "nouveauté chimique", ni d'éducation. Il s'isole sur l'arche qui doit sauver la société ordonnée et bénie par Dieu. En refusant d'être solidaire du mouvement de l'arche, il s'agit bien d'un couple qui n'aurait pas dû échapper au déluge. Mais, ironiquement, le mot "couple" en fait des éléments sélectionnés pour survivre au déluge. Il y a toute une tension clivante qui s'installe au sein du poème. Le vers 25 résonne comme la tentation d'un châtiment, d'un refoulement, d'une mise à mort en gros. Or, ce vers n'est qu'une parenthèse face à un énoncé qu'elle interrompt mais qui finit par la rejeter en la bravant : "Et chante et se poste."
J'ai déjà fait part de ma lecture à Bruno Claisse en février 2002, lors du séminaire où il l'a exposé pour la première fois en public, et il reconnaissait que la lecture du vers 25 posait problème et que s'il y avait un point à revoir dans sa lecture cela commencerait sans doute par ce problématique vers 25. Il n'en fait aucun cas dans les versions écrites de son étude du poème "Mouvement", mais dans tous les cas j'attire moi votre attention sur ce vers 25.
Je crois que la relation de "Ce sont" à "Est-ce" se passe de longs commentaires désormais. On voit bien qu'il est question de fonder l'interprétation idéologique bienpensante de la vision. Mais on découvre que celui qui a tenu la trame le long des 26 vers faisait semblant de donner la leçon bienpensante et finit par lui donner son renvoi en véritable opposant. Le vers 25 est soit une voix du groupe qui écoute, soit plus probablement un persiflage ultime du poète qui imite la réaction d'une personne dans le public pour mieux signifier que tout le poème est satirique.
Le mot "étude(s)" est repris avec variation du singulier au pluriel de la deuxième à la troisième séquence avec une symétrie complémentaire de position finale dans un complément du nom : "soirs d'étude", "stocks d'études". Nous pouvons insister sur l'initiale en "s" et la forme monosyllabique des deux noms têtes : "soir" et "stocks". J'ai souligné également la reprise du pronom "eux" dans laquelle entendre l'expression d'un certain rejet polémique. Je rappelle que le manuscrit comporte une variante biffée : "le stock d'études / Qui est le leur".
Je n'ai pas effectué d'autres soulignements, des parties de mots peuvent entrer en résonance dans ce poème.
Par exemple, entre le vers 14 et le vers finale 26 : "Repos et vertige" "Et chante et se poste", je suis tenté de souligner la séquence orthographique "pos". Même au plan lexical, la comparaison de "Repos" et "se poste" prend sens. La même séquence binaire "Repos et vertige" peut imposer une comparaison avec les vers 19 et 20 :

Eux chassés dans l'extase harmonique
Et l'héroïsme de la découverte.

L'extase serait assimilable au repos et l'héroïsme au vertige, et cela serait conforté par l'écho "vert" entre "vertige" et "découverte".
Il y a plein de faits intéressants à observer avec ce poème au plan des répétitions ou reprises. Le suffixe en "-ique" n'est certainement pas celui qui nous semble le plus heureux à reprendre dans un poème : "nouveauté chimique", "fortune chimique personnelle", /"digue"/ "route hydraulique motrice", "l'extase harmonique", "accidents atmosphériques", tandis que j'opposerais volontiers "causerie" à "sauvagerie".
Le traitement phonétique : "l'éducation / Des races, des classes et des bêtes" est évident, à condition d'interpréter correctement le mot "races" dans une acception du dix-neuvième siècle, pas dans le sens courant actuel. Et j'ai déjà indiqué que ce passage du poème était à mettre en parallèle avec un passage du poème "Solde". Le traitement phonétique importe aussi dans la reprise par calembour "or" dans "fortune", "sport" et "comfort". Les mots "sport" et "comfort" ciblent la pensée anglo-saxonne. Rimbaud ignorait peut-être l'origine médiévale française de ces deux mots ("desport" = divertissement), ou il la soupçonnait éventuellement, mais il est sensible qu'il emploie ces deux mots en tant qu'éléments lexicaux à résonance anglo-saxonne. Il s'agit bien évidemment d'une intention satirique à l'égard de l'utilitarisme anglais et de son mode de propagande impérialiste. Souligner des répétitions et dégager le sens que cela suppose, c'est le b. a.-ba de la lecture poétique, même s'il faut veiller à établir quelques garde-fous. Pourquoi ce type d'approche n'est-il jamais appliqué par les rimbaldiens au sujet de "Mouvement" ?
J'aurais bien d'autres idées à développer, par exemple comment "diluvienne" et "arche" confirment l'allusion au mythe de l'arche de Noé, etc. Mais je voudrais finir par un dernier point.
Aux vers 19 et 20, j'identifie des allusions à l'alexandrin.
Fongaro avait déjà proposé d'identifier au vers 19 une séquence de vingt syllabes combinant un octosyllabe et un alexandrin, et il identifiait un alexandrin également au vers 20, sachant que Fongaro était tout de même indifférent à la question de la césure. Puis, Fongaro découpait en nombre de syllabes toute la prose de Rimbaud, qu'il y ait des égalités ou pas. Cornulier a dénoncé l'absurdité de la démarche. Il va de soi que nous n'aurons pas des découpages de 5,7 syllabes. Le découpage de Fongaro ne prouvait pas l'allusion à la versification, puisque sa méthode pouvait s'appliquer indifféremment à tout texte en prose. Malgré tout, Fongaro n'a pas été le premier à identifier des allusions aux vers dans la prose de Rimbaud.
Je voudrais citer le cas des vers 19 et 20 qui font partie des cas les plus troublants.
- On voit, roulant comme une digue au delà de la route hydraulique motrice,
Monstrueux, s'éclairant sans fin, - leur stock d'études ; -
[...]
Fongaro identifie une suite octosyllabe "On voit, roulant comme une digue" et alexandrin "en delà de la route hydraulique motrice", puis un ensemble alexandrin au vers 20 : "Monstrueux, s'éclairant sans fin, - leur stock d'études ; -"
La tendance de Fongaro est de considérer l'effort suffisant. Il a découpé le vers 19 en deux vers les plus répandus dans la tradition française. Et s'il y a un alexandrin, il y a forcément un octosyllabe devant. En réalité, dans l'absolu et les droits imprescriptibles de la lecture personnelle, on peut dégager les deux premières syllabes "On voit" et envisager une suite de trois fois six syllabes : "roulant comme une digue", "au delà de la route" "hydraulique motrice". On observe toutefois que cela suppose encore un enjambement, encore que pas très prononcé puisque "hydraulique motrice" forme une suite de deux adjectifs rapportés au même nom "route". Mais il y aussi la tension phonétique entre "digue" et "hydraulique" sachant que le suffixe "-ique" ne participe pas à l'idée d'un découpage en trois fois six syllabes. Malgré ces objections, j'ai tendance à considérer que le découpage proposé par Fongaro ne manque pas d'intérêt, a quelque chose de pertinent. Fongaro fait plusieurs autres remarques sur ce même vers. Nous avons vu qu'il modifie la préposition "au-delà" en un archaïque "en delà". Il a affirmé cela sur la foi du manuscrit qu'il avait mis en fac-similé à son étude "métrique" du poème. La préposition "au delà" serait repassée à l'encre pour donner "en delà de". Murphy a répondu ultérieurement en considérant que la réécriture était en sens inverse. Rimbaud est passé de la lecçon première "en délà" à la leçon finale "au-delà" (pas de trait d'union sur le manuscrit). Je ne peux qu'évaluer quand elles me passent sous les yeux des photographies de qualité moyenne, je pense que Murphy a raison, mais je n'en sais rien. Personne n'a pensé à effectuer une vérification sur les manuscrits eux-mêmes. Notons tout de même que Rimbaud a donc bien utilisé à un moment la leçon "en deça" dans tous les cas. Il y a bien une variante en présence sur le manuscrit, même si c'est "en deça" qui est finalement biffé. Enfin, Fongaro a rapproché le calembour compliqué "route hydraulique motrice" ("roue hydraulique", "roue motrice", "route" et non "roue") d'une phrase célèbre de Pascal : "Les rivières sont des chemins qui marchent", mais sans motiver outre-mesure le rapprochement, ce qui fait qu'il demeure quelque peu suspect, peu profitable, peu pertinent.
Quant au vers 20, je remarque que si on applique la loi de la césure il coïncide avec une suspension à effet de sens typique des alexandrins de Victor Hugo : "Monstrueux, s'éclairant", premier hémistiche, et rejet en tête de second hémistiche "sans fin". Le second hémistiche se poursuit par la mention "les stocks d'études". Cette mention fait l'objet d'une variante biffée, mais je constate que la variante biffée maintient la possibilité de lire le vers 20 en tant qu'alexandrin, alors même que le groupe nominal est beaucoup plus long :

Monstrueux s'éclairant sans fin le stock d'études
Qui est le leur...

