mardi 6 janvier 2026

L'appel "au soleil, dieu de feu"

Dans "Alchimie du verbe", nous avons une énonciation particulière, puisque le poète déroule son récit, mais l'entrecoupe d'exemples de poésies produites dans ce passé qu'il raconte. C'est même le principal argument pour ne pas considérer Une saison en enfer comme un recueil de poésies en prose, puisque les poèmes sont confrontés au récit, forme de décrochage qui empêche de parler de "Alchimie du verbe" comme d'un poème en tant que tel, et si "Alchimie du verbe" n'est pas un poème en prose, les autres sections ne le seront pas non plus. Mais, il y a aussi des propos rapportés qui sont insérés dans le récit. Le poète dit aimer "le désert", ce qui veut dire qu'il voyage et cela ressemble un peu à un périple de l'Ancien Testament, puis il s'écrie : "les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu du feu." Et l'alinéa suivant correspond à des propos rapportés que, parfois, certains rimbaldiens envisagent abusivement comme une sorte de petit poème en prose :
 
     "Général, s'il reste un vieux canon sur tes remparts en ruines, bombarde-nous avec des blocs de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides ! dans les salons ! Fais manger sa poussière à la ville. Oxyde les gargouilles. Emplis les boudoirs de poudre de rubis brûlante..."
 Dans son livre Une saison en enfer ou Rimbaud l'Introuvable, page 150, Alain Bardel commente ce passage en se référant à l'antiquité gréco-romaine, par le truchement d'un développement autour du "char de fortune" d'un "été dramatique" du poème "Bannières de mai" :
 
    [...] On y devine une allusion combinée au "char du soleil" de la mythologie et au char de triomphe des généraux romains victorieux, auquel étaient rituellement enchaînés les ennemis vaincus réduits en esclavage. [...]
Je ne suis pas d'accord avec le rapprochement proposé. Il n'y a pas d'image du "char" dans le passage que je vous ai cité. Ce qui est propre à "Bannières de mai" n'apparaît pas dans l'adresse présente au dieu soleil. Il y a un croisement entre le terme de l'apostrophe "Général" qui s'applique au soleil et la mention "char de fortune" de "Bannières de mai" qui fait dériver Bardel sur l'image grec du char du Soleil qui est couplée à l'image du général d'armée romaine. Mais tout ceci est brodé à partir de deux textes distincts de Rimbaud et l'image du chef romain ne se relie pas aux propos rapportés. Le texte est pour moi très différent. Il est question de remparts qui sont ceux du soleil, et ces remparts seraient "en ruines", ce qui ne met pas le soleil tout à fait en majesté. Cette image est tellement étrange qu'une lecture tend à s'y superposer, les remparts seraient ceux de la ville elle-même, l'image d'autodestruction étant appuyée par la phrase : "Fais manger sa poussière à la ville." Les "blocs de terre sèche" venant des "remparts en ruines", il est difficile de ne pas faire cette lecture spontanément, sauf que les remparts sont en réalité ceux du soleil lui-même ("tes remparts").
Enfin, je parlais d'un "désert" qui apportait une touche biblique au récit. Et justement, sans totalement écarté la référence égyptienne latente, je pense plutôt à une imitation d'un texte de l'Ancien Testament, un texte de Josué notamment où il est demandé au soleil de s'arrêter. Yahvé, qui est appelé le "dieu des armées" dans l'Ancien Testament, affirme à Josué qu'il va livrer les ennemis entre ses mains. Les israélites infligent une défaite à des ennemis pris de panique à Gabaon qui s'enfuient de ville en ville et sur ces fuyards Dieu envoie "quantité de pierraille" jusqu'à Azéqa. Et il "en mourut un plus grand nombre sous les grêlons que sous le tranchant de l'épée des Israélites." Nous avons déjà un élément équivalent aux "blocs de terre sèche". Et, dans la continuité immédiate du texte biblique, nous avons un glissement étrange de Yahvé au soleil et à la Lune :
 
    Tandis qu'ils fuyaient devant Israël, à la descente de Béthoron, du ciel Yahvé lança sur eux jusqu'à Azéqa quantité de pierraille : ce fut leur mort ! Il en mourut un plus grand nombre sous les grêlons que sous le tranchant de l'épée des Israélites. Alors, au jour où Yahvé livrait les Amorites à la merci des Israélites, Josué s'adressa à Yahvé. En présence d'Israël : "Soleil, dit-il, halte sur Gabaon ! et toi, lune, sur la vallée d'Ayyalon ! " Et le soleil s'arrêta, la lune s'immobilisa, jusqu'à ce que la nation eût tiré vengeance de ses ennemis. Cela n'est-il pas écrit au livre du Juste ? Le soleil s'arrêta au milieu de sa course, temporisant à se coucher presque un jour entier. [...]
 Le jour se serait prolongé le temps du massacre. Ce passage est assez connu, et même si le récit rimbaldien est distinct, il y a quand même un modèle d'appel à un dieu vengeur qui est fort proche. Selon moi, Rimbaud imite plutôt les discours des prétendus miracles dans la Bible que des images de littérature antique grecque ou romaine. La portée n'est pas la même. Et l'alinéa qui suit dans "Alchimie du verbe" correspond lui aussi à ces images d'écrasement du petit dérisoire par l'infiniment grand qui sont caractéristiques de l'esprit biblique :
 
    Oh ! le moucheron enivré à la pissotière de l'auberge, amoureux de la bourrache, et que dissout un rayon !
