mardi 9 novembre 2021

Et Dave, bien armé, abolit le hasard métrique ! [Rimbaud 1872 : La césure malgré l'irrégularité (partie 2/3 sous-partie 2)]

Appliquons le principe de la lecture forcée des césures à l'autre poème en vers de douze syllabes "Famille maudite" / "Mémoire", et même aux deux versions, et appliquons le principe aussi aux poèmes en vers de dix syllabes. Je vais commencer par rapprocher "Jeune ménage", "Juillet" et "Famille maudite" / "Mémoire". Nous allons faire un constat que de manière comique et familière j'ai envie de dire "accablant". Je rétablis les majuscules à l'initiale des vers dans le cas de la transcription de "Mémoire". Je considère que leur absence sur le manuscrit n'a pas à être reportée dans les éditions imprimées, je me suis déjà expliqué sur le sujet.

                         Mémoire

                             1

L'eau claire ; comme le sel des larmes d'enfance,
L'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes ;
La soie, en foule et de lys pur, des oriflammes
Sous les murs dont quelque pucelle eut la défense ;

L'ébat des anges ; - non ... le courant d'or en marche,
Meut ses bras noirs, et lourds, et frais surtout, d'herbe. Elle
Sombre, avant le Ciel bleu pour ciel-de-lit, appelle
Pour rideaux l'ombre de la colline et de l'arche.

                            2

Eh ! l'humide carreau tend ses bouillons limpides !
L'eau meuble d'or pâle et sans fond les couches prêtes.
Les robes vertes et déteintes des fillettes
Font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brides.

Plus pure qu'un louis, jaune et chaude paupière,
Le souci d'eau - ta foi conjugale, o l'Epouse ! -
Au midi prompt, de son terne miroir, jalouse
Au ciel gris de chaleur la Sphère rose et chère.

                            3

Madame se tient trop debout dans la prairie
Prochaine où neigent les fils du travail ; l'ombrelle
Aux doigts ; foulant l'ombelle ; trop fière pour elle
Des enfants lisant dans la verdure fleurie

Leur livre de maroquin rouge ! Hélas, Lui, comme
Mille anges blancs qui se séparent sur la route,
S'éloigne par delà la montagne ! Elle, toute
froide, et noire, court ! après le départ de l'homme !

                          4

Regret des bras épais et jeunes d'herbe pure !
Or des lunes d'avril au cœur du saint lit ! Joie
Des chantiers riverains à l'abandon, en proie
Aux soirs d'août qui faisaient germer ces pourritures.

Qu'elle pleure à présent sous les remparts ! l'haleine
Des peupliers d'en haut est pour la seule brise.
Puis, c'est la nappe, sans reflets, sans source, grise :
Un vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine.

                          5

Jouet de cet œil d'eau morne, Je n'y puis prendre,
Oh ! canot immobile ! oh ! bras trop courts ! ni l'une
Ni l'autre fleur : ni la jaune qui m'importune,
Là ; ni la bleue, amie à l'eau couleur de cendre.

Ah ! la poudre des saules qu'une aile secoue !
Les roses des roseaux dès longtemps dévorées !
Mon canot, toujours fixe ; et sa chaîne tirée
Au fond de cet œil d'eau sans bords, - à quelle boue ?
Le poème est d'une certaine étendue, il fait quarante vers. Remarquons en passant que, s'il n'est pas disposé en quatrains, le poème de l'Album zutique "Les Remembrances du vieillard idiot" fait lui-même quarante vers et il permet plusieurs rapprochements intéressants avec "Mémoire" : l'idée de souvenirs dans "Remembrances" et du coup dans le second titre du poème en vers irréguliers "Mémoire", et il faut ajouter qu'après "Les Remembrances du vieillard idiot" la dernière transcription zutique de Rimbaud est une autre parodie de Coppée, un dizain à sa manière, avec le titre... "Ressouvenir". La comparaison pour l'idée de "famille maudite" et de déroute sexuelle n'est pas inintéressante. La fin des deux poèmes a une allure similaire : "- et tirons-nous la queue !" et "à quelle boue ?" ont une allure rythmique quelque peu similaire, sachant que le "-et tirons-nous la queue !" s'inspire de la nouvelle en prose "Ce qu'on prend pour une vocation", publiée en deux parties par Coppée dans le périodique Le Monde illustré vers août-septembre 1871. Enfin, un passage nettement sexué des "Remembrances du vieillard idiot" a une formule rythmique sensiblement proche des vers 5-6 de "Mémoire" : "-oh ! non ! - / Pour avoir le bout, gros, noir et dur, de mon père, / Dont la pileuse main me berçait..." face à "- non !... le courant d'or en marche, / Meut ses bras noirs, et lourds, et frais surtout d'herbe." Mais ces rapprochements ne sont pas à l'ordre du jour.
Passons à l'analyse métrique du poème. Nous sommes dans un cas similaire à "Qu'est-ce pour nous, mon Cœur,..." Je sors volontairement du cadre de compréhension d'une personne qui serait en train de lire ces vers. A l'analyse, il s'agit de deux poèmes en vers de douze syllabes. En principe, en français, les vers de douze syllabes ont une césure après la sixième syllabe, et on les appelle alors des alexandrins. Ici, la césure n'est pas nettement identifiable de prime abord. Nous pouvons nous dire qu'il s'agit de deux poèmes en vers de douze syllabes, mais pas de poèmes en alexandrins.
Toutefois, pour l'un comme pour l'autre poème, si Rimbaud n'avait pas tenu compte de la césure, il n'y aurait pas non plus autant de vers où elle est aisée à rétablir. Surtout, il y aurait énormément de franchissement de la césure par un mot au sens graphique. Nous n'en avons relevé que six dans le cas de "Qu'est-ce...", moins d'un quart des césures que nous pouvons étudier, puisque le poème est en 24 vers, plus un vingt-cinquième interrompu, mais interrompu après la césure. Donc il y avait six enjambements de mots graphiques sur 25 césures (prises d'abord comme hypothétiques) dans "Qu'est-ce". Dans "Mémoire", nous avons un poème de 40 vers et donc nous dénombrons 40 césures hypothétiques dans le cas d'une lecture forcée en alexandrins. Pourtant, les franchissements de mots graphiques à la césure sont au nombre de cinq. Ils sont moins nombreux que les six du précédent poème qui n'offrait que 25 césures hypothétiques à l'analyse. Ce n'est pas tout. J'ai parlé d'enjambements de mot au sens graphique, mais pour un spécialiste des questions de versification les césures qui détachent le "e" instable final d'un mot de plusieurs syllabes ne répondent pas au critère strict de l'enjambement de mot. Or, le fait remarquable, c'est que "Mémoire" possède trois césures sur mots graphiques qui sont en réalité des césures détachant un "e" de fin de mots polysyllabiques : "saut-ent", "ombell-es", "saul-es". On parle de césure à l'italienne, et ceci avertit le lecteur que le phénomène est admis dans certaines traditions. Dès le début de ses publications métriques sur Rimbaud, Benoît de Cornulier a souligné cette spécificité du poème "Mémoire". Mais, loin d'en faire un argument pour dire que la césure était maintenue dans "Mémoire" il en a fait un argument intellectuel un peu bâtard selon laquelle c'est une nouvelle manière de nier la césure que Rimbaud ne pratiquait pas avant, ce qui, en réalité, n'a pas de sens.
Cornulier a mis cela en relation avec le fait que le poème "Mémoire" est tout en rimes féminines, tandis que le poème "Qu'est-ce" est en grande partie en rimes masculines avec deux exceptions, mais deux exceptions se fondant sur la reprise paradoxale du mot "frère(s)" qui sert à former des rimes féminines tout en désignant des personnages masculins en principe. Ces comparaisons sont pertinentes, mais Cornulier n'en tire pas pour conséquence que c'est la preuve que la césure est maintenue. Il faut pourtant conclure avec évidence que si Cornulier peut dénombrer les trois césures à l'italienne de "Mémoire", c'est bien parce qu'il admet implicitement qu'il y a une césure. Bien que le raisonnement de Cornulier ne soit pas logique, il ne l'a jamais corrigé et surtout tous les rimbaldiens et tous les métriciens, sauf moi, se sont alignés sur cette conclusion critique. Et cela dure depuis quarante ans, alors que c'est viscéralement absurde.
Et pourtant, ils ne m'ont pas attendu non plus pour constater quelques autres faits étonnants en ce qui concerne les trois "césures à l'italienne" du poème que pourtant ils ne valident pas. Les mots "sautent" et "saules" sont formés de deux syllabes, et la première syllabe est identique : "sau-", tandis que "saules" et "ombelles" offrent l'exemple d'un franchissement de la césure autour d'un "l". Peu importe que pour vous les "l" soient avant ou après la césure. Ce qui est fondamental, c'est que le "e" soit après la césure, le "l" ne demande pas de se prononcer catégoriquement. Mais, il n'en reste pas moins qu'on a un air de famille des césures sur la consonne d'appui du "e" rejeté est un [l]. Mais la comparaison va plus loin encore. La césure "hypothétique" sur "sautent" se fait à proximité d'une mention de "saules" qui sera l'objet bien plus loin dans le cours du poème de la troisième et dernière césure "hypothétique". Les mots "saules" et "sautent" sont compris dans le même vers, et vu les implications lexicales du verbe "sautent", il est difficile de passer à côté du caractère sautillant du procédé d'échos au sein du vers suivant :
Font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brides.
Un effet similaire moins voyant peut alors être remarqué au sujet du vers suivant entre "saules" et "aile" qui tous deux sont des mots de deux syllabes avec un "l" en consonne d'appui au "e" final, et "aile" fait écho au plan du sens à "oiseaux" si on me permet d'enfoncer des portes ouvertes :
Ah ! la poudre des saules qu'une aile secoue !
Or, le phénomène sautillant entre "saules" et "sautent" est précisément orchestré au sujet de la seconde césure "hypothétique" à l'italienne, puisque le mot "ombelle" va être placé à proximité d'une mention "ombrelle", et le parallèle est renforcé par le fait que "ombrelle" est à la rime et "ombelle" à la césure. Et je précise qu'à la rime, la séquence nettement à la rime est "brel", le "le" est la syllabe féminine surnuméraire, la treizième qui ne compte pas pour la mesure, et dans "ombelle", la syllabe calée en fin de premier hémistiche est "bel", tandis que le "le" compte pour la mesure mais en tant que segment repris par le second hémistiche. La symétrie des positions est remarquable et il y a un effet de consécution entre le second hémistiche d'un vers et le premier hémistiche du vers suivant :
Madame se tient trop debout dans la prairie
Prochaine où neigent les fils du travail ; l'ombrelle
Aux doigts ; foulant l'ombelle ; trop fière pour elle
[...]
L'occurrence de "elle" pour la rime achève de souligner la symétrie, puisque nous avons trois hémistiches successifs qui riment en "-elle", et merci de ne pas vous embrouiller l'esprit avec le fait que, à la rime, deux séquences "-le" sont surnuméraires, tandis qu'à l'hémistiche une est comptée dans la mesure de l'hémistiche suivant.
On peut remarquer que ce jeu sur "ombelle" favorise un rapprochement avec le sonnet "Voyelles" et la mention "les fils du travail" pourrait avoir du sens en regard du "Jamais nous ne travaillerons" de "Qu'est-ce", puisque nous souscrivons à l'idée de Cornulier de faire une lecture en miroir de "Qu'est-ce" et "Mémoire".
Mais, malgré toutes ces observations, ni Cornulier, ni d'autres métriciens, ni d'autres rimbaldiens n'en arrivent à la conclusion qu'il faut lire le poème en forçant l'identification de la césure. Je ne comprends pas comment c'est possible, mais c'est un fait. Je suis l'exception, mais dans ma catégorie de lecteur isolé je vais maintenant souligner d'autres faits métriques significatifs qui apparaissent quant on applique mon procédé de lecture métrique forcée.
Premièrement, si nous faisons la différence entre les césures à l'italienne et les enjambements de mots, il n'y a plus cinq enjambements de mots dans "Mémoire", mais seulement deux. Deux seulement en quarante vers. Je trouvais déjà que 6 césures sur 25 c'était une proportion un peu faible dans le cas de "Qu'est-ce", mais nous passons à une proportion de 2 sur 40. Du 5%, ça vous parle ?
Et comme si cela ne suffisait pas, les deux enjambements de mots se trouvent dans un unique quatrain, et ce quatrain est le sixième du poème, et le découpage en cinq parties numérotées du poème vous aide à apprécier à quel point il s'agit d'un quatrain de milieu de poème.
Le premier enjambement de mot en tant que tel a lieu au vers 21 d'un poème de 40 vers. Le second enjambement de mot a lieu au vers 24.
Les vers 21 et 24 sont les deux vers externes d'un même quatrain :

