mercredi 2 avril 2025

Réécritures par Rimbaud de vers des Cariatides de 1842, faits avérés et hypothèses (partie 1/2)

Note provisoire : l'article en cours de samedi sera achevé plus tard, j'effacerai la version du samedi et mettrai la nouvelle version prochainement.
Sur la fréquentation de mon site, quelques remarques. Il y a une montée de fréquentations quand un volume d'études sur Rimbaud paraît, signe qu'on vient jauger mes réactions ou goûter l'ambiance. Il y a aussi un plus net intérêt pour les articles de commentaires, les articles métriques ont une moindre fréquentation. En-dehors d'un critique toulousain, la plupart de mes lecteurs connus ne sont pas allergiques aux études métriques, ce qui veut dire qu'il y a aussi des lecteurs sur lesquels je ne peux mettre de nom qui le consultent.
 Il me semble aussi que les mentions de noms de rimbaldiens dans le corps de l'article déclenche un léger surplus de fréquentations.
Je prévois enfin un article prochain où je vais faire le point sur pas mal de sources aux poèmes de Rimbaud. Je citerai chaque poème et chaque poème aura sa mise au point sur ce que disent les critiques et sur ce que j'ajoute personnellement.
Maintenant, je repasse à l'article du jour, ceci sera effacé dès que j'aurai fini l'article en suspens de samedi dernier. Le dernier article sur "Roman" a eu un succès immédiat.
Pour me donner la pêche, je me mets des liens musicaux.
 
Top niveau de la prestation en concert, puisque là on a une convergence redoutable de musiciens qui élèvent le niveau, d'autres groupes étant plus fondés sur la dominante d'un guitariste virtuose ou sur un ensemble de musiciens virtuoses mais moins aptes à la composition.
Le premier album de Fairport convention (1968) vous fera penser au Jefferson Airplane, il est très rock et incisif, les albums suivants plus folk sont mieux connus. Le groupe est souvent vanté pour la présence de la chanteuse Sandy Denny (qui a contribué à "Battle of evermore" de Led Zeppelin), mais le véritable génie du groupe est en réalité le guitariste Richard Thompson, une légende peut en cacher une autre. Sandy Denny ne participe pas à cet album, et vous voyez pourtant la claque que ça peut être !

 
Une prestation légendaire méconnue, je l'ai en double album vinyle, pas seulement en simple. Le Country Joe and the Fish est surtout connu pour ses deux premiers albums, il faut y ajouter les rééditions vinyles tardives de leurs premiers 45 tours vendus sous le manteau avec des brûlots politiques dans le milieu étudiant. Les troisième à cinquième albums valent encore quelque peu la peine, en bref tant que le groupe ne change pas de nom. Mais cet enregistrement en concert est la pépite à ne pas manquer, et les amis ("friends") quand on sait qui ils sont on comprend aussi pourquoi ce "live" fait partie des perles cachées de l'histoire du rock.
 
**

J'ai annoncé une révolution dans les études rimbaldiennes. Il y a au moins quatre rimes d'or/dort ou d'or/s'endort dans l'édition originale des Cariatides de 1842, ce que Banville a effacé de l'édition refondue de 1864, sinon de l'édition des Poésies complètes de 1857 non encore consultée. J'ai souligné la présence de mots d'une syllabe en suspens inhabituel à la rime dans l'édition originale de 1842, avec recours au mot "comme" hugolien notamment, un an avant que Victor Hugo n'en joue à plusieurs reprises dans le seul drame des Burgraves, ce qui veut dire que Banville a soigneusement épluché leurs rares occurrences dans Cromwell, Les Feuilles d'automne, Marion de Lorme, Hernani, Ruy Blas et quelques vers de Musset.
A propos du "comme" à la césure ou à la rime, sujet que je traiterai à fond ultérieurement, je précise que Rimbaud s'il le place à la rime dans "Le Dormeur du Val" s'inspire directement d'un couple de vers des Cariatides, puisque Rimbaud a en commun avec les deux vers de Banville de placer le "comme" à la rime entre deux reprises d'un même verbe. Mais j'approfondirai tout cela plus tard.
J'ai aussi souligné l'importance de la préface de 1842 pour la lecture des passages en prose des deux lettres de Rimbaud à Banville, celle du 24 mai 1870 et celle du 15 août 1871.
Sur ce principe, je suis fondé à exploiter la version originale des Cariatides pour identifier des sources aux poèmes de Rimbaud, mais je rappelle que Rimbaud, vu son courrier, possédait et revendait plutôt l'édition de 1864 qui inclut plusieurs recueils à la suite : Cariatides, Stalactites, Odelettes, Le Sang de la Coupe, puisque Rimbaud cite le titre Les Cariatides et non celui des Poésies complètes, ni ceux de Stalactites, etc., alors qu'il les connaît forcément. L'édition originale n'était pas publiée à l'époque de Rimbaud il me semble et il se pose inévitablement la question de la bonne conservation des décennies durant d'ouvrages en papier, sans couvertures cartonnées. Je pars du principe que Rimbaud a lu précocement à la fois l'édition originale quelque part, et l'édition de 1864 qu'il possédait.
Je reviendrai sur la confrontation des versions.
Maintenant, je reprends mon relevé de sources poème par poème.
Arbitrairement, je commence cet article à la section "Ceux qui combattent" à la page 245 de l'édition originale des Cariatides. Je précise aussi que je reviendrai sur certaines rimes. Je n'ai pas voulu relever ici les rimes communes à Banville et à Rimbaud, quand l'idée d'une réécriture des vers de Banville eux-mêmes par Rimbaud ne s'imposait pas. Je garde ça pour un article d'étude un peu statistique.
La deuxième partie de l'article portera sur tous les poèmes précédents, le poème "La Voie lactée", les "Amours d'Yseult", les pièces "Stephen" et "Ceux qui combattent", tous poèmes que j'ai déjà pas mal épluchés précédemment sur ce blog, j'y ajouterai pourtant quelques rapprochements inédits...
Lien pour consulter le fac-similé en ligne :  cliquer ici !

    "Ceux qui combattent I" (page 245)
 
Je dois citer le début de ce poème pour deux raisons. La première, c'est que ce début fait un peu songer à "Enfance V" des Illuminations où Fongaro a envisagé depuis longtemps une influence des Misérables de Victor Hugo. Le poème "Enfance V" contient la séquence : "Je m'accoude à la table", et il offre une description distincte mais non sans points communs avec le poème de Banville. Ce n'est qu'une hypothèse de recherche à approfondir, mais j'y tiens pour l'instant, alors je vous la soumets. Ensuite, je pense au poème "Au Cabaret-Vert" où Rimbaud écrit : "[...] j'allongeai les jambes sous la table [...]" en enjambant la césure, ce qui n'est pas trop éloigné du vers de Banville : "Moi, pensif, accoudé sur la table, j'écoute", d'autant qu'on peut comparer les attitudes de bien-être, d'écoute et de parfum entre les deux contextes où surgissent ces vers. J'indique toutefois en passant que j'ai un peu de mal à trouver bien écrits les quatre premiers vers du poème de Banville (les flots d'ombre repliés sur les flots du jour, pffh !)  :
 
La ville, mer immense, avec ses bruits sans nombre,
A sur les flots du jour replié ses flots d'ombre,
Et la Nuit, secouant son front plein de parfums,
Inonde le ciel pur de ses longs cheveux bruns.
Moi, pensif, accoudé sur la table, j'écoute
Cette haleine du soir que je recueille toute...
 
Plus rien ! - ma lampe seule,  en son réduit obscur,
De son pâle reflet inondant le vieux mur,
Dit tout bas qu'au milieu du sommeil de la terre
Travaille une pensée étrange et solitaire.
Et cependant, ma tête est lourde, Et je ne sens
Nul écho dans mon âme à mes pâles accents,
Et mes doigts engourdis laissent tomber ma plume.
C'est le sommeil qui vient... - non, mon regard s'allume,
Mon front est tout brûlant, ma main a frissonné.
Quel est ce bruit lointain ?... Ah ! l'horloge a sonné !
Et la page est encor vierge. Mon corps débile
Se débat sous le feu d'une fièvre stérile,
J'attends en vain l'idée et l'inspiration.
Comme tu me mentais, splendide vision
Qui venais me bercer d'une espérance vaine !
Être impuissant !... n'avoir que du sang dans la veine !
Avoir voulu d'un mot définir l'univers,
Et ne pouvoir trouver l'arrangement d'un vers !
Me suis-je donc mépris ? Dans mon cœur qui ruisselle
Dieu n'avait-il pas mis la sublime étincelle ?

