Note provisoire : l'article en cours de samedi sera achevé plus tard, j'effacerai la version du samedi et mettrai la nouvelle version prochainement.
Sur la fréquentation de mon site, quelques remarques. Il y a une montée de fréquentations quand un volume d'études sur Rimbaud paraît, signe qu'on vient jauger mes réactions ou goûter l'ambiance. Il y a aussi un plus net intérêt pour les articles de commentaires, les articles métriques ont une moindre fréquentation. En-dehors d'un critique toulousain, la plupart de mes lecteurs connus ne sont pas allergiques aux études métriques, ce qui veut dire qu'il y a aussi des lecteurs sur lesquels je ne peux mettre de nom qui le consultent.
Il me semble aussi que les mentions de noms de rimbaldiens dans le corps de l'article déclenche un léger surplus de fréquentations.
Je prévois enfin un article prochain où je vais faire le point sur pas mal de sources aux poèmes de Rimbaud. Je citerai chaque poème et chaque poème aura sa mise au point sur ce que disent les critiques et sur ce que j'ajoute personnellement.
Maintenant, je repasse à l'article du jour, ceci sera effacé dès que j'aurai fini l'article en suspens de samedi dernier. Le dernier article sur "Roman" a eu un succès immédiat.
Pour me donner la pêche, je me mets des liens musicaux.
Top niveau de la prestation en concert, puisque là on a une convergence redoutable de musiciens qui élèvent le niveau, d'autres groupes étant plus fondés sur la dominante d'un guitariste virtuose ou sur un ensemble de musiciens virtuoses mais moins aptes à la composition.
Le premier album de Fairport convention (1968) vous fera penser au Jefferson Airplane, il est très rock et incisif, les albums suivants plus folk sont mieux connus. Le groupe est souvent vanté pour la présence de la chanteuse Sandy Denny (qui a contribué à "Battle of evermore" de Led Zeppelin), mais le véritable génie du groupe est en réalité le guitariste Richard Thompson, une légende peut en cacher une autre. Sandy Denny ne participe pas à cet album, et vous voyez pourtant la claque que ça peut être !
Une prestation légendaire méconnue, je l'ai en double album vinyle, pas seulement en simple. Le Country Joe and the Fish est surtout connu pour ses deux premiers albums, il faut y ajouter les rééditions vinyles tardives de leurs premiers 45 tours vendus sous le manteau avec des brûlots politiques dans le milieu étudiant. Les troisième à cinquième albums valent encore quelque peu la peine, en bref tant que le groupe ne change pas de nom. Mais cet enregistrement en concert est la pépite à ne pas manquer, et les amis ("friends") quand on sait qui ils sont on comprend aussi pourquoi ce "live" fait partie des perles cachées de l'histoire du rock.
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J'ai annoncé une révolution dans les études rimbaldiennes. Il y a au moins quatre rimes d'or/dort ou d'or/s'endort dans l'édition originale des Cariatides de 1842, ce que Banville a effacé de l'édition refondue de 1864, sinon de l'édition des Poésies complètes de 1857 non encore consultée. J'ai souligné la présence de mots d'une syllabe en suspens inhabituel à la rime dans l'édition originale de 1842, avec recours au mot "comme" hugolien notamment, un an avant que Victor Hugo n'en joue à plusieurs reprises dans le seul drame des Burgraves, ce qui veut dire que Banville a soigneusement épluché leurs rares occurrences dans Cromwell, Les Feuilles d'automne, Marion de Lorme, Hernani, Ruy Blas et quelques vers de Musset.
A propos du "comme" à la césure ou à la rime, sujet que je traiterai à fond ultérieurement, je précise que Rimbaud s'il le place à la rime dans "Le Dormeur du Val" s'inspire directement d'un couple de vers des Cariatides, puisque Rimbaud a en commun avec les deux vers de Banville de placer le "comme" à la rime entre deux reprises d'un même verbe. Mais j'approfondirai tout cela plus tard.
J'ai aussi souligné l'importance de la préface de 1842 pour la lecture des passages en prose des deux lettres de Rimbaud à Banville, celle du 24 mai 1870 et celle du 15 août 1871.