La variante offre le rejet de la relative au vers suivant, ce qui est étonnant et tend à conforter l'impression d'un alexandrin hugolien réellement glissé dans le poème en vers libres "Mouvements" dont les vers 14 et 26 offrent déjà l'exemple peu discutable d'une segmentation syllabique mesurée : "Repos et vertige", "Et chante et se poste".
Le rejet de "sans fin" par rapport à "s'éclairant" est expressif, typiquement hugolien. "Mouvement" offre également l'exemple unique dans la poésie rimbaldienne d'un poème en vers libres où une expression décroché en fin de ligne manuscrite est mise entre crochets comme dans un poème en vers régulier, procédé non appliqué dans le cas de "Marine" et qui explique que les éditeurs de La Vogue ont édité "Mouvement" en italique à la manière d'un poème en vers, mais pas "Marine" présenté comme un texte en prose, d'autant plus qu'il était fondu au texte nettement en prose de "Fête d'hiver".
L'idée d'une allusion à la versification dans "Mouvement" a l'intérêt de dégager l'idée d'une sorte d'emphase boursouflée ironiquement traitée par le poète satirique, ce que conforte les échos lourds entre certains phonèmes.
Des rimbaldiens viendront-ils un jour sur ce terrain d'analyse et en rapporteront-ils les fruits auprès du public ? Rien n'a été fait en ce sens depuis février 2002, strictement rien. Cela interroge pourtant notre rapport à la poésie et à ce que nous pensons savoir de la manière de Rimbaud. Rappelons cruellement que la définition du vers libre moderne nous vient d'écrivains de second ordre qui se sont inspirés de Rimbaud sans comprendre ni le sens de ses poèmes, ni sa manière de composer. C'est une pétition de principe d'exclure la mesure syllabique de l'analyse du poème "Mouvement". Or, pour les rimbaldiens, il n'est même pas envisageable de se poser la question et de simplement en débattre...
Espérons déjà avoir fait passer le message au sujet des "Conquérants" et du recueil Sonnets et eaux-fortes.

mercredi 20 octobre 2021

Sept fac-similés inédits : les minutes du procès de Verlaine

Le moindre document rimbaldien a droit à son fac-similé, et les pièces du procès de Verlaine en ont fait l'objet également. Je livre ici sept photos des minutes des procès de Verlaine en 1873. Elles ont été exploitées par André Guyaux à qui je les avais communiquées pour l'édition des Œuvres complètes d'Arthur Rimbaud dans la collection de La Pléiade en 2009.
Les rimbaldiens ne comprenaient pas pourquoi il nous manquait un accès aux minutes des procès eux-mêmes. En fait, le dossier du procès a été communiqué, en tant que littéraire, à la Bibliothèque royale de Bruxelles vers 1930, mais il s'agit d'archives liées à des procès. Il s'agit donc d'un transfert exceptionnel. Les minutes des deux procès auraient dû suivre le même chemin, mais les minutes du procès faisaient partie d'un livre suivi. Le cas est similaire aux minutes des procès en séparation, puis en divorce, du couple Verlaine. Les textes font partie de livres suivis où figurent les minutes d'autres procès. Il s'agit même de minutes assez courtes qui n'occupent qu'une partie des pages dans le cas des minutes des procès en séparation et en divorce du couple Paul et Mathilde Verlaine. En revanche, ici, nous avons sept pages pleines exclusivement consacrées aux procès de Verlaine. L'intérêt de mes photographies permet de révéler que les sept pages ont été arrachées à deux endroits du livre qui les contenait. Les déchirures sont même grossières, elles ont été faites brutalement à la main. La mutilation d'un livre et le caractère non présentable des déchirures me semblent avoir dû contribuer au fait que ces sept documents n'ont pas rejoint l'ensemble des pièces du procès à la Bibliothèque royale de Bruxelles. Les sept pages arrachées à deux endroits distincts ont été remises ensemble dans le livre, lequel livre était à l'abandon, laissé comme négligé à côté d'une chaudière. J'ai eu ces documents vers 2008. Ils sont inédits en tant que fac-similés, et quelque peu même en tant que textes dans les éditions critiques sur Rimbaud et Verlaine.

Commençons par les quatre pages de l'audience publique du 8 août 1873. Au haut de la première page du document, nous avons le tampon "APPEL" et les précisions manuscrites : "Par le condamné / Par le [illisible Maître quelqu'un ?]". Nous avons le texte imprimé : "Coups et blessures graves" et d'autres précisions que je vous laisse lire. Il ne s'agit pas d'un procès de Rimbaud la victime (il a retiré sa plainte) contre Verlaine l'accusé ("En cause de Monsieur le Procureur du Roi, contre Verlaine"). Je transcris tout de même un paragraphe plus intéressant :
Prévenu d'avoir volontairement porté des coups et fait des blessures ayant entraîné une incapacité de travail personnel à Arthur Rimbaut le 10 juillet 1873.

La mention "incapacité de travail" est intéressante pour argumenter comme je le fais sur le caractère fort improbable d'une rédaction rapide et abondante du livre Une saison en enfer après le drame de Bruxelles. Je considère que le projet était déjà très avancé et qu'il ne restait plus à écrire éventuellement que les sections finales de l'ouvrage. Je trouve complètement absurde la légende diffusée par Isabelle Rimbaud et Paterne Berrichon d'un ouvrage écrit à Roche en août 1873. L'essentiel du livre Une saison en enfer était déjà composé avant le drame de Bruxelles. Cela est rendu évident par la lettre à Delahaye de mai 1873, par le fait que Verlaine détenait à la fin de sa vie des brouillons témoignant d'un travail déjà fort avancé, etc. J'espère qu'un jour les rimbaldiens comprendront que "Vierge folle" n'a pas été nécessairement composé après le 10 juillet 1873. "Vœu, oh pieux !" comme pourrait dire Rimbaud !
Ce document participe aussi du caractère de mise en doute du témoignage écrit du tableau attribué à Jef Rosman, dont Jacques Bienvenu a clairement établi qu'il s'agissait d'un faux apparu à Paris après la Seconde Guerre Mondiale. Rimbaud n'a pas été hebergé chez Mme Pincemaille. Arrêtez s'il vous plaît avec les attrape-nigauds.
Rimbaud ayant retiré sa plainte, il faut comprendre que le reproche sur l'incapacité de travail est une conséquence mécanique du procès en regard des textes de loi mobilisés. Cela sera évident quand nous citerons le détail des articles du Code pénal qui ont contribué à asseoir la peine subie par Verlaine.
Le document mélange ensuite du texte imprimé et de l'écriture manuscrite. Je transcris ici ce début de jugement rendu par le tribunal, sans trop me soucier de respecter la présentation fidèlement puisque vous pouvez l'apprécier sur la photographie elle-même :

   Vu également l'ordonnance en date du 28 juillet 1873, par laquelle la Chambre du Conseil de ce Tribunal a renvoyé le prévenu devant le Tribunal correctionnel ;
   Ouï le Ministère public en son résumé et en ses réquisitions ;
  Ouï les témoins dans leurs dépositions, ainsi que le prévenu dans ses dires et moyens de défense ;
                          Le Tribunal,
   Attendu qu'à Bruxelles, le 10 juillet 1873, le prévenu a volontairement porté des coups et fait des blessures ayant entraîné une incapacité de travail personnel à Arthur Rimbaut,
[...]