 Cette phrase exclamative est un commentaire imagé du paragraphe que nous venons de lire où le moucheron est un peu comme la ville vaincu par le général soleil. C'est bien les résonances bibliques qui priment, avec une visible intention parodique.

lundi 5 janvier 2026

Qu'est-ce que 'Les Illuminations' ? Partie 1 : une réflexion sur la datation des poèmes !

Cet article est particulier. Il s'agit de créer un galop d'essai pour me mettre sur des rails à propos de deux sujets distincts : la datation des poèmes en prose des Illuminations et une étude transversale de son contenu poétique. D'autres articles suivront, mais je vais déjà pas mal abattre de cartes.
Ici, je commence par un préambule sur mon parcours rimbaldien. Quand j'étais élève en Belgique, Rimbaud n'existait tout simplement pas. Au collège, en quatrième, j'ai commencé à entendre parler de Rimbaud alors que nous étudions un poème de Verlaine, et le professeur annonçait un poète qui méritait sa statue, sauf qu'il était étrangement absent des manuels scolaires qui furent les miens à l'époque. En classe de troisième j'ai eu deux heures de cours sur le poème "Roman", et j'ai vécu cela comme un éblouissement. Je n'ai plus étudié Rimbaud au lycée, mais je me suis procuré une édition de ses poésies au Livre de poche avec la préface et les notices, aujourd'hui bien datées, de Daniel Leuwers. Je me suis acheté plusieurs recueils de poésies quand j'étais en seconde et en premières. Il était surtout question des éditions au Livre de poche qui avaient un rebord jaune et des illustrations toujours séduisantes. Pas le volume de Leuwers sur Rimbaud qui, c'est le cas de le dire, était vraiment Léger Léger (moi et l'art contemporain, ça fait deux). Mais j'aimais beaucoup le couchant doré sur l'eau et les arbres de l'édition des Conbtemplations, la peinture de Watteau pour les Poèmes saturniens ou la couverture de La Bonne chanson et Sagesse. Je possédais quelques recueils de Victor, l'édition dans la collection Poésie Gallimard des Fleurs du Mal, ou l'édition en Garnier-Flammarion des Chants de Maldoror, je lisais les deux volumes de Laforgue dans la collection Poésie Gallimard dans les bibliothèques et j'étais intrigué par le volume d'une étude sur Aloysius Bertrand, chez Seghers normalement, volume où je repérais des citations de vers attribués à Bertrand dont la provenance m'était inconnue. J'avais très vite découvert Tristan Corbière également, même si je lisais essentiellement les poètes en édition courante. Je me spécialisais essentiellement sur la poésie du dix-neuvième siècle. Je lisais des poètes d'autres siècles, mais je n'achetais que des recueils de poésies du dix-neuvième siècle, et c'était pareil pour les romans. Aujourd'hui encore, les romanciers les plus récents que je peux apprécier de lire, c'est Albert Camus ou Hervé Bazin, je ne lis pas volontiers le Nouveau Roman, Julien Gracq et encore moins tous les prix littéraires de ces cinquante dernières années. Je peux lire avec intérêt de la littérature du début du vingtième siècle, heureusement, pas seulement Proust, Céline et Giono, mais je peux lire des productions plus obscures dont la langue me charme. Je lisais donc Rimbaud dans le bon bouillon de culture, sauf que la préfaces et les notices faisaient passer Rimbaud pour une littérature surnaturelle, ce qu'aggravaient quelques autres lectures qui me passaient sous la main dans les bibliothèques. Et, évidemment, j'ai été formaté par le discours selon lequel, après un temps d'erreur, l'analyse littéraire avait considéré que le recueil des Illuminations n'était pas antérieur à Une saison en enfer, mais postérieur. Je sortais l'information de la lecture hallucinée de Leuwers, j'ignorais le mélange initial des vers et des proses, j'adhérais avec enthousiasme, mais en réalité passivement à l'information consensuelle qui m'était livrée en même temps que la découverte de l'ensemble des poésies de Rimbaud.