Oh si ! je me souviens. En mes désirs sans frein,
Enfant, j'ai vu de près les colosses d'airain,
[...]
         "Enfance V"
 
      [...]
     Je m'accoude à la table, la lampe éclaire très vivement ces journaux que je suis idiot de relire, ces livres sans intérêt. -
      A une distance énorme au-dessus de mon salon souterrain, les maisons s'implantent, les brumes s'assemblent. La boue est rouge ou noire. Ville monstrueuse, nuit sans fin !
        Moins haut sont des égouts. Aux côtés, rien que l'épaisseur du globe. Peut-être des gouffres d'azur, des puits de feu. C'est peut-être sur ces plans que se rencontrent lunes et comètes, mers et fables.
       Aux heures d'amertume je m'imagine des boules de saphir, de métal. Je suis maître du silence. ;Pourquoi une apparence de soupirail blêmirait-elle au coin de la voûte ?
 A tout le moins, la comparaison relativise l'étrangeté qu'on prête spontanément au texte rimbaldien. Je n'ai pas cité la suite, mais je vous conseille de la prendre en compte avec son opposition entre Antiquité et temps présent notamment.
Je ne cite pas "Au Cabaret-Vert" et j'insiste pour que vous vous reportiez aussi à son doublon "La Maline". D'autres vers des Cariatides seront cités comme sources à ces deux sonnets contemporains de "Ma Bohême", "Rêvé pour l'hiver" et "Le Dormeur du Val", trois sonnets où l'influence du recueil de Banville est lourdement avérée, et cela peu de temps après la composition de "Roman" dont je viens de souligner les réécritures de ce qui précède la section "Ceux qui combattent", les vers de la section "Ceux qui meurent" !
Poursuivons !

 "Ceux qui combattent II" (page 250)
 
Cependant qu'enivrés à ta mamelle, ô Mère !
O Douleur ! nous tordons notre agonie amère
[...]
 Début de poème à rapprocher de vers de "Credo in unam" :
 
Et tout croît, et tout monte !
                                              - Ô Vénus, ô Déesse !
 Je regrette les temps de l'antique jeunesse,
[...]
Je regrette les temps de la grande Cybèle
[...]
Son double sein versait dans les immensités
Le pur ruissellement de la vie infinie.
L'Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,
[...]
Oh ! si l'homme puisait encore à ta mamelle,
Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle ;
[...]
Je crois en toi ! je crois en toi ! Divine mère,
Aphrodité marine ! - Oh ! que la route est amère
Depuis que l'autre Dieu nous attelle à sa croix ;
[...]
 Je songe à une petite comparaison avec des interrogations de "Mauvais sang" pour le vers suivant : "Quel crime nous faut-il absoudre [...] ?" En l'état, c'est plus accessoire.
Je ne peux tout citer, mais la suite sur le mode de "ïambes" à la Chénier (alternance d'alexandrins et d'octosyllabes sur un mode satirique) se veut une critique des poètes qui au lieu de se battre avec la "populace fauve" chantent des élégies et cela vire en malédiction : "O poëtes, soyez maudits !" Nul réécriture de la part de Rimbaud, mais des vers qui intéressent tout de même la compréhension de sa poésie.
Le discours en alexandrins reprend et je relève un hémistiche du poème "Au Cabaret-Vert" :
 
Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi.
 Je cite le passage de Banville où il figure :
 
[...]
Nous faisons résonner nos cœurs, ces luths d'Eole,
Et meurtrissons nos pieds aux cailloux du chemin.
[...]
Le : "J'entrais à Charleroi", ville ouvrière pour ses mines de charbon à l'époque, est politiquement renforcé quand on constate que le premier hémistiche est repris à peine modifié d'un poème intitulé "Ceux qui combattent" où il est question de l'honneur des poètes.
 
   "Ceux qui combattent III" (page 255)
 
Qu'au bout d'un pont très-lourd trois-cent provinciaux
              Tout altérés de lucre ;
Discutent gravement en des termes si hauts
               Sur l'avenir du sucre ;
Dans ce quatrain, je repère une source possible au vers : "Fort sérieusement discutent les traités," de "A la Musique".
La suite du morceau banvillien correspond au basculement du poème de Rimbaud : vouloir fuir dans une Nature à la manière antique grecque et poursuivre des filles, ou chanter pour elles.
 
   "Sonnet" (page 261)
 
On dit qu'une vierge à la parure d'or
Sur l'épaule des flots vint de Chypre à Cythère,
Et que ses pieds polis, en caressant la terre,
A chacun de ses pas laissèrent un trésor.
Je voulais simplement citer ce quatrain charmant avec l'expression "Sur l'épaule des flots" ; accessoirement, on peut comparer ce quatrain à certains vers de "Credo in unam".
 
La fleur s'ouvrit plus pure aux baisers de la brise,
 
et
 
De même quand plus tard, autre Anadyomène,
 
sont deux autres alexandrins de ce sonnet...

  "XI" tercets monorimes !!! Voir le zutique "Fête galante".
 
 "XII Sonnet"
 
Poème sur le choix de Pâris avec Vénus qui se dénude, et cette conclusion :
 
Et seule, la mamelle est la source féconde.
   "XIII" tercets monorimes !!!
 
   "XIV Amour idolâtre" une occurrence de la rime "d'or"/ "s'endort"
 
Car chaque nuit, les Grâces, sœurs fidèles,
Dont le front porte un diadème d'or,
Baisent son sein lorsque, blanche comme elles,
   Lydia s'endort
 
[...]
    "XV" tercets monorimes !!!
 
     "XVI Amour angélique"
 
Mention est faite d'Eloa, du poème de ce nom de Vigny, et de "calices roses et blancs"
 
     "XVII Loys"
 
Ballade qui est une variation sur la "ballade de Lenore" de Burger, mais avec une femme infidèle ! C'est une réussite. J'y relève la rime "cor"/"s'endort" :
 
C'est ainsi que l'amour s'endort
[...]
Est-ce lui qui sonne du cor ?
 
Le dernier vers cité est le refrain commun à toutes les fins de strophe du poème.
 
      "Le Stigmate XXI"
 
 Une nuit qu'il pleuvait, un poëte profane
M'entraîna follement chez une courtisane,
Cydalise d'amour, blanche d'épaules, dont
J'avais ouï parler par plus d'un Céladon.
Or, je me promettais une femme superbe
Souriant au soleil comme les blés en herbe,
[...]
Le passage cité est exceptionnel puisqu'il exhibe le pronom relatif "dont" à la rime, ce qui est d'une précocité remarquable en 1842 et ne relève pas du tout d'une influence possible de Baudelaire, mais seulement d'une influence de Victor Hugo et Musset. Ce relevé est ignoré des métriciens qui n'ont pas daigné détricoter certaines catégories grammaticales, et en l'occurrence les pronoms relatifs simples. Rimbaud a pratiqué le "dont" devant la césure, dans "Les Premières communions" je crois.
Je prétends également que ces vers ont participé à la genèse du "Souriant comme / Sourirait" du "Dormeur du Val" et à son "Accrochant follement aux herbes...", puisqu'on y trouve au vers 2 la tournure tout de même remarquable en soi : "M'entraîna follement" et une comparaison amenée par la forme "Souriant" avec mention du soleil. Je rappelle qu'un autre poème du même recueil contient le "comme" à la rime encadré d'une répétition verbale, ce qui veut dire que la genèse du "comme" à la rime du "Dormeur du Val" est étroitement liée à la lecture de deux poèmes de l'édition originale des Cariatides.
Le poème "Le Stigmate" contient aussi la rime "étonnement"/"ment" qu'inverse Rimbaud dans "Les Poètes de sept ans", mais je parlerai dans un autre article des rimes du recueil de Banville...
Je relève aussi les vers suivants, moins pour "assise" que pour "escabeau", "long chapelet gris" et "doigts amaigris" :
 
Pour la femme, elle était assise, en peignoir brun,
Sur un pauvre escabeau. Ses cheveux sans parfum
Retombaient en pleurant sur sa robe sévère,
Son regard était pur comme une primevère
Humide de rosée. Un long chapelet gris
Roulait sinistrement dans ses doigts amaigris,
[...]
    "XXII Prosopopée d'une Vénus"
 
 Nous avons la description d'un marbre de Vénus en piteux état sous un ciel froid, et les ulcères elle les a dans les yeux :
 
Et par mes yeux, troués d'ulcères inconnus,
La pluie en gémissant pleure sur mes bras nus.
Pas de mention anadyomène ici, mais tout de même une occurrence de "Vénus Astarté" à la rime :
 
Où l'on ne m'appelait que Vénus Astarté,
[...]
 
 Il est question de son nom écrit métaphoriquement sur les gorges des nymphes, et puis ce poème contient aussi son occurrence de la rime "d'or"/"s'endort" :
 
Oh ! trois et quatre fois malheur au siècle d'or
Où le prêtre s'oublie, où l'artiste s'endort !
 
