lundi 1 avril 2019

Remarques à propos de la conférence sur Rimbaud et Verlaine d'Agnès Spicquel de mars 2019

Lien vidéo de la conférence

1'50''
Agnès Spicquel salue le travail d'édition qu'elle attribue essentiellement à Henri Scepi dans la collection Quarto Gallimard qui a consisté à réunir les oeuvres complètes de Rimbaud et de Verlaine.
En réalité, les notices montrent que le travail a été partagé entre trois auteurs et nous n'avons qu'une compilation des oeuvres complètes déjà connues de l'un et l'autre poète, avec un mélange des oeuvres des deux auteurs à partir de considérations chronologiques approximatives.
Par exemple, les poèmes latins de Rimbaud sont placés après la version imprimée des "Etrennes des orphelins", alors que cette composition s'est nourrie des travaux scolaires en latin. Autre exemple, plusieurs poèmes de Verlaine ont été publiés dans des revues avant la rencontre avec Rimbaud et il faudrait ajouter à cela l'existence avérée de manuscrits de poèmes verlainiens connus de Rimbaud longtemps avant leur publication. Sans même parler du cas particulier de Cellulairement, le recueil Jadis et naguère est par excellence l'oeuvre verlainienne qui ne peut survivre à un tel projet éditorial. S'il s'agit de croiser les deux trajectoires littéraires, il faut chercher, mais c'est une sacrée gageure, à placer les poèmes à leur date d'apparition (manuscrits, revues, témoignages), plutôt que de reconduire les recueils. Quelle plus-value y a-t-il à mélanger les deux corpus poétiques si l'essentiel de l'oeuvre de Verlaine demeure antérieure ou postérieure à la fréquentation de Rimbaud. On a un mélange assez artificiel des premiers écrits de Rimbaud avec les premières publications de Verlaine, et un mélange également artificiel de la publication de La Bonne chanson avec les travaux scolaires en latin de Rimbaud. Enfin, c'est de manière artificielle que le recueil Romances sans paroles est attesté comme un ensemble de créations contemporaines du compagnonnage avec Rimbaud, puisque, même si cela est vrai, la chronologie de l'édition tient compte des dates de parution des ouvrages imprimés. Or, selon cette méthode, soit il faut considérer que le livre Une saison en enfer n'a été publié qu'en 1886, soit il faut estimer qu'il a été mis sous presse en septembre-octobre 1873, avant donc la publication en 1874 des Romances sans paroles. Dans tous les cas, il ne s'agit que d'un bidouillage pour coller à une réalité connue de toute personne s'étant intéressée aux oeuvres de Rimbaud et Verlaine, puisque les poèmes de Romances sans paroles sont tous accompagnés de dates de composition à peu près fiables, malgré de probables approximations et volontaires travestissements de la part de Verlaine.
On observe par ailleurs l'exhibition mensongère d'un "Recueil Demeny" et d'un "Recueil Verlaine" de la part de Rimbaud. Ces prétendus recueils faussent encore plus l'exercice chronologique, comme on le voit avec les "lettres du voyant" et les pièces zutiques placées après plusieurs poèmes du prétendu "Recueil Verlaine" : "Voyelles", "Le Bateau ivre", "Les Mains de Jeanne-Marie" poème pourtant daté de février 1872 sur le manuscrit, "Tête de faune", "Les Chercheuses de poux", "L'Etoile a pleuré rose...", "Les Douaniers", "Paris se repeuple", "Oraison du soir", sans parler de poèmes datés de juillet et d'août 1871, eux-mêmes postérieurs aux lettres du voyant.
Ajoutons à cela qu'il y a un conflit entre le fait de donner une version uniques aux poèmes publiés dans des recueils, alors que, pour les manuscrits ou même pour "Paris se repeuple", on a droit à plusieurs versions d'un même poème. Rappelons que Rimbaud n'aurait jamais donné son aval à un tel principe éditorial. Enfin, pour plusieurs recueils de Verlaine, nous avons des éditions tronquées de choix : Bonheur, Odes en son honneur, Dans les limbes, Chair, Invectives, et j'en passe.
En tant que chercheur, je ne vois pas très bien ce que peut m'apporter cette édition.
Je me permets d'ailleurs d'insister fortement sur deux points.
Premièrement, on le sait aujourd'hui, il faut travailler sur les interactions d'ensemble de l'Album zutique. Publier uniquement les poèmes de Verlaine et de Rimbaud ensemble, sachant que nous les trouvons déjà dans les volumes consacrés à chacun des deux poètes, cela ne fait pas avancer la recherche littéraire. Cela n'apporte aucun profit réel et immédiat aux lecteurs.
Ensuite, je parlais plus haut d'exhibition mensongère d'un "Recueil Demeny" et d'un "Recueil Verlaine. Je rappelle que j'ai publié sur le blog Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu des articles de forte mise au point sur ces sujets, et que ces mises au point sont connues d'un certain nombre de rimbaldiens.