Les deuxième et troisième pages offrent uniquement du texte imprimé avec des biffures manuscrites. Je n'ai pas compris pourquoi le "s" de "circonstances atténuantes" était flanqué d'un trait oblique. Le "s" de "atténuantes" serait biffé, mais pas celui de "circonstances" ? Je renonce à essayer de comprendre, c'est sans intérêt pour moi. Il s'agit à l'évidence d'un document préétabli. De la masse d'articles cités du Code pénal, le tribunal n'a retenu que les 398 et 399, puis l'article 40. Et il n'est retenu que l'article 194 du code d'instruction criminelle.
Je ne vais pas transcrire le détail des articles biffés, les articles valant pour la condamnation suffiront :
Art. 398. Quiconque aura volontairement fait des blessures ou porté des coups sera puni d'un emprisonnement de huit jours à six mois et d'une amende de vingt-six francs à cent francs ou d'une ces peines seulement ;
Art. 399. Si les coups ou les blessures ont causé une maladie ou une incapacité de travail personnel, le coupable sera puni d'un emprisonnement de deux mois à deux ans et d'une amende de cinquante à deux cents francs.
Le coupable sera puni d'un emprisonnement de six mois à trois ans et d'une amende de cent francs à cinq cents francs, s'il a agi avec préméditation.




La troisième page ne cite aussi que des articles du Code Pénal. Il ne faut pas se laisser perturber par leur apparition dans une sorte de désordre, c'est organisé par d'autres voies. Seul l'article 40 n'a pas été biffé sur cette page :

Art. 40. A défaut de payement dans le délai de deux mois à dater de l'arrêt ou du jugement s'il est contradictoire, ou de sa signification, s'il est par défaut, l'amende pourra être remplacée par un emprisonnement dont la durée sera fixée par le jugement ou l'arrêt de condamnation, et qui n'excèdera pas six mois pour les condamnés à raison de crime, trois mois pour les condamnés à raison de délit, et trois jours pour les condamnés à raison de contravention.
Les condamnés soumis à l'emprisonnement subsidiaire pourront être retenus dans la maison où ils ont subi la peine principale.
S'il n'a été prononcé qu'une amende, l'emprisonnement à subir, à défaut de payement, est assimilé à l'emprisonnement correctionnel ou de police, selon le caractère de la condamnation.




La quatrième page mélange à nouveau le texte imprimé et les précisions manuscrites. Le texte de la loi du 4 octobre 1867 est entièrement biffé. Sur les deux articles cités du Code d'instruction criminelle, un seul a été retenu :
Art. 194. Tout jugement de condamnation rendu contre le prévenu et contre les personnes civilement responsables du délit, ou contre la partie civile, les condamnera aux frais, même envers la partie publique.
Je transcris le texte de la condamnation spécifique à Verlaine :

[Le Tribunal] Condamne ledit Verlaine Paul à deux années d'emprisonnement & à deux cents francs d'amende et aux frais du procès taxés à la somme de quarante huit francs 15 cts. / Dit qu'à défaut de payement, dans le délai de deux mois, l'amende pourra être remplacée par un emprisonnement de deux mois [mention biffée : "jours"]. / Prononce la confiscation de l'arme saisie / Charge le Ministère public de l'exécution du présent jugement.
Jugé et prononcé à l'audience publique du 8 aout 1800 septante-trois où siégeaient Messieurs : Drugman [illisible] président ; Coppyn juge suppl [illisible] juge suppl [illisible] substitut du procureur du roi, et Lambert greffier adjoint.
 





En clair, Verlaine a pris la peine maximale fixée par l'article 399 du Code pénal. En principe, il n'aurait dû subir qu'une peine d'emprisonnement maximale de six mois (article 398). L'idée de l'incapacité de travail personnel ne vient sans doute pas de la plainte de Rimbaud, mais d'une volonté délibérée d'accabler le prévenu.
Verlaine ayant fait appel, voici les trois pages de la nouvelle minute de procès. Il s'agit cette fois d'une audience publique du 27 août 1873 de la Cour d'Appel séant à Bruxelles. On ne m'en voudra pas de ne pas chercher à déchiffrer les noms du président et des conseillers. Le document est lacunaire, puisque la date de mise en détention de Verlaine n'est pas précisée : "En cause de Paul Verlaine, prévenu appelant et intimé / Détenu depuis le.... / contre / Le Ministère public, intimé et appelant".
Je transcris le début manuscrit de cet appel et observez sur le document que le bord de page offre lui aussi le cas de déchirures grossières :
Vu par la Cour l'appel interjeté le Huit Août 1873, par Paul Verlaine, âgé de 29 ans, homme de lettres, né à Metz, sans domicile en Belgique ;
Vu également l'appel interjeté le même jour par le M. Le Procureur du roi de l'arrondissement de Bruxelles ;


Le texte se poursuit sur la deuxième page :

[...]
du jugement rendu le Huit Août 1873 par le tribunal de première instance de l'arrondissement de Bruxelles lequel, jugeant en matière de police correctionnelle condamne le dit Paul Verlaine à deux années d'emprisonnement et à deux cents francs d'amende ; et autres [illisible ou biffé] frais taxés à quarante-huit francs 15 centimes ;
Prononce la confiscation de l'arme saisie.
Dit qu'à défaut de paiement dans le délai légal, l'amende pourra être remplacée par un emprisonnement de deux mois,
Pour avoir, le Dix Juillet 1873, volontairement porté des coups et fait des blessures ayant entraîné une incapacité de travail personnel à Arthur Rimbaut.
Ouï le rapport fait à l'audience publique de ce jour par Mr le Conseiller [nom que je n'essaie pas de déchiffrer],
Entendu Monsieur [nom illisible] Substitut du procureur général en son réquisitoire ;
Entendu le prévenu en ses moyens de défense présenté par le Me [nom que je ne vais pas déchiffrer] ;



Et cela se poursuit sur la troisième et dernière page du document :
Attendu que le fait déclaré cons[is]tant par le premier juge est resté établi devant la Cour ;
Attendu que la peine prononcée est en rapport avec la gravité du délit ;
Par ces motifs,
Vu les articles visés au jugement dont appel
La Cour met au néant les appels du Ministère public et du prévenu ;
Condamne le prévenu aux dépens d'appel liquidés à Trois francs soixante centimes ;
Ainsi jugé et prononcé en audience publique du vingt-sept août 1873, [...]

Dans l'absolu, Verlaine a commis une tentative de meurtre et une peine de deux ans n'est pas en soi étonnante. En revanche, l'analyse du cadre juridique dans lequel Verlaine a été jugé tend à montrer qu'il a été délibérément enfoncé avec une peine maximale de deux ans. En effet, tout se joue dans le glissement de l'article 398 à l'article 399. Verlaine n'aurait dû avoir qu'une peine de prison de six mois selon l'article 398. L'allongement à deux ans ne vient pas de la gravité des actes, même si cela a forcément joué dans les esprits, mais d'une astuce juridique pour impliquer l'article 399, la fameuse incapacité de travail personnel. Certes, la production écrite de Rimbaud a dû être ralentie à cette période, mais elle n'a guère duré longtemps comme nous savons, puisque, même si Une saison en enfer était déjà en grande partie composé selon moi et les rimbaldiens les plus avisés, il n'en reste pas moins qu'il était actif et recopiait même des poèmes de Verlaine dans les mois suivants. Puis, en tant qu'homme de lettres, Rimbaud n'était ni soumis à des contraintes de productions quotidiennes, ni soumis à une sollicitation pressante d'un éditeur. C'est lui-même qui s'est mis une pression pour finir rapidement la rédaction et mise au propre d'un manuscrit du livre Une saison en enfer en contactant l'éditeur Poot. D'un côté, Verlaine n'a pas volé sa condamnation (dans l'absolu) et je précise que je ne me scandalise pas pour la mésaventure qui lui est arrivée, de l'autre, la décision de justice témoigne tout de même d'un abus de pouvoir au vu de la manipulation assez évidente des articles du Code pénal qui furent mobilisés. Verlaine aurait pu subir un procès plus lourd pour tentative de meurtre, mais comme cela fut ramené à la catégorie des "Coups et blessures graves" le tribunal a voulu appliquer la peine maximale en se servant un peu abusivement de l'article 399.

mercredi 6 octobre 2021

Il est nouveau, docteur Rimbaud !

Il est nouveau, docteur Rimbaud !