[...] 
Leur livre de maroquin rouge ! Hélas, Lui, comme
Mille anges blancs qui se séparent sur la route,
S'éloigne par delà la montagne ! Elle, toute
Froide, et noire, court ! après le départ de l'homme !
Le premier enjambement de mot souligne la présence étymologique d'un pays interprété culturellement comme oriental, alors qu'il est occidental techniquement, dans "maroquin", le deuxième enjambement de mot brise la préposition "après", avec un effet d'ironie puisque la partie "près" fait contraste avec l'idée que l'homme est déjà loin. On observe également d'autres faits troublants dans le cadre du rapprochement avec "Qu'est-ce". J'ai dit que les enjambements de mots cessent dans "Qu'est-ce" lorsque l'océan est frappé et que la terre fait assaut de pierres qui tombent en pluie sur le poète. Je remarque que la césure sur "maroquin" est amenée par une réaction de rage de cette Madame qui foule l'ombelle. On me dira que si la logique est respectée entre les deux poèmes l'enjambement de mot ne doit pas être créé par cette "Madame". Cependant c'est l'ombelle qui semble fière de voir les enfants lire dans la verdure. Je remarque également que ce quatrain souligne une césure par jeu de mots avec la forme verbale "se séparent" où le pronom "se" est séparé par la césure de forme verbale "séparent".
Avez-vous encore besoin de dire césures "hypothétiques" ? Vous voyez que j'ai mis des guillemets depuis quelque temps. Est-ce que vous ne pensez pas qu'à un moment donné il faut appeler un chat un chat, Rolet un Fripon, une césure une césure, et David Ducoffre un parfait métricien ?
Je ne vais pas commenter le sens du poème "Mémoire" ici, je me contente d'ajouter que dans le parallèle avec "Qu'est-ce", il faut observer qu'il y une reprise et un déplacement. Dans "Qu'est-ce", le poète est du côté de l'océan et il s'oppose à la terre, symbole de l'Ordre (au-delà même de la référence communarde). La lutte métrique orchestre ce conflit. Dans "Mémoire", les lignes sont déplacées, la relation est entre l'eau et la lumière, et cette eau n'est pas identifiable à l'océan révolutionnaire du poème précédemment étudié.
Mais, j'ai parlé tout à l'heure de liens entre "Mémoire" et "Les Remembrances du vieillard idiot". Or, quand j'ai étudié le cas du poème "Qu'est-ce", j'ai évoqué trois alexandrins quasi consécutifs du poème zutique. De deux en deux vers, nous avions des césures sur un "e" instable de mots d'une syllabe, et je soulignais que cela permettait de créer un champ lexical du péché, je devrais plutôt parler d'un champ lexical de la repentance :
La Sainte-Vierge et le crucifix.... / Oh ! personne

Et maintenant, que le pardon me soit donné :

Je me confesse de l'aveu des jeunes crimes !...
Reprenons le cas du poème "Mémoire". Après le premier quatrain, les perturbations ne sont pas si nombreuses. Le premier quatrain a pour particularité de concentrer un nombre élevé de césures chahutées. Or, trois des quatre césures supposent un "e" instable en fin de premier hémistiche et l'exception consiste tout de même en un déterminant "des" (ou forme contractée "de + les").
Et si on applique le même principe que pour nos trois vers du poème zutique, n'y a-t-il pas une prairie lexicale qui se dégage ?
Je cite ce quatrain pour rappel :
L'eau claire ; comme le sel des larmes d'enfance,
L'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes ;
La soie, en foule et de lys pur, des oriflammes
Sous les murs dont quelque pucelle eut la défense ;
Vu la comparaison, le sel est envisagé comme "blanc". Le lys est une fleur blanche et la pucelle rappelle l'idée de candeur, sachant que Rimbaud aime nous rappeler en persiflant l'idée que Marie représente cette valeur et donc cette couleur immaculée : "Plus candides que les Maries", etc. Cette unité des évocations du blanc, les commentaires du poème la relève, mais ils ne la mettent pas en relation avec l'organisation métrique. Nous avons un procédé parent de celui appliqué dans "Les Remembrances du vieillard idiot". Encore une fois, j'avoue, oui , j'avoue que mes capacités à admettre que dans la vie il y a des coïncidences. Je n'aime pas les coïncidence et j'ai tendance à ne pas y croire. Pourtant, il y en a des coïncidences dans la vie. Combien d'erreurs seraient faites dans les jugements du tribunal pénal si on refusait de croire aux coïncidences ? Oui, il y en a. Mais, quand même, il y a des limites au fait de vouloir suspendre son jugement en parfait adepte du scepticisme grec.
Moi, ce que je vois, c'est des effets de composition par le poète, et s'ils ne sont pas lus, la lecture du poème n'est que partielle.
Et, comme ce qui est intéressant pour montrer qu'une coïncidence n'en est pas une, c'est de renchérir, je vous offre le complément suivant. J'ai dit que le premier quatain concentrait les césures chahutées, mais qu'après cela se relâchait un peu. Pourtant, les deux premiers quatrains forment une unité, et le vers 8 se rapproche des césures du premier quatrain, et cela pour souligner l'inverse de la blancheur pure, pour souligner cette fois le mot "ombre", mot "ombre" qui a aussi à avoir dans le traitement de la césure à l'italienne du mot "ombelle" significativement mis en relation avec le mot "ombrelle" à la rime. Pour précision, au vers 8, c'est le mot "colline" qui est en rejet à la césure, mais le mot "ombre" est la tête du groupe nominal de ce vers 8. Je ne dirai rien de l'éventualité d'un rapprochement avec "lumière diluvienne" et "arche", ce qui aurait des conséquences inattendues pour l'interprétation de "lumière diluvienne".
Je vais arrêter là ma lecture et mes rapprochements, je vais juste citer le second quatrain pour que vous vérifier que ce que je dis est sensé. Puis, après, c'est vous qui voyez. Il y a des ouvrages de critique littéraires et des sites sur la poésie de Rimbaud qui ne parlent pas de lecture métrique forcée des césures des poèmes en vers du printemps et de l'été 1872, et ils font ça très bien. Ils font ça très bien ne pas parler de poèmes en vers en tant que poèmes en vers. Ils font ça très bien !
Voilà, soyez le lecteur de Rimbaud que vous voulez être...
Pour bien montrer en quoi la lecture de Cornulier pose problème, c'est que s'il n'y a pas de césure, il ne peut y avoir une lecture intermédiaire la repérant. On ne peut pas écrire : "Regardez, Rimbaud a entravé la césure à trois reprises de la même façon pour "sautent", "ombelles" et "saules", donc il n'y a pas de césure !" Cela reviendrait à prouver l'absence de césure par l'identification d'une césure chahutée, c'est absurde. On ne peut pas non plus prétendre que les césures chahutées ne sont pas à l'intention du lecteur. Si Rimbaud veut composer des vers sans césure, déjà il n'a qu'à écrire au fil de la plume, ce sera plus efficace que les résultats qui nous sont parvenus. Ensuite, il ne va pas être maladroit au point d'inventer une astuce pour être sûr qu'il n'y ait pas de césure, mais la produire en série de manière ostentatoire jusqu'à ce que le lecteur s'aperçoive de la configuration. Rimbaud a composé des séries, parce qu'il voulait une lecture forcée des césures et n'interdisait pas à ses lecteurs de le remarquer. C'est du bon sens élémentaire.

Bref, il me reste à comparer avec la version intitulée "Famille maudite", mais je vous avertis déjà que ça ne va rien changer en fait de césures à l'italienne et d'enjambements de mots. Je vais citer prochainement "Juillet" et "Jeune ménage", pour souligner d'autres faits difficiles à attribuer au pur hasard, mais retenez déjà ceci. Je parle de milieu du poème pour "A une Raison" avec "détourne" et "retourne", je parle de milieu du poème pour le "pentasyllabe" : "Repos et vertige" de "Mouvement en lien avec la mention "mouvement" et le "pentasyllabe" de fin de poème : "Et chante et se poste".
"Jeune ménage" et "Juillet", l'un de ces deux poèmes va être l'occasion à nouveau de parler d'un fait au milieu même du poème....

Affaire à suivre, donc !

**

Eh bien ! enchaînons directement !

Voici la version du poème "Mémoire" sous le titre "Famille maudite". En principe, la première version rédigée est "Famille maudite", "Mémoire" est supposé être un remaniement ultérieur. Le manuscrit de "Famille maudite" contient quelques passages soulignés qui s'éditent en italique pour l'impression. Ma logique veut que j'inverse le rapport. Le poème est transcrit en italique et les passages en principe en italique seront en caractères romains, ce que je fais déjà régulièrement sur ce blog. J'ai mis l'épigraphe "d'Edgar Poe" en caractères romains également, vu que ce n'est pas des vers. Le vers 3 est faux, il compte treize syllabes métriques jusqu'à "-flam-", quatorze en incluant le "es" final surnuméraire de rime féminine. J'ai souligné en vert la séquence "et de" sans pouvoir déterminer si dans l'esprit de Rimbaud la césure était déjà prévue sur "de" ou si elle s'appliquait au "et" sixième syllabe effective du vers. L'autre vers faux du poème est le vers 21, précisément celui du premier enjambement de mot au sens strict. On peut penser que, par inattention, Rimbaud a compté le "e" de "rouge" comme s'il était suivi d'une consonne. En effet, de "Famille maudite" à "Mémoire", la correction a consisté à passer de l'exclamation "Ah !" à l'exclamation "Hélas !", ce qui est la manière la plus simple de remédier sans altérer le texte à une erreur de calcul. Il est sans doute significatif que Rimbaud s'emmêle dans ses comptes là où la césure est la plus audacieuse de tout le poème.

                    d'Edgar Poe

                 Famille maudite

L'Eau, - pure comme le sel des larmes d'enfance
Ou l'assaut du soleil par les blancheurs des femmes,
Ou la soie, - en foule et de lys pur, - des oriflammes,
Sous les murs dont quelque Pucelle eut la défense,

Ou l'ébat des anges, - le courant d'or en marche,
L'Eau meut ses bras lourds, noirs, - et frais surtout, - d'herbe. Elle,
L'Eau sombre, avant la nuit pour ciel-de-lit, appelle
Pour rideaux l'ombre de la colline et de l'arche.

