Je ne sais plus à quelle date précise j'ai pu lire le recueil Melancholia d'Henri Cazalis paru en 1868. C'était vers un peu avant 2009, j'imagine. D'après trois moteurs de recherche utilisés à l'époque, dont le SUDOC, j'en étais arrivé à ne repérer l'existence que de trois exemplaires dans les bibliothèques françaises universitaires ou patrimoniales. Cette rareté m'avait frappé. J'avais fait une demande universitaire pour qu'un exemplaire soit envoyé à l'Univeristé de Toulouse le Mirail et ça s'était passé sans problème et j'avais pu consulter le livre, mais je ne l'ai lu qu'une seule fois. Il avait une épaisse couverture cartonnée sombre assez neutre et ça ne m'avait ni paru de la poésie de haute volée, ni un livre où sourcer mille inspirations rimbaldiennes. Puis, je ne l'ai jamais relu et je ne le trouvais jamais sur internet.
En 1865, il a publié sous un premier pseudonyme Jean Caselli un recueil intitulé Les Chants populaires de l'Italie que je n'ai jamais lu. Puis il a publié sous son vrai nom trois ouvrages : le recueil Melancholia en 1868, Le Livre du néant qui est un texte en prose, et pas vraiment de la poésie en prose non plus, qui date de 1872 et qui est à la mémoire déjà du peintre Henri Regnault, ce deuxième ouvrage sous son vrai nom peut être lu sur le site Wikisource actuellement, et enfin une Etude sur Henri Regnault, toujours en 1872. Henri Regnault fait l'objet de plusieurs articles dans les premiers numéros de La Renaissance littéraire et artistique si je ne m'abuse, et en tout cas dans la presse d'époque, puisqu'il s'agit d'un peintre considéré comme prometteur qui est mort pendant la guerre franco-prussienne. Puis, Cazalis a publié sous un nouveau pseudonyme plusieurs livres à partir de 1875, et sous ce nom de plume il est un peu mieux connu : Jean Lahor. Il n'a pas publié que de la poésie sous ce pseudonyme, mais son recueil de 1875 L'Illusion est connu et il a traduit des quatrains persans d'Al-Gazhali. C'était un docteur qui s'intéressait aussi à la pensée hindoue. En tant que médecin, il s'est occupé occasionnellement de Maupassant et Verlaine. Mais, moi, ce qui m'intéresse, vu que la poésie de Jean Lahor ne m'a pas beaucoup marqué, c'est ce que Rimbaud a pu lire de lui, ce qui se résume au recueil Melancholia, si je laisse tomber le sujet des "chants populaires de l'Italie" et c'est un petit peu aussi son intrication dans le monde littéraire avant l'émergence de Rimbaud. Et au plan biographique, ce qui importe vraiment, c'est son amitié avec Mallarmé et du coup sa correspondance. Cazalis a été le destinataire de la première version du sonnet en "yx" et aussi de quelques citations célèbres de Mallarmé parlant de son art. Malalrmé lui a dédié un poème potache en quatrains de vers de cinq syllabes intitulé "Prose pour Cazalis".
Or, je viens de consulter des pages du livre Melancholia disponibles sur google.books. Mon impression de médiocrité se confirme à cette nouvelle lecture. Les alexandrins dominent avec parfois des vers plus courts. On a soit du discours en rimes plates, sinon des quatrains ou des sizains. Les audaces métriques sont peu nombreuses et que ce soit les nouvelles césures issues de Chénier, Vigny et Hugo ou les césures plus acrobatiques issues de Hugo et amplifiées par Baudelaire et consorts, elles sont à la fois peu nombreuses et scolaires, mais il y a des faits intéressants tout de même à relever même chez les timorés. Pour la poéticité, j'ai du mal à trouver l'approche pertinente, c'est déclamatoire. C'est une intellectualisation telle qui est déployée qu'on ne se sent pas le moins du monde porter par un souffle poétique.
Je vous donne le quatrain liminaire qui est en hors-d’œuvre :
Après des heures de clartéViennent des heures de ténèbres ;A des chants de sérénitéJ'ai donc mêlé des chants funèbres.
Je trouve ça froid, négligemment poseur et sans intérêt. Il y a une symétrie un peu ridicule. Oui, il y a des alternances du jour et de la nuit, et alors ? Le "J'ai donc" est un peu court pour justifier à partir d'une comparaison le mélange de poèmes sereins et funèbres. Puis, c'est dit de manière tellement alambiquée que ça ne frappera pas clairement l'esprit du lecteur.
Le premier poème "La Fleur de lotus" est catastrophique : "Médite en ton esprit... / Voulant nous révéler.../Elle étale... Et s'ouvre..." C'est d'un didactisme d'énonciation à faire fuir.