J'imagine le rire sarcastique de Rimbaud constatant que l'artiste Banville s'était endormi sur cette rime...
 Par rapport à "Vénus anadyomène", je relève aussi la double relative en un second hémistiche d'alexandrin, il se trouve que je trouvais d'évidence que le modèle grammatical expressif de "Vénus anadyomène" était très caractérisé et qu'il correspondait bien à la manière de Gautier, sinon un peu à celle d'un Baudelaire, mais ce n'est pas si simple, je procède à une enquête de longue haleine à ce sujet en ce moment :
 
Car à chaque morceau qui se brise et qui tombe
[...]
 Je relève aussi le vers suivant à rapprocher du "Voici plus de mille ans" de "Ophélie" qui me semble venir plus directement de Leconte de Lisle, mais j'ai d'autres vers à citer de Banville pour le "Voici" et ici j'observe les "trois mille ans" :
 
Que depuis trois mille ans je retiens dans ma main
 [...]
 
 "XXIV Les imprécations d'une cariatide"
 
Notez que dans la mise en abîme du titre du recueil Banville cite en épigraphe la révolte d'une cariatide dans des vers des Voix intérieures de Victor Hugo. Il cite aussi une "vengeance des cariatides" de sa prose intitulée Le Rhin.
 
Je relève aussi un hémistiche adverbe en "-ment" :
 
Ces granits attachés impérissablement ;
[...]
 Et je relève un "qui" à la césure, il est acceptable pour un classique dans la mesure où il fait corps avec une préposition "à", mais il s'agit tout de même d'une configuration rare dont je dois vérifier l'acclimatation progressive par Hugo ou un autre au long du XIXe :
 
Du mur superbe à qui le noir destin la mêle,
[...]
    Livre troisième. Odes et épîtres. (page 331)
 
  "A la Muse grecque" (Prologue)
 
Nous avons un "pour qui" à la césure vers le début du poème et un passage à rapprocher un peu de "Soleil et Chair", mais aussi de passages où Rimbaud pose en créateur de scènes :
 
Je penche sur l'arène une Doris plaintive ;
Je colore la rose aux veines de Cypris
Et j'entrevois Daphné sous les lauriers fleuris :
Tout vit autour de moi, tout s'anime, tout pense,
Et je ne suis plus seul dans la nature immense.
Je vous vois sur le front des amours inconnus,
Blanc trio, chastes sœurs, Charites aux bras nus !
[...]
 
Je signale en passant les mentions à la rime "Vénus d'Amathonte" et "Vénus Astarté".
Citons tout de même ce passage avec une Vénus aux yeux noirs et aux cheveux blonds près des rivages sauvages, cela vous a un petit air de la prose "Enfance I" des Illuminations :
 
Lorsque tu t'égarais seule sur les rivages,
Je m'enivrais dans l'ombre à tes larges accents.
Oh ! combien j'admirai tes rudesses sauvages
Et ton morne regard jeté sur les passants !
Comme au tressaillement des cordes infinies
Je me noyai le cœur de ces flots d'harmonies
Dont les notes roulaient dans les nappes de l'air !
Et puis, - tes grands yeux noirs s'élançaient en éclair,
Ton sourire était d'or ! par-dessus ton épaule,
Ta chevelure allait en longs rameaux de saule
Caresser mollement la pourpre à tes talons.
Oh ! qu'ils te voilaient bien, tes souples cheveux blonds !
 La rime "belle"/"Cybèle", récurrente dans le recueil, suit immédiatement cet extrait.
Je note une mention du "vin bleu" également et puis ce vers qui, d'évidence, est à comparer à un de "Credo in unam" :
 
Car tu n'es plus même bacchante ou courtisane,
Il te fallait aussi brunir tes blanches mains,
Et ce siècle de fer t'a rendue artisane.
 
Rimbaud a d'abord inventé :
 
- La Femme ne sait plus faire la courtisane !...
 
La leçon de "Soleil et Chair" se rapproche pour le choix du verbe "être" de la formule de Banville :
La Femme ne sait plus même être Courtisane !
 L'expression "siècle de fer" a elle-même un écho dans "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" avec "Siècle d'enfer".
Je relève enfin à la rime et sur un hémistiche la phrase : "Je te retrouverai !" qui fait nettement penser à "Je vous trouverai" dans "Phrases" des Illuminations.
 
  "A M. E. C." (oui ce titre en abrégé est pourri !)
 
Je relève ce vers frappant quand on songe à Rimbaud qui se dit à l'âge des espérances dans sa lettre du 24 mai :
 
Nous avions encor l'âge où l'espérance est grave[.]
 
 Le poème contient aussi "Anadyomène" à la rime.
Je songe vaguement aux "Sœurs de charité" en lisant ce poème, mais sans doute sans raison probante, je relève le "comme" à la rime suivant aussi :
 
[...]
Qui semble se trouver seul parmi tous, et comme
Chercher quelqu'un, priez, et dites-vous : Cet homme
[...]
De nouveau un "pour qui" devant la césure...
Après un sizain conclu par ce vers de huit syllabes : "Et notre temps est sérieux[,]" nous avons un sizain qui exhibe à nouveau la rime "endort"/"d'or" :
 
Ni le palais de marbre avec ses lambris d'or ;
[...]
     Comme un enfant que l'on endort.
 Ce poème daté de février 18414 est à lire, puisqu'il invite les poètes à chérir la douleur...
 
   "A Victor Perrot et Armand du Mesnil"
 
Victor Perrot est le dédicataire de la préface en prose du recueil en 1842. Ce poème met une "Vénus de Milo" et ses derniers sont pas pour la réécriture mais en idée à rapprocher de "Soleil et Chair", et le poème suivant s'intitule précisément "A Vénus de Milo".
 
   "A Vénus de Milo"
 
Je relève le premier hémistiche d'alexandrin : "Vous qui depuis mille ans".
 
     "A Auguste Supersac"
 
Mais comment on peut s'appeler Auguste Supersac ? C'est une farce, déjà que Supersac c'est dur à porter.
Outre la rime "combine"/"Colombine" pour Verlaine, ce poème offre à son tour une occurrence de la rime de jeunesse dont Banville eut si honte :
 
Pourquoi nous attachons des épaulettes d'or
      Sur notre valetaille,
Et pourquoi dans le lit, lorsque l'Amour s'endort,
      La Satiété bâille ?
 Je pense que sur l'attaque du second hémistiche suivant Malherbe et Deimier auraient tiqué :
 
Pourquoi tout ce qui brille est, excepté l'argent,
[...]
 Je soupçonne une coquille de l'édition originale dans "planter sa tante".
Nous avons droit au vers : "Et vénus Callipyge !"
Puis, il faut que je vérifie les antériorités de Victor Hugo, nous avons le pronom sujet "tout" en suspens devant la césure :
 
- Il me semble que tout serait rare et profond
[...]
 Un "tous" un peu différent est placé à la césure dans un poème un peu plus loin intitulé : "Aux amis de Paul" :
 
Hier, nous étions tous réunis, jeunes hommes,
[...]
 Je rappelle que même s'il n'entre pas dans les critères des études de métriciens, le vers suivant du "Forgeron" a marqué Benoît de Cornulier qui le met en avant dans les premières pages de Théorie du vers en 1982 :
 
"[...]
Eh bien, n'est-ce-pas, vous tous ? Merde à ces chiens-là !"

Rimbaud a placé le "vous tous" à cheval sur la césure, ce qui est une audace évidente au plan rythmique.
Le poème "Aux amis de Paul" contient aussi la mention "Bohémiens". Il est aussi question de l'ami qui dort comme autrefois mais sous une pierre désormais.
Nous avons une césure sur une tête de préposition de trois syllabes, le fameux "à travers" :
 
Nous marchons, à travers une sinistre plaine[.]
 Le poème "A M. de Sainte-Marie" offre une mention à la rime "fleur mystique", mais surtout une rime "cour"/"court" qui fait du coup écho à celle "d'or"/"dort".
La section "A Clymène. Pastiches" attire aussi l'attention, avec des reprises de formes anciennes : "I rondeau" et bien sûr "II triolet" !
Pour le coup, ce triolet fait plus songer à Léonard dans Un cœur sous une soutane !
 
Si j'étais le Zéphyr ailé
J'irais mourir sur votre bouche.
De ces voiles j'aurais la clé
Si j'étais le Zéphyr ailé.
Près des seins pour qui je brûlai
Je me glisserais dans la couche.
Si j'étais le Zéphyr ailé
J'irais mourir sur votre bouche.
 Au passage, l'orthographe "clé" est tout de même une licence pour un puriste qui n'accepterait que la forme "clef".
Pour les rondeaux, les chutes en vers de quatre syllabes me font aussi penser au quadrisyllabe irrégulier en contexte d'alexandrins : "Comme hirondelle", toujours dans la nouvelle de Rimbaud avec des vers de Léonard.
 
"IV" triolet ! Encore un !
 