                            ***

Eh ! l'antique matin tend ses réseaux limpides.
L'air meuble d'or pâle et sans fond les couches prêtes.
Les robes, - vertes et déteintes, - des fillettes
Font les saules d'où sautent les Oiseaux sans brides.

Plus jaune qu'un louis, chaude et grasse paupière,
Le souci-d'eau - ta foi conjugale, ô l'Epouse,
Au midi prompt, de son terne miroir, jalouse
Au ciel gris de chaleur la Sphère rose et claire !

                            ***

Madame se tient trop debout dans la prairie
Prochaine où neigent les fils du travail ; l'ombrelle
Aux doigts ; foulant l'ombelle ; trop fière pour elle
Des Enfants lisant dans la verdure fleurie

Leur livre de maroquin rouge - Ah ! Lui[!] comme
Mille Anges blancs qui se quittent au haut des routes,
Disparaît par delà la montagne ! Elle, toute
Folle, et noire, court, après le départ de l'homme !

                          ***

Qu'elle pleure à présent sous les remparts ! l'haleine
Des peupliers d'en haut est pour la seule brise.
La voilà la nappe, sans reflets, sans source, grise.
Un Vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine.

Regret des bras épais et jeunes d'herbe pure !
Or des lunes d'avril au cœur du saint lit ! joie
Des chantiers riverains à l'abandon, en proie
Aux soirs d'août - qui faisaient germer ces pourritures.

                          ***

- Jouet de cet œil d'eau morne, Je n'y puis prendre
- Ma barque immobile ! et mes bras trop courts ! - ni l'une
Ni l'autre fleur ; ni la jaune qui m'importune,
Là ; ni la bleue, - amie à l'eau couleur de cendre.

O la poudre des saules qu'une aile secoue !
Les roses des roseaux dès longtemps dévorées !
Mon canot, toujours fixe ; et sa chaîne tirée
Au fond de cet œil d'eau sans borne, - à quelle boue !

A l'évidence, le poème "Famille maudite" témoigne d'un état antérieur, voire précoce, de la composition. Je tends à avoir confiance dans l'idée qu'il s'agit d'un manuscrit demeuré dans la famille Mauté le 7 juillet 1872 lors de la fugue de Rimbaud et Verlaine vers la Belgique. Je trouve que la même attaque par le syntagme "L'Eau" des vers 1, 6 et 7 n'est pas très heureuse et que ce fait est aggravé par le choix de souligner deux de ces mentions. Dans le même ordre d'idée, la succession "Elle" à la rime et "L'eau sombre" en apposition à "Elle" en début de vers suivant est particulièrement maladroite, et les deux reproches que nous faisons à ce début de poème convergent sur l'attaque du vers 7 : "L'eau sombre". C'est précisément le début du poème qui a été principalement remanié par Rimbaud. Nous observons que la mention "non" n'était pas présente initialement dans ce poème, tandis qu'au plan du premier quatrain quatre désignation de l'idée de blancheur s'impose bien dans les seconds hémistiches, mais pas avec la netteté des césures choisies pour "Mémoire", procédé plus net dans "Mémoire" que nous avons mis en relation avec "Les Remembrances du vieillard idiot". L'influence du poème zutique est sans doute d'origine sur "Famille maudite", mais le remaniement des deux premiers quatrains nous a valu un renforcement de l'influence de la parodie de Coppée. Le vers 3 est faux dans "Famille maudite", cela renforce l'idée que le poème, bien que mis au propre, reflète un état précoce non satisfaisant de la composition, ce qui plaide fortement pour l'idée d'une composition de juin 1872, contemporaine de "Jeune ménage". La répétion lourde en attaque de vers "L'Eau" fait d'ailleurs songer à la reprise "frissons" d'un vers sur l'autre, tout aussi malheureuse, dans la copie par Verlaine du sonnet "Voyelles".
Le manuscrit a été d'autant plus vraisemblablement négligé que Rimbaud le mésestimait et possédait déjà une copie plus évoluée avec laquelle il est parti avec Verlaine le 7 juillet 1872. Notre raisonnement a aussi une petite valeur inquiétante. Lors de la révélation de "Famille maudite" en 2004, l'idée réjouissante était que la famille Verlaine détenait sans doute d'autres manuscrits de Rimbaud ayant échappé au massacre. Or, si le manuscrit qui nous est parvenu coïncide avec une composition toute récente, cela laisse penser que ça pourrait être le seul manuscrit de vers nouvelle manière laissé chez les Mauté. Il venait d'être composé et cette copie-là était déjà caduque. Nous ne sommes pas face à un manuscrit qui daterait de plusieurs mois auparavant, ni face à un manuscrit récupéré plus tard. Nous aurions la raison contingente pour laquelle il a survécu et pas les autres.
La césure sur le vers 5 avec "anges" permet au poème "Famille maudite" - "Mémoire" de s'enrichir d'une césure lyrique propre au poème "Qu'est-ce" jusqu'à présent. Dans ma recension des effets liés à la césure de la version intitulée "Mémoire", je n'ai rien dit, alors que je l'avais prévu, au sujet des deux césures consécutives sur la conjonction "et". J'y vois un phénomène comparable à la série sémantique des "Remembrances du vieillard idiot" : "crucifix", "pardon", "aveu", et à la série sur la blancheur telle qu'elle fut finalement retravaillée pour la version intitulée "Mémoire", car on a une mise en relief de "sans fond" et "déteintes", avec chiasme dans la distribution entre "or pâle" et "déteintes". Tout cela ne change pas d'une version manuscrite à l'autre :
L'air meuble d'or pâle et sans fond les couches prêtes.
Les robes, - vertes et déteintes, - des fillettes
Pourtant, Rimbaud a remplacé la mention "L'air" par "L'eau" dans "Mémoire". Le remaniement est minimal pour ne pas altérer ce qu'il a habilement composé. On relève l'emploi des tirets pour former une parenthèse qui du coup dramatise le rejet "déteintes".
Il faut ajouter qu'à la fin de "Famille maudite" nous dénombrions une troisième césure sur la conjonction "et", insistance à laquelle Rimbaud aura la sagesse de renoncer dans "Mémoire" :
- Ma barque immobile ! et mes bras trop courts ! - ni l'une
Oh ! canot immobile ! oh ! bras trop courts ! ni l'une

Je ne vais pas citer toutes les variantes, surtout qu'il n'est pas nécessaire de considérer que chacune suppose de faire attention à ne pas altérer la césure. En revanche, il est deux vers successifs qu'il nous faut impérativement mentionner et comparer d'une version à l'autre :
Mille Anges blancs qui se quittent au haut des routes,
Disparaît par delà la montagne ! Elle, toute

Mille anges blancs qui se séparent sur la route,
S'éloigne par delà la montagne ! Elle, toute
Rimbaud avait d'abord composé une image visuellement plus forte et plus belle, mais moins agréable à prononcer : "se quittent au haut des routes," et il l'a remplacée par "se séparent sur la route," tout en conservant significativement la même césure sur le pronom "se" et bien sûr le même calembour pour le sens (quitter / séparation). Au vers suivant la modification de "Disparaît" à "s'éloigne" confirme minimalement que Rimbaud penser la forme prépositionnelle "par delà" comme placée avant la césure.
Deux quatrains ont été intervertis dans l'ordre de déroulement du poème, mais avec peu de modifications. Toutefois, on observe encore une fois que "Famille maudite" contenait un passage avec italique assez lourd, peu habile. Il y est remédié dans "Mémoire", mais si nous comparons les deux vers nous constatons que les profonds remaniements n'altèrent pas la césure qui demeure identique et c'est encore une fois un fait significatif.
Puis, c'est la nappe, sans reflets, sans source, grise :

La voilà la nappe, sans reflets, sans source, grise.
J'en profite pour souligner que la mention "un vieux, dragueur," avec le choix initial de la majuscule dans "Famille maudite" : "un Vieux, dragueur," amène encore de l'eau à mon moulin d'une influence réelle du poème zutique "Les Remembrances du vieillard idiot" sur la composition de "Famille maudite" / "Mémoire".
Enfin, pour le couple des deux derniers quatrains, Rimbaud a procédé à un bouclage des vers externes, les vers 33 et 40. On appréciera à quel point la symétrie était lourde avec la mention "borne" qui rime quelque peut avec "morne" dans "Famille maudite". Encore une fois, Rimbaud a atténué ces procédés d'échos entre les vers en privilégiant la qualité d'écriture.
- Jouet de cet œil d'eau morne, Je n'y puis prendre
[...]
Au fond de cet œil d'eau sans borne, - à quelle boue !
Jouet de cet œil d'eau morne, Je n'y puis prendre,
[...]
Au fond de cet œil d'eau sans bords, - à quelle boue ?
Si vous arrivez à concevoir que la symétrie "de cet œil d'eau" et la variation soit "morne" / "sans borne", soit "morne" / "sans bords" est un fait exprès d'un poète qui travaille ses vers, j'ai du mal à croire que vous soyez (je vous mets le subjonctif, pas l'indicatif) incapables de comprendre que Rimbaud soigne les césures habituelles de l'alexandrin pour créer des effets.

**

Pour "Jeune ménage", il s'agit d'un poème en vers de dix syllabes. Le premier vers invite à penser que la césure est après la cinquième syllabe. Il s'agirait d'un poème en décasyllabe de chanson aux deux hémistiches de cinq syllabes, mais par la suite des faits étonnants apparaissent qui invitent à penser que la lecture en décasyllabe de chanson est un leurre, la lecture en décasyllabes littéraires avec une césure après la quatrième syllabe semble offrir un meilleur rendu. Essayons chaque possibilité tour à tour. Nous commencerons à cause du premier vers par l'hypothèse de deux hémistiches de cinq syllabes tout le long du poème.

                      Jeune ménage

La chambre est ouverte au ciel bleu-turquin ;
Pas de place : des coffrets et des huches !
Dehors le mur est plein d'aristoloches
Où vibrent les gencives des lutins.

Que ce sont bien intrigues de génies
Cette dépense et ces désordres vains !
C'est la fée africaine qui fournit
La mûre, et les résilles dans les coins.

Plusieurs entrent, marraines mécontentes,
En pans de lumière dans les buffets,
Puis y restent ! le ménage s'absente
Peu sérieusement, et rien ne se fait.

Le marié, a le vent qui le floue
Pendant son absence, ici, tout le temps.
Même des fantômes des eaux, errants
[variante : Même des esprits des eaux, malfaisants]
Entrent vaguer aux sphères de l'alcôve.

La nuit, l'amie oh ! la lune de miel
Cueillera leur sourire et remplira
De mille bandeaux de cuivre le ciel.
Puis ils auront affaire au malin rat.