Ce préambule est intéressant. Les universitaires calent leurs avis sur une confrontation à l'historique des publications dans le champ de la critique littéraire, et comme plusieurs publications l'attestent, j'ai fait partie des rouages de la critique littéraire officielle de 2000 à 2012, avec une petite réouverture lors d'un colloque en 2017 je crois, volume des actes intitulé Les Saisons de Rimbaud, sans oublier de derniers articles parus dans la revue Rimbaud vivant. Pour le critique littéraire, le basculement vient de faits précis. Bouillane de Lacoste a démontré que les copies des seuls poèmes en prose étaient postérieurs à tous les manuscrits connus de Rimbaud antérieurs à 1874. Nous manquions de documents de sa main pour l'année 1874, mais en clair, avant 1874, Rimbaud n'écrivait pas les "d" d'une certaine façon et surtout il ne bouclait jamais ses "f" des deux côtés, en haut et en bas. Dans ce cadre, on peut encore répliquer que Bouillane de Lacoste n'a évalué que des copies de poèmes en prose, pas des manuscrits coïncidant avec le moment de la composition. Cet argument, je l'ai utilisé et je pense qu'il peut s'utiliser encore pour partie. Mais on va voir qu'il y a d'autres précisions. Bouillane de Lacoste a placé son combat dans un plaidoyer pour Verlaine et son travail lui a pris plusieurs années. Bouillane pense pouvoir donner raison à Verlaine sur la datation des Illuminations avant la Seconde Guerre Mondiale, mais son livre sur le Problème des 'Illuminations' ne paraîtra qu'en 1949 et son édition critique des Illuminations ne suivra qu'un an plus tard, venant dix ans après l'édition critique des poésies, l'édition critique d'Une saison en enfer et quatre ans après une édition des Œuvres de Rimbaud au sortir de la guerre. Verlaine avait été le seul à dire que Les Illuminations avaient été écrites après Une saison en enfer, et comme cela ne pouvait concerner des poèmes en vers nouvelle manière datés de 1872, cela favorise aussi l'idée que le titre Illuminations vaut surtout pour les poèmes en prose. Tout le monde donnait tort à Verlaine, et même Delahaye, comme le rapporte Bouillane, avait exprimée l'idée que Verlaine se trompait. Avant 1949, les Illuminations étaient publiées avant Une saison en enfer, et je devrai vérifier pour l'édition de 1946 de Bouillane de Lacoste que je possède et qui pourrait être la grande exception et faire date comme début du nouvel ordre. Bouillane a donné raison à Verlaine qu'il a montré seul contre tous, il a fait que désormais les poèmes en prose passent pour des compositions postérieures à Une saison en enfer et il a séparé le dossier de poèmes en vers de l'ensemble de poèmes en prose. Il faut bien comprendre ces faits précis. On ne peut pas remettre en cause la datation favorisée par l'étude de Bouillane de Lacoste, en ignorant le poids dans l'argumentation d'une volonté de montrer que Verlaine, le meilleur témoin intime, avait eu raison contre tous ceux qui n'ayant aucune information de première main avaient décrété que Les Illuminations étaient forcément antérieures à Une saison en enfer, puisqu'il s'agissait selon toute vraisemblance d'un adieu à la Littérature.
Un autre argument essentiel qui depuis s'est développé et que, pour le coup, personne n'a perdu de vue, puisqu'il est quelque peu politique, c'est que, sous l'influence d'Isabelle Rimbaud, ensuite relayé par Paul Claudel, il était question de contenir la valeur sulfureuse de Rimbaud en présentant Une saison en enfer comme un adieu à la Littérature, comme une ultime repentance qui sauvait le poète et rendait pardonnable les lecteurs de s'y intéresser. Je rappelle que dans la pensée religieuse chrétienne les attaques contre la foi ne sont pas automatiquement répréhensibles. Parmi les écrivains sanctifiés, sainte Thérèse d'Avila, etc., vous avez des passages où les doutes s'expriment, ainsi que les reproches contre Dieu, et c'est la victoire finale de la foi sur l'auteur qui fait que les passages de révolte ne sont pas voués au bûcher et qu'ils entrent même paradoxalement dans le récit édifiant. Bizarrement, les rimbaldiens anticléricaux ne semblent pas relever ce fait en tant que tel, se contentant de considérer que Rimbaud avait répudié ses erreurs et que, donc, il s'agissait d'un ensemble écrit avec talent, un bel objet d'art pur, mais nourri de réflexions désolantes, seul le livre Une saison en enfer ayant une hauteur de vue par sa repentance. En tous cas, avec les avancées fournies par Bouillane de Lacoste, une critique de la thèse d'Une saison en enfer comme adieu à la littérature s'est appuyée sur un argument de bon sens : un poète ne va pas dire à grandes dépenses par la publication d'un livre qu'il renonce à la littérature, livre écrit qui plus est dans une certaine fièvre artiste, si auparavant il n'a justement jamais rien publié.
Il faut bien comprendre le poids de certains arguments dans le consensus actuel. Rimbaud ne va pas dire "adieu" à la littérature par un livre d'artiste alors qu'il n'est pas connu, et soutenir la thèse d'Une saison en enfer comme livre terminal c'est s'exposer à être accusé de faire le jeu de la récupération du lectorat catholique sur le modèle jadis tenté par Isabelle Rimbaud et Paul Claudel. Et j'en profite pour glisser que cette accusation vaut aussi pour le récit "Vierge folle", puisque c'est dans un cadre de récupération possible que la lecture d'une confrontation entre deux âmes de Rimbaud sous les étiquettes "Epoux infernal" et "Vierge folle" a été développée. Les rimbaldiens attribuent cette lecture à Marcel Ruff à cause de son livre Rimbaud de 1968 et de son impact sur l'édition des œuvres de Rimbaud dans la collection de La Pléiade par Antoine Adam en 1972, si j'ai bien compris, sauf que cela vient de plus loin avec le livre de Raymond Clauzel de 1931 Arthur Rimbaud et Une saison en enfer, ce qui se doublait d'un livre sur la Sagesse de Verlaine. Et la lecture de Clauzel révèle aussi comment il était possible de confondre à l'époque le parcours de Rimbaud avec celui de l'italien auteur du roman L'Homme fini. Mais je ne traiterai pas ce sujet pour l'instant. Face à cela, le plus sainement rimbaldien serait donc de considérer que tous les poèmes en prose connus sont postérieurs à Une saison en enfer et que la "Vierge folle" soit une représentation voilée de Verlaine, ce qui est en passe de devenir le consensus sans nuance au vu de publications toutes récentes. Evidemment, comme il y a des réticences, le consensus réel est plus souple : Rimbaud a pu composer des poèmes en prose avant, pendant et après Une saison en enfer, et les recopier sur le tard pour en faire un unique recueil. Et plusieurs personnes, comme moi ou Nakaji, mettent en doute qu'une simple solution en clef de lecture verlainienne éclaire la compréhension profonde de la confession "Délires I". Je poursuivrai mes études du côté d'Alexandre Dumas fils prochainement...