Je vais mourir de désespoir
[...]
 Et enfin nous arrivons au poème final du recueil qui a inspiré "Rêvé pour l'hiver", mais le titre était alors "A une Muse" et non "A une Muse folle". Sans surprise, Rimbaud s'est peu inspiré du troisième livre des Odes et épîtres, mais avec "A une Muse" il en va différemment. Il va de soi que cette source à "Rêvé pour l'hiver" que j'avais déjà mentionnée sur les forums avant 2010 n'est jamais mentionnée par les rimbaldiens puisque depuis je ne l'ai développée que sur ce forum, et puis cette source n'est pas du tout raccord comme on dit vulgairement avec l'interprétation que Murphy a proposée du sonnet :
 
Allons, ma noble Muse, allons, douce compagne !
Voici que l'hiver sombre attriste la campagne,
Rentrons fouler tous deux les splendides coussins ; -
La bise rougirait les folles mains d'albâtre,
Et, vois-tu bien, j'ai peur de son baiser bleuâtre
         Pour la peau blanche de tes seins.
 
Allons chercher tous deux la caresse frileuse
Sur notre beau lit grec d'étoffe moelleuse ;
Enroule ma pensée à tes muscles nerveux,
Etale-moi ta lèvre - et, comme Madeleine,
Verse autour de mon corps l'ambre de ton haleine
        Et le manteau de tes cheveux.
 
Que me fait cette glace aux mouvantes facettes,
Cette neige éternelle utile à maints poëtes
Et ce vieil ouragan au blasphème hagard ?
Moi, j'aurai l'ouragan dans l'onde où tu te joues,
La glace dans ton coeur, la neige sur tes joues,
        Et l'arc-en-ciel dans ton regard.
 
Il faudrait n'avoir pas de bonnes chambres closes,
Pour chercher en janvier des strophes et des roses.
Les vers en ce temps-là sont de méchants fardeaux.
Si nous ne trouvons plus les roses que tu sèmes,
Au lieu d'user nos voix à chanter des poëmes,
      Nous en ferons sous les rideaux.
 
Tandis que la Naïade interrompt son murmure
Et que ses tristes flots lui prêtent pour armure
Leurs glaçons transparents faits de cristal ouvré,
Echevelés tous deux sur la couche défaite,
Nous boirons à longs flots les larmes du prophète
        Dans un grand cratère doré.
 
A nous les arbres morts luttant avec la flamme,
Les tapis variés peints pour des pieds de femme,
Et les divans - profonds à nous anéantir !
Nous nous préserverons de toute rude atteinte
Sous des voiles épais de pourpre trois fois teinte
         Que signerait l'ancienne Tyr.
 
A nous les lambris d'or illuminant les salles,
A nous les contes bleus des nuits orientales,
Caprices feuilletés que l'on brode en fumant,
Et ces pipes sans fin - dont s'ignore le compte -
Où l'opium brûlant vous fait rêver un conte
         D'Hoffman, - le rêveur allemand !
 
Ainsi, fille du ciel, suspendons notre lyre ;
Gardons seulement comme rime à délire ;
Que le vieux goût romain préside à nos repas !
Apprenons à nous deux comme il est bon de vivre.
Faisons nos plus doux chants et notre plus beau livre,
      Le livre que l'on n'écrit pas.
 
Quand le printemps classique en habit de sculpture
Passera sa tunique à la jeune Nature
Et vêtira le ciel d'un manteau de saphir,
Quand la rose des bois - qui malgré la cohorte
Des poëtes fleuris - n'est pas encore morte,
          S'établira sous le Zéphyr,
 
Alors, comme autrefois, Bohêmes sans patrie,
 Enthousiastes nés de toute idolâtrie,
Au public innocent nous dirons notre nom,
Et quittant sans regret la France, notre mère,
Nous irons demander les grands secrets d'Homère
         Aux dieux brisés du Parthénon.
 
Mais pour l'heure qu'il est, sur nos vitre gothiques,
La glace s'est pâmée en baisers fantastiques,
Tu soupires des mots qui ne sont pas des chants,
Et tes beaux seins polis, plus blancs que deux étoiles,
Ont l'air, à la façon dont ils tordent leurs voiles,
        De vouloir s'en aller aux champs.
 
Donc, fais la révérence à ces lecteurs honnêtes
Qui se sont cru le droit de lire nos sornettes,
Tes sottises de Muse et mes rêves de fou,
Et, tout en te courbant dans un adieu suprême,
Jette-leur si tu veux, pour ton meilleur poëme,
       Tes bras de femme autour du cou !
Je le dis depuis un petit temps déjà. Les tercets de "Ma Bohême" sont une réécriture du sizain contenant la rime "fantastique"/"élastique" du poème conclusif des Odes funambulesques qu'est "Le Saut du tremplin" dont la note s'entend encore dans le poème : "J'ai tendu des cordes..." des Illuminations, poème précisément composé de sizains, et parallèlement "Rêvé pour l'hiver" s'inspire du poème final en sizains des Cariatides : "A une Muse" ou "A une Muse folle" selon les éditions.
Vous remarquez l'emploi au pluriel de "fantastiques" à la rime dans "A une Muse", mais aussi le pluriel "Bohêmes" avec le même accent circonflexe que le titre de Rimbaud "Ma Bohême", puisque l'accent circonflexe est réservé à la géographie, pas à l'esprit de bohème.
Le poème "Rêvé pour l'hiver" s'inspire pour la forme de "Au Désir" du recueil Les Epreuves de Sully Prudhomme, mais les réécritures sont plus nettes du poème de Banville. La rime finale de Banville "fou"/"cou" devient "cou"."beaucoup", le mot "fou" étant reconduit à l'intérieur du vers 3 avec un "nid de baisers fous". La rime "tête"/"bête" doit d'évidence quelque chose à la rime "honnêtes"/"sornettes". Le poème "Rêvé pour l'hiver" est une des premières pièces de Rimbaud à exhiber avec "Roman" le "comme" à la césure, ou à la rime ("Le Dormeur du Val"). Il n'y a pas de "comme" à la rime dans "A une Muse", et Rimbaud ne colle pas de près au sizain final dans ses tercets, mais les réécritures sont évidentes dans les quatrains du début du poème banvillien ! L'hiver et les coussins sont respectivement aux vers 2 et 3 de "A une Muse", aux vers 1 et 2 du sonnet de Rimbaud, "coussins" étant même à la rime chez Banville. Le "coin moelleux" à la rime vient d'une "étoffe moelleuse" à la rime chez Banville, vers 4 contre vers 8. Le "nid de baisers fous" au vers 3 du sonnet s'oppose à la peur du "baiser bleuâtre au vers 5 du premier sizain du poème final des Cariatides. Même si nos poètes ne parlent pas de la même chose, la mention de "la glace" est commune aux deux débuts de poème, avec le même rejet de ce qu'elle offre à voir :
 
Que me fait cette glace aux mouvantes facettes,
[...]
 
Tu fermeras l’œil, pour ne point voir par la glace,
[...]
 
La rime "chambres closes"/"roses" est adaptée en rime : "rose" et "repose" par Rimbaud.
Si le poème de Banville commence par l'impératif "Allons" répété, tandis que Rimbaud opte pour la suite : "L'hiver, nous irons...", il se trouve que Banville passe à l'indicatif futur simple et dans l'antépénultième sizain, un alexandrin est précisément entamé par "Nous irons..." Le tutoiemenent de la Muse est commun aux deux poèmes, et au passage le rapprochement rompt en visière avec les thèses de lecture où la dédicace "A Elle" est envisagée comme adressée à une femme d'une amourette rêvée ou insignifiante au plan biographique... Les deux poèmes expriment un érotisme torride et une opposition à l'hiver. Dois-je rappeler les éléments de la lecture proposée par Murphy que le rapprochement avec ce poème de Banville met clairement en doute ?
Ilssont dans le chapitre V "Le Loup et l'araignée : Rêvé pour l'hiver" de son livre Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion paru en 1990
Murphy est convaincu, on ne sait pourquoi, que Rimbaud persifle Victor Hugo, en inversant la logique du poème "La Coccinelle" des Contemplations, ce qui n'a pour moi aucun sens.
Il pense que le "wagon" est un "anti-carrosse" et que Rimbaud ne veut pas adopter l'éloge des trains d'un Maxime du Camp.
 Murphy identifie correctement l'intérieur des trains d'époque, mais suppose que Rimbaud raille leurs valeurs bourgeoises dans son sonnet.
Dans la lignée de plusieurs de ses études de poèmes, Murphy insiste à nouveau sur l'idée que la femme est érotiquement plus expérimentée que le jeune homme, ce qui ne s'impose pourtant pas à la lecturre de "Rêvé pour l'hiver" ou "Première soirée". La jeune fille de ses fantasmes serait "active et même dominante"... Murphy suppose que le rêve s'assortit d'éléments qui confinent au cauchemar et qu'il faut pour cela dissocier auteur et narrateur, distinction élémentaire dans le roman qui ne s'impose pas en poésie, à cause de la figure du poète. Mais le rapprochement avec le poème de Banville rend assez fragile l'idée d'opposer le personnage de "Rêvé pour l'hiver" à Rimbaud lui-même.

dimanche 30 mars 2025

"Roman" de Rimbaud, et de Banville, et de Musset, et de Coppée et des autres...