Qu'est-ce qu'on peut entendre par là ? Quand j'étais enfant, comme beaucoup d'autres, je connaissais cette petite phrase : "Il est minuit, docteur Schweitzer !" Je ne comprenais pas ce que ça sous-entendait. J'ignorais la provenance d'une telle citation. Je ne savais même pas qui était le docteur Schweitzer, j'ignorais même qu'il n'était pas qu'un personnage de fiction. Je ne savais rien de rien. C'est même une sorte de connaissance littéraire qui est allée en s'éteignant, car il n'en fut nulle question au collège et au lycée. C'était comme un truc perdu dans mon enfance, un souvenir de mes aînés comme quand on me parlait d'Eddy Merckx que je n'ai pas suivi directement. Puis, un jour, j'ai découvert que cette phrase cabalistique était le titre d'une pièce de théâtre, un drame en deux actes et des Pourrières. Il s'agissait d'un texte d'un écrivain français et catholique Gilbert Cesbron. Cet auteur donnait à d'autres de ses écrits le tour d'une phrase moitié anodine, moitié étonnante : Il est plus tard que tu ne penses, Libérez Barabbas ou C'est Mozart qu'on assassine. Ce dernier titre est toutefois une citation de Terre des hommes de Saint-Exupéry. Gilbert Cesbron est finalement tombé dans l'oubli. Je dois avouer qu'à lire sa pièce Il est minuit, docteur Schweitzer, ce n'est pas vraiment surprenant. C'est une pièce qui a eu son actualité en 1951, et voilà tout. Ceci dit, son titre est resté, et comme les gens l'utilisent, on prétend que ça ne veut rien dire d'autre que le fait d'annoncer minuit aux gens avec une emphase comique. Dans la pièce, cela a un peu plus de profondeur tout de même.
Le héros de la pièce Albert Schweitzer est un personnage réel qui a survécu au drame de Cesbron. Le drame de Cesbron est censé se dérouler au Gabon au commencement de la Première Guerre Mondiale. Schweitzer n'est pas catholique, c'est un protestant qui participe du mouvement de la théologie libérale. Il est Alsacien, ce qui en fait un personnage d'origine française mais administrativement allemand et donc placé sous les drapeaux allemands, avec une double casquette pour la culture. Il se retrouve face à un personnage inspiré de Lyautey et quelques autres, dont un certain Leblanc dont le nom est évidemment signifiant dans le contexte d'hôpital dans les brousses du Gabon. Personnage aujourd'hui controversé à cause si j'ai bien compris de son paternalisme, le véritable Albert Schweitzer est mort en 1965, cinquante après les faits imaginés dans la pièce et quatorze ans après les premières mises en scènes de celle-ci. Toutefois, la première réplique de la pièce est formulée par le personnage de Marie, sur laquelle se projette l'idée chrétienne, mais elle n'est pas le personnage pieux que son nom fait attendre, mais bref, sa première réplique, c'est le titre de la pièce : "Il est minuit, docteur Schweitzer !" Cela contribue à la coloration de deuil immédiate qui s'installe, et quand on sait qu'il y a pour le théâtre classique français une règle d'unité de temps limité à vingt-quatre heures Schweitzer fait entendre une perspective inquiétante pour lui-même quand il dit : "Un mendiant qui meurt demain, son temps est mille fois plus précieux que le mien !"
Or, si le premier acte de la pièce commence à minuit, le second acte de la pièce commence le lendemain à onze heures du soir. On devine que le second acte doit représenter l'écoulement d'une heure de temps. Et Schweitzer est alors condamné à mort et doit l'être par Leblanc qui aura la dernière réplique, laquelle ne sera que la reprise de la phrase initiale de Marie la veille, phrase qu'il n'a pourtant pas entendue : "Il est minuit, docteur Schweitzer !" Et cela sonne alors comme une sentence de mort. Puis, le rideau se ferme.
Voilà, vous mourrez moins incultes, mais bon vous mourrez quand même !...

Que dire de plus ? Je vais reprendre ma série sur les "lettres du voyant", je vais dans la prochaine partie rendre enfin compte dans les détails de la préface de Sully Prudhomme à sa traduction du premier livre de De rerum Natura de Lucrèce.
Pendant ce temps, vous reprendrez bien un peu de cet arrière-goût d'automne...
Il est nouveau, docteur Rimbaud !