L'idée d'un "Recueil de Douai" ou "Recueil Demeny" vient de Pierre Brunel et a été amplifiée par un article de Steve Murphy, mais ces hypothèses ne font pas l'unanimité du tout parmi les rimbaldiens et aucune réponse n'a été donnée aux contre-argumentations qui ont été livrées sur le sujet. Il est donc tendancieux de présenter aux lecteurs un ensemble de poèmes remis à Demeny en septembre-octobre 1870 en tant que recueil avéré.
La même remarque vaut pour le "Recueil Verlaine".
Dans son édition des Oeuvres complètes de Rimbaud dans la collection de la Pléiade en 2009, André Guyaux n'accorde aucun crédit à ces deux hypothèses, si je ne m'abuse.
Il est tendancieux de ne pas dire aux lecteurs qu'on parle de "Recueil de Douai" ou de "Recueil Verlaline", suite à des allégeances envers des critiques rimbaldiens bien installés. La bonne foi qu'on présente ces deux idées de recueil comme des hypothèses et qu'on rappelle l'existence de contestations qui leur font face.

2'50''
Agnès Spicquel vient à l'instant d'annoncer que tout ce qui allait être dit était vrai car appuyé sur la consultation de documents. Elle enchaîne en parlant de lettres envoyés par Rimbaud à Verlaine et qui contiennent des poèmes, mais ces lettres ne nous sont pas parvenues et nous ne pouvons nous en tenir qu'à des conjectures à partir d'un mélange d'assertions de trois témoins qui ne sont pas nécessairement fiables : Verlaine, son ex-femme Mathilde et Delahaye, trois témoins qui prétendent en plus parler de mémoire de telles lettres, bien des années après. Il faut ajouter cela le caractère fortement suspect de la légende de la première rencontre de Rimbaud et Verlaine en septembre 1871. Il existe plusieurs indices non négligeables pour envisager que Verlaine a voulu cacher qu'il avait rencontré Verlaine à Paris avant la Commune en février-mars 1871 ou pendant la Commune. Rimbaud connaissait Bretagne, un ami de Verlaine, depuis l'été 1870. Il était entré en contact avec André Gill en février-mars 1871, avait cherché à entrer en contact avec Vermersch sans avoir nécessairement échoué toujours en février-mars 1871, comme possédait l'adresse de Jean Aicard qu'il a exploitée en juin 1871. Si vous croyez que Verlaine a accueilli sous le toit de la belle-famille une personne encore mineure (pas même dix-sept ans) sans l'avoir jamais vue, okay si vous voulez, demain je viens m'héberger chez vous, puisque vous trouvez ça si naturel.

4'25
"Alors que Paris est assiégé par les Prussiens, la révolte... révolution, la Commune (....)"
L'armistice franco-allemand date du 28 janvier 1871. il y aurait d'ailleurs d'autres subtilités à reprendre sur le contexte politique, mais passons.

5'29''
"Rimbaud, lui, est à Charleville-Mézières, la ville..."
Inexact. Les deux villes ne sont pas encore jumelées. Rimbaud habite à Charleville et Delahaye à Mézières, distinction lisible dans les écrits de Rimbaud lui-même.

7'03''
"Il y a eu aussi ce qu'on peut appeler... on doit appeler, je crois, le second romantisme, celui des années 50, celui de la fracture, et j'en ai parlé ici à propos de Baudelaire..."
Dans sa lettre du voyant du 15 mai 1871, Rimbaud parle de "seconds romantiques" et énumère Gautier, Banville, Leconte de Lisle et Baudelaire.  Mais, qui avant Rimbaud a parlé de "seconds romantiques" ou de "second romantisme" ? J'aimerais beaucoup mettre la main sur de tels textes. L'Histoire du romantisme de Gautier date de 1872, année de sa mort. Mais cette distinction entre deux romantismes en tant que posée avant 1871 ne semble avoir jamais été interrogée par la critique littéraire, on fait comme si la mention "seconds romantiques" sou la plume de Rimbaud allait de soi. Oui, jusqu'à un certain point elle va de soi, mais quand même comment ça se fait que personne ne soit connu qui ait employé cette expression ou son équivalent avant Rimbaud ?
Par ailleurs, je ne trouve pas comme allant de soi que la fracture soit provoquée par le coup d'Etat de Napoléon III. Le romantisme a commencé dans les années 1820, mais effectivement il s'est répandu dans la société après la bataille d'Hernani. Baudelaire relativise intelligemment l'échec des Burgraves en 1843, les gens se sont lassés, mais le romantisme n'a pas été défait pour autant. Selon moi, il y a une mutation du romantisme avec un second romantisme qui contredisait des lignes directrices du premier romantisme, et cette mutation ne vient pas tout entière du traumatisme causé par Napoléon III, ce qui me paraîtrait assez étrange en ce qui concerne Gautier et Leconte de Lisle, voire en ce qui concerne Banville. Et faire jaillir la singularité de Baudelaire de la fracture politique n'est pas satisfaisant non plus. Il s'est joué progressivement quelque chose à partir de l'échec des Burgraves en 1843, et à partir du moment où la société, en 1843 donc, à cesser d'être en phase avec les grands écrivains et le mouvement qui les portait.
Par ailleurs, Spicquel semble considérer que les poètes du désenchantement ont publié dans les années 1850, vu qu'elle pense visiblement à Nerval, Sainte-Beuve, etc., poètes qui me semblent plutôt surgir dès les années 1830.