Sur ce principe, je suis fondé à exploiter la version originale des Cariatides pour identifier des sources aux poèmes de Rimbaud, mais je rappelle que Rimbaud, vu son courrier, possédait et revendait plutôt l'édition de 1864 qui inclut plusieurs recueils à la suite : Cariatides, Stalactites, Odelettes, Le Sang de la Coupe, puisque Rimbaud cite le titre Les Cariatides et non celui des Poésies complètes, ni ceux de Stalactites, etc., alors qu'il les connaît forcément. L'édition originale n'était pas publiée à l'époque de Rimbaud il me semble et il se pose inévitablement la question de la bonne conservation des décennies durant d'ouvrages en papier, sans couvertures cartonnées. Je pars du principe que Rimbaud a lu précocement à la fois l'édition originale quelque part, et l'édition de 1864 qu'il possédait.
Je reviendrai sur la confrontation des versions.
Maintenant, je reprends mon relevé de sources poème par poème.
Arbitrairement, je commence cet article à la section "Ceux qui combattent" à la page 245 de l'édition originale des Cariatides. Je précise aussi que je reviendrai sur certaines rimes. Je n'ai pas voulu relever ici les rimes communes à Banville et à Rimbaud, quand l'idée d'une réécriture des vers de Banville eux-mêmes par Rimbaud ne s'imposait pas. Je garde ça pour un article d'étude un peu statistique.
La deuxième partie de l'article portera sur tous les poèmes précédents, le poème "La Voie lactée", les "Amours d'Yseult", les pièces "Stephen" et "Ceux qui combattent", tous poèmes que j'ai déjà pas mal épluchés précédemment sur ce blog, j'y ajouterai pourtant quelques rapprochements inédits...
Lien pour consulter le fac-similé en ligne : cliquer ici !
"Ceux qui combattent I" (page 245)
Je dois citer le début de ce poème pour deux raisons. La première, c'est que ce début fait un peu songer à "Enfance V" des Illuminations où Fongaro a envisagé depuis longtemps une influence des Misérables de Victor Hugo. Le poème "Enfance V" contient la séquence : "Je m'accoude à la table", et il offre une description distincte mais non sans points communs avec le poème de Banville. Ce n'est qu'une hypothèse de recherche à approfondir, mais j'y tiens pour l'instant, alors je vous la soumets. Ensuite, je pense au poème "Au Cabaret-Vert" où Rimbaud écrit : "[...] j'allongeai les jambes sous la table [...]" en enjambant la césure, ce qui n'est pas trop éloigné du vers de Banville : "Moi, pensif, accoudé sur la table, j'écoute", d'autant qu'on peut comparer les attitudes de bien-être, d'écoute et de parfum entre les deux contextes où surgissent ces vers. J'indique toutefois en passant que j'ai un peu de mal à trouver bien écrits les quatre premiers vers du poème de Banville (les flots d'ombre repliés sur les flots du jour, pffh !) :
La ville, mer immense, avec ses bruits sans nombre,A sur les flots du jour replié ses flots d'ombre,Et la Nuit, secouant son front plein de parfums,Inonde le ciel pur de ses longs cheveux bruns.Moi, pensif, accoudé sur la table, j'écouteCette haleine du soir que je recueille toute...Plus rien ! - ma lampe seule, en son réduit obscur,De son pâle reflet inondant le vieux mur,Dit tout bas qu'au milieu du sommeil de la terreTravaille une pensée étrange et solitaire.Et cependant, ma tête est lourde, Et je ne sensNul écho dans mon âme à mes pâles accents,Et mes doigts engourdis laissent tomber ma plume.C'est le sommeil qui vient... - non, mon regard s'allume,Mon front est tout brûlant, ma main a frissonné.Quel est ce bruit lointain ?... Ah ! l'horloge a sonné !Et la page est encor vierge. Mon corps débileSe débat sous le feu d'une fièvre stérile,J'attends en vain l'idée et l'inspiration.Comme tu me mentais, splendide visionQui venais me bercer d'une espérance vaine !Être impuissant !... n'avoir que du sang dans la veine !Avoir voulu d'un mot définir l'univers,Et ne pouvoir trouver l'arrangement d'un vers !Me suis-je donc mépris ? Dans mon cœur qui ruisselleDieu n'avait-il pas mis la sublime étincelle ?Oh si ! je me souviens. En mes désirs sans frein,Enfant, j'ai vu de près les colosses d'airain,[...]
"Enfance V"
[...]Je m'accoude à la table, la lampe éclaire très vivement ces journaux que je suis idiot de relire, ces livres sans intérêt. -A une distance énorme au-dessus de mon salon souterrain, les maisons s'implantent, les brumes s'assemblent. La boue est rouge ou noire. Ville monstrueuse, nuit sans fin !Moins haut sont des égouts. Aux côtés, rien que l'épaisseur du globe. Peut-être des gouffres d'azur, des puits de feu. C'est peut-être sur ces plans que se rencontrent lunes et comètes, mers et fables.Aux heures d'amertume je m'imagine des boules de saphir, de métal. Je suis maître du silence. ;Pourquoi une apparence de soupirail blêmirait-elle au coin de la voûte ?