mardi 5 octobre 2021

La Rivière de Cassis, mystère géographique

Le poème "La Rivière de Cassis" décrit poétiquement un paysage, mais ce qui est intrigant c'est qu'on ne cerne pas clairement de quel paysage il peut être question.
Il semble admis que le poème décrit le paysage des Ardennes belges et plus précisément de la vallée de la Semois, mais en réalité il ne s'agit que d'une hypothèse de lecture. La Semois est une rivière qui traverse la Belgique pour l'essentiel et qui va se jeter dans la Meuse en France, où l'orthographe du nom varie en Semoy. Parmi les sites touristiques le long de la Semois, nous avons la ville de Bouillon que Rimbaud et Verlaine connaissaient, et où ils se sont rendus ensemble non pas en mai 1872, période de composition de "La Rivière de Cassis", mais en mai 1873. Ayant vécu une partie de mon enfance en Belgique, il se trouve qu'en cinquième primaire, l'équivalent de l'année de CM2 en France, j'ai fait avec les élèves des deux classes de cinquième de mon école un séjour d'une semaine dans cette région. J'ai visité le château de Bouillon, qui est en réalité un château créé après la mort de Godefroy de Bouillon (le vrai château était sur une colline avoisinante), et j'ai pu graver dans mon souvenir l'image touristique classique du Tombeau du Géant à Botassart qui ne fait pas partie des "vaux étranges", mais plutôt des collines singulières dessinées par les méandres sinueux de la Semois.
Pour un lecteur français et aussi quelque peu pour un lecteur belge, la localisation dans la vallée de la Semois concorde plutôt bien avec le poème : une rivière, des forêts de sapins, l'évocation du cassis en tant que plante plutôt du nord, l'idée d'un décor vallonné ("vaux étranges") avec quelques "donjons" disséminés et ce motif des "chevaliers errants" qui fait écho à la figure du croisé Godefroy de Bouillon, héros de la Jérusalem délivrée du Tasse.
Toutefois, quand j'étais enfant, il m'était enseigné qu'il n'y avait pas de corbeaux en Belgique. Je voyais des corneilles dans la Nature, mais, pour voir des corbeaux, il fallait aller en France et avec ma docile naïveté je m'imaginais presque qu'il suffisait de traverser la frontière pour ça. Evidemment, il est toujours loisible d'utiliser le nom "corbeaux" pour les corneilles. Il paraît qu'il y a un programme de réintroduction des corbeaux en Belgique depuis 1970 (donc j'aurais pu en voir en Belgique quand j'étais enfant), et l'idée c'est que les corbeaux ont disparu de Belgique au début du vingtième siècle.
Passons aux sapinaies. Le mot "sapinaie" semble une invention de Rimbaud tant il est rare. Il ne s'agit pas d'une invention de Rimbaud, mais d'un mot familier que "sapinière" a supplanté. Une rapide recherche sur Google révèle l'existence d'une "rue de la Sapinaie" à Nantes et il est question aussi de "sapinaie" dans l'Isère. Nantes et l'Isère, nous sommes loin des Ardennes. Le mot "sapinaie" apparaît aussi sous la plume de l'écrivain ardennais André Dhôtel né à Attigny, mais Dhôtel a publié plusieurs ouvrages sur Rimbaud et s'est inspiré de lui dans ses écrits, voire pour un titre d'ouvrage Vaux étranges.
[Attendez, je m'interromps, j'écoute du Bob Dylan, mais je trouve que dans les années 70 il n'était vraiment pas aussi bon que dans les années 60, je vais mettre un album de sa meilleure époque donc !]
Mais les remises en cause pleuvent en cascade. Il faudrait parler de sapinières et non de sapinaies, mais le nom sapin est lui-même problématique puisqu'il s'agit d'épicéas et partant il ne faudrait pas parler de sapinières, mais de pessières.
Mais il y a encore un autre aspect qui m'intrigue. J'ai appris que le paysage de "forêts de sapins" des Ardennes belges n'était pas naturel et que les épicéas ont été plantés au milieu du XIXe siècle. Les épicéas poussent très vite, mais Rimbaud pouvait avoir conscience d'avoir affaire à un paysage nouveau remanié par l'homme, alors que moi naïvement quand j'avais dix ans les sapins étaient là avant le travail de l'homme dans la région. En plus, le second sizain de "La Rivière de Cassis" parle du passé, du Moyen Âge, ce qui fait que la plupart des lecteurs doivent superposer mentalement les sapins du présent à l'évocation médiévale des donjons. Normalement, au Moyen Âge, nous avions plutôt des hêtres si j'ai bien retenu la leçon. Mais comme l'homme a utilisé les arbres, un territoire de landes s'est créé et au milieu du XIXe siècle ils ont voulu reboiser et ils ont fait le choix de l'épicéa, moins pour des raisons esthétiques que pour des raisons économiques. C'était moins coûteux pour reboiser et l'épicéa était intéressant à exploiter. Rimbaud a écrit son poème en mai 1872, j'ignore jusqu'à quel point il avait conscience de ces bouleversements récents. J'ignore aussi quelle était l'étendue de ces récentes "sapinaies" à son époque.
Le cadre ardennais a l'air de pouvoir être certifié comme paysage décrit par le poème avec un intérêt évident pour le cadre des Ardennes belges, du moins le cadre ardennais de la région de Bouillon. En effet, les épicéas sont plus intéressants à planter à plus de 400 mètres d'altitude, donc du côté des sommets des Ardennes belges. Il n'est pas explicitement question des Ardennes belges dans le poème, et on peut se demander si le département français des Ardennes n'avait pas ses forêts de sapins remplies de corbeaux à proximité de rivières. Pour les "vaux étranges", nous pouvions songer au Vallage, région d'Ernest Raynaud, et donc à la Vallée de la Marne.
En effet, je ne perds pas de vue deux problèmes posés par le poème. Le premier problème, c'est le caractère de témoignage biographique. Le poème est daté de mai 1872, alors que Rimbaud fut de retour à Paris autour du 7 mai. Le poème peut être partiellement antidaté, ou daté du jour où il fut terminé, ou il peut être composé avec un temps de retard par rapport à une expérience récente. En gros, en mars et en avril, Rimbaud a été éloigné de Paris pour permettre à Verlaine de reconstruire son ménage aux yeux du milieu ambiant parisien. Rimbaud n'a pas passé ces deux mois qu'à Charleville, mais pour l'essentiel si. Comme il le fera avec Verlaine l'année suivante à la même période, Rimbaud n'a-t-il pas pris le train jusqu'à la frontière belge pour profiter du cadre ardennais de la ville de Bouillon. Cela implique un passage par Sedan. C'est le seul moyen de justifier une lecture dans un cadre belge du poème "La Rivière de Cassis". Il y a un autre problème important qui se pose, c'est celui de la lecture symbolique du poème. Plusieurs rimbaldiens soupçonnent à bon droit que "La Rivière de Cassis" fait allusion à la guerre franco-prussienne, et les rapprochements lexicaux patents avec le poème "Les Corbeaux" ne laissent guère de place au doute. Il est clair que les "mystères révoltes / Des campagnes d'anciens temps" écornent un peu plus l'image de Napoléon III. Et, en clair, si la guerre franco-prussienne n'a pas lieu en Belgique, difficulté qui se pose sans qu'on en parle à la lecture du poème "La Rivière de Cassis" d'une description de paysage belge avec une allusion à une guerre qui ne concerne que le pays d'à côté, il me semble évident que Sedan est la clef pour résoudre la difficulté d'interprétation de "La Rivière de Cassis". Sedan est dans le département des Ardennes, à la frontière belge, et à vingt kilomètres de Bouillon.
Le seul point divergent, c'est que la Semois ne relie pas du tout Bouillon à Sedan, aucune rivière ne relie les deux villes. Sedan est traversée par la Meuse, mais la Semois fera encore un long trajet en Belgique avant de traverser la frontière française et de daigner enfin se jeter dans la Meuse. Elle aura changé de nom, la Semoy, et donc de caractère et sera plus conciliante. En mai 1873, quand Verlaine et Rimbaud se rencontrent à Bouillon sous les yeux de Delahaye qui va témoigner, ils se moquent de la captivité de Napoléon III, il y a donc une liaison diffuse entre Sedan et Bouillon qui occupaient les esprits de nos deux poètes et qui permet in fine de soutenir la lecture habituelle de "La Rivière de Cassis" comme description d'un paysage touristique belge connu des carolopolitains avec un fond de réprobation pour un univers ancien médiéval dont satiriquement le Second Empire récemment chu fait partie.
Mon lecteur peut se dire que mon article n'a servi à rien. Je ne crois pas, je me représente plus nettement les choses, les conditions de sa création. En soulignant l'importance de Sedan, ce que les commentaires ne font pas d'habitude à ce que je sache, je remotive la compréhension satirique du poème.
Il reste un point important à souligner. La mention du "cassis" n'est certainement pas anodine. On se contente en général d'y voir une image pour dire que la rivière est rouge du sang des morts. Mais cela suppose de privilégier la référence allégorique, et plutôt à la Commune aux morts de Sedan, alors qu'il y a sans doute des enjeux locaux à mieux cerner. Le cassis vient du groseillier noir qui est une plante septentrionale. Une invention récente est la crème de cassis, mais cette invention concerne plutôt Dijon et la Bourgogne, une invention apparue vers 1851. Ceci dit, l'appellation "crème de cassis" ne s'est-elle pas popularisée plus tard encore, à la fin du XIXe siècle ? Par ailleurs, il y a une transition. Il existe différentes sortes de liqueurs nommées ratafia et depuis le dix-huitième siècle la liqueur par excellence était un ratafia à base de cassis, avec un peu de cannelle et girofle. La crème de cassis est une invention qui dérive du succès de ce ratafia à base de cassis. Or, à la fin de "La Rivière de Cassis", il est question d'un paysan "Qui trinque d'un moignon vieux". Il est certain que les commentaires multiplient le repérage de mots qui risquent d'être polysémiques dans le poème. Les "campagnes d'anciens temps", sont-ce d'anciennes batailles ou d'anciens mondes paysans ? Le paysan trinque, parce qu'il souffre ou parce qu'il lève le verre, etc. ? Pour moi, le titre du poème et la fin supposent assez clairement un renvoi à la boisson. Evidemment, comme les corbeaux sont du côté de la rivière de Cassis et sont invités à chasser le paysan, aucun commentaire ne détermine que le paysan boit du ratafia ou de la crème de cassis, mais il n'en reste pas moins qu'on a une confrontation entre l'alcool de la rivière et l'alcoolémie du paysan matois.
Je n'oublie pas non plus le caractère purgatif reconnu du cassis, ce que Benoît de Cornulier a rappelé il y a quelque temps déjà et qui a inspiré certains aspects de la lecture de Bernard Meyer dans son livre Douze poèmes expliqués de Rimbaud. Les purgatifs sont un vrai sujet de conversation de Verlaine et Rimbaud lorsqu'ils se déplacent à Bouillon, au vu des dessins de Verlaine qui ont été récemment déchiffrés et commentés sur le blog de Jacques Bienvenu.
Voilà pour les petites réflexions géographiques inspirées par ce poème.