7'30''
Nouveau mouvement le Parnasse dans les années 1860 "vous allez me dire oui mais les Parnassiens on connaît c'est Banville, c'est Leconte de Lisle, c'est Heredia. Oui, mais ceux-là viennent après."
La contradiction est flagrante avec le discours de Rimbaud qui a énuméré Leconte de Lisle et Banville parmi les seconds romantiques, il est contradictoire avec les faits historiques, puisque la nouvelle génération de poètes des années 1860 avait réclamé le patronage de poètes plus anciens qui avaient déjà pas mal publié sans avoir jamais été étiquetés parnassiens : Banville, Baudelaire, Gautier, Leconte de Lisle.
Quand Leconte de Lisle publie les Poëmes antiques, le mouvement parnassien n'existe pas encore. Quand Baudelaire publie la première, puis la seconde édition des Fleurs du Mal, le Parnasse n'existe pas encore. Quand Gautier publie La Comédie de la mort, Espana, bien d'autres recueils, et même Emaux et camées, le Parnasse n'existe pas encore. Quand Banville publie Les Cariatides, les Stalactites ou les Odes funambulesques, le Parnasse n'existe pas encore. Et il va de soi que Banville et Leconte de Lisle ne sont pas venus après les publications des premiers parnassiens dans les volumes collectifs du Parnasse contemporain. Qui plus est, si Heredia a publié son recueil Les Trophées en 1885, il a publié plusieurs sonnets dans le premier Parnasse contemporain de 1866, un long poème "Les Conquérants de l'or" dans le second Parnasse contemporain (1869-1871), et son célèbre sonnet "Les Conquérants" a été publié dans un important ouvrage parnassien collectif Sonnets et eaux-fortes en 1869, à tel point que je prétends que le poème en vers libres des Illuminations intitulé "Mouvement" et qui parle de "conquérants du monde, / Chechant la fortune chimique personnelle", s'inspire bien du célèbre sonnet "Les Conquérants" de Heredia que Verlaine lui-même a mis en exergue, au cours des années 1880, dans sa notice pour les Hommes d'aujourd'hui.
Certes, Spicuqel a raison de présenter le mouvement comme plus complexe que l'image réductrice que nous en avons aujourd'hui, mais elle dit plusieurs choses inexactes malgré tout.

12'45''
A propos du premier recueil de Verlaine, Poëmes saturniens, Spicquel précise "son recueil n'est pas un recueil de l'impersonnalité, le "Je", J, E, y est aussi présent, mais attention ! il dit bien la poésie ce n'est pas d'éparpiller son âme (...)".
En fait, j'éprouve une petite réticence à lier spontanément l'idée d'impersonnalité à l'idée du "Je" du poète. Oui, il y a lien, mais quand Rimbaud dit "Je est un autre", le problème de cette formulation, c'est que même si Rimbaud parle de la fausse conception du moi des romantiques on ne peut pas dire qu'on retombe pleinement dans le débat sur le lyrisme personnel ou impersonnel. Je cite deux extraits de livres du dix-huitième siècle qui peuvent facilement être rapprochés du "Je est un autre" de Rimbaud, un extrait de Diderot, un autre de Rousseau (soulignements nôtres).

Voici des paroles de Jacques vers le début du roman Jacques le fataliste : "Tout ce qui nous arrive de bien et de mal en ce monde est écrit là-haut... Savez-vous, monsieur, quelque moyen d'effacer cette écriture ? Puis-je n'être pas moi, et étant moi, puis-je faire autrement que moi ? Puis-je être moi et un autre ? [...]"

Rimbaud ferait un pied-de-nez au raisonnement de Jacques et, si le rapprochement peut sembler aléatoire de prime abord, il y a quand même une réflexion sur le problème du fatalisme matérialiste dans le roman de Diderot.

Voici maintenant un extrait de la "première promenade" du livre Les Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau : "Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible, et ils ont brisé violemment tous les liens qui m'attachaient à eux. J'aurais aimé les hommes en dépit d'eux-mêmes. Ils n'ont pu qu'en cessant de l'être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu'ils l'ont voulu. Mais moi détaché d'eux et de tout, que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher. [...]"

En fait, un jour, je ferai une étude comparative entre le texte de cette "première promenade" et Une saison en enfer, du moins j'espère pouvoir un jour conduire ce petit projet.

Mais trêve de digressions.

En fait, même pour Verlaine et la "Chanson d'automne", je ne crois pas qu'il faille se centre sur l'idée d'un Je non biographique et donc dès lors impersonnel. Pour moi, il y a un truc qui cloche dans cette dialectique du lyrisme impersonnel. Il y a quelque chose qui ne tourne pas de manière logique dans les concepts.

20'40''
"Dans Clair de lune, Verlaine est en train de décrire une âme, il ne faut jamais l'oublier !"
En fait, le premier vers du poème "Votre âme est un paysage choisi..." s'inspire d'un poème de Sainte-Beuve "Mon âme est...", je cite de mémoire, il faut que je retrouve ma référence, mais je suis sûr de mon coup.