Dans le Dictionnaire Rimbaud des Classiques Garnier paru vers 2021, la notice au sujet du poème "Roman" a été confiée à Christophe Bataillé qui est, selon moi, celui qui, justement, a publié l'étude de référence sur le poème en question. Elle avait été l'une des premières publications de Bataillé et peut toujours prétendre être demeurée sa meilleure prestation. De mémoire, son article avait deux qualités particulières. Premièrement, il identifiait le cadre de la ville de Douai au sein du poème en relevant l'allusion semi-implicite à l'activité brassicole :
Le vent chargé de bruits, - la ville n'est pas loin, -
A des parfums de vigne, et des parfums de bière...
Deuxièmement, il soulignait que le vers qui lance (vers 1) et presque clôt (vers 31) le poème : "On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans[,]" est sans doute interprété à contre-sens par le public puisqu'on attribue à ce vers en général un esprit d'autodérision, quand Bataillé reconnaît la formule toute faite de l'adulte qui juge la jeunesse.
Toutefois, avec Rimbaud, il est délicat d'identifier les registres, le point de vue défendu, etc. Des débats interminables jalonnent les études rimbaldiennes : "Il faut être absolument moderne", "le dormeur" qui est mort ou qui se régénère dans le soleil, le salut à la beauté, la chute au bas du bois avec l'aube, et même le don des étrennes. Ceci dit, ma lecture rejoignait spontanément celle défendue par Bataillé. Je n'identifiais pas dans le poème une autodérision complaisante. Je ne voyais pas le poète se reprocher à lui-même le comportement du poète décrit dont rappeler qu'on dit de lui qu'il a "mauvais goût" et dont les sonnets suscitent plutôt le rire que l'admiration chez celle qui les inspire.
La lecture traditionnelle n'arrivait pas à s'imposer à moi, et j'étais assez heureux de rencontrer donc le son de cloche particulier de l'article de Bataillé qui s'était emparé du cliché de sagesse des vieux identifiable dans le célèbre et apparent slogan : "On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans." Ce vers était censé illustrer le plaisir de l'insouciance, alors qu'il formulait un mépris bougon. Le "On" était transformé en "je" qui communie avec le monde, alors que c'était peut-être plutôt le "on" impersonnel de la sentence.
Ma lecture va dans le sens des deux éléments soulignés plus haut, puisque, à la lecture des biographies de Rimbaud, je me suis rendu compte que quand Rimbaud composait ce poème il était délaissé par le poète Paul Demeny qui courtisait une jeune fille qui elle avait précisément les dix-sept ans du poème. Et le sel de l'histoire, c'est qu'au moment où Rimbaud compose ce poème, Paul Demeny a mis enceinte cette jeune fille, ce qui va précipiter un mariage auquel se réfère d'ailleurs Rimbaud lui-même quand il parle du motif de la "sœur de charité" dans sa lettre du 17 avril 1871.
Demeny pourrait être la source d'inspiration du mauvais poète mis en scène dans "Roman", avec une réduction ironique au carré en le ramenant aux dix-sept ans de la jeune fille courtisée. Et Rimbaud a composé le poème "Les Sœurs de charité" en juin 1871, c'est-à-dire au moment de la naissance de l'enfant de Paul Demeny et au moment de sa dernière lettre connue à celui-ci, la lettre du 10 juin 1871 qui contient notamment "Les Poètes de sept ans".
Je vois des liens profonds et méconnus dans tout cela qui relient la composition de "Roman" à celle des "Sœurs de charité". Et je ne saurais m'arrêter en si bon chemin.
Le poème "Roman", daté sur le manuscrit du 29 septembre 1870 est d'un peu plus d'un mois postérieur au poème "Ce qui retient Nina" qui, remanié, devient "Les Reparties de Nina" dans le dossier remis à Demeny, et ce mode de quatrain donnera "Mes Petites amoureuses" dans la lettre à Demeny du 15 mai 1871. Et "Roman" est aussi de peu antérieur aux sept sonnets dits du "cycle belge" parmi lesquels figurent "Rêvé pour l'hiver", "Au Cabaret-vert", "La Maline" et "Ma Bohême".
Je vois des liens tout aussi profonds entre ces compositions.
Et j'allonge cette série par le rappel des trois poèmes envoyés à Banville dans une lettre du 24 mai 1870 : "Par les beaux soirs d'été...", "Credo in unam" et "Ophélie".
Et le lien entre "Roman" et la lettre à Banville du 24 mai pourrait contredire mes choix d'interprétation mentionnés plus haut, puisque dans la lettre à Banville Rimbaud prétend qu'il a "dix-sept ans", ce qui revient à dire que si Rimbaud avait envoyé à Banville le poème "Roman" nous aurions eu ce qu'on peut appeler une conformité d'âge littéraire entre la lettre du 24 mai et le nouveau poème "Roman". Le vers 1 de "Roman" : "On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans", entre clairement en résonance avec le début de la première lettre à Banville : "Nous sommes aux mois d'amour ; j'ai dix-sept ans. L'âge des espérances et des chimères, comme on dit [...]". Tout y est, l'influence sur les croyances des mois printaniers, le tour impersonnel du "on" dans une formule proverbiale : "comme on dit", les "dix-sept ans", le manque de sérieux des "chimères". Les comparaisons ne s'arrêtent pas là. Dans sa lettre, Rimbaud dit qu'il aime en Banville, "bien naïvement, un descendant de Ronsard", ce qui est à rapprocher de la jeune fille qui s'amuse du jeune qu'elle trouve "immensément naïf". Il faut y ajouter la série de mentions affectées à partir de l'adjectif "bon" : "bonnes croyances", "le bon éditeur", "tous les bons Parnassiens". Le jeu d'équivoque grammaticale du vers 5 de "Roman" s'avère la reprise de cette petite accentuation peu anodine :
 
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
 J'ai déjà signalé que le premier hémistiche de l'alexandrin que je viens de citer était repris à un second hémistiche d'un poème des Intimités de François Coppée, sachant que plusieurs autres réécritures des premiers recueils de François Coppée ont déjà été identifiées par divers rimbaldiens dans les poèmes de l'année 1870. Il convient de citer intégralement le poème IX des Intimités dans la mesure où il offre un contraste saisissant avec ce qu'on croit savoir de la fadeur de Coppée, de la légèreté du poème "Roman" de Rimbaud, tout en contenant des éléments de comparaison avec "Vénus anadyomène" :
 
A Paris, en été, les soirs sont étouffants.
Et moi, noir promeneur qu'évitent les enfants,
Qui fuis la joie et fais, en flânant, bien des lieues,
Je m'en vais, ces jours-là, vers les tristes banlieues.
Je prends quelque ruelle où pousse le gazon
Et dont un mur tournant est le seul horizon.
Je me plais dans ces lieux déserts où le pied sonne,
Où je suis presque sûr de ne croiser personne.
Au-dessus des enclos les tilleuls sentent bon ;
Et sur le plâtre frais sont écrits au charbon
Les noms entrelacés de Victoire et d'Eugène ;
Populaire et naïf monument, que ne gêne
Pas du tout le croquis odieux qu'à côté
A tracé gauchement, d'un fusain effronté,
En passant après eux, la débauche impubère.
 
Et quand s'allume au loin le premier réverbère,
Je gagne la grand'rue, où je puis encor voir,
 Des boutiquiers prenant le frais sur le trottoir,
Tandis que, pour montrer un peu ses formes grasses,
Avec leur prétendu leur fille joue aux grâces.
 