A tout le moins, la comparaison relativise l'étrangeté qu'on prête spontanément au texte rimbaldien. Je n'ai pas cité la suite, mais je vous conseille de la prendre en compte avec son opposition entre Antiquité et temps présent notamment.
Je ne cite pas "Au Cabaret-Vert" et j'insiste pour que vous vous reportiez aussi à son doublon "La Maline". D'autres vers des Cariatides seront cités comme sources à ces deux sonnets contemporains de "Ma Bohême", "Rêvé pour l'hiver" et "Le Dormeur du Val", trois sonnets où l'influence du recueil de Banville est lourdement avérée, et cela peu de temps après la composition de "Roman" dont je viens de souligner les réécritures de ce qui précède la section "Ceux qui combattent", les vers de la section "Ceux qui meurent" !
Poursuivons !
"Ceux qui combattent II" (page 250)
Cependant qu'enivrés à ta mamelle, ô Mère !O Douleur ! nous tordons notre agonie amère[...]
Début de poème à rapprocher de vers de "Credo in unam" :
Et tout croît, et tout monte !- Ô Vénus, ô Déesse !Je regrette les temps de l'antique jeunesse,[...]Je regrette les temps de la grande Cybèle[...]Son double sein versait dans les immensitésLe pur ruissellement de la vie infinie.L'Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,[...]Oh ! si l'homme puisait encore à ta mamelle,Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle ;[...]Je crois en toi ! je crois en toi ! Divine mère,Aphrodité marine ! - Oh ! que la route est amèreDepuis que l'autre Dieu nous attelle à sa croix ;[...]
Je songe à une petite comparaison avec des interrogations de "Mauvais sang" pour le vers suivant : "Quel crime nous faut-il absoudre [...] ?" En l'état, c'est plus accessoire.
Je ne peux tout citer, mais la suite sur le mode de "ïambes" à la Chénier (alternance d'alexandrins et d'octosyllabes sur un mode satirique) se veut une critique des poètes qui au lieu de se battre avec la "populace fauve" chantent des élégies et cela vire en malédiction : "O poëtes, soyez maudits !" Nul réécriture de la part de Rimbaud, mais des vers qui intéressent tout de même la compréhension de sa poésie.
Le discours en alexandrins reprend et je relève un hémistiche du poème "Au Cabaret-Vert" :
Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottinesAux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi.
Je cite le passage de Banville où il figure :
[...]Nous faisons résonner nos cœurs, ces luths d'Eole,Et meurtrissons nos pieds aux cailloux du chemin.[...]
Le : "J'entrais à Charleroi", ville ouvrière pour ses mines de charbon à l'époque, est politiquement renforcé quand on constate que le premier hémistiche est repris à peine modifié d'un poème intitulé "Ceux qui combattent" où il est question de l'honneur des poètes.
"Ceux qui combattent III" (page 255)
Qu'au bout d'un pont très-lourd trois-cent provinciauxTout altérés de lucre ;Discutent gravement en des termes si hautsSur l'avenir du sucre ;
Dans ce quatrain, je repère une source possible au vers : "Fort sérieusement discutent les traités," de "A la Musique".
La suite du morceau banvillien correspond au basculement du poème de Rimbaud : vouloir fuir dans une Nature à la manière antique grecque et poursuivre des filles, ou chanter pour elles.
"Sonnet" (page 261)
On dit qu'une vierge à la parure d'orSur l'épaule des flots vint de Chypre à Cythère,Et que ses pieds polis, en caressant la terre,A chacun de ses pas laissèrent un trésor.
Je voulais simplement citer ce quatrain charmant avec l'expression "Sur l'épaule des flots" ; accessoirement, on peut comparer ce quatrain à certains vers de "Credo in unam".
La fleur s'ouvrit plus pure aux baisers de la brise,
et
De même quand plus tard, autre Anadyomène,
sont deux autres alexandrins de ce sonnet...
"XI" tercets monorimes !!! Voir le zutique "Fête galante".
"XII Sonnet"
Poème sur le choix de Pâris avec Vénus qui se dénude, et cette conclusion :
Et seule, la mamelle est la source féconde.