- S'il n'arrive pas un feu follet blême,
Comme un coup de fusil, après des vêpres.
- O Spectres saints et blancs de Bethléem,
Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre !
Il va de soi que la lecture métrique forcée fonctionne pour plusieurs vers, mais l'allure d'ensemble est particulièrement chaotique et on ne voit pas très bien comment justifier autant d'enjambements de mots : "gencives", "intrigues", "africaine", "résilles", "marraines", "sourire", "affaire" et "fusil". Dans le cas de "affaire", cela est d'autant plus dérangeant que nous sommes confrontés à un verbe composé "avoir affaire" conjugué de la sorte : "auront affaire". Pour toutes les césures où j'ai mis un fond vert, j'ai beaucoup de mal à ressentir une expression prosodique heureuse. Je ressens une lecture fortement heurtée dans la plupart des cas. Pour les deux passages avec fond bleu, en principe, je n'aurais pas du tout dû les souligner, mais je voulais les indiquer à l'attention, car je vais comparer avec le modèle métrique suivant, celui de la césure après la quatrième syllabe.

                    Jeune ménage

La chambre est ouverte au ciel bleu-turquin ;
Pas de place : des coffrets et des huches !
Dehors le mur est plein d'aristoloches
Où vibrent les gencives des lutins.

Que ce sont bien intrigues de génies
Cette dépense et ces désordres vains !
C'est la fée africaine qui fournit
La mûre, et les résilles dans les coins.

Plusieurs entrent, marraines mécontentes,
En pans de lumière dans les buffets,
Puis y restent ! le ménage s'absente
Peu sérieusement, et rien ne se fait.

Le marié, a le vent qui le floue
Pendant son absence, ici, tout le temps.
Même des fantômes des eaux, errants
[variante : Même des esprits des eaux, malfaisants]
Entrent vaguer aux sphères de l'alcôve.

La nuit, l'amie oh ! la lune de miel
Cueillera leur sourire et remplira
De mille bandeaux de cuivre le ciel.
Puis ils auront affaire au malin rat.

- S'il n'arrive pas un feu follet blême,
Comme un coup de fusil, après des vêpres.
- O Spectres saints et blancs de Bethléem,
Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre !
Le nombre d'enjambements de mots est quasi identique. J'élimine de mon décompte le cas de la variante. Dans le cas d'une césure après la cinquième syllabe, nous avions sept enjambements de mot (fond violet) et une césure à l'italienne sur "lumière". Dans le cas d'une césure après la quatrième syllabe, nous avons sept enjambements de mot, mais pas de césure à l'italienne.
Toutefois, j'ai nettement l'impression qu'il est plus facile de plaider les effets de sens pour ce second cas de figure : "ouverte" et "pans de lumière" vont de pair avec l'expression d'une ouverture où le trait de lumière traverse toute la pièce et efface la césure. Il est également plus facile de décomposer "bandeaux" en "bande" et "eau". Les mots "absence" et "fantômes" peuvent aller de pair avec l'idée d'une césure précisément plus vague, soluble dans l'atmopshère. La mention "africaine", soulignons que "Jeune ménage" compte 24 vers, ce qui le rapproche des dimensions de "Qu'est-ce" où le mot "Amérique" est brisé à la césure, et ici nous avons comme dans "Qu'est-ce" l'apparition d'une série sensible de césures lyriques. Et ce n'est pas un mince argument pour penser que le poème a été conçu avec une césure après la quatrième syllabe. Je remarque le rapprochement de deux césures lyriques avec homographie de la terminaison du pluriel de l'indicatif présent : "entrent" et "restent", vers 9 et 11. J'observe l'emplacement idéal de celle du vers 2 "Pas de place : [...]" L'allure très orale du segment "Pas de place" renforce l'idée qu'il y a une césure lyrique et que finalement le vers 1 ne serait pas en deux hémistiches de cinq syllabes. J'observe que "sérieusement" cumule les mérites, c'est une césure sur adverbe en "-ment", qui rappelle le "pensivement" de 1861 à cheval sur la césure dans le poème "La Reine Omphale" de Banville, césure qui a été abondamment imitée et complexifiée par Mallarmé, Verlaine, Mendès et Rimbaud.
Mallarmé a joué sur l'absence de "e" phonétique, puis même graphique, à la différence de Banville : "indolemment", "nonchalamment", mais aussi sur la forme "simplement" qui n'étant que de trois syllabes ne permettait pas l'allusion au trimètre, et Rimbaud dans le dizain zutique "Ressouvenir" a pratiqué l'accroissement d'une syllabe : "tricolorement". Mendès a pour sa part pratiqué le trimètre de trois adverbes en "-ment" dans une pièce de théâtre, et Richepin a repris la césure de Mallarmé sur "nonchalamment". Or, le poème "Qu'est-ce" a de sérieuses chances d'être contemporain de la composition de "Famille maudite" / "Mémoire", vu les échos entre ces deux compositions déjà bien soulignés par Benoît de Cornulier et nous venons d'insister sur l'idée que "Famille maudite" daterait du mois de juin 1872 selon toute vraisemblance. Dans un tel cas de figure, je rappelle que "Qu'est-ce" a une série nette de césures lyriques, tout comme "Jeune ménage", et le dernier enjambement de mot joue précisément sur le fait de placer le "e" devant la césure et non après, pied-de-nez à la logique plus souple de Banville avec "pensivement" : "Notre marche venge-resse a tout occupé". Difficile de croire que dans "Peu sérieusement...", Rimbaud ne plaisante pas sur le chevauchement métrique d'un adverbe en "-ment". Le "e" qui sert à adoucir la césure devient césure lyrique à l'intérieur d'un mot (pour rappel dans "sérieusement", "sérieuse" est originairement un adjectif féminin).
Je remarque encore que la fin du poème est très stable dans ce mode de lecture, pas de césures chahutées pour les derniers vers. Pour les césures chahutées, la lecture est autrement plus agréable dans le cas d'une césure après la quatrième syllabe qu'après la cinquième. Vous avez les deux modèles préétablis par des repères, essayez-les !
Il va de soi que le vers : "La nuit, l'amie oh ! la lune de miel" est plus naturel lu en hémistiches de quatre et six syllabes, mais on relève encore un fait étonnant. Un vers est flanqué d'un hiatus et à l'endroit du hiatus nous avons une virgule qui semble provenir d'un choix délibéré, d'une volonté de la signaler à l'attention de manière ostentatoire. Le hiatus et cette virgule sont après la quatrième syllabe ! Et je rappelle qu'un hiatus c'est une rareté absolue que seul un Musset se permet par provocation à une mince occasion, et Rimbaud n'en a commis qu'un seul avant "Jeune ménage".
Le marié, a le vent qui le floue
N'oubliez pas de faire la diérèse à "marié", vous lisez alors correctement le vers et apprécier pleinement la jolie suite de voyelles jusqu'au hiatus.
La plupart des césures après la quatrième syllabe s'expliquent sans peine à force de relever tous ces clins d'œil à l'histoire du vers, à force d'estimer la présence de séries ou non. Certes, on peut jouer au malin et expliquer aussi doctement que je le fais les césures après la cinquième syllabe, en trouvant des astuces vers après vers pour justifier des intentions, mais cela a l'air quand même plus compliqué, des séries n'apparaissent pas, la lecture prosodique est de moins bonne qualité et on ne relève aucune perche tendue comme c'est le cas du hiatus.
Quant à débattre d'un poème qui changerait de césure, ce n'est pas acceptable, c'est ne pas comprendre ce qu'est une césure.

***

Passons au poème "Juillet". Il est question d'une vision le long du boulevard du régent en juillet 1872, mais le poème peut avoir été composé en août de la même année, le temps que la vision soit mûrie en tant que sujet poétique, mais il faut avouer que la datation "juillet" a de fortes chances d'être pertinente. Nous observons aussi un point commun avec "Famille maudite" la présence d'éléments périphériques. Nous avions la mention "d'Edgar Poe", cette fois une localisation avec une virgule qui la rattache au poème : "Bruxelles / Boulevart du Régent,"

                          Juillet

Platebandes d'amaranthes jusqu'à
L'agréable palais de Jupiter.
- Je sais que c'est Toi, qui, dans ces lieux, [Père,]
Mêles ton Bleu presque de Sahara !

Puis, comme rose et sapin du soleil
Et liane ont ici leurs jeux enclos,
Cage de la petite veuve !...
                                            Quelles
Troupes d'oiseaux ! o iaio, ia io !...

- Calmes maisons, anciennes passions !
Kiosque de la Folle par affection.
Après les fesses des rosiers, balcon
Ombreux et très-bas de la Juliette.

- La Juliette, ça rappelle l'Henriette,
Charmante station du chemin de fer
Au cœur d'un mont comme au fond d'un verger
Où mille diables bleus dansent dans l'air !

Banc vert où chante au paradis d'orage,
Sur la guitare, la blanche Irlandaise.
Puis de la salle à manger guyanaise
Bavardage des enfants et des cages.

Fenêtre du duc qui fais que je pense
Au poison des escargots et du buis
Qui dort ici-bas au soleil. Et puis
C'est trop beau ! trop ! Gardons notre silence.

- Boulevart sans mouvement ni commerce
Muet, tout drame et toute comédie,
Réunion des scènes infinies,
Je te connais et t'admire en silence.
Je ne vais même pas m'attarder à proposer l'analyse concurrente d'une césure après la cinquième syllabe. Le poème offre une relative régularité et surtout il impose des séries très nettes. Nous relevons cinq césures lyriques, mais au sein de celles-ci nous avons d'autres séries qui apparaissent. Les deux premières césures lyriques se suivent aux deux premiers vers, mais la syllabe "ble" à la fin de "agréable" va avoir un écho dans la mention "Bleu" deux vers plus loin, vers 4, précisément devant la césure. Et une autre césure lyrique suppose encore une syllabe "ble" devant la césure, et cette fois le mot "bleus" au pluriel suit immédiatement dans l'hémistiche suivant : "diables bleus". C'est un argument suffisant pour plaider la lecture avec césure forcée après la quatrième syllabe tout au long de ce poème. Or, trois nouvelles séries confirment cette idée. Les vers 7 et 10, très rapprochés, ont une configuration identique. Non seulement, la séquence "de la" est placée avant la césure mais nous avons une correspondance de "cage" à "Kiosque". "Cage de la..." / "Kiosque de la..." La symétrie est sans appel, et nous pouvons revenir sur un cas de césure lyrique que nous n'avons pas traité : "Bavardage des enfants et des cages." Le mot "cages" à la rime et au pluriel cette fois permet de plaider la césure lyrique à "Bavardage", avec un effet de rime. Certaine pinailleront en considérant que la vraie rime serait de faire une césure à l'italienne sur "Bavardag-e", mais à un moment donné il faut être un peu plus attentif à ce que fait Rimbaud.

Cage de la petite veuve !...
                                            Quelles

Kiosque de la Folle par affection.

Bavardage des enfants et des cages.

Je parlais de trois nouvelles séries, voici la deuxième, deux césures sur trait d'union avec à chaque fois en rejet la forme "bas" aux vers 12 et 23. J'ajoute un autre vers, je n'aurais pas dû souligner la forme "ici" en bleu, mais je voulais simplement signaler à l'attention que cette forme tournait à deux reprises autour de la césure dans ce poème.
Et liane ont ici leurs jeux enclos,

Ombreux et très-bas de la Juliette.