 Les points de comparaison sont nombreux avec "Roman" : "les soirs" contre "Un beau soir" et ""Ce soir-là", la périphrase "noir promeneur qu'évitent les enfants" est quelque peu inversée avec le jeune de dix-sept ans qui fuit les cafés tapageurs". Le jeune est le promeneur et il ne vise pas la tristesse méditative. L'écho rimique à l'hémistiche entre les deux poèmes "promeneur" et "tapageurs" est peut-être lié à la genèse de la création rimbaldienne, du coup ! Le motif du "réverbère" est commun aux deux poèmes. Nous avons dans les deux cas des idées de mariage de convenance : "prétendu de la "fille" des "boutiquiers" contre la fille du père au "faux-col effrayant" qui daigne écrire à son amant. Nous retrouvons dans les deux cas le basculement de l'amour naïf à des émotions plus triviales. Chez Coppée, nous avons une succession d'un dessin obscène et d'une pose vulgaire de séduction pour la fille de boutiquiers. Chez Rimbaud, nous avons le reproche des amis, celui de "mauvais goût", puis la fuite de celui qui ne veut rien assumer : "vous rentrez aux cafés éclatants", à moins que vous ne lisiez ce retour comme le contentement de l'amoureux.
L'hémistiche "Les tilleuls sentent bon" est la pièce maîtresse du rapprochement et accompagne une symétrie de déplacement du promeneur : banlieues de Paris contre le lieu de promenade à proximité d'une ville non nommée. Mais, si vous prenez la peine de lire le poème suivant X des Intimités vous découvrez une source à la suite du second quatrain de "Roman". Après les "tilleuls", l'idée du "vent chargé de bruits" vient aussi de ce mince recueil de Coppée :
 
Au loin, dans la lueur blême du crépuscule,
L'amphithéâtre noir des collines recule,
Et, tout au fond du val profond et solennel,
Paris pousse à mes pieds son soupir éternel.
Le sombre azur du ciel s'épaissit. Je commence
A distinguer des bruits dans ce murmure immense,
Et je puis, écoutant, rêveur et plein d'émoi,
Le vent du soir froissant les herbes près de moi,
Et, parmi les chaos des ombres débordantes,
Le sifflet douloureux des machines stridentes,
[...]
Voir la nuit qui s'étoile et Paris qui s'allume.
La parenthèse de Rimbaud : "- la ville n'est pas loin, -" est un raccourci d'inspiration tirée de ce passage que nous venons de citer de François Coppée.
Même si cela se dilue, d'autres éléments sont à rapprocher. Le poème X parle du "pays bleu" dont rêve l'âme. Nous savons que l'hémistiche "par les beaux soirs d'été" présent chez plusieurs poètes apparaît dans le premier recueil Le Reliquaire de Coppée et que l'amélioration "Par les soirs bleus d'été" s'inspire d'un vers d'Albert Mérat, mais cette mention de "pays bleu" pour l'âme donne du sens à la variante de Rimbaud. Le poème XI cite des lectures favorites pour les femmes : Sainte-Beuve, Musset et Baudelaire, et les poèmes XI et XII montrent le poète qui s'énerve du mépris du public en train d'être consolé par la femme, ce qui contraste avec l'expression de Rimbaud : "Vos sonnets La font rire". Et après un emploi au pluriel "adorés" pour parler des poètes au poème XII, nous avons l'emploi nominal "l'adorée" au poème XV :
 
J'imagine déjà la saveur indicible
Du livre qu'on ferait près du foyer paisible,
Tandis qu'une adorée, aux cheveux blonds ou noirs,
Promènerait les flots neigeux de ses peignoirs
Par la chambre à coucher étroite et familière,
Pour allumer la lampe et remplir la théière.
Ce poème XV offre la reprise en boucle de l'idée de naïveté de son premier vers : "Au fond, je suis resté naïf [...]" à sa phrase finale : "Les naïves blancheurs [...]". Et comme vous aurez remarqué que les poèmes que je cite ne sont pas sans ressemblances en idée avec les contributions zutiques de Rimbaud, signalons que le poème XV fournit une source à un dizain ultérieur de Rimbaud : "Timides sous les yeux ardents des connaisseurs," tandis que le vers 3 exhibe le mot "chimère" à la rime. Le poème XVI offre au troisième vers une mention frappante pour nous qui méditions "Roman" du mot "chiffon" :
 
L'autre soir, en parlant à cette jeune fille
D'un rien, du chiffon que brodait son aiguille,
Du ruban que parmi ses nattes elle avait,
Vain prétexte pour mieux admirer le duvet
Des petits cheveux blonds frisant près de l'oreille
[...]
 Le "chiffon" est un attribut de la séduction féminine dans les deux poèmes. Coppée exhibe un rejet à l'entrevers qui souligne avec dérision la valeur de ce chiffon, "D'un rien", et Rimbaud joue avec cette idée de rien en en faisant un point indistinct à l'horizon qui n'en est pas moins un infini :
- Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
Rimbaud a abusé des répétitions simples : "petit", "tout"."toute". L'adjectif "petits" au pluriel figure dans notre citation ci-dessus de Coppée, lequel affectionne aussi l'adjectif "doux" et l'adjectif "bon". Et le poème XVI est le dernier du recueil Intimités, et il faut ici insister sur le petit récit que constitue ce poème. Dans "Roman", le poète "un soir" se rend à la promenade et s'éprend d'une femme, mais celle-ci lui écrit et sans que rien ne soit expliqué clairement au lecteur nous apprenons moins la suite et éventuellement fin de l'idylle que le retour du jeune de dix-sept ans aux cafés dont il disait avoir assez. Nous sommes parmi les lecteurs qui considèrent qu'entre les lignes l'adorée a voulu bourgeoisement normaliser la relation avec épousailles et mariage à la clef, puisque père au "faux-col effrayant" il y a derrière.
Dans le poème XVI des Intimités, le poète décrit une soirée où il a eu un "rêve fou", il a vu la jeune fille comme une "blanche épouse" à son bras, imaginant déjà le "frais intérieur" et un "enfant rieur". C'est la suite qui est intéressante pour nous, l'illusion a duré peu de temps et le poète se reproche ensuite un "bon rêve" en s'appliquant à guérir de cette rechute dans la fièvre d'amour :
 
Et cette impression qu'elle m'avait donnée
Dura le lendemain toute la matinée,
Si bien que j'espérais presque un amour naissant.
 
Le bon rêve ! j'étais comme un convalescent
[...]
Il songe au tout prochain retour des hirondelles.
Revenons à présent au poème de Rimbaud. Le poète ne parle pas en son nom. Le vouvoiement fait tenir le rôle de l'amoureux de dix-sept ans au lecteur, Paul Demeny étant en principe le premier d'entre eux au plan du manuscrit unique qui nous est parvenu.
 
Vous êtes amoureux. [...]
 L'avant-dernier quatrain est un condensé d'ironie : "Vous êtes amoureux", répété d'un vers à l'autre, la formule : "Loué jusqu'au mois d'août", l'expression qui met de la distance : "l'adorée", et puis cette cascade de remarques un peu acides tout de même : "Vos sonnets La font rire", "vous êtes mauvais goût", "a daigné vous écrire".
La lecture du quatrain final est assez libre. Le jeune de dix-sept ans, une fois qu'il a une femme concrète à aimer, renonce à la promenade et retourne aux cafés... où sont les amis, mais alors il y a un changement d'humeur à tout le moins, ou bien le jeune a fui la demande écrite de l'adorée qui était trop sérieuse.
Le poème "Roman" est composé de quatre parties numérotées, quatre fois deux quatrains de rimes croisées. La partie III est le chef-d’œuvre de l'ensemble.
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
- Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père...

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte, et d'un mouvement vif...
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
Pour le chercheur rimbaldien, les mots "Robinsonne" et "cavatines" sont des marqueurs essentiels : où Rimbaud les a-t-il rencontrés pour songer ensuite à s'en servir ici ? Il y a deux modèles littéraires à dénicher. Mais ce n'est pas ce qui va nous retenir ici. Nous parlerons plus tard de l'occurrence du nom "romans" à la rime. Ce que nous voulons signaler à l'attention, c'est la performance esthétique de ces vers. Notez que "petits airs charmants" coïncide avec la structure du groupe nominal de Coppée relevé plus haut : "petits cheveux blonds". Cependant, les ressources d'écriture personnelles de Rimbaud prennent ici une dimension admirable que n'a pas manqué de souligner Jean-François Laurent dans sa "Note" au poème dans l'édition du centenaire "Oeuvre-Vie" dirigée par Alain Borer (Arléa, 1991). Le commentaire est succinct, mais voici ce qu'écrit Laurent au sujet des vers 22-23 du poème : "les allitérations et le rythme suggestif classent ces vers parmi les plus réussis du poème." Laurent souligne l'allitération en [t] : "Tout en faisant trotter ses petites bottines, / Elle se tourne, alerte," et il souligne aussi l'ampleur du rythme dans l'hémistiche en suspens : "et d'un mouvement vif..." Je trouve que Laurent est assez réducteur à s'en limiter aux vers 22-23 et aux effets prosodiques. C'est une scène sur un ensemble de sept vers qui est ici admirable. On a droit à une image de lumière faible qui fait contrepoint aux éléments de la partie II : "la clarté d'un pâle réverbère", puis un balancement contrasté divin entre la charmante demoiselle qui passe et le "faux-col effrayant" du père résumé à cet attribut vestimentaire que souligne déjà de superbes allitérations mêlées en "r", en "s" et en "f" : "Sous l'ombre du col effrayant de son père", les voyelles nasales et l'encadrement du "è" dans le second hémistiche renforçant tout leur impact. Quant au rythme, Laurent ne devrait pas dissocier le vers 21 du second hémistiche du vers 23 : "Et, comme elle vous trouve immensément naïf," / "et d'un mouvement vif," car le rythme des vers 22 et 23 est clairement solidaire du vers 21 comme le montre assez la rime en "-if" et l'écho de terminaisons de mots en "-ment" : "immensément" adverbe et "mouvement" nom, ainsi que la reprise du "et".
Et il est dommage de se priver du dernier vers du quatrain qui donne tout son prix à la suspensions du vers 23. La rime "bottines"/"cavatines" a son prix.
Ce sont les sept vers les plus prodigieux de l'ensemble du poème, même s'il y a d'autres temps forts et traits de génie.
Pour moi, la scène décrite n'est pas compatible avec l'idée d'un poème d'autodérision. Et c'est pourtant le centre même de la composition.
En 1991, Laurent soulignait déjà que tout cela n'était pas "dénué d'un regard critique". Le lecteur était "interpellé" par un "On" puis par les "Vous". Le critique relevait que l'amoureux s'essayait sans grand succès à jouer au poète. Et il remarquait qu'il y avait une idée de pression sociale du père, des amis, qui perturbait "l'entreprise amoureuse". Cependant, en confrontant les lectures habituelles qui étaient faites du poème, Laurent demeurait dans l'idée d'une pièce représentative idéalement de toute expression d'amour adolescent. Il y voyait une note juste :
 