Et quand la contorsion grammaticale apparaît, elle passe moins pour un tour de poète que pour une maladresse :
Et s'ouvre tout le jour aux baisers de l'azur,Qui de clartés l'abreuve[.]
La transposition "de clartés" fait masse avec le "qui" introducteur, ce qui détache les deux syllabes verbales de fin de vers, ce qui peut être bien au plan du sens, mais pour l'euphonie.... "l'abreuve", "les baisers de l'azur" y perdent toute leur sensualité.
Le deuxième poème n'est pas en rimes plates, il a même des irrégularités dans la distribution. Il s'intitule "Hôpital". Le premier poème se finissait sur une platitude avec exposition banale de la rime "causes"/"choses", ce second poème commence par une nullité exécrable mais la fin est un peu mieux tournée.
Je vous cite le début pour que vous soyez édifiés :
Des enfants qui souffraient parce qu'ils étaient nés ;Des femmes qui mouraient pour les avoir fait naître ;Des hommes qui criaient ainsi que des damnés,Et qui voulaient la mort afin de ne plus être ;Des vieillards qui traînaient, mornes, abandonnés,Le néant dans le cœur, le néant dans la tête,Le long des tristes murs les débris de leur bête :[...]
La symétrie des deux premiers vers, c'est du pathos de merde complètement forcé, artificiel. Le troisième vers fait panne d'inspiration pour poursuivre l'énumération. Le quatrième vers ressemble à une cheville. Puis, l'expression loufoque "les débris de leur bête" au lieu des "débris de leur tête" qui seraient mieux passés sauf que "tête" est justement le mot déjà employé pour la rime au vers précédent. Non, le début du poème est lamentable. Dans les quelques vers qui font la fin du morceau, Cazalis fait moins ridicule et passe aussi à une versification plus souple des premiers romantiques avec un rejet d'épithète et l'antéposition à la césure au dernier vers de "hormis", il y a un bon tour "Dédaigneux du soleil", mais cela finit assez platement sur la "misère des hommes". On peut passer d'un entrevers subtil sur un propos simple "et restai tout le jour / Le front baissé" à une formule prosaïque sans relief : "cherchant à comprendre où nous sommes". Je vous mets la suite immédiate de la citation précédente, comme ça vous aurez tout le poème :
[...]- Quand je sortis de là, j'allai je ne sais où ;Je marchai, le cerveau malade, à l'aventure ;Je regardai sans voir, comme ferait un fou,Le ciel, les arbres verts, bercé par le murmureD'un matin de printemps, et restai tout le jourLe front baissé, cherchant à comprendre où nous sommes,Dédaigneux du soleil et méprisant l'amour,Oubliant tout, hormis la misère des hommes.
Le troisième poème du recueil "Le Silence" est en quatrains d'alexandrins à rimes croisées. Dans l'exécution, c'est faible, mais dans le sujet il y a l'idée intéressante où nous nous tournons toujours vers le ciel ou la terre comme s'ils allaient nous parler de Dieu et nous les interrogeons. Le poète dit qu'une loi les condamne à se taire, ce qui fait que le dispositif poétique fonctionne à la lecture. Et le vers où personne ne répond, personne ne "Trahissant le secret qui nous rend soucieux ;" pourrait faire songer à la fin de "Après le Déluge" avec la Sorcière qui "ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait et que nous ignorons." Il y a un traitement à la césure pas mal du tout de l'épithète "vieux" antéposée dans le vers suivant :
Et les rochers, ces vieux témoins des premiers jours,
mais la fin du poème a un rebond moins convaincant quand le poète demande aux morts pourquoi eux au moins ne parlent-ils pas ? Je trouve pas le glissement naturel.
Le poème suivant est un sonnet intitulé "Remember". Comme par hasard, ce sonnet est le moment de basculer dans une versification parnassienne contemporaine (jeu de mots fait exprès) :
Las d'errer sous l'ennui d'un ciel devenu vieux,Et parmi les laideurs tristes de notre monde,Dans les fraîcheurs et la jeunesse de ses yeux,De son front, qu'inondait sa chevelure blonde,Et dans l'éclat d'argent de son corps radieux,Et l'étrange candeur de sa beauté profonde,Je cherchais les douceurs antiques de ces cieuxPremiers, qui souriaient à l'enfance du monde.Mes yeux cherchaient en toi la jeunesse des chairs,L'azur jeune des temps jadis, les printemps clairsD'Eden, et le frisson des mers primordiales ;Et mon âme, en sa soif d'amour et de clarté,Se baignait dans l'éther de ta virginité,Comme un grand ciel pur aux blancheurs aurorales.