22'10''
"On est ici sur le mode mineur du décasyllabe" "forcément par rapport au mode mineur de l'alexandrin, et vous avez entendu tout en chantant sur le mode mineur..."
Je ne suis pas d'accord. Premièrement, le poème n'est pas la chanson en mode mineur du poète et le décasyllabe dans tous les cas, historiquement, n'est pas un mode mineur ! C'est l'autre grand vers de la poésie après l'alexandrin. L'octosyllabe peut correspondre à un mode mineur, le décasyllabe de chanson aux hémistiches de cinq syllabes, mais pas le décasyllabe avec des hémistiches de quatre et six syllabes. La Franciade de Ronsard ou La Pucelle de Voltaire adoptent ce profil de décasyllabe...
Je passe aussi sur le côté dérisoire de la question des vers impairs.

27'45''
Juste avant, Spicquel rappelle qu'il n'y a pas un seul alexandrin de Victor Hugo où un mot enjambe à la césure, sauf une fois mais c'est un mot composé.
Pour préciser, il existe des enjambements sur trait d'union ou sur un blanc à l'intérieur d'un mot composé. Baudelaire a pratiqué la césure sur un trait d'union dans un nom de rue, et Hugo a pratiqué l'enjambement sur trait d'union dans le cas de noms propres, il ne semble l'avoir fait qu'une fois dans sa poésie lyrique, mais il faut mettre à part son théâtre, parce qu'il y a des vers avec césure au milieu d'un nombre ou avec césure au milieu de traits d'union sur des noms propres dans Cromwell. Par ailleurs, l'enjambement au milieu d'un mot a été pratiqué par d'autres poètes avant Verlaine, notamment par des blagueurs ou des romantiques mineurs (Pétrus Borel) après le succès d'Hernani. Le phénomène s'est amplifié à partir de 1851, notamment grâce à Banville. Il y aurait d'autres choses à dire sur ces problèmes de césure, mais passons.
Ensuite, pour le vers que Rimbaud signale à l'attention à son professeur Izambard, même si Rimbaud était forcément capable de le repérer lui-même, cette licence n'était-elle pas mise en avant dans la presse. En août 1870, Rimbaud n'est pas le jeune de quinze ans plein d'assurance dans son jugement que dépeint Spicquel, il se réfugie encore très fortement derrière les avis autorisés. Toute la critique rimbaldienne est vouée à se planter si elle croit que Rimbaud est sûr de lui quand il écrit les lettres dites du voyant où le psittacisme a une bonne part dans la composition.
Par ailleurs, cette audace à la césure que Bretagne ou un avis de la presse ont pu mettre sous le nez de Rimbaud sont à mettre en relation avec le fait que Rimbaud est en train d'apprendre le métier et qu'il est encore en train d'assimiler certaines règles. Rappelons que Rimbaud vient de composer un sonnet "Vénus Anadyomène" daté du 27 juillet 1870 sur le manuscrit qui contient une faute d'alternance des rimes masculines et féminines entre quatrains et tercets dans la version remise à Izambard, faute qu'il corrigera en intervertissant deux vers et en créant une structure moins régulière des rimes dans la version remise à Demeny. Songeons aussi que Rimbaud avait reçu une réponse de Banville qui contenait à l'évidence certaines critiques sur ses rimes, sujet sur lequel a travaillé Jacques Bienvenu, sachant que la réponse et la critique de Banville sont avérés par le texte d'une nouvelle lettre à Banville d'août 1871, lettre contenant le poème "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs". Précisons que "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" contient une réflexion sur les couleurs et les rimes qui annoncent "Voyelles" et que "Voyelles" défie sur un mode quelque peu initié par Banville la règle d'alternance des rimes masculines et féminines.

32'00''
"Rimbaud, qui est-il ? Rimbaud a été un enfant rebelle et en même temps un enfant surdoué."
Comment dire ? Avant d'être un enfant rebelle, il a été, selon le témoignage de Delahaye, un enfant modèle et pieux. Il me semble plus pertinent de considérer qu'il a fini par se révolter, notamment contre l'église. Pour moi, ça donne un tout autre son de cloche au cliché de l'enfant rebelle. En plus, ça nous fait pénétrer un aspect essentiel de sa lutte poétique, le refus de l'aliénation des sens très tôt posé dans "Sensation" et "Credo in unam".

32'10''
"Il apprend tout par coeur, je veux dire il retient tout par coeur. Je suis persuadée qu'il connaît Viictor Hugo par cœur."
Cela m'étonnerait beaucoup. Pour connaître par coeur, il faut déjà lire l'oeuvre qu'on prétend mémoriser. Il n'a lu qu'une petite portion des poésies de Victor Hugo à l'époque. En plus, vu les cris horrifiés de sa mère face à "victor hugot", il n'a pas les volumes chez lui. Or, pour apprendre par cœur, il faut de la concentration, lire plusieurs fois et répéter dans sa tête pour ne pas en rester aux quelques secondes de par cœur de la mémoire immédiate. Rimbaud est fortement imprégné par ses lectures et le tour pris par le travail scolaire, mais il ne connaît pas énormément de choses par cœur. En tout cas, je ne vois pas au nom de quel prodige jamais constaté dans l'histoire de l'humanité. Rien n'atteste cette prodigieuse mémoire qu'on lui prête. Oui, les gens lui attribuent une prodigieuse mémoire, mais quand on admire une prodigieuse mémoire c'est simplement qu'on apprécie une vitesse d'à-propos dans les échanges. On parle d'un sujet, et surprise dans la seconde la personne en face vous parle d'une chose qu'on croyait enfouie dans l'oubli, dont il n'avait plus jamais été question depuis tant de temps. C'est ça, une prodigieuse mémoire. Les récits sur les gens qui récitent par coeur ce qu'ils ont lu deux jours après l'avoir lu, ça c'est du fantasme collectif non avéré.