A la fois récit et réflexion sur ce récit, Roman offre une image possible de tout amour adolescent.
    [...]
   Pour certains commentateurs, le poème manquerait de sincérité et de profondeur. Nous avouons à l'inverse trouver dans cette peinture des premiers émois, avec leurs joies et leurs difficultés, l'expression, brillamment versifiée, de la sensibilité et de la pudeur adolescentes.
Le problème, c'est que le poème contient des non-dits comme l'admet Laurent et du coup il devient un peu délicat de prétendre identifier les "joies" et les "difficultés", "la sensibilité" et "la pudeur" du personnage convoqué.
Dans l'optique de Laurent, il y a une description fine des sentiments adolescents même s'il y a une distance critique qui est prise et le critique pense s'opposer à des lecteurs qui trouvent l'exposé assez artificiel, assez bouffon pour le dire autrement. Or, avec son article paru en 2000 dans la revue Parade sauvage, Christophe Bataillé soulignait que la distance critique virait au satirique et que le côté bouffonnant était un persiflage d'une attitude dont le poète ne voulait probablement pas pour lui-même. Avec la diérèse qui fait lire de manière ardennaise l'adjectif "sérillieux", le vers : "On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans[,]" était l'expression d'une sagesse des nations répercutée par les adultes et que quelque part le jeune de dix-sept ans intériorisait en soumission à ce cadre moral. Les adultes consentent à ce que jeunesse de passe, le jeune de dix-sept ans est moins un rebelle que quelqu'un qui profite d'une étape de la vie où l'insouciance lui est autorisée.
Maintenant, tout l'enjeu est de lire le poème "Roman" en départageant les plans d'analyse. D'un côté, il est certain que Rimbaud se projette pour partie dans son personnage de dix-sept ans qui écrit des vers et qui est frivolement en émoi amoureux. De l'autre, il y a une charge satirique qui tord le cou à l'idée d'un autoportrait.
Rimbaud revendiquait la jeunesse comme printemps de la vie dans sa lettre à Banville quelques mois auparavant et il se donnait précisément "dix-sept ans" comme âge littéraire. Il est d'autres récits amoureux dans les poèmes de 1870, certains mettant en scène le "je" du poète : "Comédie en trois baisers", "A la Musique", "Rêvé pour l'hiver", "Au Cabaret-vert", "La Maline". Le poème "Credo in unam" peut d'évidence rejoindre cet ensemble et "Ophélie" dans sa transposition au féminin. Aucun de ces poèmes n'est satirique comme l'est le morceau intitulé "Roman". En revanche, le poème "Ce qui retient Nina" qui lui est nettement satirique met à distance le "Je" qui s'exprime par une didascalie initiale "Lui". Je n'est pas moi, nous dit l'autre. Et puis il ne faut pas oublier Un cœur sous une soutane et les poésies naïves et sensuelles du séminariste Léonard. On peut spéculer sur l'effet de la réponse de Banville à la lettre du 24 mai 1870. Notons que "Ce qui retient Nina", composition d'un mois antérieur à "Roman", s'inspire de la préface de Glatigny, disciple de Banville, à la réédition de trois de ses œuvres par l'éditeur Lemerre cette année 1870 même. Glatigny taxe ses premiers recueils de poésies de jeunesse qu'il ne saurait refaire ayant atteint la maturité d'un adulte. Et cela suppose d'opposer le Fortunio jeune de Musset au Fortunio bourgeois positif d'Offenbach.
Evidemment, Rimbaud ne prend pas la parole pour s'identifier à un bourgeois positif d'âge mûr. Et j'insiste sur ce point dans mon article. Je parlais de la difficulté d'identifier l'ironie, la distance critique du poète quand il s'énonce en vers. Parle-t-il en son nom ou non ? Que sous-entend-il ? Ces problèmes de compréhension se posent sans arrêt dans le cas de Rimbaud, dans la mesure où il n'expose pas de manière rhétorique univoque la thèse qu'il défend, dans la mesure aussi où ses poèmes ne sont pas des développements personnels sur des cadres obligés. Je soulignais tout à l'heure comment un poème de Coppée peut être une source pour "Roman" alors que les intentions sont divergentes, et je dis bien divergentes et non contraires.
Revenons donc aux éléments qui permettent de cerner les filiations.
Les recueils de Glatigny sont intéressants à interroger, il y figure un rondeau notamment avec la mention "bottine(s)" à la rime. Mais il est temps d'en venir à la mention "romans"à  la rime au vers 17, qui a un statut médian inévitable dans une composition en 32 alexandrins.
Rimbaud développe une idée qui traverse tout le siècle. Dans Madame Bovary, Flaubert reprenait un cliché qui figurait déjà dans Indiana de George Sand et dans bien d'autres romans encore, un thème donquichottesque de la femme qui rêve l'amour à partir de ses lectures de romans.
Je n'ai pas effectué de recherches sur la forme verbale "Robinsonne", je sais que des solutions ont été proposées, notamment des sources possibles qui ont été exhibées par Alain Chevrier. Je n'ai pas effectué de recherches non plus du côté des "cavatines". En revanche, j'ai du solide au sujet de la mention "Roman" en tant que titre du poème. Il va de soi que le titre du poème signifie que farci de lectures qui l'ont rendu niais le jeune homme vit ce qui lui arrive d'insignifiant comme un roman, et il va de soi que la brièveté du poème souligne avec ironie la minceur romanesque de l'aventure.
Mais, il y a deux sources évidentes au titre de Rimbaud.
Le 25 août 1870, Rimbaud a envoyé une lettre à son professeur Izambard qui, visiblement, était enrichie du manuscrit de "Ce qui retient Nina". Le poète y décrit comme un spectacle "effrayant" les "épiciers retraités qui revêtent l'uniforme", avant-goût du "faux-col effrayant" du père de la demoiselle, et on pourrait aller jusqu'à confronter les "bottes" aux "bottines". Le poète rêve alors de "promenades infinies" et de "bohémienneries". Rimbaud explique dans cette lettre avoir dévoré la bibliothèque de la chambre du professeur Izambard, lisant au passage le célèbre Don Quichotte de Cervantès qui a pour sujet les dangers de la lecture des romans. Rimbaud fait ensuite allusion aux vers qu'il envoie avec cette lettre au professeur, en principe "Ce qui retient Nina", puis il cite des vers de la poétesse Louisa Siefert qui intéressait Izambard. Notons toutefois que Rimbaud revendique en même temps avoir fait découvrir la poétesse à Izambard. Il y a une amorce réciproque ici. Rimbaud s'est intéressé à la poétesse au point d'en faire connaître le dernier recueil à Izambard ("quand je vous ai prêté ses derniers vers") et cette séduction a opéré sur le professeur ("[vous aviez] l'air de vouloir connaître Louisa Siefert"). En clair, Rimbaud possédait un recueil plus récent de 1870, soit L'Année républicaine, soit Les Stoïques, et cette lecture fut commune à Rimbaud et Izambard avant août 1870. Au moment où Izambard s'éloigne de Charleville, Rimbaud se procure "des parties" d'une réédition du premier recueil de Louisa Siefert, Les Rayons perdus, réédition qui contient une préface de Charles Asselineau à laquelle Rimbaud emprunte dans sa lettre. Le recueil datait de 1868 et Rimbaud parle de "parties", ce qui semble désigner un ouvrage en lambeau, bien que récent. Rimbaud y admire une pièce qu'il dit "fort belle" et "très émue" qui s'intitule "Marguerite", et il en cite plusieurs vers. La poétesse admire sa cousine nommée "Marguerite" et se prend à rêver qu'elle puisse être son propre enfant. Seulement, la poétesse est en deuil de son amant et considère avoir perdu tout avenir et donc tout espoir de devenir mère. Il y a un jeu de succession habile à la rime du mot "mère" au familier "maman" dans l'extrait cité par Rimbaud, une chute ramassée à la manière quelque peu de certains poèmes de Coppée : "Ma vie,  à dix-huit ans, compte tout un passé." Et puis, surtout, avec cette mention des "dix-huit ans" si proche des "dix-sept ans"du "Roman" de Rimbaud, on ne peut manquer de relever les vers suivants qui, d'évidence, participent de la genèse du poème du 29 septembre 1870 remis à Demeny :
 