Mais le problème, c'est qu'il faut bien admettre que dans Une saison en enfer il y a une critique radicale des dons surnaturels que le poète se prêtait, cela apparaît avec évidence dans "Alchimie du verbe", "L'Impossible" et "Adieu". Or, les rimbaldiens font comme si ce problème n'existait pas. C'était criant avant 1990 où le discours dominant sur les poèmes en prose de Rimbaud envisageait des révélations mystiques, ni plus ni moins. Personnellement, je ne sais pas comment un simple texte procure des révélations mystiques. Un texte peut développer un discours mystique, mais le produire ? Toujours est-il que les discours des poèmes étaient très souvent interprétés comme mystiques. Il faut ajouter qu'une analyse littérale enthousiaste peut passer à tort comme dévoué aux apparences mystiques, alors que ce n'est pas forcément le cas. Rimbaud ou Lucrèce chantent Vénus, je vais commenter le fait littéraire, sans prendre la peine de dire si Vénus existe ou pas, sans prendre la peine de préciser si Rimbaud ou Lucrèce y croient ou pas. Déjà que je pense qu'il est impossible de croire en Dieu selon les données précises des livres sacrés des religions monothéistes... Les gens, religieux compris, font semblant de croire en un Dieu d'une religion par éducation, esprit de famille, intérêt et rien d'autre. La foi ne peut porter que sur des éléments vagues qui échappent assez facilement au débat, ce qui n'est pas le cas des religions. Mais passons. De la décennie 1980 à la décennie 1990, un basculement s'est opéré, du moins au plan universitaire. Au troisième millénaire, les lectures mystiques des poèmes n'ont plus véritablement droit de cité, et on commence enfin à s'apercevoir que Rimbaud écrivait avec des pensées plus proches des écrivains de son siècle que des poètes postérieurs à la Première Guerre Mondiale.
Dans ce cadre, je me suis très tôt attaqué à la thèse de Bouillane de Lacoste. Et j'avais de vrais arguments à ce sujet, mais avant d'y venir, je précise qu'il y avait autre chose dans la thèse de Bouillane de Lacoste. Au-delà des "f" bouclés, il y avait un autre argument massue. Bouillane avait démontré la participation de Germain Nouveau au recopiage des poèmes en prose. Nouveau a recopié un des deux poèmes intitulé "Villes" et une partie du poème "Métropolitain", la fin du poème après le mot "arqué" vers le début du troisième alinéa. Et cet argument pesait dans la datation. Puisque nous n'avions pas suffisamment de témoignages de l'écriture de Rimbaud pour l'année 1874, c'était finalement le témoignage de la main de Nouveau qui primait pour dater les copies de la période où Rimbaud et Nouveau logeaient ensemble en Angleterre.
Et ici, il faut entrer dans les précisions de ce cadre initial. Rimbaud n'a rencontré Nouveau pour la première fois qu'en novembre 1873 lors d'un passage à Paris où il découvre que désormais tout le monde "lui tourne le dos" (je cite la "Chronologie" de l'édition Œuvre-Vie de 1991 d'Alain Borer, où noter qu'Une saison en enfer était placé après les Illuminations, preuve que Bouillane a mis du temps à imposer raison). Rimbaud n'a retiré ses exemplaires d'Une saison en enfer qu'en octobre, il est à Paris pour lancer son livre bien entendu. Rimbaud passe ensuite l'hiver à Roche, la relation avec Nouveau ne pouvant être qu'épistolaire. Vers le milieu du mois de mars, Rimbaud monte à Paris où il retrouve Germain Nouveau et au bout de quelques jours ils partent pour Londres. Je remarque que la "Chronologie" que je viens de citer ne précise pas le départ de Nouveau, et cette lacune concerne aussi la notice sur Nouveau dans l'édition de la Correspondance générale de Verlaine par Pakenham. En revanche, dans la collection de La Pléiade, il existe une ancienne édition que je possède qui réunit les œuvres de Lautréamont alias Isadora Duncan (c'est pour voir si vous suivez !) et de Germain Nouveau, elle a été réalité par Pierre-Olivier Walzer, lequel, dans sa Chronologie consacrée à Nouveau écrit de manière suspecte que Rimbaud n'aurait rencontré celui-ci qu'en mars 1874, quelques jours avant de l'embarquer pour l'Angleterre, mais surtout il précise l'information que j'ai en mémoire, même si j'aimerais la vérifier, que Nouveau a quitté Rimbaud en juin. La correspondance connue de Nouveau contient une lettre datée de "Londres" et du "26 mars 1874". Il est clair que Nouveau parle à Richepin de Rimbaud comme d'une connaissance qui ne date pas de la veille. L'arrivée est récente, mais vu qu'il est question d'un "deuxième soir" où les poètes se sont perdus "en passant la Tamise" et vu que le récit se prolonge par d'autres faits avec du "temps en temps" et un passage au café-concert, cela veut dire que Rimbaud et Nouveau sont à Londres depuis au moins trois jours. En revanche, je n'ai rien sur le départ de Nouveau en juin.