34'00''
Sur la composition de Jugurtha, Spicquel dit : "Sans doute, on avait dû donner comme sujet, vous prenez, vous faites l'éloge d'un grand homme, il choisit Jugurtha (....) et qu'est-ce qu'il fait apparaître, et pas seulement en filigrane, parce qu'il prononce son nom : Abdelkader (...) On se demande pourquoi les autorités académiques publient ça (...) On voit déjà tout ce qu'il y a de rebelle chez lui."
Spicquel émet une hypothèse sur la formulation vague du sujet, mais en tire une conclusion qu'elle dresse comme une certitude. Mais je ne suis pas d'accord. D'abord, le sujet, on l'a, il a été publié. Ensuite, elle reconnaît implicitement que les autorités académiques n'ont pas ressenti la moindre gêne à publier ces vers. Enfin, il ne suffit pas de citer Jugurtha et Abdelkader pour être rebelle. Si le sujet, c'était Jugurtha précisément, l'idée d'une rébellion du poète à en parler n'a plus lieu d'être et la mention explicite d'Abdelkader est une perche tendue par un sujet sur Jugurtha précisément. Le jury ne pouvait que se dire qu'un élève était pertinent d'y penser. Enfin, si inévitablement on a le cri de révolte dans le poème composé par Rimbaud, on a une conclusion qui affirme une morale de soumission d'Abdelkader au nouveau César Napoléon III, et c'est bien entendu pour cela que ces vers latins n'ont pas été censurés et ont pu être considérés comme des vers modèles.
Je veux bien que plusieurs rimbaldiens, Ascione, Murphy et quelques autres, déploient leur ingéniosité à montrer que Rimbaud ruine la crédibilité du discours de soumission qui ne serait que de façade dans la composition, mais pas qu'on nous impose de croire que Rimbaud a payé d'audace en nommant coup sur coup Jugurtha et Abdelkader et en faisant entendre que le cri de révolte d'un peuple contre un envahisseur, puisque c'était appelé par le sujet et donc complètement admis par les autorités académiques qui n'y voyaient aucun inconvénient. On fait croire que la tyrannie voulait à tout prix cacher la critique berbère du régime impérial. Ben, non ! Il faut bien se mettre dans l'esprit qu'à l'époque il n'est pas inavouable d'envahir un pays...