lundi 4 octobre 2021

"Solde", la dernière lecture de Claisse

 Il existe deux études du poème "Solde" par Bruno Claisse. Je ne vais rendre compte que de celle qui a été reprise dans le livre de Claisse Les Illuminations et l'accession au réel de 2012 aux éditions Classiques Garnier. Ce livre de Claisse réunit plusieurs articles publiés précédemment dans des revues, mais il contient quelques ajouts inédits et l'ensemble des études de poèmes a été organisé afin de développer une thèse de lecture. Or, l'étude du poème "Solde" est la dernière du livre en fin de septième partie, juste avant les trois minces pages de conclusion. Il s'agit aussi du testament de Bruno Claisse dans le champ de la critique rimbaldienne. Il n'écrira plus d'article sur Rimbaud.
L'étude n'est pas des plus longues, elle tient en dix pages, en incluant une transcription du poème lui-même.
L'article de Claisse pose quelques problèmes. Les derniers articles publiés par Claisse sont aussi éprouvants à lire que du Kant, du Leibniz ou du Spinoza. C'est tout simplement atroce à lire. Ce n'était pas le cas de son premier livre ou des articles qu'il a publiés sur "Nocturne vulgaire", "Mouvement", "Villes ('Ce sont des villes')" et "Soir historique". En revanche, son étude sur "Parade" ou cette dernière sur "Solde" me mettent à la torture. Il adopte une tendance similaire à celle de Yann Frémy sur Une saison en enfer qui consistait à plaquer une théorie conceptuelle sur le texte rimbaldien avec des mots clefs, par exemple "énergie". Claisse applique sur le corps du texte rimbaldien des concepts qu'il a sans doute longuement mûris, éprouvés, mais auxquels le lecteur ne comprend rien : "tragique", "anti-tragique", "jubilation", "éthique assassine du poète",... Je comprends en partie ces concepts, parce que Claisse les définit et fait des rapprochements pertinents et indiscutables dans la forme entre des poèmes de Rimbaud, mais je préfère dire que je ne comprends rien car les connexions n'ayant rien de précis au bout d'un moment c'est comme si je ne lisais rien du tout. N'ayant pas confiance en des termes vaguement mis en relation avec le texte de Rimbaud, mon cerveau refuse de les prendre en considération. Je déconseille aux critiques littéraires de persévérer dans cette voie-là. L'écrivain peut pratiquer ce discours hermétique, exemple : Rimbaud, mais la critique littéraire a pour fonction de permettre un accès plus aisé aux œuvres d'écrivain. Nous ne pouvons pas chercher à nous épuiser vainement dans un jeu de poupées russes où la critique littéraire doit fournir la critique littéraire de la critique littéraire de la critique littéraire de la critique littéraire d'une œuvre littéraire. Ou alors elle affiche clairement ses ambitions d'être de la Littérature à part entière en plus d'être de la critique littéraire.
L'étude de Claisse manque de clarté et certaines idées demeurent confuses également. Mais, dans les grandes lignes, Claisse oppose le poète qu'est Rimbaud au monde, en ironisant sur le fait que lui Rimbaud cherche les valeurs les plus hautes tandis que le monde fait mine de pouvoir les mettre en vente. Le poème "Solde" reproche au "monde" de "vendre ce qui est invendable". C'est le titre de  l'article de Claisse : "Solde ou 'ce qu'on ne vendra jamais' ", qui oriente le lecteur vers l'interprétation limpide des enjeux du poème, et Claisse reprend une idée que je lui avais formulée dans nos échanges personnels. Je lui disais que le poème "Solde" était fondé sur des oxymores : "A vendre les Corps sans prix" et "A vendre [...] ce qu'on ne vendra jamais". C'était pour moi la preuve ultime que Rimbaud n'était pas le vendeur du poème.
Claisse s'inscrit aussi dans la filiation du critique Antoine Fongaro qui, le premier, avait souligné que le poème parlait de plusieurs vendeurs et non d'un seul, ce qui suffisait à rendre discutables les lectures qui affirmaient que Rimbaud bradait sa poétique de "voyant". Nakaji a publié un article sur "Solde" qui a tenu compte de la réserve émise par Fongaro au sujet du pluriel "vendeurs", mais loin de considérer que c'était la preuve d'un contresens généralisé de la critique rimbaldienne Nakaji avait réadapté la lecture consensuelle en la nuançant juste ce qu'il est nécessaire en fonction du pluriel "vendeurs".
Le début de l'article de Claisse rappelle ce cadre conflictuel latent dans le domaine des études rimbaldiennes :
   Le pluriel de l'avant-dernière phrase ("Les vendeurs ne sont pas à bout de solde !") conduisit, dès 1991, A. Fongaro à une déclaration radicale : "ce n'est donc pas Rimbaud qui solde". A ce jour, pourtant, aucun commentateur n'a pris en compte ce pluriel troublant : "Les vendeurs"'. [...]