Qui dort ici-bas au soleil. Et puis
La troisième série concerne deux vers consécutifs :
Fenêtre du duc qui fais que je pense
Au poison des escargots et du buis
Rimbaud joue sur ce que Malherbe appellerait des cacophonies "du duc" (deux fois "du") et "des escargots" [ezess] et précisément à l'endroit de la césure classique du décasyllabe.
Je remarque qu'à la fin du poème la métrique s'apaise, mais le vers 25 offre un exemple décidément courant chez Rimbaud de césure sur la préposition "sans" et cela met en vedette le mot "mouvement" qui deviendra le titre de l'unique ou de l'un des deux seuls poèmes en vers libres modernes que Rimbaud ait composé.
Je parie que le poème "Mouvement" des Illuminations a été composé en septembre 1872. Une intuition que j'ai !
J'ai dit que "Mouvement" jouait sur l'idée de milieu de poème en tout cas, avec "Repos et vertige" qui par sa mesure de cinq syllabes annonce le vers final "Et chante et se poste", tandis que "repos" est le contraire de "mouvement", le premier substantif du poème.
Où se trouve l'unique enjambement de mot du poème dans "Juillet", il concerne le mot "station", déjà significatif en soi, et il se trouve à la césure du vers 14 d'un poème de 28 vers, ou pour le dire autrement au milieu du quatrième quatrain d'un poème en sept quatrains.
Et nous précisons que c'est le seul enjambement de mot à la césure de tout le poème, puisque "fesses" et "guitare" relèvent du principe de la césure à l'italienne.
Vous avez encore des doutes sur la nécessité de lire de manière forcée les césures de "Qu'est-ce", "Famille maudite" / "Mémoire" et "Juillet" ? Moi, pas !
Le seul cas qui reste un peu difficile et délicat, c'est "Jeune ménage", mais les arguments pour plaider plus volontiers la lecture forcée après la quatrième syllabe sont redoutables : le hiatus, la virgule et la série vocalique i é a, les deux formes de pluriel rapprochées "entrent" et "restent", le traitement de "Peu sérieuse-ment" avec allusion à Banville, une série de césures lyriques et une fin de poème régulière. Une dernière preuve me vient à l'esprit tout-à-coup. J'avais prévu de citer le début du deuxième quatrain de "Jeune ménage" qui prend le profil net et régulier du décasyllabe littéraire :
Que ce sont bien + intrigues de génies
Cette dépense + et ces désordres vains !
Je viens à l'instant de me rendre compte d'un argument qui confirme mon sentiment. Nous avons un écho de la voyelle nasale ["in"] du premier hémistiche à la rime du vers suivant ("bien"/"vains"), et ce phonème ["in"] est repris de part et d'autre de la césure "bien" / "intrigues", forme de cacophonie dirait à nouveau Malherbe.
Or, faites une lecture forcée en décasyllabes de chanson et vous vous retrouvez avec la cacophonie de deux "in" successifs devant la césure, alors même qu'évidemment la césure au milieu d'un mot n'est pas naturelle. C'est une entrave maximale à la reconnaissance de la césure. Non, décidément, la lecture en deux hémistiches de cinq syllabes ne peut pas s'appliquer à ce poème et concurrencer la césure traditionnelle du décasyllabe, tandis qu'au vers suivant la symétrie de reprise des déterminants "ces" rend complètement sotte la césure après la conjonction "et" :

Que ce sont bien intrigues de génies
Cette dépense et ces désordres vains !

Prochaine sous-partie, nous allons traiter "Tête de faune" et la "Conclusion" de "Comédie de la soif", et nous préciserons certains faits d'époque au sujet des vers et césures de Verlaine.
Accrochez vos ceintures, et attention au départ !

samedi 6 novembre 2021

"Qu'est-ce pour nous... ?" eh bien, des alexandrins ! [Rimbaud 1872 : La césure malgré l'irrégularité (partie 2/3, sous-partie 1)]

Les poèmes en vers de douze syllabes "Qu'est-ce..." et "Famille maudite / Mémoire" posent un problème d'identification de la césure, mais aussi les quatre poèmes en vers de dix syllabes : "Conclusion" de "Comédie de la soif", "Tête de faune", "Jeune ménage" et "Juillet". Qu'à cela ne tienne, appliquons un principe de lecture forcée des césures traditionnelles et voyons ce qu'il se passe.
L'article va être assez long, mais rien qui ne doive rebuter les lecteurs, puisque c'est essentiellement la citation en intégralité des poèmes qui va en être cause. Je citerai même les différentes versions. Il va de soi que nous étudierons le cas des poèmes en vers de onze syllabes dans une prochaine partie. J'en profite également pour préciser qu'en parallèle j'ai produit dernièrement un certain nombre d'articles sur le poème en vers libres "Mouvement", et je prévois un article sur la question du vers libre dans "Mouvement" et "Marine" qui sera étroitement lié à la présente enquête.
Je commence par citer le seul poème de notre ensemble qui n'a pas de titre. Il s'agit de "Qu'est-ce pour nous, mon Cœur,..." Ce n'est pas un fait exprès de ma part, mais il se trouve que ce poème est celui que Jacques Roubaud a mis en avant pour illustrer la révolution de Rimbaud en fait de versification dans son livre La Vieillesse d'Alexandre. Et si Benoît de Cornulier ne met pas ainsi en avant ce poème dans son livre Théorie du vers, visiblement influencé par Roubaud il en a fait tout de même l'objet d'un article à part paru dans la revue Studi francesi au début de la décennie 1990, étude qui a été remaniée et remplacée par une nouvelle version dans son livre De la métrique à l'interprétation. Essais sur Rimbaud, paru en 2009. L'article de Cornulier n'est pas spécifiquement réputé pour son analyse métrique, mais comme son article sur "Jeune ménage", il s'agit d'une étude importante au plan de la compréhension du sens du poème. Pour l'étude de la versification, il faut continuer de s'en reporter aux livres La Vieillesse d'Alexandre de Roubaud et Théorie du vers de Benoît de Cornulier. Toutefois, le poème "Qu'est-ce..." est composé de six quatrains et d'une ligne finale de neuf syllabes dont le statut a été débattu. S'agit-il d'un vers ou s'agit-il d'une ligne en prose ? Et là-dessus, Cornulier a avancé une idée essentielle, mais qu'il ne soutient que mollement en 2009, alors que, pour moi, elle relève de l'évidence. En clair, la ligne finale de neuf syllabes correspond à un début de nouveau vers de douze syllabes, et par conséquent à un début de nouveau quatrain. Rimbaud n'a pas voulu sans élégance couper son poème au milieu d'un mot, mais l'idée, c'est que le poème mime l'interruption brutale du discours, tout simplement parce que le poète vient d'être tué. Il était précisément en train de décrire une attaque cataclysmique qui lui retombait dessus. Cornulier ne soutient plus que mollement ce qui était pourtant son apport le plus important à la compréhension du poème et il ne soutient même plus fermement qu'il est question du début d'un vers. Pourtant, je rappelle que, quand on publie des poèmes en vers, les vers ont leur propre émargement. Mieux encore, au XIXe siècle, on imprimait les poèmes avec des vers de différentes mesures en se souciant d'imposer des marges distinctes selon qu'il s'agissait d'un alexandrin, d'un octosyllabe, d'un vers de dix syllabes ou d'un petit vers de cinq syllabes. Ce soin s'est perdu. Les éditeurs actuels et les critiques littéraires ont pris l'habitude d'éditer les vers en les alignant sur une même marge. Sur ses manuscrits, Rimbaud se montrait soigneux de telles oppositions. Le manuscrit de "Bonne pensée du matin" a trois marges distinctes au plan de la disposition des vers. Par exemple, le vers final, l'unique alexandrin du poème, n'a pas la même marge que les octosyllabes qui constituent l'essentiel du poème. Dans le cas du manuscrit de "Qu'est-ce", poème quelque peu contemporain, la ligne finale de neuf syllabes est alignée sur l'émargement des alexandrins, ce qui prouve clairement qu'il s'agit bien d'un alexandrin volontairement interrompu. Rendez-vous maintenant après la transcription du poème pour des conclusions cette fois au plan de la césure.
Nota bene : la révélation d'un fac-similé a permis de constater la présence de quelques majuscules. Il faut écrire "mon Coeur" au vers 1 (ne pas se faire piéger toutefois par le "m" minuscule un peu épaissi du déterminant possessif, conséquence du "s" final grossi à la fin du mot "nous" qui précède), mais il n'y a pas de majuscule au vers 21 qui devrait donc rester dans l'état suivant "mon cœur", ni à "morsure" (je ne comprends pas cette erreur que j'observe sur une transcription prétendument inspirée par la consultation du fac-similé). Il faut également un "E" majuscule pour "mon Esprit" au vers 10. Il est possible que lors de la première édition les majuscules n'aient pas été considérées comme nécessaires du fait de la lacune du C majuscule pour la deuxième occurrence du nom "cœur". Je transcris le poème en restant fidèle au manuscrit, mais si je devais éditer le poème, j'ajouterais une majuscule à la deuxième mention du mot "cœur". Le fait important, c'est que le "E" de "esprit a clairement la forme d'une majuscule.


Qu'est-ce pour nous, mon Cœur, que ces nappes de sang
Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
De rage, sanglots de tout enfer renversant
Tout ordre : et l'Aquilon encor sur les débris

Et toute vengeance ? Rien !... - Mais si, toute encor,
Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats,
Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas !
ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d'or !

Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur,
Mon Esprit ! Tournons dans la Morsure : Ah ! passez,
Républiques de ce monde ! Des empereurs,
Des régiments, des colons, des peuples, assez !

Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
A nous ! Romanesques amis : ça va nous plaire,
Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !

Europe, Asie, Amérique, disparaissez,
Notre marche vengeresse a tout occupé,
Cités et campagnes ! - Nous serons écrasés !
Les volcans sauteront ! et l'océan frappé...

Oh ! mes amis ! - mon cœur, c'est sûr, ils sont des frères :
Noirs innocents, si nous allions ! allons ! allons !
O malheur ! je me sens frémir, la vieille terre,
Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond,

Ce n'est rien ! j'y suis ! J'y suis toujours.
Les rejets "encor", "frémir" et "à vous" ne posent aucun problème. Les deux premiers pouvaient être pratiqués dans la poésie classique, et le dernier a été de plus en plus pratiqué lors d'une évolution qui va du romantisme au mouvement parnassien. Tous les vers où nous avons souligné le fond de certains passages en vert correspondent à des audaces banalisées parmi les poètes parnassiens. Il faut y apporter une petite nuance. La préposition "de" ou le déterminant "ce" contiennent une unique voyelle instable. Toutefois, il suffit de citer des vers de Rimbaud de 1870 et des vers du "Bateau ivre" pour mesurer que la césure est exploitée de la sorte par le poète depuis ses débuts.

- Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes ! ("Les Etrennes des orphelins")
[nota bene : je sais que le mot "que" ne rentre pas dans les critères de la métricométrie, je n'en débattrai pas ici. J'indique simplement que cela invite tout de même à un discours nuancé.]

Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d'Italie, (sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze...")
- Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines (sonnet "Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir")
Comme des lyres, je tirais les élastiques (sonnet "Ma Bohême")
La Sainte-Vierge et le crucifix... / Oh ! personne
Et maintenant que le pardon me soit donné :
Je me confesse de l'aveu des jeunes crimes ! ...
[nota bene : les trois alexandrins précédents viennent du même poème "Les Remembrances du vieillard idiot" et ils sont nettement rapprochés : vers 28, 30 et 32. Ils ont même un rythme de surgissement. Les mots en rejet "crucifix", "pardon" et "aveu" forment un champ lexical du péché.]
Qui courais taché de lunules électriques. ("Le Bateau ivre")
La pratique qui consiste à placer deux monosyllabes problématiques devant la césure s'est développée depuis le modèle des vers de théâtre de Victor Hugo. Cela se banalise avec les parnassiens, mais il convient de citer le poème "Le Voyage" qui clôt Les Fleurs du Mal. Baudelaire pratique le procédé sur deux vers consécutifs, ce que nous avons déjà mis en relation avec le fait troublant que les deux seuls enjambements de mot du "Bateau ivre" étaient eux-mêmes successifs :

L'humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant, comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
"Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis !"

Dans les clapotements furieux des marées
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants[.]
Dans de telles conditions, le poème "Qu'est-ce pour nous, mon Cœur,..." n'est déconcertant en fait de césures que dans deux cas de figure, quand un "e" instable de fin de mot apparaît et quand nous avons affaire à un enjambement de mot directement. Il faut ajouter que la ligne finale, une fois admise en tant qu'alexandrin avorté, suppose une césure hautement significative sur le pronom "y", puisque cela permet d'envisager une superposition entre le fait d'être toujours sur le lieu du combat et d'être aussi toujours dans le poème. Le "J" apostrophe du moi et le "y" du poème sont à la césure, ultime revendication du poète jusqu'auboutiste. Le vers du poète n'ira pas à son terme, mais sa résolution si !
Citons à nouveau le poème en supprimant les annotations pour tout ce que nous avons déjà traité :

Qu'est-ce pour nous, mon Cœur, que ces nappes de sang
Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
De rage, sanglots de tout enfer renversant
Tout ordre : et l'Aquilon encor sur les débris

Et toute vengeance ? Rien !... - Mais si, toute encor,
Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats,
Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas !
ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d'or !

Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur,
Mon Esprit ! Tournons dans la Morsure : Ah ! passez,
Républiques de ce monde ! Des empereurs,
Des régiments, des colons, des peuples, assez !

Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
A nous ! Romanesques amis : ça va nous plaire,
Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !

Europe, Asie, Amérique, disparaissez,
Notre marche vengeresse a tout occupé,
Cités et campagnes ! - Nous serons écrasés !
Les volcans sauteront ! et l'océan frappé...

Oh ! mes amis ! - mon cœur, c'est sûr, ils sont des frères :
Noirs innocents, si nous allions ! allons ! allons !
O malheur ! je me sens frémir, la vieille terre,
Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond,

Ce n'est rien ! j'y suis ! J'y suis toujours.
Nous pouvons remarquer que les enjambements de mots ne sont pas étendus à tout le poème. Les six enjambements de mots se concentrent dans un espace restreint qui va du vers 6 au vers 18. Le premier et le "dernier" quatrain ne sont pas impliqués. Or, nous observons que du vers 5 au vers 18 le poème joue sur une reprise lexicale avec deux occurrences du nom "vengeance" et un emploi du mot de la même famille "vengeresse". Nous pouvons affiner nos remarques. Le mot "vengeance" crée une césure anormale au vers 5 et précède immédiatement le premier enjambement de mot à la césure au vers 6, tandis que le vers 18 réunit le recours à un mot de la famille de "vengeance" et une pratique de l'enjambement de mot à la césure. Le centre du poème concentre les perturbations métriques, et cela est à mettre en relation avec le désir de vengeance. J'ai l'air de sauter brusquement à cette conclusion, mais qu'est-ce que vous voulez constater d'autre ? Nous pouvons estimer que plusieurs des enjambements de mots expriment des idées qu'il faut broyer par l'esprit de vengeance : "Industriels", "colons", "Amérique" (invitée à disparaître). Le "Jamais nous ne travaillerons" rappelle le "nous sommes en grève" de la lettre à Demeny du 15 mai 1871.
Rappelons que les enjambements de mot à la césure s'imposent petit à petit dans le domaine de la poésie parnassienne depuis 1861. Il faut apprécier que la césure sur "travaillerons" joue précisément sur l'assouplissement du "e" instable, ce qui coïncide avec l'exemple initial de Banville dans son poème "La Reine Omphale" où la césure au milieu d'un mot est rendue plus souple par le rendu du "e" féminin dans la construction de l'adverbe : "Où je filais pensivement la blanche laine". Le lecteur est dès lors invité à observer que dans "Qu'est-ce pour nous, mon Cœur,..." Rimbaud aligne trois enjambements de mot à la césure consécutifs : "travaillerons", "Amérique" et "vengeresse". Il s'agit des trois derniers enjambements de mot à la césure du poème, et il s'agit même de la moitié des cas (trois sur six). Or, de "travaillerons" à "vengeresse", stupéfaction ! la césure sur "vengeresse" a le vice d'imposer le "e" instable non après la césure, mais devant ! Je ne sais pas quel est votre seuil de tolérance pour les coïncidences, mais, chez moi, il est assez faible, je l'avoue ! Or, ce n'est pas fini. Les trois enjambements de mot successifs sont précédés par un emploi d'autant plus remarquable d'un "e" de fin de mot devant la césure qu'une liaison oblige une lecture enchaînée du mot avec l'hémistiche suivant : "Romanesque[z]amis".
Pour ce qui concerne les "e" de fin de mot, leurs occurrences excèdent quelque peu le cadre des vers 5 à 18. Nous allons pourtant observer que la dissociation n'est pas si nette.
Seul le "e" de "mille" au vers 2 échappe au cadre. Tous les autres "e" font partie de l'espace des vers 5 à 19 inclus. En effet, si nous allongeons d'un vers le cadre nous constatons une nouvelle coïncidence frappante : le dernier "e" de fin de mot à la césure est placé au vers 19, immédiatement après l'occurrence "vengeresse" qui joue elle aussi à mettre un "e" instable devant la césure, juste après la série des trois derniers enjambements de mots, et nous pouvons aller plus loin puisque ce que nous avons dégagé c'est une unité de cinq vers où nous avons deux vers avec un "e" instable de fin de mot à la césure : "Romanesques" et "campagnes" (tous deux au pluriel même si un seul suppose une liaison), qui encadrent trois vers avec enjambements de mot à la césure, et le troisième enjambement de mot suppose lui-même un "e" instable devant la césure. Nous pouvons même dire que la double valeur de l'enjambement sur "vengeresse" fait qu'en l'espace de cinq vers nous avons à la fois trois enjambements de mot et trois césures sur "e" instable. Et si nous mettons cela en résonance avec le contenu exprimé par le poème, nous remarquons que les deux procédés les plus marquants de perturbation de la césure dans ce poème cessent au vers 19, à partir du second hémistiche qui déclare : "Nous serons écrasés !"
On en reparle de votre seuil de tolérance en fait de coïncidences ?
Il se trouve que je peux encore en remettre une couche. La première mention de "vengeance" au vers 5 impose donc le second cas de "e" de fin de mot à la césure du poème, mais si on prend en considération la syllabe, il faut apprécier le rôle de la consonne d'appui "c" prononcée [s]. Le fait que le [s] soit devant la césure si on part du principe de découpage au milieu du vers du mot "Industriels" passera peut-être pour aléatoire, mais du vers 6 au vers 8 nous avons l'écho de deux mots qui dans l'absolu peuvent rimer ensemble (mais en fonction de la cinquième syllabe de l'hémistiche) : "vengeance" et "puissance". Et au plan lexical les deux mots vont également très bien ensemble comme dirait Mc Cartney. Et j'observe que le déterminant "ce" a l'intérêt de coïncider avec le fait de placer un "e" de fin de mot devant la césure avec une consonne d'appui "c" qui fait entendre le phonème [s], tout comme pour "vengeance" et "puissance".
Rimbaud ne tiendrait aucun compte de la césure prévue pour les alexandrins, pensez-vous que nous serions en mesure de relever tant et tant de coïncidences, tant et tant de faits convergents ? Bien sûr que non !
Je ne m'attarde pas ici sur le fait que le "e" instable de monosyllabe ("que", "je", "ce", "me", "ne", "de") n'est pas à mettre tout à fait sur le même plan que le "e" à la fin d'un mot de plusieurs syllabes. Mais, il faut rappeler quelques faits précis. Avant "Qu'est-ce pour nous, mon Cœur,..." de Rimbaud, les poètes de la Renaissance ou les poètes classiques, romantiques, parnassiens ne pratiquent jamais la césure sur un "e" instable à la fin d'un mot de plusieurs syllabes. En revanche, le procédé était courant à la fin du Moyen Âge et les poésies de François Villon, que Rimbaud connaissait, en offrent plusieurs exemples. Il s'agit de la césure lyrique et elle serait tolérée à la fin du Moyen Âge à cause de l'accompagnement musical prévu.
Tout le monde connaît l'Epitaphe de Villon, autrement appelée "Ballade des pendus". Rimbaud aussi connaissait ce poème. Cette ballade est composé de trois strophes de dix vers et d'un envoi de cinq vers.
La seule deuxième strophe de dix vers contient quatre exemples remarquables : une césure à la mode du dix-neuvième siècle (Hugo, Baudelaire, Parnassiens) sur le pronom "nous", et trois césures sur un "e" de fin de mot :
Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis.
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La vache ! comme dirait Apollinaire.
Le premier vers de la troisième strophe est également à signaler à l'attention. Benoît de Cornulier a déjà attiré l'attention sur lui. Vous êtes-vous déjà demandé comment vous lisiez ce vers ? On peut tendre à le lire en coupant ainsi les hémistiches "La pluie nous a" et "débués et lavés", parce que nous ne prêtons pas attention au problème du "e" instable à la fin de "pluie", mais une lecture "La pluie nous + a débués et lavés" avec formulation en deux syllabes de la forme verbale "débués" est envisageable.
La pluie nous a débués et lavés[.]
A quels poèmes Rimbaud fait-il référence dans "Qu'est-ce pour nous..." : aux Incendiaires de Vermersch, au recueil L'Année terrible de Victor Hugo ? Le premier vers est une réécriture de l'incipit du quatrième poème des Feuilles d'automne, découverte que j'ai faite par moi-même, mais qui avait déjà été recensée par Murphy dans le texte de sa thèse de 1986 auquel je n'avais pas accès. Il est question de "frères" et de mort dans "Qu'est-ce..." Il faut même préciser à la suite de Cornulier que le mot "frère(s)" contribue à créer les deux seules paires de rimes féminines d'un poème tout en rimes masculines pour le reste. La désinvolture des rimes en "é" est également à prendre en considération dans l'avant-dernier quatrain. Mais je ne traiterai pas ces sujets ici.
Dans "Qu'est-ce", seuls les six enjambements de mot posent réellement problème quant à l'identification de la césure. Toutefois, nous avons justifié les césures pour "travaillerons" et "vengeresse". La césure sur "tourbillons" est aisé à justifier puisqu'elle crée le calembour syllabique "tour". Or, je reviens à nouveau sur cette idée que j'ai décidément un seuil de tolérance très faible en fait de coïncidence, et vous un seuil de tolérance très élevée. En effet, je remarque qu'au plan du quatrième quatrain, nous avons aux deux extrémités les troisième et quatrième enjambements de mot à la césure du mot. Je rappelle que le quatrième va précipiter une série de trois consécutifs. Mais, citons une nouvelle fois ce quatrième quatrain et commentons le parallélisme de manière plus poussée :
Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
A nous ! Romanesques amis : ça va nous plaire,
Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !

Les deux mots "tourbillons" et "travaillerons" ont un "t" à l'initiale, ils ont tous les deux un double "l" traité en yod : "-ll-", et ils se terminent tous les deux par une séquence "-ons". Or, j'observe que le parallélisme entre les deux vers s'enrichit d'échos de phonèmes pour les séquences de quatre syllabes à la rime. Les deux vers riment entre eux : "furieux" et "feux", remarque encore un peu accessoire, mais nous avons deux initiales "f" dans la séquence "de feu furieux" et deux autres avec la séquence "ô flots de feux !" Nous observons que le mot "feu" est repris, mais aussi que nous avons un écho vocalique de deux fins de mots dans le cas du segment "de feu furieux".
Pour ceux qui n'y voient toujours que des coïncidences, j'ai une petite question : "Au fait, ça veut dire quoi lire de la poésie ?"
A la fin des fins, seuls trois enjambements de mot à la césure semblent devoir résister : "Industriels", "colons" et "Amérique", sauf que nous avons justifié les enjambements au plan des effets de sens à en tirer. Les trois mots sont brisés à la césure en tant que trois expressions détestées de la réalité.
Cette lecture s'appuie qui plus est sur une lecture métaphorique d'ensemble du poème. Le poème raconte un combat de la mer et de la terre. La révolution par ses flots contribue à effacer la césure, mais la terre tend à rétablir son ordre en fin de poème. Les deux derniers enjambements de mot illustrent clairement ce principe métaphorique. Les continents représentent des terres émergées. S'ils disparaissent, ils laissent la place à l'océan. Il est donc significatif que le mot "Amérique" soit mangé à la césure et que la "marche vengeresse" qui a tout "occupé" la traverse au vers suivant. Au vers suivant, nous avons le mot "campagnes" à la césure et puis l'hémistiche "Nous serons écrasés", et au vers suivant il est question d'un "océan frappé", et il ne s'agit pas d'un acte dérisoire à la Xerxès visiblement. Au contraire, le poète s'inquiète de voir la terre fondre sur lui et ses amis.
Toutes ces considérations sont inconnues de la lecture proposée par Cornulier, et partant de toute la littérature rimbaldienne qui fait consensus au sujet de ce poème.
Voilà, je vous laisse méditer ! Passons maintenant aux autres poèmes.
 
Dans la suite de notre recension, il va être question de l'autre poème en vers de douze syllabes "Famille maudite" / "Mémoire". J'aurais pu le transcrire à la suite de mon enquête sur "Qu'est-ce..." et souligner les liens entre les deux poètes, mais Cornulier s'est déjà penché sur ce sujet. J'ai une idée importante à mettre en valeur qui fait que je vais citer "Mémoire" en compagnie de "Jeune ménage" et "Juillet".

La suite prochainement...

vendredi 5 novembre 2021

Annonce d'une grande mise au point métrique ! [ Rimbaud 1872 : La césure malgré l'irrégularité (partie 1/3)]

Parlons peu, parlons Rimbaud. Il est difficile de définir la césure et mes lecteurs pourraient ne pas être patients.
La césure est une frontière abstraite entre deux parties mesurées d'un vers, elle n'a aucune réalité physique.
Même si dans l'absolu il est loisible de multiplier les possibilités, il existe un nombre très limité de césures canoniques.
Il n'y a pas de césure pour un vers de moins de neuf syllabes.

Je vais énumérer plus loin ces césures canoniques à cause de la révolution des Romances sans paroles de Verlaine. Mais un événement majeur ignoré de l'histoire du vers français a été causé par le traité de Banville et il il faut préalablement s'y pencher ! Je vais parler des césures du vers de neuf syllabes, bien sûr !

Le vers de neuf syllabes existe dans la poésie classique, mais il n'est utilisé que dans les chansons. Malherbe, Molière et quelques autres l'ont pratiqué, puis plus tard Eugène Scribe, mais personne ne s'en rend compte. Qui parmi vous peut me citer les pièces de Molière qui contiennent des vers de neuf syllabes, spontanément, sans aller faire une recherche avant de mettre un commentaire sous cet article ? Le vers de neuf syllabes est composé d'un hémistiche très bref de trois syllabes et d'un hémistiche de six syllabes. C'est très certainement à cause du premier hémistiche que ce vers n'a pu prétendre à une place enviable dans la poésie littéraire classique, puisque les doctes déclaraient que les vers de une, deux ou trois syllabes n'étaient pas de la poésie. Dans son Petit traité de poésie française, Banville commet une erreur énorme. Il commente des vers de neuf syllabes d'Eugène Scribe, et Banville soutient que le vers de neuf syllabes a deux césures qui permettent de construire une suite de trois segments de trois syllabes. Il faut bien comprendre que Banville ne s'est jamais penché sur le sujet, il a improvisé une analyse du vers de neuf syllabes et il a accumulé les propos aberrants. Que Banville envisage deux césures dans un vers, soit ! En revanche, Banville se trahit, puisqu'il révèle sa méconnaissance dramatique des vers de neuf syllabes classiques. Il commente un exemple d'Eugène Scribe parce qu'il est tout simplement incapable dans sa mémoire de faire surgir les vers de neuf syllabes de Molière. On peut même se demander s'il a lu en intégralité dans sa vie le théâtre de Molière, ou bien on peut se demander s'il s'est rendu compte qu'il y avait des vers de neuf syllabes par moments dans les pièces de Molière. C'est la première erreur cruelle qu'il commet. Il en commet une deuxième, c'est de ne pas identifier correctement la construction des vers qu'il cite d'Eugène Scribe. Scribe est l'une de ses têtes de turc, il le prend comme exemple de ce qu'il ne faut pas faire en fait de rimes dans son traité. Or, Banville ne voit pas que Scribe a conçu correctement en regard de la tradition classique ses vers de neuf syllabes, et pour certaines césures Banville applique des audaces que même à son époque aucune poète ne pratique, sauf exceptions rarissimes pour la provocation (enjambements de la syllabe féminine d'un mot, césure qui n'existe pas chez Rimbaud avant "Mémoire" et "Tête de faune"). L'analyse de Banville des vers de Scribe est fausse, et il se réclame alors d'une tradition qui n'existe pas de l'ennéasyllabe en trois segments de trois syllabes mesurées, comparable du coup à l'effet ternaire du trimètre romantique.
Très ennuyé par le cas du vers de neuf syllabes, Banville va offrir à la fin de son traité un exemple inédit de vers de neuf syllabes avec une césure après la cinquième syllabe. Jacques Bienvenu ayant souligné que la publication du traité a été faite initialement par livraisons successives, chapitre par chapitre, dans une revue pour jeunes filles, il me semble que ce retour de Banville sur la question du vers de neuf syllabes relève d'un malaise et il n'est pas inimaginable que quelqu'un ait signalé à Banville son erreur après les premières livraisons de son traité et que celui-ci ait essayé de se rattraper avec une césure inventée en fin de traité.
Il faut bien comprendre que c'est un événement important, dans la mesure où Rimbaud, Verlaine et Charles Cros ont lu le traité de Banville, et ils ont dû se demander d'où sortait la thèse d'un vers de neuf syllabes en trois parties de trois syllabes mesurées. Il est possible que ni Verlaine, ni Rimbaud, ni Charles Cros ne se soient rendus compte que Molière avait pratiqué ce vers à l'occasion dans ses pièces. Je suis apparemment le seul rimbaldien au monde au courant. Même les métriciens, Cornulier, etc., n'en ont jamais parlé à ma connaissance. La preuve qu'il faut impliquer Verlaine et Charles Cros, c'est que, comme par hasard, peu de temps après la publication du traité de Banville en volume Cros produit dans son recueil paru en 1873 Le Coffret de santal un poème avec un vers de neuf syllabes où la césure est après la quatrième syllabe "Chant éthiopien", et Verlaine, de son côté, crée des poèmes en vers de neuf syllabes qui tantôt ont la césure après la troisième syllabe ("Je devine à travers un murmure...", Ariettes oubliées), tantôt après la quatrième syllabe ("Chevaux de bois", Paysages belges). Cette concurrence apparaît dans le recueil de 1874 Romances sans paroles et Verlaine a composé d'autres poèmes où des vers de neuf syllabes ont une césure après la quatrième syllabe, parmi lesquels "L'Art poétique". Et évidemment, les césures sont floues en se permettant les audaces du découpage proposé par Banville dans le cas des vers de Scribe.
Le poème "Chevaux de bois" offre une mention de date importante ("août 1872"), dans la mesure où Rimbaud et Verlaine ont fugué en Belgique et ont rompu avec Charles Cros. Il est sensible que les discussions entre les trois poètes autour du traité de Banville sont antérieures à leur brouille. Il n'est pas raisonnable de penser que, par coïncidence, Cros crée de son côté "Chant éthiopien" et Verlaine du sien "Bruxelles, Chevaux de bois". Il est même probable que "Chant éthiopien" ou "L'Art poétique" soient deux créations plus anciennes que ce que les documents laissent paraître. Il a bien fallu un rond d'essai antérieur au 7 juillet 1872. Surtout, Cros et Verlaine n'ont pas respecté la césure de Banville. Au lieu d'une césure après la cinquième syllabe, nous avons une césure après la quatrième syllabe. Nous pouvons même dire que, du coup, le poème de Banville est demeuré une singularité. Encore une fois, c'est assez perfide dans la mesure où Banville essayait de faire croire à ses lecteurs que si les poètes n'essayaient pas d'autres combinaisons avec la césure c'est qu'il y en avait une qui relevait du bon sens, du bon goût supérieur pour un artiste. Banville dit qu'il vient de s'apercevoir qu'on peut faire un très bon vers de neuf syllabes avec une césure après la cinquième syllabe, cela implique que d'autres choix auraient été moins pertinents. Evidemment, aucun spécialiste de Charles Cros, aucun spécialiste de Paul Verlaine ne vous a jamais expliqué la perfidie de placer la césure après la quatrième syllabe dans des vers de neuf syllabes. Il s'agissait de persifler une considération obtuse de Banville. Cette moquerie avait un aspect de blague pour les initiés. Rappelons que Verlaine et Cros rencontraient parfois Banville au moment où ce traité a été publié, sans oublier que cela impliquait même des cercles de poètes avec toutes les rumeurs, tous les échanges taquins qui peuvent se diffuser.
En clair, c'est un fait majeur de l'histoire de la versification française, c'est aussi une blague savoureuse, mais c'est passé inaperçu.
Toutefois, en regard du corpus qui nous est parvenu, Rimbaud n'a pas composé de vers de neuf syllabes, ni avec une césure après la troisième syllabe, ni avec une césure après la quatrième, ni avec une césure après la cinquième, ni avec deux césures après les troisième et sixième syllabes.