35'00''
"[Rimbaud cherche à faire publier des poèmes plutôt provocants dans des revues, on s'étonne de la publication dans une revue locale des "Etrennes des orphelins"]" Et Spiquel poursuit : "on aurait pu avoir quelque chose de larmoyant humanitaire, ou bien quelque chose comme ce que fait Victor Hugo dans "Les Pauvres gens", ou bien ce que fait (...) François Coppée (...) qui va devenir la tête de turc de Verlaine et de Rimbaud (...). "Les Etrennes des orphelins" ne peint pas des pauvres généreux, il peint ce que la misère peut avoir de sordide."
Je ne suis pas d'accord. Le poème ne peint pas du larmoyant humanitaire, et alors ? Coppée et Hugo n'ont pas produit que des poèmes humanitaires dans cette veine-là. Qui plus est, si le poème n'est pas humanitaire, il est larmoyant ! Et il cite et imite "Les Pauvres gens" de Victor Hugo, à l'inverse de ce que prétend maladroitement Spiquel. Il y a ici une volonté d'opposer la manière de Rimbaud à Coppée comme à Hugo, d'opposer une révolte à la Rimbaud à une indignation à la Hugo ou à la Coppée. Mais, si tel est le cas, qu'on nous donne des arguments palpables. On ne peut pas affirmer ainsi en passant que comme le poème ne développe pas une philosophie humanitaire il a un esprit de révolte opposé à celui d'un Coppée comme à celui d'un Hugo. Il faut d'ailleurs se lever tôt pour soutenir de manière crédible que ce poème n'a pas des accents misérabilistes, et quand on dit qu'il ne peint pas des pauvres généreux, j'attends de pied ferme la justification pour la servante qui a pris soin de ses enfants. C'est qui, cette servante ? C'était la servante de la maison ou c'est une servante qui vient là et recueillent deux enfants ? En tout cas, c'est une femme pauvre et généreuse.
Ensuite, le poème peint une misère réaliste sordide, mais justement c'est un héritage de Coppée frâchement lu, du Hugo des "Pauvres gens", mais aussi d'une tendance d'époque caractérisée aussi dans le domaine du roman par les frères Goncourt et le roman de 1865 Germinie Lacerteux qui est à l'origine de l'idée du naturalisme chez Zola. D'ailleurs, le poème du recueil Les Humbles, "La Nourrice", qui a été publié en revue et a été parodié par Rimbaud dans des dizains de l'Album zutique, est peut-être né d'une méditation de Coppée sur un chapitre de Germinie Lacerteux. L'héroïne paradoxale du roman est enceinte pour la deuxième fois,  La première fois, il s'agissait d'un viol et cela s'est terminé par une fausse couche. La deuxième fois, Germinie Lacerteux est la compagne jalouse d'un jeune homme Jupillon qui ne fait que profiter d'elle, la méprise, la trompe et l'humilie. Comme cette relation est honteuse, elle a caché à sa patronne son accouchement et au chapitre XXI on a un petit passage de trajet dans un "wagon du chemin de fer de Mulhouse". On peut ne pas croire le rapprochement fondé avec le poème "La Nourrice", trouver cela trop ténu, mais, en tout cas, ceux qui auront lu Germinie Lacerteux, les premiers recueils de Coppée dont Verlaine vante les mérites par opposition à la production de Coppée après la guerre franco-prussienne dans une notice bien postérieure pour Les Hommes d'aujourd'hui je crois, tous ceux qui auront lu "Les Pauvres gens" et peut-être même des poésies misérabilistes de troisième ordre dans des revues du même profil que celle dans laquelle Rimbaud ap ublié "Les Etrennes des orphelins", ils comprendront sans peine que cette opposition qu'on cherche à tout prix à créer entre le poème de Ripbaud et les modèles de Coppée, Hugo et consorts, n'est fondée sur rien. Sur rien du tout ! Le dossier est VIDE ! D'ailleurs, le poème "Les Etrennes des orphelins", comme "Credo in unam", est né des travaux scolaires imposés, même si "Credo in unam" finit par avoir un horizon plus personnel dans sa portée. Le poème "Les Etrennes des orphelins" s'inspire du poème "L'Ange et l'enfant" de Jean Reboul et surtout de l'adaptation latine que Rimbaud en a tirée. Il suffit de se reporter aux modèles pour voir que le poème n'est pas du tout l'oeuvre subversive qu'on veut nous faire croire.

36'15''
"D'une part, ce qu'on a appelé le recueil de Douai, qui n'a pas existé comme recueil publié, mais ce sont des poèmes qui ont été rassemblés par lui, 22 poèmes qu'il envoie à deux personnes."

D'où vient l'équation : "22 poèmes rassemblés et envoyés à quelqu'un = un recueil non publié" ? La formulation est d'ailleurs maladroite pour dire qu'Izambard a reçu des versions doublons de quelques-uns de ces poèmes. Rimbaud n'a pas envoyé ces poèmes, il les a déposés directement chez Demeny. Même dans le cas d'Izambard, il n'a envoyé qu'à la marge un ou deux manuscrits par la poste en 1870.
On le voit, on est toujours dans cette présentation tendancieuse d'un prétendu recueil. Il y a tout un flou impressionniste dans la synthèse qui dupe l'auditoire.

36'40''
Lettres du voyant envoyées aux deux mêmes personnes que les manuscrits de poèmes de 1870. Spiquel dit : "Qui sont ces deux personnes qui ont joué un rôle incroyablement positif pour le jeune Rimbaud ?"
Demeny n'a jamais joué aucun rôle positif pour Rimbaud, il a joué un rôle positif pour le public en conservant les manuscrits qu'il a pourtant, un peu imprudemment, revendus à Rodolphe Darzens par la suite. On n'a aucune preuve de discussions littéraires suivies entre Ripmbaud et Demeny, on a bien plutôt les indices d'une nonchalante indifférence de la part de Demeny....
Dans le cas d'Izambard, il y a un rôle positif indéniable, mais il y a aussi un rôle négatif de censeur auquel précisément s'affronte les deux lettres du voyant, celle à Izambard même se fait féroce à son encontre, et celle à Demeny devra un jour être enfin considérée comme la fin de comète de la dispute avec Izambard et non comme un entretien privilégié avec le seul adulte poète qui le comprenne. Avez-vous jamais lu la manière désinvolte et irrespectueuse avec laquelle Demeny parle de Rimbaud dans sa lettre à Darzens, à une époque où Rimbaud commence à être connu de poètes parisiens, à une époque où Verlaine le vante publiquement, à une époque où Izambard et Demeny sont toujours intéressés par leurs propres publications littéraires, sachant enfin que Demeny ne pouvait ignorer que Rimbaud avait eu des prix pour ses vers latins hors du commun dans le cadre scolaire ? On se permet de créer l'image d'un Demeny admirateur de Rimbaud sans citer ce que Demeny a pu dire de Rimbaud, et qui existe !!!
Spiquel dit que Demeny "a compris" que Rimbaud était important. Dans ce cas, des preuves ! Où sont-elles ?
Si vous avez chez vous un exemplaire de la revue Parade sauvage où j'ai publié un article, ne rêvez pas, je ne vais pas me dire que vous m'avez compris.... Cela ne me vient même pas à l'idée, je ne sais pas pourquoi ? Prenez le cas du sonnet "Voyelles". J'ai donné à entendre le sens du poème. Que vous me lisiez ou me citiez n'a aucune importance. Qu'après mes articles, on fasse mine qu'on avait toujours cerné l'importance du verbe de parole à la Hugo, l'importante référence à des théories en optique sur la lumière et les couleurs, l'importante allusion à l'Apocalypse, ben je m'en moque. D'abord, sur ces trois points importants, il y a eu un soudain approfondissement de la perspective, ensuite il y a d'autres éléments dans ma lecture qui n'ont toujours pas été assimilés. Or, dans le cas de Demeny, il a publié par la suite un recueil intitulé Les Visions avec un sonnet préfaciel sur les "voyants" si je me souviens bien. Mais Demeny n'a laissé aucun commentaire sur la lettre de Rimbaud, aucune appréciation sur la lettre du 15 mai, ni de réelles appréciations sur les poèmes qui lui furent confiés, et le recueil de Demeny ne livre que l'image romantique du "voyant" qu'il n'a cernée que comme un cliché dans le discours exalté de Rimbaud de sa lettre du 15 mai 1871. Donc, nous avons affaire à un non événement. Point barre.
Ajoutons qu'Izambard et Demeny se sont fréquentés bien au-delà de 1871 et que leur statut d'interlocuteurs privilégiés de Rimbaud avant la montée à Paris n'était pas nécessairement exclusif. Il y a une énorme énigme du côté à tout le moins de Deverrière. On sait qu'on a perdu la correspondance de Rimbaud avec Bretagne, on a un mot de la famille qui dit n'avoir rien conservé, mais, dans le cas de Deverrière, personne n'a jamais cherché s'il avait hérité d'une belle collection de lettres et de poèmes manuscrits, alors que, par Izambard, nous savons pertinemment qu'il est un autre adulte qui a compté à un Rimbaud désireux de reconnaissance à l'époque.