La mention "aucun commentateur" est accompagnée d'une note 2 de bas de page :
Sauf Y. Nakaji qui, sans la transformer, a retouché l'interprétation courante (cf. "L'ambiguïté de Solde", Parade sauvage, Colloque, n°3, 1992, p. 239-247).
Les plus attentifs pourraient faire remarquer que l'article de Nakaji a suivi de près (1992) la remarque de Fongaro ("dès 1991"). Cependant, la "déclaration radicale" de Fongaro est elle flanquée d'une note 1 de bas de page contradictoire qui semble indiquer que Fongaro tenait ce propos depuis plus longtemps :
A. Fongaro, Studi Francesi, 72 (XXIC, 3), sept.-déc. 1980, p. 589.
Une bonne partie des numéros de la revue Studi francesi était disponible à l'université de Toulouse le Mirail, mais je ne saurais m'y rendre pour effectuer une vérification.
Précisons que l'article sur "Solde" que nous étudions réagit aussi à l'article d'Eric Marty : "Rimbaud et l'adieu au politique" publié en 2005 dans les Cahiers de littérature française II. Cet article de Marty a très mauvaise presse parmi les rimbaldiens les plus avisés, et Claisse lui fait un sort dans la dernière note de son étude sur "Solde", la note 1 au bas de la page 268 du livre :
[...] Qui admettra pourtant que, dans Solde, le poétique "discrédite toute possibilité de parole politique" ? Car où trouver un "adieu au politique", quand c'est la parole poétique elle-même qui énonce le politique, en dénonçant l'aliénation collective des soldeurs, qu'il s'agisse des "masses", conduites par leur dévotion à solder ce qui les ferait vivre ou "des conquérants du monde", victimes de leurs illusions scientistes ?
On devine que l'article de Claisse est d'autant plus compliqué à lire qu'il suppose une réflexion dialectique avec un discours adverse non clairement nommé et spécifié dans son texte.
Mais revenons au début de l'article. Je vais reprendre la citation là où je l'avais arrêtée. Après avoir signalé cet aveuglement de la critique rimbaldienne au sujet du pluriel "vendeurs", Claisse poursuit en singeant ironiquement la réflexion prêtée à l'ensemble des lecteurs déterminés à inclure Rimbaud parmi les vendeurs :
[...] Les motifs rimbaldiens se confondant avec le stock à vendre, qui d'autre que le poète des Illuminations pourrait avoir endossé le rôle du camelot ? De plus, comment ne pas lire un singulier derrière le pluriel, sans même avoir à se justifier, puisque Rimbaud allait "s'opérer vivant de la poésie" (Mallarmé) ? Ainsi, "la tentation est grande" de faire de Solde "la dernière des Illuminations", puisqu'y "reviennent les principaux motifs du recueil [...]. Pour les mettre en vente. Pour les disperser à tous les vents[citation du Rimbaud de Pierre Brunel, paru en 1998]". Mais cet avis a beau être quasi unanime, il occulte trop la pluralité des "vendeurs" pour emporter l'adhésion.
    Vérifions d'abord que le poète de Solde n'y liquide pas son œuvre. [...]
Nous faisons face ici à un petit problème d'écriture de l'article de Claisse. Dans l'extrait que je viens de citer, nous avons un début qui est au style indirect libre si je puis dire et, du coup, cela crée un problème d'opacité dans l'énonciation. Quand Claisse écrit "Les motifs rimbaldiens se confondant avec le stock à vendre", nous avons l'impression d'une vérité actée, mais il s'agit d'un propos tenu par ceux que Claisse est en train de persifler, non de soutenir. Le problème, c'est que ce qui est persiflé clairement c'est seulement le cœur du propos adverse : le poète endosserait le rôle du camelot. Nous n'avons aucun indice dans la formulation adoptée par Claisse pour déterminer si la vérité de la condition est remise en cause ou nonb : "Les motifs rimbaldiens se confondant avec le stock à vendre," et dans l'incertitude ce qui va tendre à prévaloir c'est que Claisse admet cela comme une vérité lui aussi. On verra que c'est à peu près le cas, mais il est bon de faire remarquer que la phrase pose un problème d'écriture insidieux, et nous verrons qu'en réalité Claisse n'a tout simplement pensé à se situer clairement par rapport à cette idée pourtant essentielle. Il faut aussi remarquer que certains lecteurs pourront aussi se demander si cette confusion est relative ou absolue. Est-ce que les motifs rimbaldiens se confondent avec le reste du stock ou est-ce qu'ils se confondent en tant qu'ils sont le stock ? La phrase et la logique du discours persifleur de Claisse supposent évidemment que nous comprenions que ce stock est fait des "motifs rimbaldiens", mais on voit tout de même tout le danger qu'il y a à enfermer des affirmations dans un second degré ironique qui frappe d'autres parties de la phrase. Et, finalement, j'ai cité la première phrase de l'alinéa suivant où on repère nettement l'erreur fondamentale de Claisse. Il s'agit uniquement de vérifier si Rimbaud est un vendeur ou non, mais Claisse ne pose pas de questions sur la nature du stock et crée un mouvement d'adhésion insensible à l'idée que ce stock est bien, si pas l'œuvre même de Rimbaud, du moins sa visée première.
Or, la lecture de Claisse telle qu'elle est articulée devrait amener à se poser la question, puisque si le monde vend le stock des motifs rimbaldiens c'est qu'il le connaît et qu'il vient s'agréger à la cohorte de ceux qui se veulent voyants, sauf qu'il en dévoie la pratique. En réalité, Claisse devrait dire clairement que le monde et Rimbaud s'intéressent aux mêmes motifs, et non pas laisser entendre que les motifs sont rimbaldiens. Et malgré cette ambiguïté, il est clair qu'une bonne partie de la lecture de Claisse se lit plus aisément en comprenant que Rimbaud et le monde s'intéressent aux mêmes motifs, mais bien sûr pas pour les mêmes raisons. Et, dans cet espace de compréhension, il n'est pas acceptable de traduire "motifs rimbaldiens" par "poétique du voyant". Mais, malgré tout, l'article de Claisse continue de poser problème. Parfois, Claisse va donner d'un extrait qu'il cite une interprétation où il va forcer la lecture en terme de motif rimbaldien. Le cas le plus évident est celui des "trouvailles" et des "termes non soupçonnés". Claisse nous gratifie d'une précision entre parenthèses qui est tout à fait étonnante : "Les trouvailles (de l'écriture)", ce qui impose un sens restreint au poème "Solde". Il ramène les "trouvailles"  à un fait d'écriture littéraire et cela a des conséquences pour l'interprétation d'ensemble du poème, sauf que, personnellement, je ne vois pas en quoi l'expression : "Les trouvailles et les termes non soupçonnés", parle spécifiquement d'inventions en littérature. Où sont les preuves de cette lecture ? Claisse va également favoriser l'identification aux motifs rimbaldiens avec ses citations à plusieurs reprises de l'expression "l'amour maudit" identifié au péché de Sodome. Mais si les motifs doivent tous être rimbaldiens, c'est à une revue qu'il convient de procéder, ce que Claisse ne fait pas réellement. Il s'enferre dans une argumentation à sens unique où il commente plusieurs extraits favorables à cette idée, et ce faisant il rejoint l'idée que le poème brade les valeurs de la poétique du voyant, sans bien sentir que par moments son commentaire suppose pourtant une autre possibilité. Bien plutôt, Rimbaud remarquerait l'aspiration du monde à des valeurs absolues que lui aussi peut ressentir, mais fatalement il dénoncerait la manière de se les approprier et leur usage. Mais, dans ce que je viens de dire, une nuance s'introduit. Il y a une grande différence entre des valeurs que Rimbaud défend au point d'en faire des motifs personnels et des valeurs que le monde exalte et qu'il pourrait quelque peu ressentir. C'est pour cela que l'idée d'élan mystique est intéressante à l'avant-dernier alinéa : "Elan insensé et infini aux splendeurs invisibles, aux délices insensibles, [...]"
Dans l'optique de motifs rimbaldiens, l'élan est comparable aux aspirations qu'avait le poète voyant. Mais le poème criant "A vendre" est à l'unisson de la pensée des "vendeurs". Qui dit : "Elan insensé aux splendeurs invisibles..." ? Le poète, autrement dit Rimbaud, ou les vendeurs ? Sur quoi justifier que cet alinéa exprime la pensée du seul Rimbaud et non celle de tous les vendeurs ? Il est vrai que si on identifie pas clairement cet élan mystique à un courant constitué, genre le catholicisme, il restera une possibilité de tension entre l'élan comme le voient les vendeurs et l'élan envisagé différemment par Rimbaud. Bienvenu a souligné que l'expression "splendeurs invisibles" est un oxymore, une alliance de mots opposés. Le sens du mot "splendide" s'est affaibli de nos jours, mais moins celui du mot "splendeurs", et à l'époque de Rimbaud, d'autant plus sous sa plume d'auteur, les mots "splendide" et "splendeurs" sont associés à l'éclat lumineux. Cette alliance de mots ne vient donc pas spontanément sous la plume et Victor Hugo en a donné une rare illustration avant Rimbaud dans Les Misérables qui suppose la référence à la religion chrétienne, purement et simplement. Une telle allusion précise au catholicisme dans "Solde" suffirait à exclure Rimbaud du groupe des vendeurs : le poème ne pourrait plus qu'être une imitation ironique de l'ennemi. Mais je ne veux pas aussi rapidement sauter à une telle conclusion, il s'en faut de beaucoup que le poème parle clairement de l'élan catholique dans l'avant-dernier alinéa.
Dans sa lecture, Claisse, qui, nous le savons, exclut que Rimbaud puisse s'inclure parmi les vendeurs, s'accorde malgré tout sur l'idée qu'il s'agirait d'un inventaire de motifs rimbaldiens en tant que tels. Il ne saurait donc envisager qu'il est question d'un élan mystique catholique dans l'avant-dernier alinéa et cette idée ne s'est en aucun cas présentée à son esprit. Pris dans sa théorie de la "jubilation" (ou "gaîté" puisqu'il cite le poème pour mieux donner l'impression qu'il voit juste par la synonymie de certains termes), Claisse développe un discours difficilement compréhensible, mais qui parle d'un élan sur le modèle de ce que Rimbaud a exprimé dans ses lettres du 13 et du 15 mai 1871 :
   Appliqués à "Elan" par les possessifs "ses"/"sa", deux groupes nominaux ("- et ses secrets [...]" / "- et sa gaîté [...]") redoublent la célébration d'une éthique et d'une poétique de la gaîté, toujours associée, dans Les Illuminations, à la connaissance du tragique (cf., dans Ville, l'humour de l'alliance "joli Crime") ; aussi une telle gaîté est-elle "effrayante pour la foule", puisqu'elle accompagne, en toute connaissance de cause, la pensée du tragique, dont "la foule" veut au contraire se protéger par ses croyances. En outre, les "secrets" de la vie, que découvre "l'élan" poétique, plongent les postures immoralistes (cf. "chaque vice") dans une folle inquiétude ("et ses secrets affolants"). [...]