Cependant, pour la réflexion, cela ne change pas grand-chose. La datation issue de la réflexion de Bouillane de Lacoste assimilait les manuscrits des poèmes en prose à un recopiage général opéré dans la courte période de la mi-mars 1874 aux premiers jours du mois de juin 1874, à moins que Nouveau n'ait quitté l'Angleterre qu'à la fin du mois de juin. La série manuscrite qu'on peut dire homogène (les pages 2 à 11, 13 à 17, 19 à 20 et 23 à 24) aurait été recopiée à ce moment-là, sachant qu'en mars le voyage, puis la découverte londonienne par Nouveau, sans oublier l'installation, ont primé. Les autres manuscrits sont réputés plus anciens que la série homogène, ce qui voudrait dire que soit il y a eu plusieurs temps de recopiage à Londres entre mars et juin, soit il y a eu des copies établies avant le départ.
Et ce qui est bizarre dans ce consensus critique, c'est que Rimbaud aurait conservé ces feuillets tels quels jusqu'en février 1875 avant de les remettre à Verlaine, selon le présupposé d'un jeu de copies unique des poèmes en question, alors qu'ils ne sont clairement pas finalisés en vue d'une publication. Et ce qui était inquiétant, c'était les signes d'usure de la part de Rimbaud. Non seulement nous sommes loin de l'écriture soignée initiale, mais les manuscrits sont souvent raturés avec désinvolture, et la désinvolture atteint des cimes avec le manuscrit de "Jeunesse" II, III et IV, puisque d'un côté au prétexte d'un accident de transcription la partie II est intitulée "Sonnet" tandis que la partie IV sera la seule de la série à ne pas avoir de titre propre. Les poèmes sont assemblés n'importe comment. Il n'y a aucun art de mettre en bouquet les poèmes, il n'y a aucune ligne directrice, aucune réflexion pour orienter la lecture d'ensemble des poèmes. On se dit inévitablement qu'il y a eu un délai entre le recopiage des poèmes et leurs compositions respectives, d'autant que Rimbaud recopierait d'abord les poèmes avant de les coiffer de titres en général réduits à un seul mot. On sent qu'on a affaire à un portefeuille de poèmes où on a cherché à réduire le volume. Et puisque ce dossier est supposé avoir été constitué avant juin 1874, sinon dans le courant du mois de juin 1874, et qu'il est supposé avoir été remis en l'état à Verlaine en février 1875, il y a un biais de confirmation selon lequel Rimbaud n'écrit plus rien en fait de poésie au-delà du départ de Nouveau, ce qui invite à penser qu'il n'a pu écrire massivement de novembre 1873 à mai 1874 avant de renoncer définitivement à la littérature. C'est un facteur assez troublant que les rimbaldiens ignoraient superbement. Qui plus est, beaucoup de poèmes parlent du cadre anglais, alors que de novembre 1873 à juin 1874 Rimbaud n'est pas plus en Angleterre qu'en France, et cela devient encore plus évident si on élargit la fenêtre, en incluant les mois de septembre et d'octobre. Rimbaud aurait rédigé à une très grande vitesse ce lot de poèmes en prose entre septembre 1873 et mai sinon juin 1874, en accentuant le cadre anglais, alors qu'il ne sera en Angleterre avec Nouveau que deux mois et demi seulement, trois mois à tout casser, tandis qu'il y a déjà eu une longue vie à Londres avec Verlaine auparavant. On peut toujours prétendre que Rimbaud ayant vécu à Londres avec Verlaine c'est ce qu'il a de plus original à raconter en poésie, même s'il est de retour en France à partir de la fin juillet 1873, mais c'est quand même étrange et cela va de pair avec un autre fait troublant qui concerne la confrontation d'Une saison en enfer et Les Illuminations.
Dans les poèmes en prose, nous avons des poèmes de bilan. Le morceau intitulé "Guerre" annonce que le poète "songe à une Guerre" personnelle qu'il précise à la manière de "Génie" comme étant "de logique bien imprévue". Et la mention "à présent" permet de constater qu'il est bien question d'un bilan pour un moment chronologique donné. La mention "à présent" apparaît aussi dans "Jeunesse II Sonnet", mais je peux laisser cela de côté, l'analyse étant plus complexe, plus nuancée. La mention "à présent" apparaissait déjà dans la prose liminaire d'Une saison en enfer et enfin elle apparaît dans le poème en trois volets intitulé "Vies" au pluriel. Et dans ce cadre du poème "Vies", le poète dit qu'il est "à présent" "dévoué à un trouble nouveau" et qu'il "atten[d] de devenir un très méchant fou", comme il revendique, pour ce présent toujours, avoir "trouvé quelque chose comme la clef de l'amour". Je cite des extraits de phrases distinctes, mais l'articulation d'ensemble du récit dans "Vies II" où figure la mention "à présent" impose d'admettre comme le présent du bilan du poète qu'il attend de devenir un très méchant fou et qu'il revendique avoir trouvé la clef de l'amour. De telles considérations sont automatiquement contradictoires avec ce qui est dit dans Une saison en enfer, où la folie est dénoncée ainsi que les prétentions dérisoires à "changer la vie", à trouver une "clef de l'amour", la charité comme clef étant au contraire rejetée sans rien qui la remplace, le poète se reprochant clairement ses illusions et son invention de "nouvelles fleurs", etc. Pourquoi après Une saison en enfer Rimbaud parlerait-il de l'avènement du "nouvel amour" dans "A une Raison", en contradiction flagrante avec le discours de "Matin" et "Adieu" ? Pourquoi le poème "Génie" parle-t-il de la réussite du projet d'un amour réinventé ? Depuis 2004, dans l'indifférence générale des rimbaldiens, je dénonce ces contradictions criantes qui m'amènent à penser que les poèmes en prose pourraient plus logiquement avoir été composés avant Une saison en enfer. Et je constate ce qui n'est guère supportable, l'hypocrisie du système où diplomatiquement et prudemment on prône le consensus de poèmes écrits avant, pendant et après la Saison, sauf que, poème après poème, développement après développement, les rimbaldiens envisagent que tous les poèmes ont été écrits après Une saison en enfer et ils s'indignent pour le moindre détail en faveur de la datation précoce du moindre poème.