Le premier vers et le dernier hémistiche font inspirés mais relèvent sans doute d'un enjouement clichéique. Le troisième vers est clairement parnassien, glatignesque, etc., avec la coupe grammaticale du vers suivant de "Voyelles" : "Dans la colère ou les ivresses pénitentes". La symétrie va même loin avec la même attaque prépositionnelle "Dans les"/"Dans la", et une symétrie mot de coordination et déterminant devant la césure "et la" / "ou les", mais attention ce type de césure a des antécédents chez Glatigny, chez d'autres parnassiens encore. Cazalis accumule les rejets d'épithète, deux à la césure un à l'entrevers : "tristes", "antiques", "Premiers". Pour "tristes" il utilise une tolérance des classiques à cause du rebond de la complémentation du nom du nom. Le rejet "D'Eden" ne me semble pas très heureux. Si vous êtes tentés par le rapprochement amorcé avec "Voyelles", vous pouvez relever la mention "yeux" à la rime et les mentions "candeur" et "frisson", voire comparer "mers primordiales" et "mers virides", mais tout cela ne me semble pas très prometteur quand même...
Le poème suivant "Ouragan nocturne" a été écrit avec un certain enthousiasme, le poète l'énonçant explicitement : il a enfin pu voir une nuit d'orage sur la mer. Mais il faut avouer que malgré l'enthousiasme qui favorise la note mélodique le poème n'est qu'un cliché ou pastiche de poème romantique en bien moins senti. Il me semble que ce poème a été remanié pour faire partie du recueil L'Illusion sous le pseudonyme de Jean Lahor.
Le poème suivant "Senectus" est en discours de rimes plates. Il se soutient par la rhétorique, mais c'est un exercice sans grand intérêt qui ne met pas en valeur le poète.
Dans le même esprit, le poème en deux quatrains qui le suit "La Bête" passe mieux.
Vient alors la pièce intitulée "A la Nuit" et qui est en rimes plates. La pièce est assez courte, mais le poète y essaie le lyrisme qui s'emporte malgré le cadre de l'alexandrin. On sent une volonté d'enjamber sans être retenu bien que sans courir ou forcer, mais ça ne va pas très loin. Ceci dit, c'est relayé par un recours à un adverbe de six syllabes : "Délicieusement", procédé peu courant, qu'Hugo lui-même évitait. Et nous avons un premier trimètre fait exprès, et comme Vigny Cazalis est d'emblée dans le refus de la symétrie parfaite :
Chaque matin, chassant la Nuit, chassant le Rêve[.]
Nous avons ensuite une pièce de vers courts intitulée, sur le modèle de Coppée si je ne m'abuse dans les dates respectives de publication, "Vers le passé" (poème du Reliquaire de mémoire). Il s'agit d'octosyllabes, mais beaucoup ont un balancement interne 44 un peu trop sensible. Je parierais que l'écriture en octosyllabes ne lui était pas naturelle.
On passe ensuite au poème "La Mort du Christ" qui fait ici penser à la pièce de l'écrivain allemand Jean-Paul traduite par madame de Staël dans son essai De l'Allemagne. Le premier vers avec son enjambement à la césure, rejet de "est mort", me paraît impliquer nécessairement la connaissance du poème de Jean-Paul :
Tu n'es plus, et ton rêve est mort : dans le tombeau[...]
Parmi les enjambements de nouveau un "hormis" devant la césure. Le poème en alexandrins à rimes plates est assez verbeux. C'est le romantisme bas de gamme. Toutefois, je tombe sur un deuxième trimètre du recueil avec cette fois un franchissement de césure d'une violence inouïe, qui me fait me demander si l'auteur savait que le trimètre imposait le respect de la césure normale :
La Mort triomphe, et se rit d'eux, la Mort est reine,
car la césure expressive après "se" n'a aucune pertinence, à part souligner "rit" par rejet, mais la prosodie du rejet implique "rit d'eux" ce qui fait que le relief du seul verbe "rit" ne peut pas se faire ou se ressentir. Si Cazalis a cru respecter la césure normale en faisant une audace il est vraiment très mauvais, parce que ce qu'il fait n'est pas poétiquement pertinent. Ou alors il crée un trimètre sans césure normale d'alexandrin, un vrai trimètre de compensation, mais j'ai du mal à le croire. Je pense qu'il est con et qu'il a cru que son rejet était subtil.
Allez on enchaîne avec un lieu commun en passant au poème "Devant la Melancholia d'Albert Durer". Il s'agit d'un sonnet. Il n'a pas de césures parnassiennes, mais il a une concentration d'écriture impersonnelle et un souci du cadre métrique tout à fait parnassien et d'époque. Mais la fin est intéressante des césures des deux derniers vers, l'avant-dernier étant semi-original, déjà tenté par d'autres auparavant bien sûr :
Se dit : - Puisqu'ainsi tout se doit anéantir,Que sert donc de toujours créer et de bâtir ?