Pour la tradition, les deux grands vers à césure sont l'alexandrin avec deux hémistiches de six syllabes et le vers de dix syllabes avec une césure après la quatrième syllabe.
Il faut y ajouter le vers de chanson aux deux hémistiches de cinq syllabes qui s'impose petit à petit au dix-neuvième siècle.
Quant au trimètre romantique, il n'est pas autonome, mais certaines personnes peu informées le pensent autonome, avec un exemple criant de Wilhelm Ténint qui cite en 1844 un trimètre autonome de Challamel dans sa Prosodie de l'école moderne. Ténint prétend rendre compte de la nouveauté de la versification des romantiques, mais ce qu'il dit sur la césure et les hémistiches n'est malheureusement qu'un tissu d'âneries qui ne correspondait même pas à la pratique réelle de Victor Hugo. Quant au trimètre qu'il cite, il l'emprunte à Augustin Challamel, précisément la personne avec laquelle il a coécrit l'ouvrage Les Français sous la Révolution, paru l'année précédente en 1843.
Le trimètre autonome est essayé par un poète tel que Charles Coran toutefois, mais sans le mélanger à des alexandrins à deux hémistiches.

Le répertoire des vers est maigre. Deux types de décasyllabes et l'alexandrin. Nous constatons que la bévue de Banville au sujet du vers de neuf syllabes a entraîné la prolifération de poèmes en vers de neuf syllabes, pas tellement chez Charles Cros où le "Chant éthiopien" demeure une exception, mais chez Verlaine.
Verlaine est le premier poète a usé d'autant de types de vers à césures différents : l'alexandrin, deux types de décasyllabes, deux types de vers de neuf syllabes et un type de vers de onze syllabes dans ses Romances sans paroles. C'était un événement. Parallèlement, Verlaine va recourir aussi au vers de treize syllabes avec une césure après la cinquième syllabe. Les poèmes seront publiés ultérieurement, mais cela est attesté dans le projet avorté Cellulairement.
En-dehors du vers de neuf syllabes avec césure après la quatrième syllabe et d'un cas particulier dont je vais bientôt parler, Verlaine n'emploie que des césures consacrées par la tradition classique. Dans les années 1880, il y aura quelques cas rarissimes de vers très longs qui forcément n'étaient pas avalisés par la tradition, mais toute sa vie Verlaine ne s'écartera jamais réellement des césures admises par la tradition. Il brouillera les césures par les enjambements, mais ça c'est une autre histoire.
Mais, j'ai soulevé la question du vers de onze syllabes.
Il existe deux types de vers de onze syllabes. Il existe un vers du XVIe siècle pratiqué par Ronsard où la césure est après la sixième syllabe. Celui-ci a échappé à la recension de Banville.
En revanche, il existe aussi un vers de onze syllabes avec une césure après la cinquième syllabe dont Marceline Desbordes-Valmore a offert deux exemples.
Dans ses Romances sans paroles, Verlaine pratique et publie pour la première fois un poème en vers de onze syllabes : "Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses".
Cependant, comme ce fut le cas pour les vers de neuf syllabes, Verlaine pratique à la même époque un vers singulier de onze syllabes avec une césure après la quatrième syllabe. "Crimen amoris" en est l'exemple emblématique, et Verlaine composera d'autres poèmes sur ce patron par la suite, et plutôt dans des poèmes qui évoquent Rimbaud.
En clair, de 1872 à 1874, le répertoire des mètres de Verlaine s'est soudainement enrichi (publication des Romances sans paroles, mais aussi manuscrits de "Crimen amoris" et de vers de treize syllabes publiés ultérieurement dans Sagesse et Amour), mais après 1874, Verlaine n'inventera plus de nouvelles césures, cas à part de rares poèmes aux vers extrêmement longs.

Pour sa part, Rimbaud n'a pas pratiqué les vers de neuf ou treize syllabes, du moins à s'en fier au corpus qui a pu être sauvé.
Il a pratiqué l'alexandrin, et les deux poèmes "Qu'est-ce" et "Famille maudite / Mémoire" ne supposent pas que la césure est ailleurs, mais le débat est de déterminer si oui ou non la césure de l'alexandrin est valide.
Rimbaud a composé quatre poèmes avec des vers de dix syllabes. Il n'a jamais composé un poème en vers de dix syllabes où la césure était nettement découpée. Il a directement composé des poèmes où la césure est délicate à appréhender. Mais une étude de ces poèmes permet de penser que trois d'entre au moins ont une césure traditionnelle après la quatrième syllabe, tandis que la "Conclusion" de "Comédie de la soif" est le seul cas retors, mais avec l'idée que ce serait cette fois un poème avec deux hémistiches de cinq syllabes.
Enfin, Rimbaud a composé quatre poèmes avec des vers de onze syllabes. Encore une fois, notre génie adolescent n'a composé aucun poème avec une césure nettement identifiable. Il a directement composé des poèmes en vers de onze syllabes où la césure est délicate à identifier. Mais il y a plus étonnant encore. Cette fois, il est pratiquement impossible de déterminer la césure des vers de onze syllabes de ces quatre poèmes. Pourquoi a-t-il agi ainsi ? Il faut ajouter que la chronologie des compositions suppose que Rimbaud n'a pas composé tous les poèmes en vers de dix syllabes avant les poèmes en vers de onze syllabes, puisque "Larme", "La Rivière de Cassis" sont antérieurs à "Jeune ménage".
La chronologie des compositions est à peu près la suivante :

"Tête de faune" (février-mars 1872) Vers de dix syllabes, césure après la quatrième syllabe
"Conclusion" de "Comédie de la soif" (daté de mai 1872, avec une forte probabilité que la composition ait été fortement travaillée plutôt en avril) Vers de dix syllabes avec une césure après la cinquième syllabe, mais le débat n'est pas facile à trancher
"Larme" (daté de mai 1872, commencé en avril ?) Vers de onze syllabes, césure non identifiable
"La Rivière de Cassis" (daté de mai 1872, commencé en avril ?) Vers de onze syllabes, césure non identifiable
["Qu'est-ce pour nous, mon Coeur" (date de composition inconnue, mais peut être supposée de juin) Vers de douze syllabes, chahutage sensible de la césure d'alexandrin]
["Famille maudite" / "Mémoire" (date de composition inconnue, mais peut être supposée de juin) Vers de douze syllabes, chahutage sensible de la césure d'alexandrin]
"Jeune ménage" (daté du 27 juin 1872) Vers de dix syllabes, chahutage de la césure après la dixième syllabe.
"Est-elle almée ?..." (daté de "juillet 1872") Vers de onze syllabes, césure non identifiable.
"Juillet" (évocation du mois de juillet 1872 contemporain, composition de juillet / août 72) Vers de dix syllabes avec chahutage de la césure après la quatrième syllabe.
"Michel et Christine" (pliures et tache manuscrite le rendant solidaire du manuscrit précédent "Juillet", éléments invitant à penser que la composition date d'août 1872) Vers de onze syllabes, césure non identifiable.

Certains me reprocheront l'imprudence des datations envisagées à titre d'hypothèse pour les poèmes en vers de douze syllabes. Cependant, réfléchissez bien. Ces deux poèmes ne figurent pas dans les manuscrits qui finirent dans les mains de Richepin (une série "Fêtes de la patience" datée mai-juin 1872), ni dans l'ensemble remis à Forain puis Millanvoye (suite de 24 pages, poèmes datés excluvisement de mai 1872 et "Les Déserts de l'amour"). Le manuscrit de "Famille maudite" provient des réserves des héritiers de la famille Mauté et semble d'une écriture disons encore "jeune" ou "précoce" de Rimbaud. Il n'est pas exclu que la famille Mauté ait récupéré plus tard ce manuscrit, mais pourquoi récupérer une version de "Famille maudite" et pas de "Mémoire", et ainsi de suite ?
Puis, même si on écarte les deux poèmes en vers de douze syllabes, la différence de traitement entre les vers de dix syllabes et les vers de onze syllabes demeure sensible et l'entremêlement des compositions également.
Enfin, si on venait à estimer que "Famille maudite" et "Qu'est-ce" ont pu être composés plus tard, cela ne ferait que rendre plus criant le problème. Si on veut minimiser l'étrangeté des vers de onze syllabes, il faut essayer au maximum de considérer que les poèmes en vers de douze ou dix syllabes ont été composés avant, pas après.

Passons en revue les poèmes.
Dans son livre Théorie du vers, Benoît de Cornulier a rangé "Tête de faune" parmi les vers première manière, ce qui est logique au vu des dossiers de poèmes qui nous sont parvenus, mais il l'a traité comme le premier poème à césure chahutée, l'avant-goût des vers nouvelle manière.
Toutefois, le fait de traiter "Tête de faune" comme un poème appartenant encore à l'ensemble des vers "première manière" a induit une analyse métrique singulière du poème.
En effet, dans l'analyse proposée par Cornulier, "Tête de faune" n'a pas une césure précise comme les autres vers "première manière", mais c'est aussi le seul poème à fort chahut à la césure pour lequel Cornulier n'y renonce pas volontiers. Ce traitement d'exception n'est sans doute pas justifié en réalité. En tout cas, le métricien propose alors une théorie d'un poème à trois césures. Chaque quatrain aurait sa césure dominante. Le premier quatrain aurait pour césure dominante la frontière entre 4e et 5e syllabes, le second quatrain la frontière entre 5e et 6e syllabes, le dernier la frontière entre 6e et 7e syllabes. Mais Cornulier devait déjà avouer que même en adoptant ce principe rien de net n'apparaissait.
Remarquons que cette idée de changement de césure est quelque peu contradictoire avec le discours théorique affiché au début de l'ouvrage. Oui ! L'analyse que fait Cornulier de "Tête de faune" est contradictoire avec le reste de l'ouvrage. Il faut ajouter que, contrairement à ce que laisse penser Cornulier, la tradition du vers de dix syllabes avec une césure après la sixième syllabe n'a aucune tradition française l'autorisant. La quasi-totalité des candidats relève d'une erreur d'analyse dans le cadre de poèmes parfaitement composés avec une césure après la quatrième syllabe. Les exceptions de Voltaire, il faut se lever tôt pour pouvoir les consulter. Et si ce principe de permutation des hémistiches de quatre et six syllabes existe dans la tradition italienne, à partir du moment où cela n'existe pas en France, cela ne saurait être prôné comme modèle d'analyse à l'occasion et nos grands poètes qui ne parlaient pas italien (Verlaine, Rimbaud, etc.) ne devaient rien savoir du tout de ce fait original de la versification italienne.
En résumé, l'analyse du troisième quatrain par Cornulier ne peut se prévaloir d'une quelconque tradition qui permettrait d'y croire.
Philippe Rocher a analysé le poème "Tête de faune" en développant cette idée de changement de mètre quatrain par quatrain, mais les résultats de son analyse soulignent les discordances. La conclusion est que, même ce modèle-là ne s'impose pas, il aurait été lui-même chahuté et remis en question par un surcroît d'audaces de la part de Rimbaud.
Nous considérons que l'analyse est à reprendre. Soit le poème "Tête de faune" n'a pas de césure, soit il a une unique césure tout le long des trois quatrains. Nous avons déjà montré que la lecture avec une unique césure après la quatrième syllabe était moins chahutée que la lecture avec changement de césure quatrain par quatrain. Autrement dit, le modèle compensatoire échouait à offrir une lecture métrique moins déroutante.
Maintenant que tout est en place, nous allons publier dans quelques jours une seconde partie où nous citerons les poèmes en vers de dix et douze syllabes du printemps et de l'été 1872 en intégralité et nous ferons remarquer ce qui justifie l'idée d'un chahutage des césures.
Enfin, dans une troisième partie, nous citerons en intégralité les poèmes en vers de onze syllabes, et nous vous ferons part d'observations permettant de sortir de l'impasse.