A propos des Romances sans paroles, je trouve la lecture du recueil comme un ménage à trois excellente de la part d'Yves Reboul, tout tient, sauf pour le poème "Beams" où il identifie sans éléments solides l'allégorie divine à Rimbaud lui-même, lequel au plan biographique n'aurait même pas été sur le bateau référé par Verlaine en épigraphe. J'ai développé l'idée que "Beams" réécrivait des passages de "A une Raison" et de "Being Beauteous", ce qui établirait du coup l'antériorité de ces deux poèmes par rapport à Une saison en enfer. J'ajoute que pour les "Ariettes oubliées" la concurrence d'une épigraphe de Rimbaud et d'une autre de Longfellow confortent l'idée d'une lecture précoce en anglais des poésies de Longfellow, poète qui, apparemment, faisait illusion à l'époque, jusqu'à Baudelaire qui le traduisait. Evidemment, les rimbaldiens réagirent par une fin de non-recevoir absolue. Leur fin de non-recevoir non justifiée est toutefois problématique dans le cas des contradictions à expliquer en ce qui concerne "Guerre", "Vies II", "Génie" et "A une Raison".
Ce n'est pas tout. J'avais plein d'arguments encore. Par exemple, pour la mention "opéradiques" dans "Nocturne vulgaire", le texte des Goncourt où elle figure a été publiée dans la revue La Renaissance littéraire et artistique en mars 1873. Il est évident que c'est là que Rimbaud a découvert le mot, c'est la solution la plus simple et la plus vraisemblable. Verlaine, abonné, recevait des exemplaires personnels des numéros de la revue en Angleterre. Rimbaud les a-t-il récupérés pour la suite par la suite ? A partir de juillet 1873, quel pouvait être son accès aux nombreux numéros de la revue sur plus d'un an déjà ? Aurait-il récupéré les numéros de Verlaine en avril 1874 en Angleterre ? Mais on en revient alors à l'idée d'un Rimbaud qui aurait tout composé à Londres entre le 23 mars et le premier juin, surtout que "Nocturne vulgaire" fait partie des manuscrits plus anciens que la série à laquelle Nouveau a participé.
J'ajoute que quand il est arrivé à Londres en 1872 Verlaine a massivement décrit ses impressions dans sa correspondance et quand on lit les poèmes en prose des Illuminations il y a des rapprochements dans la manière de décrire, de sélectionner les informations, qui est on ne peut plus frappante. Au-delà même de la datation des poèmes en prose, c'est un fait qui devrait impérativement intéresser la réflexion des rimbaldiens. Et donc Rimbaud s'inspirerait de lettres de Verlaine qu'il n'a forcément pas en sa possession un an et demi après qu'elles ont été écrites. C'est possible, mais le délai est un peu étonnant, parce qu'entre septembre 1872 et mars 1873, nous ne connaissons aucune œuvre littéraire rimbaldienne en-dehors des paraphrases des évangiles ! Avec beaucoup d'hypocrisie, les rimbaldiens essaient de cacher cette misère en attribuant à Rimbaud le dizain de Verlaine "L'Enfant qui ramasse les balles..." et en le datant de manière forcée de septembre 1872, date d'un simple recopiage dans un cahier de Félix Régamey, en datant abusivement le poème "Les Corbeaux" de son mois de publication dans la revue La Renaissance littéraire et artistique, quand Rimbaud vient de fuir la France pour débarquer en Angleterre ! La plupart des poèmes "nouvelle manière" de Rimbaud sont datés, à huit exceptions près, parmi lesquels des poèmes aussi courts que "Ô saisons", "Honte", "Le loup criait..." et "Entends comme brame...", tandis que des arguments forts invitent à penser que "Mémoire", "Michel et Christine", "Juillet" et "Qu'est-ce pour nous..." sont antérieurs à l'arrivée en Angleterre. De septembre 1872 à mars 1873, Rimbaud aurait composé "Entends comme brame..." qui mentionne "avril" et a un formatage manuscrit de poèmes de mai-juin 1872 recopiés ensemble ultétieurement, il aurait composé "Honte", "ö saisons" et "Le loup criait", puis des paraphrases de l'Evangile que Verlaine n'a pas considérées dignes de mentionner à la postérité. Rimbaud n'aurait rien composé d'important de septembre 1872 à mars 1873, alors que c'est la période clef où sa relation avec Verlaine est exclusive. Il est naturel de considérer que ce trou peut être comblé si on envisage que Rimbaud a déjà écrit des poèmes en prose des Illuminations avant Une saison en enfer.