40'30''
Selon Spiquel, il est plus probable que Rimbaud a vu un poète soldat mort dans un vallon, puisque Charleville est "sur la route de toutes les invasions".
Que voulez-vous répondre à cela ? Je veux des preuves !!!
Au passage, quelle lecture fait-elle du poème ? Le dernier vers d'un poème, et notamment d'un sonnet, c'est volontiers le moment de la pointe.
On sait qu'il existe un débat sur le dernier vers des "Etrennes des orphelins". Certains veulent le lire de manière exclusivement grinçante, d'autres comme moi le lisent comme un mode ambivalent où le grinçant est concurrencé par une sublimation : ces enfants feraient le don d'étrennes à leur défunte mère cette fois-ci. Il est évident que, prenant en charge le substrat grinçant, c'est la seconde lecture qui est la bonne. Or, le cas est le même pour le dernier vers du "Dormeur du Val". En effet, deux camps s'affrontent pour la lecture de ce poème. D'un côté, les plus nombreux pensent que le poème est pacifiste et dénonce l'horreur de la guerre, d'un autre côté, plusieurs lecteurs dont pas mal de rimbaldiens (Jean-François Laurent, Steve Murphy, moi-même, d'autres encore) pensent que le poème célèbre l'héroïsme du soldat, à cause d'allusions symboliques au Christ, à cause aussi de la date de composition exacte du poème en octobre 1870, quand Rimbaud soutient l'effort de guerre en faveur de la naissante République du 4 septembre. Spiquel escamote cette difficulté de lecture et prend parti pour la lecture majoritaire traditionnelle quand elle se contente de dire que le sonnet date de l'année 1870, alors qu'il y a la frontière du 4 septembre. Le dernier vers et notamment sa phrase finale "Il a deux trous rouges au côté droit[,]" suppose à nouveau une ambivalence : ces trous rouges sont pathétiques, mais aussi héroïques. Enfin, tout le sonnet étant fondé sur des répétitions et notamment la répétition d'une proposition sujet-verbe "il dort" que déguisent à peine des variantes (il fait un somme, etc., que doit faire l'enseignant pour montrer à ses élèves que nous avons affaire à un poème ? Doit-il, en bon monsieur Jourdain, soutenir que "il dort" est un euphémisme pour dire "il est mort", ou doit-il considérer que le pouvoir de la parole poétique qui martèle ce "il dort" finit par imposer l'idée que ce martyr christique n'est pas réellement mort ? Je pense que la poésie fait un nettement meilleur profit de la seconde option.
Sur un autre plan, précisons que la célébrité de ce sonnet est accidentelle. Ce sonnet n'a pas été mis au-dessus des autres par Rimbaud lui-même et il n'a pas été choisi parmi les autres par le public rimbaldien. C'est accidentellement que Demeny et Darzens ont convenu d'extraire ce sonnet plutôt que d'autres à des fins de publication dans une anthologie poétique. C'est uniquement pour cette raison que "Le Dormeur du Val" a eu d'emblée une réputation qu'auraient pu concurrencer sans problème "Ma Bohême" ou "Au Cabaret-Vert". On peut à la limite considérer que Darzens fut bien inspiré de prendre ce sonnet, plutôt qu'un autre. Pour une fois, il eut du goût, dira-t-on.