Le pronom "tout" est significativement isolé et mis en relief devant la césure, et déjà c'est réussi, mais au vers suivant il a l'écho de l'adverbe "toujours" avec un rejet légèrement marqué de "créer". Au plan métrique, j'apprécie cette fin de poème.
Je vous épargne le ronron de "Sicut Dii". C'est nul.
Le poème en octosyllabes "Le Revenant" est une version mièvre de la ballade de Lenore si on peut dire. La damnation est mise entre parenthèses pour savourer l'instant. Si on veut. On y trouve à la rime une "lèvre purpurine".
Le morceau "Jouissance du poëte" est en décasyllabes de chanson, deux hémistiches de cinq syllabes. Mais, loin d'en tirer un parti musical, Cazalis le rend incroyablement heurté, ruinant tout l'intérêt du choix d'un tel mètre : "Faire, ivre, jaillir hors de sa poitrine, / Comme Toi, la lune aux rayons lactés," ou "Fleurir la clarté des strophes sonores", ou "Comme tu fis naître en Toi les aurores". C'est un cauchemar à lire de tels vers.
Je vous épargne de parler de "Cri de colère". C'est du bas de gamme.
La "Chanson triste" n'est pas terrible non plus, sauf ces deux premiers vers qui font penser à Verlaine :
Dans ton coeur dort un clair de lune,Un doux clair de lune d'été,[...]
Il me faudra enquêter sur la genèse de ce traitement.
Je vous épargne "La Création du Mahabaratta", un pastiche de Leconte de Lisle sans ce qui fait son génie, avec une irrégularité d'énonciation puisqu'on a aussi des vers formulaires et d'autres inspirés de traits de simplicité hugolienne, ce qui fait un poème sentant peu l'homogénéité de composition.
Le poème "Hymne au soleil" malgré une chute qui s'adresse à la mort n'est que du blabla sans intérêt, sans finesse d'exécution.
Le poème "La Voie lactée" est précisé en épigraphe comme "légende hongroise". Il s'agit d'une histoire sur Attila. Ouais, c'est du folklore qui ne raconte rien d'intéressant, du petit vertige de merde.
Le poème "Sérénade" a le mérite de l'image des vers suivants :
Ton corps a l'adorable enfanceDes clairs paradis de jadis[.]
Les deux premiers vers, moins marquants, annonçaient déjà une intention de courir l'image. Je cite ces deux premiers aussi à cause de Baudelaire et Verlaine :
Tes grands yeux doux semblent des îlesQui nagent dans un lac d'azur[.]
Et nous arrivons à une section de "Poèmes panthéistes" qui commence par une "Nuit de printemps", poème en décasyllabes de chanson mieux conduit que celui commenté plus haut. Je ne pense pas que Rimbaud l'ait ciblé, mais on peut penser à "Entends comme brame..." avec le sujet de ce poème où une "nuit d'avril", "vibrante", l'âme de Cazalis s'est fait "plante". Les métempsycoses continuent dans les deux poèmes suivants. La pièce III repasse à l'alexandrin en maniant un peu maladroitement les enjambements et la pièce IV contient une coquille visiblement : "la liqueur Le mon sang" pour "la liqueur De mon sang".
Cette pièce IV a une énonciation simple mécanique peu agréable sauf un vers à césure acrobatique qui lui d'un coup et seul passe bien : "Tendent vers vous leurs longs regards pleins de délices[.]"
Le poète semble écrire malgré tout avec enthousiasme, il joue pas mal de répétitions spontanées et il fait des césures peu courantes, pas audacieuses, spectaculaires, mais dont le caractère peu courant vient sans doute d'une tendance à laisser aller la plume : "par qui" devant la césure et surtout le chevauchement "qui fait fécondes..." pour "Et le printemps qui fait fécondes les semences." Ce dernier vers est une réussite naturelle du coup. Le "par qui" devant la césure est juste au vers qui précède.
Il y a aussi une réelle aisance de traitement dans le rejet de "entière" à la césure dans ce vers :
Car la création entière est mon poëme,
ce qui fait que j'ai l'impression de lire un poème médiocre que je n'aime pas, mais en sursautant à quelques reprises de voir que quand une césure est chahutée c'est bien fait et naturel et tout de suite intéressant.
Et ce qui est dingue, c'est que le dernier vers correspond à un enjambement de mot à la césure sans recours au trimètre : "Et l'ennui des éternités déjà passées." La césure est au milieu du mot "éternités" et son absence caractérise sans doute l'ennui. Ceci me confirme dans l'idée que plus haut la césure est bien après le pronom "se" avec rejet de "rit d'eux".