Dans ses témoignages sur Rimbaud, Verlaine n'est pas très clair. Il dit que les poèmes en prose ont été composés de 1873 à 1875, mais il cite non la France comme pays où les poèmes furent composés, mais la Belgique, l'Angleterre et l'Allemagne. Or, il y a d'énormes anomalies dans le raisonnement. Déjà, dans la thèse de Bouillane de Lacoste, Verlaine redevenait un menteur pour l'année 1875 et l'Allemagne, et dans l'absolu si Rimbaud a récupéré tous les poèmes en février 1875 à Stuttgart il ment forcément toujours, puisque février c'est le début de l'année et Rimbaud venait seulement d'arriver en Allemagne. Mais, surtout, comment Rimbaud aurait pu commencer à composer des poèmes en prose en Belgique en 1873, c'est factuellement impossible. Rimbaud ne passe que quelques jours à Bruxelles, et le tableau de Jef Rosman est bien évidemment un faux comme Jacques Bienvenu l'a démontré et il n'y a eu aucun séjour chez une madame Pincemaille du côté de la célèbre rue des bouchers. Rimbaud a passé quelques jours à s'affronter avec Verlaine, à subir les aléas de l'arrestation de Verlaine avec les dépositions, etc., et il a fait quelques jours à l'hôpital pour une blessure au poignet qui selon les termes du procès contre Verlaine l'empêchait d'écrire. Et si Rimbaud avait alors le moyen d'écrire, c'était pour achever son livre Une saison en enfer, sachant que Rimbaud a aussi mis à profit ce passage de dix jours environ à Bruxelles pour trouver un éditeur. Rimbaud n'a pu commencer à écrire des poèmes en prose des Illuminations en Belgique qu'en septembre-août 1872, ce qui coïncide justement avec la raréfaction des poèmes en vers "nouvelle manière" à ce moment-là, sachant que dans Une saison en enfer les poèmes cités dans "Alchimie du verbe" sont à peu près tous connus pour dater de la période mai-août 1872 justement.
Il faut ajouter que la correspondance de Verlaine nous apprend que Rimbaud composait des poèmes en prose avant la mise sous presse d'Une saison en enfer. Quand il fait état en 1872 de ce qu'il a laissé chez sa belle-famille, il est question de poèmes en prose de Rimbaud et du manuscrit cacheté de "La Chasse spirituelle", sachant qu'il veut bien sûr faire croire que les lettres de Rimbaud qui ont été lues et qui l'accablent en vue d'un procès en séparation sont en réalité des fictions littéraires. Tout de même, Verlaine parle sur une base réelle, puisqu'il existait le manuscrit des "Déserts de l'amour" que détenait Nouveau. Je pense que le titre "La Chasses spirituelle" était un titre concurrent des "Déserts de l'amour" pour désigner les mêmes proses, éventuellement il y avait plus de poèmes dans le dossier détruit par la belle-famille. Verlaine fait croire qu'il existait à la fois des poèmes en prose et un pli cacheté "La Chasse spirituelle", je pense qu'un seul dossier existait, l'équivalent des "Déserts de l'amour" et que comme le dit Bienvenu le doublon est une manière de brouiller les pistes, l'histoire du pli cacheté étant du mensonge pur et simple.
Ensuite, dans la correspondance entre Verlaine et Delahaye en avril-mai 1873, on apprend qu'il est question de poèmes en prose que Rimbaud doit remettre, poèmes en prose qui sont de Rimbaud ou de Verlaine. En clair, Verlaine a remis des manuscrits à Rimbaud pour qu'il étudie la manière de poème en prose de celui-ci, information déjà très intéressante en soi, et de l'autre Verlaine envisage que l'expérience de la poésie en prose par Rimbaud a déjà commencé. Il est vrai que ça peut se confondre avec le projet de "Livre païen" lui-même... Mais il y a aussi les paraphrases des évangiles qui datent de cette époque, sauf qu'elles ont plus l'air d'un récit poétique que de poèmes en prose. Les rimbaldiens sont opposés à l'appellation de poèmes en prose pour les récits d'Une saison en enfer. Que sont alors les poèmes en prose que Verlaine attribue à Rimbaud ? On a quand même le sentiment que Rimbaud écrit des poèmes en prose depuis le séjour belge de juillet-septembre 1872, ça cadre parfaitement avec le témoignage final de Verlaine, lequel se trompe aussi si je ne m'abuse dans l'année de publication du poème "Les Corbeaux", 1873 pour 1872. Rimbaud aurait commencé en Belgique en juillet-août 1872 à composer des poèmes en prose, l'expérience des vers "nouvelle manière" se tarissant petit à petit en parallèle.