J'ai du mal à trouver pertinente l'allusion au "joli Crime" de "Ville". L'extrait cité progresse par des affirmations que l'argumentation n'étaie pas : deux groupes nominaux redoublent la célébration, la gaîté serait toujours associée à la connaissance du tragique (et que veut dire "associer", qu'est-ce qu'associer ?), la gaîté est effrayante puisque j'ai une théorie sur le tragique, etc. Que Claisse ait raison ou tort, son discours est illisible. Mais l'élan est précisé en tant que "poétique". Nous observons également que le poète s'oppose aux masses et aux foules, puisque son élan fait peur. Le problème, c'est que Claisse oublie que son article a annoncé fièrement qu'il allait tenir compte du pluriel "vendeurs", alors que, même s'il est quelque peu obscur, le paragraphe qui précède ne parle que des idées du poète face aux foules (selon la théorie propre à Claisse, mais peu importe), et même pas du conflit entre Rimbaud et les vendeurs. Les "vendeurs" sont le monde, les "foules" sont le monde, ces vérités de La Palice il faut s'en méfier, car elles amènent à oublier que nous avons une triangulation : "poète", "foules" et "vendeurs".
Plus haut sur la même page 267, un autre extrait montre que Claisse analyse l'élan à l'aune exclusive de la poétique du "voyant" :
[...] Car, de même que le tragique existentiel (ce chevalet de tortures) constitue la source providentielle du génie humain, de même le fait de tenir l'existence pour irrémédiablement tragique[ ] permet au travail poétique d'entrevoir l'invisible et de penser l'impensable : qu'en effet l' "Elan" créateur soit "insensé", les "splendeurs invisibles" et les "délices insensibles", n'empêche cet "élan", ces "splendeurs" et ces "délices", tout inconcevables qu'ils soient, d'être non illusoires. [...]
Claisse ne songe même pas à faire remarquer que "insensé" permet si pas d'exclure, du moins de fragiliser l'idée qu'il soit question de la religion chrétienne. Toutefois, j'ai cité le discours de Victor Hugo au congrès de la paix en 1849, où on voit l'usage rhétorique conciliateur qui est fait des images de la foi chrétienne, et Claisse identifiant nettement dans ce poème une attaque contre les duperies émerveillées du discours scientiste il faut tout de même considérer qu'il ne dit pas un mot d'une autre possibilité de lecture selon laquelle cet "élan" mystique serait celui du discours scientiste vantant l'en avant du progrès. Et il s'agit pourtant d'un point qui touche au problème de dissociation du poète et des vendeurs que Claisse a mis au frontispice de son analyse du poème.
D'autres passages du commentaire fourni par Claisse témoignent du problème de confusion qui se maintient. Peut-on sans prendre un peu de recul dire que Rimbaud parle des "amateurs supérieurs" comme de "travailleurs" proches du "Suprême Savant" que voulait être Rimbaud selon sa lettre à Demeny du 15 mai 1871 ? L'expression "la mort atroce pour les fidèles et les amants" est commentée de la sorte par Claisse, page 264 de son livre :
[...] en fait, ce qui est ici bradé, c'est moins la mort que son atroce douleur. Or, qui liquide l'atrocité, sinon l'esprit religieux, par sa "mort qui console". Ce qui revient à solder la fidélité héroïque des "amants" et des "fidèles" pour qui c'est la certitude d'une tragique annihilation qui donne son infinie valeur au temps de l'amour.
Je me trompe où Claisse prend le texte à rebrousse-poil. Selon Claisse, ce n'est pas la mort qui est mise en vente, mais l'atrocité de la mort. Selon Claisse toujours, cette atrocité étant bradée, il faut comprendre qu'elle est liquidée. Mais, les calembours sur "solder", "brader" et "liquider" dévient du sens premier du texte de Rimbaud. Même si la vente est au rabais, il s'agit de vendre et une mort et un sentiment d'atrocité de toute façon, il ne s'agit donc pas de les annihiler, mais bien de les vendre, donc il est impliqué que les acheteurs s'en exaltent. Plus on vend des morts atroces, plus il y a de morts et d'atrocités. Je n'ai peut-être pas bien compris l'explication de Claisse dans la citation précédente, mais j'y lis un contresens grossier avec le texte de Rimbaud. Dans "Solde", il est question de vendre à ceux que cela exalte une "mort atroce", parce qu'ils y voient la voie pour exalter leur fidélité et leur amour. Je reviendrai plus loin sur cet aspect de ma réflexion par rapport au texte de Rimbaud, mais pour l'instant je crois avoir bien pointé du doigt les limites de l'article de Claisse : il a compris que Rimbaud ne s'inclut pas en tant que vendeur, mais se moque d'eux en les parodiant avec une ironie grinçante. En revanche, Claisse n'en tire pas une conséquence logique, c'est que ce qui est mis en vente ce n'est pas les produits littéraires de Rimbaud lui-même. Nous suivons dès lors un raisonnement compliqué selon lequel le monde vend ce qui importe pour Rimbaud, mais ce qui importe non seulement pour Rimbaud mais carrément ce qui est l'apport même de Rimbaud en tant que poète ("les trouvailles (de l'écriture)", l'élan poétique créateur, etc.). Parfois, le commentaire de Claisse est plus juste qui identifie les choses vendues à des valeurs essentielles que Rimbaud reconnaît mais en s'indignant d'une telle mise en vente. Cependant, il en revient à plusieurs reprises à l'idée que le monde met en vente les idées qui sont chères à Rimbaud, ce qui amène à des interprétations forcées de certains passages qui, à la lecture immédiate, ne s'impose pas du tout comme des motifs rimbaldiens, l'exemple parfait étant ce syntagme : "la mort atroce pour les fidèles et les amants".
Pourtant, ce que dit Claisse arrive à rester pertinent et les rapprochements avec d'autres poèmes de Rimbaud sont souvent imparables. Comment cela se fait-il ? Il s'agi des rencontres inévitables, dans la mesure où la poétique du "voyant" s'intéresse aux valeurs essentielles. Il est donc évident qu'on peut établir un contraste entre la manière d'envisager les choses de Rimbaud développées dans d'autres poèmes et la manière des vendeurs décrite dans ce poème. Cependant, le travers de l'étude de Claisse, c'est qu'il annexe la pensée des vendeurs à celle de Rimbaud, alors que la satire suppose au contraire de se déporter pour aller reconnaître l'idéologie du discours adverse, discours que Claisse décante quelque peu quand il nomme le "scientisme" dans une dernière note de bas de page. Claisse fait du texte un duel philosophique, alors qu'il s'agit d'un poème satirique. Et dans la démarche satirique, cela va au-delà de l'idée de montrer que l'autre a tort et qu'on a raison, il y a pour objectif de dénoncer des manipulations, des duperies, des intentions cachées. Et tout cela n'apparaît pas dans la lecture de Claisse.
Le poème contient deux piques contre des groupes sociaux. Quant au mot "race", je l'interprète dans le cas de "Mouvement" et de "Solde", plutôt à l'ancienne : "race slave", "race italienne", "race noble", etc. Mais peu importe. Le début du poème met mal à l'aise comme on sait à cause d'une lecture qui peut être réinvestie de manière anachronique, mais il faut considérer que le début de poème correspond bien à une pique. La seconde pique est plus discrète, elle vise la pensée économique anglo-saxonne avec le couple "sport" et "comfort". Rimbaud dénonce la victoire du mercantilisme à l'anglo-saxonne. Tout être humain a droit au bonheur, et selon la théorie de la main invisible d'Adam Smith il faut laisse faire le marché car les égoïsmes vont naturellement converger vers la meilleure expression de l'intérêt de tous. Il faut d'ailleurs préciser que cette victoire de la pensée anglo-saxonne est plus complète que jamais en 2021 et que cela ravage les pays de langue anglaise, mais aussi la France, l'Espagne, la Belgique, les Pays-Bas, l'Allemagne, les pays scandinaves et peut-être même l'Italie. Cette victoire est favorisée par les produits auxquels nous avons accès et qui nous offrent un confort de vie grâce aux énergies fossiles et aux machines jamais apprécié auparavant dans l'histoire de l'humanité, mais ce confort nous le volons aux générations futures et il ne sera pas éternel, et surtout nous avons fabriqué les sociétés que Rimbaud déteste et dit détester dans "Solde" ou Une saison en enfer. Rimbaud dénonce une vision du monde qui ne relève que des vues limitées de l'utilitarisme anglo-saxon. Certes, avec la Révolution française, il faut comprendre que le spirituel n'est plus à l'ordre du jour et Rimbaud rejette la religion chrétienne, rejette Dieu, mais la poésie de Rimbaud, avec "Credo in unam", "Voyelles", "Génie" et tant d'autres perles, elle nous demande quand même de ne pas voir la vie comme l'accumulation comptable de plaisirs dans l'évitement de la mort. Rimbaud garde avec lui d'un souffle qui nous grandit et qui nous fait autre chose que des consommateurs qui calculent l'étirement plaisant de la vie que le hasard physique leur a accordé. Mais, "Solde" ne parle pas que de ce problème. Il parle aussi de la duperie des ventes, puisque les "vendeurs" spéculent sur la crédulité qu'ils prêtent aux masses. Il faut bien percevoir le caractère inique de la vente d'une mort atroce à laquelle les vendeurs ne croient pas, mais les acheteurs si ! Personnellement, je vois s'agiter cette dimension satirique-là dans le poème, et cela n'apparaît pas du tout dans la lecture opérée par Claisse, même s'il y a des points de rencontre.
Le poème "Solde" ne parle pas que de vente au rabais, il ironise sur ce qui est solvable ou ce qui ne l'est pas. Il ironise sur l'offre et la demande auprès des "masses". Le poème gagnerait à être étudié dans la réalité cynique de son procédé économique. Rimbaud ne dit pas simplement que la vente est absurde, il la dénonce comme un vol et une manipulation. Et, en même temps, il rappelle que notre vie vaut mieux que cette perspective mercantile. L'expression "l'anarchie pour les masses" est intéressante. Le mouvement anarchique avec les attentats vient un peu plus tard, mais le mot d'anarchisme a déjà une fortune et une évolution depuis Proudhon, et je suis convaincu que Rimbaud est plus proche d'une pensée anarchiste que d'une pensée marxiste, mais dans tous les cas il est question d'associer le mot "anarchie" au mot "masses". Or, les masses dénoncent ceux qui les dirigent, et ici ce qui apparaît c'est un groupe tiers qui va les duper autrement, en ne se faisant pas passer pour leurs nouveaux monarques ou oligarques, mais pour ceux qui vont leur faire croire qu'ils vivent dans l'anarchie en la leur vendant. Moi, c'est comme ça que je comprends ce passage quand je lis spontanément le poème. Les masses auront ainsi un sentiment d'égalité partagée par tous. On va leur vendre ce qu'ils veulent ou l'apparence de ce qu'ils veulent, mais dans le but de s'enrichir. On va leur vendre la démocratie, puisqu'ils la réclament, puisqu'ils y croient. Mais on va faire les choses de façon à s'enrichir, nous, qui ne sommes ni acheteurs ni consommateurs de telles choses : "anarchie" ou "mort atroce".