C'en est fini pour moi du céleste roman
Que toute jeune fille à mon âge imagine...
 Soit consciemment, soit involontairement, Jean-François Laurent était sous l'influence de ces deux vers quand il disait voir dans "Roman" une description juste de la sensibilité de tout adolescent amoureux, d'autant que dans sa "Note" Laurent imite aussi l'emploi de "elle vous trouve immensément naïf" quand il écrit : "j'avoue trouver..."
Voilà pour ma première preuve qui vous invite au passage à ne pas vous contenter de la lecture du recueil au titre beuvien Les Rayons perdus, puisque Rimbaud revendique la lecture de "ses derniers vers", ce qui renvoie plutôt à un dernier recueil qu'à une publication en revue. Rimbaud avait lu soit Les Stoïques, soit L'Année républicaine, et il y a peut-être des choses à glaner dans ces recueils.
Passons maintenant à notre deuxième source capitale, mais après un détour du côté de la notice de Bataillé au poème "Roman" pour le Dictionnaire Rimbaud dirigé par Vaillant, Frémy et Cavallaro.
Prenant le parti de la lecture satirique signalé plus haut à l'attention, le mauvais poète de dix-sept ans refusant le mariage bourgeois et préférant renoncer à son amour en retournant à l'ivresse simple des cafés,  Bataillé écrit ceci :
 
   Ce texte n'est pas sans faire penser à une fable ou un conte, avec son ouverture si caractéristique, "- Un beau soir", et bien sûr son antimorale liminaire (v. 1) reprise en conclusion (v. 31), qui prend ainsi à contre-pied et de manière polémique la finalité même des genres moraux. [...]
Je me méfie de cette façon de thèse universitaire sur les genres. Le poème ne revendique pas être un conte ou une fable, mais un roman. Du coup, il est un peu délicat d'identifier la sentence reprise en boucle des vers 1 à 31 en dérobade à la visée moralisatrice des contes ou des fables. Mais on va le voir l'allusion au genre du conte à aussi du sens. Bataillé enchaîne ensuite sur l'idée déjà émise par Laurent que les quatre parties numérotées sont un peu les quatre chapitres qui structurent un roman dérisoirement bref. Rimbaud parodierait les romans d'éducation sentimentale, selon Bataillé. Là encore, je suis réservé puisque l'ironie sur les mauvaises lectures de romans datent du Don Quichotte de Cervantès et que Rimbaud ne parodie certainement pas Indiana, Madame Bovary et d'autres romans du dix-huitième ou du dix-neuvième siècle qui font état des dégâts des lectures de jeunesse sur la sensibilité amoureuse de femmes voulant échapper à leur vie médiocre.
Et puis, je ne peux manquer de citer cette fin de la notice :
 
[...] Enfin, intituler Roman un poème en vers, c'est peut-être aussi pour Rimbaud dénoncer la poésie de son temps - songeons à celle de Musset ou Coppée - qui n'est encore le plus souvent, comme il le déclarera dans sa lettre du 15 mai 1871, que de la "prose rimée".
Là encore, je suis réservé. L'idée de rapprocher l'expression "prose rimée" du titre "Roman" de cette pièce en vers de 1870 me paraît une liaison subtile qui ne correspond pas aux véritables visées de Rimbaud en choisissant ce titre. Et puis, je ne comprends pas cette obstination de présenter son poète préféré, Rimbaud, Baudelaire ou un autre, comme plus intelligent que tout le monde. Musset et Coppée n'ont pas attendu Rimbaud pour se faire une idée du jeune qui prend la réalité pour le rêve d'idéal qu'il entretient en lui-même. Coppée est divergent, mais il critique lui-même dans ses poésies les illusions de l'amour de jeunesse. Il suppose que plus vieux on est censé y résister mieux comme nous l'avons pu apprécier dans des citations faites plus haut. Et cela vaut pour Musset. Mais ça va plus loin.
Musset est l'auteur célèbre de contes en vers avec numérotation des strophes : "Mardoche", mais aussi "Namouna" et "Rolla". Il est dangereux d'affirmer qu'avant le 15 mai 1871 Rimbaud trouvait réellement exécrable les vers de Musset, non pas parce qu'il réécrit des vers de "Rolla" dans "Credo in unam" et parce qu'il reprend la strophe de la "Chanson de Fortunio" dans "Ce qui retient Nina" et "Mes petite amoureuses," mais parce que Rimbaud est un admirateur de Banville, lequel, vantant la poésie de Musset, témoigne en être un disciple.
Le troisième poème des Cariatides intitulé "Stephen" reprend le principe de "Mardoche" avec une numérotation de strophes qui sont des dizains de rimes plates. Puis, au milieu du deuxième des trois livres qui constitue Les Cariatides dans l'édition originale, Banville y revient avec la section "Ceux qui meurent et ceux qui combattent. Episodes". La pièce "Ceux qui meurent" est composée en sizains numérotés, rappel évident des contes en vers de Musset qui avait poursuivi dans cette veine après "Mardoche", et précisons cruellement que Banville n'a clairement pas le niveau de Musset à ce jeu-là, ce dont Rimbaud ne pouvait certainement pas manquer de se rendre compte.
Je cite le début de la pièce "Ceux qui meurent" :
 
Ce que je veux rimer, c'est un conte en sixains.
Surtout n'y cherchez pas la trace d'une intrigue.
L'air est sans fioriture et le fond sans dessins.
[...]
 Il n'y a pas le contrepoint ironique de la brièveté chez Banville et Musset, mais il y a l'idée d'un creux littéraire plus superficiel propice à tous les persiflages. Couplant les quatrains par deux, "Roman" a à voir avec "Mardoche", "Namouna", "Stephen" ou "Ceux qui meurent".
Dès le troisième sizain de "Ceux qui meurent", Banville lance l'idée du poète qui passe pour un bouffon quand son âme est profonde. Entre les chutes des sizains IV et VI, il y a une tension entre les "gens d'esprit" et le poète "homme de génie". Cette problématique ne transparaît pas dans le poème de Rimbaud, mais puisque "Roman" fait partie de poèmes de Rimbaud où se développe l'attention pour les rejets d'une syllabe, je me permet de mentionner ces vers du sizain IX :
 
Lorsqu'un livre sincère est presque à moitié fait,
On sent qu'on a besoin d'air et qu'on étouffait.
On va se promener en courant par la ville,
[...]
 Je relève le rejet après l'hémistiche du complément "d'air", ce qui nous fait un calembour métrique bien senti en contexte, puis l'emploi du pronom "on" à deux reprises, une première fois avec la formule "On sent" et une deuxième fois avec la structure verbale : "On va se promener". Tout cela se retrouve dans "Roman" de Rimbaud...
 
- On va sous les tilleuls verts de la promenade.
 
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
 
 Le rejet de l'adjectif "verts" comparable au complément "d'air" du vers de Banville se fond dans un vers où nous allons de l'expression "On va" au nom à la rime "promenade" de la famille du verbe "promener", et je me permets alors le rapprochement plus accessoire de "on sent" à "on se sent".
J'hésite à relever l'emploi du "Vous" qui assimile le lecteur au poète homme de génie au sizain XI. Mais je pense que la citation du sizain XII devrait achever de vous faire sentir la pertinence du rapprochement :
 
Henri s'entortillait dans cette étrange trame,
Sur le bitume gris près du Diorama,
Lorsque vint à passer une fort belle femme
Dont le regard voilé le prit et le charma.
Comme il était enfant, poëte et vierge d'âme,
Il regarde longtemps cette femme - et l'aima.
L'ombre du faux-col paternel se substitue au regard voilé mais pour l'effet choc de la passante nous y sommes : "passer" contre "passe" "fort belle femme" pour "demoiselle aux petits airs charmants". Je comparerais même le relief de "et l'aima" au vers : "- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines." Il y a même en commun le recours au tiret.
Je vais m'arrêter là pour cette fois, mais vous commencez à vous faire une idée de la complexité qu'il y a à préciser les propos et intentions d'un poète quand il joue de la sorte avec plusieurs modèles, n'en suivant à la lettre aucun, ne s'opposant terme à aucun, et j'aimerais qu'au-delà de l'intérêt de cet article à révéler des sources de poèmes de Rimbaud cette idée reste : Rimbaud joue avec des modèles qu'il ne suit pas à la lettre et auquel il ne s'oppose pas non plus mot à mot, parce que c'est tout le problème de dépassement des lectures alternatives classiques qui opposent une thèse grossière à une antithèse à peine moins dégrossie.