Et je reste accroché à cette idée, parce que, sans cela, Rimbaud n'a rien écrit d'intéressant de septembre 1872 à mars 1873 inclus, ce qui n'est pas crédible. Verlaine témoignerait de l'intérêt de Rimbaud pour tout ce qu'il a écrit quand il n'en était pas toujours le témoin privilégié. Pour rappel, Rimbaud ne monte à Paris qu'à la mi-septembre 1871. Ensuite, il loge parfois chez Banville ou Cros, sinon à l'Hôtel des Etrangers même. Verlaine vit alors avec sa femme. Au cours de l'hiver, Verlaine va s'éloigner lui-même un temps de Paris et passer par Charleville ! De mars au début du mois de mai 1872, Rimbaud doit s'éloigner de Paris. Verlaine a essentiellement assisté aux compositions de Rimbaud de la mi-septembre à je ne sais plus quel date de décembre 1871, avec une prédominance de contributions zutiques dont Verlaine n'a jamais parlé, exception faite des tercets du "Sonnet du Trou du Cul" (six vers revendiqués) ! Puis il a assisté aux compositions d'une partie de janvier 1872, du mois de février, de quelques jours de mars, puis seulement des compositions des mois de mai à août 1872. On peut remplir ces périodes de compositions en vers de Rimbaud, sinon en prose avec "Les Déserts de l'amour", mais on n'a rien de septembre 1872 à mars 1873, sauf à déshabiller Paul pour habiller Jacques avec quelques poèmes en vers "nouvelle manière" qui semblent plutôt relever de la période "avril-août 1872". On tire sur l'élastique pour faire croire qu'il n'y a pas une invraisemblable rupture de sept mois.
Le problème est réel, les rimbaldiens font comme s'il n'existait pas !
Mais, de là, à soutenir que tous les poèmes en prose ont été composés avant Une saison en enfer, il y un pas à ne pas franchir, d'autant que s'y oppose désormais la révélation de la lettre à Andrieu de juin 1874.
On disait que l'expression dans "Barbare" "rafales de givre", très rare bien qu'attestée sous la plume de Lamartine, venait de la lecture de La Tentation de saint Antoine de Flaubert, et en juin 1874 Rimbaud cite favorablement Flaubert et son roman Salammbô. Jacques Bienvenu a montré il y a quelques années que l'expression de "Jeunesse I Dimanche" "peste carbonique" avait une existence dans un article de la presse française en 1874, et comme personne n'a pu s'inspirer de Rimbaud à ce moment-là, il est logique de penser que "Dimanche" dans la version que nous connaissons à tout le moins a été écrit après la lecture de l'article en question, Rimbaud ayant été frappé par l'expression. Ensuite, dans sa lettre à Andrieu, Rimbaud ne parle pas d'une foi visionnaire, mais d'un jeu de dupes des voyants dont il sait tirer toutes les ficelles. Cela permet de relativiser la contradiction nette entre Une saison en enfer d'un côté et "Génie", "Vies" ou "Guerre" de l'autre, mais cette relativisation a un prix, puisque "Génie" serait un jeu de dupes avec le lecteur. Pour précision, je relevais aussi un écho intéressant entre "Bottom" et la fin de la Saison : "La réalité étant trop épineuse pour mon grand caractère[...]" et "la réalité rugueuse à étreindre". Je ne dis pas basculer complètement d'un point de vue à un autre. Je constate que l'argument de la contradiction n'est pas décisif si on prend en compte les déclarations à Andrieu. Et avec le cas de la "peste carbonique", sinon des "rafales de givre", je suis plus dans l'idée de poèmes en prose écrits avant et après Une saison en enfer, que dans un cadre où les poèmes seraient plutôt antérieurs à Une saison en enfer. Enfin, il y a l'autre révélation de Bienvenu, je ne soutiens en aucun cas ce qu'il dit sur les deux mentions à l'encre brune "Illuminations" sur le manuscrit autographe de "Promontoire", ça ce n'est pas le meilleur de Bienvenu, mais sur la lettre à Andrieu il y a ce coup de massue où il est démontré que les copies des manuscrits ne peuvent pas dater de cette époque-là et sont plus tardives, puisque la lettre révèle que Rimbaud ne pratiquait pas encore les "f" bouclés en haut et en bas systématiquement, et surtout dans la foulée on a cette révélation que Nouveau a pu participer au recopiage en janvier-février 1875. Là, ça désamorce le sentiment d'anomalie pour des compositions parlant de l'Angleterre toutes coincées entre septembre 1873 et mai 1874, cela réintroduit l'idée que Rimbaud pouvait toujours composer des poèmes tout au long de 1874. On n'a plus l'idée que de manière aberrante Rimbaud ait conservé plusieurs mois durant un jeu de copies désordonné avec des signes évidents d'une montée d'indifférence pour la poésie comme l'absence de titre pour "Jeunesse" IV. L'étau s'est desserré et cela devient favorable à une datation plus tardive des poèmes en prose.
Evidemment, la question de la chronologie des compositions n'est en aucun cas réglée, mais le cadre est manifestement assoupli et moi j'en tiens compte. Je ne vais pas bouder parce que cela déstabilise mes convictions affirmées avec ardeur pendant des décennies. Je me battais avec ferveur, parce que j'étais sincèrement convaincu. Le cadre contraignant a éclaté avec des éléments que personne n'avait anticipés, et je repars sur de nouvelles bases avec plus d'ouverture d'esprit sur le sujet.
Maintenant que j'ai parlé du problème de la chronologie, je ferai sans doute des petits articles de mise au point sur des aspects de ma réflexion, je citerai par le menu ce que je n'ai considéré ici qu'allusivement ou synthétiquement. Mais une deuxième partie nous attend, l'analyse thématique du contenu du recueil !