43'10''
Spiquel dit "il fait deux fugues à Paris pendant la Commune".
C'est inexact. La première fugue, et la seule attestée, est antérieure à la Commune, celle du 25 février au 10 mars dont il parle dans sa lettre à Demeny du 17 avril 1871. L'idée d'une fugue à Paris sous la Commune pose problème, elle n'est pas clairement attestée et il faudrait la distribuer de part ou d'autre des lettres du voyant du 13 et du 15 mai 1871. Il ne s'agit pas de dire qu'elle n'a pas eu lieu, mais sa réalité fait débat.

49'30''
Spiquel cite l'extrait célèbre de la lettre du voyant : "il arrive à l'inconnu", et elle précise aussitôt : "Et, avant de commenter, je rappelle que le dernier vers des Fleurs du Mal, c'est : "Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !" Rimbaud connaît par coeur aussi Baudelaire !"
Personnellement, non seulement je ne crois pas que Rimbaud connaisse par coeur Baudelaire, mais je parie que ce soudain enthousiasme pour Baudelaire vient de sa fréquentation de poètes et artistes à Paris, dont André Gill, du 25 février au 10 mars. Comme on ne prête qu'aux riches, on fait croire que Rimbaud a forcément de lui-même eu le même enthousiasme pour Baudelaire que Verlaine, Coppée, etc. Alors que non ! A Charleville, Rimbaud ne vivait pas sur une dynamique où le positionnement littéraire supposait de fossoyer les grands romantiques et Hugo au profit de la nouvelle génération de Banville et de Baudelaire. C'est bien sûr les Parisiens qui ont programmé à tenir ce discours des nouveaux contre les anciens, à rejoindre une école Baudelaire.
Mais, même au-delà de cela, la liaison à Baudelaire de la formule "il arrive à l'inconnu" pose un petit problème évident. Le dernier vers des Fleurs du Mal qui, d'ailleurs, n'est le dernier vers que pour la deuxième et la troisième version du recueil, ne dit pas qu'il faut arriver à l'inconnu, mais qu'il faut aller dans l'inconnu pour trouver du nouveau. La différence de perspective est énorme. Dans le cas de Rimbaud, l'inconnu vaut en tant que tel, dans le cas de Baudelaire, l'Inconnu n'est que la promesse de la nouveauté seule convoitée.
Ajoutons à cela le problème de registre du dernier vers des Fleurs du Mal, car si le dernier vers est à lire sur un registre ironique, la lecture de Baudelaire prêtée à Rimbaud dans sa lettre à Demeny est un contresens.
En effet, le recueil Les Fleurs du Ma se termine par une section intitulée "La Mort" et le dernier poème intitulé "Le Voyage" doit se traduire comme l'abandon à un suicide. La plongée volontaire dans l'Inconnu, cela veut dire : se tuer pour voir s'il y a une réalité métaphysique au-delà de notre existence. Or, au sein même de l'existence, des possibilités de voyage ont été offertes au poète, il en fait la revue ironique, les espoirs ont été systématiquement déçus, les voyages n'ont été que des échecs. La force finale des derniers vers du recueil, c'est cet équilibre entre l'espoir et le désespoir. Le message est : "Suicidons-nous en guise de dernier espoir !" Mais, comme tous les voyages précédents ont été des échecs, on va se suicider pour trouver du nouveau, mais l'expérience nous montre qu'il risque de ne rien y avoir au bout du voyage, sinon l'apaisement par le néant.
Pour moi, c'est la lecture évidente qu'il faut faire des vers conclusifs du recueil Les Fleurs du Mal. C'est d'une ironie grinçante. Et on fait de ce discours de Baudelaire l'étendard exaltant de l'avenir de la poésie pour trouver du nouveau, en ignorant cette ironie sensible du texte lui-même. La poésie de Baudelaire est un solipsisme lové dans l'échec absolu. C'est pour cela qu'il est ridicule d'opposer la lucidité de Baudelaire à la naïveté et à l'idéalisme supposé d'un Hugo. Je pense qu'au contraire Rimbaud est comme Hugo un poète ancré dans le réel, et qu'il y a une impasse éthique, une impasse existentielle qui n'est pas conciliable avec l'exigence de voyant que se fixe Rimbaud.
Rimbaud, plus proche d'Hugo ou plus proche de Baudelaire, c'est un vrai débat que le milieu rimbaldien a sévèrement escamoté. Ici, pour moi, les termes sont clairs : la phrase "il arrive à l'inconnu" est contradictoire avec le discours ironique tenu dans les derniers vers des Fleurs du Mal. Rimbaud avait-il conscience du problème au moment où il rédigeait cette missive ? Ce n'est pas certain, mais en tout cas les discours de Rimbaud et de Baudelaire sont contradictoires, tout simplement parce que même si Rimbaud a pu croire à la date du 15 mai 1871 que ses préoccupations de poète étaient proches de celles affichées par Baudelaire, ce n'était en réalité pas du tout le cas.

Trop de choses rapidement traitées et inexactes dans la fin de vidéo font que j'arrête là ma recension.

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