"XIII" tercets monorimes !!!
"XIV Amour idolâtre" une occurrence de la rime "d'or"/ "s'endort"
Car chaque nuit, les Grâces, sœurs fidèles,Dont le front porte un diadème d'or,Baisent son sein lorsque, blanche comme elles,Lydia s'endort[...]
"XV" tercets monorimes !!!
"XVI Amour angélique"
Mention est faite d'Eloa, du poème de ce nom de Vigny, et de "calices roses et blancs"
"XVII Loys"
Ballade qui est une variation sur la "ballade de Lenore" de Burger, mais avec une femme infidèle ! C'est une réussite. J'y relève la rime "cor"/"s'endort" :
C'est ainsi que l'amour s'endort[...]Est-ce lui qui sonne du cor ?
Le dernier vers cité est le refrain commun à toutes les fins de strophe du poème.
"Le Stigmate XXI"
Une nuit qu'il pleuvait, un poëte profaneM'entraîna follement chez une courtisane,Cydalise d'amour, blanche d'épaules, dontJ'avais ouï parler par plus d'un Céladon.Or, je me promettais une femme superbeSouriant au soleil comme les blés en herbe,[...]
Le passage cité est exceptionnel puisqu'il exhibe le pronom relatif "dont" à la rime, ce qui est d'une précocité remarquable en 1842 et ne relève pas du tout d'une influence possible de Baudelaire, mais seulement d'une influence de Victor Hugo et Musset. Ce relevé est ignoré des métriciens qui n'ont pas daigné détricoter certaines catégories grammaticales, et en l'occurrence les pronoms relatifs simples. Rimbaud a pratiqué le "dont" devant la césure, dans "Les Premières communions" je crois.
Je prétends également que ces vers ont participé à la genèse du "Souriant comme / Sourirait" du "Dormeur du Val" et à son "Accrochant follement aux herbes...", puisqu'on y trouve au vers 2 la tournure tout de même remarquable en soi : "M'entraîna follement" et une comparaison amenée par la forme "Souriant" avec mention du soleil. Je rappelle qu'un autre poème du même recueil contient le "comme" à la rime encadré d'une répétition verbale, ce qui veut dire que la genèse du "comme" à la rime du "Dormeur du Val" est étroitement liée à la lecture de deux poèmes de l'édition originale des Cariatides.
Le poème "Le Stigmate" contient aussi la rime "étonnement"/"ment" qu'inverse Rimbaud dans "Les Poètes de sept ans", mais je parlerai dans un autre article des rimes du recueil de Banville...
Je relève aussi les vers suivants, moins pour "assise" que pour "escabeau", "long chapelet gris" et "doigts amaigris" :
Pour la femme, elle était assise, en peignoir brun,Sur un pauvre escabeau. Ses cheveux sans parfumRetombaient en pleurant sur sa robe sévère,Son regard était pur comme une primevèreHumide de rosée. Un long chapelet grisRoulait sinistrement dans ses doigts amaigris,[...]
"XXII Prosopopée d'une Vénus"
Nous avons la description d'un marbre de Vénus en piteux état sous un ciel froid, et les ulcères elle les a dans les yeux :
Et par mes yeux, troués d'ulcères inconnus,La pluie en gémissant pleure sur mes bras nus.
Pas de mention anadyomène ici, mais tout de même une occurrence de "Vénus Astarté" à la rime :
Où l'on ne m'appelait que Vénus Astarté,[...]
Il est question de son nom écrit métaphoriquement sur les gorges des nymphes, et puis ce poème contient aussi son occurrence de la rime "d'or"/"s'endort" :
Oh ! trois et quatre fois malheur au siècle d'orOù le prêtre s'oublie, où l'artiste s'endort !
J'imagine le rire sarcastique de Rimbaud constatant que l'artiste Banville s'était endormi sur cette rime...
Par rapport à "Vénus anadyomène", je relève aussi la double relative en un second hémistiche d'alexandrin, il se trouve que je trouvais d'évidence que le modèle grammatical expressif de "Vénus anadyomène" était très caractérisé et qu'il correspondait bien à la manière de Gautier, sinon un peu à celle d'un Baudelaire, mais ce n'est pas si simple, je procède à une enquête de longue haleine à ce sujet en ce moment :
Car à chaque morceau qui se brise et qui tombe[...]
Je relève aussi le vers suivant à rapprocher du "Voici plus de mille ans" de "Ophélie" qui me semble venir plus directement de Leconte de Lisle, mais j'ai d'autres vers à citer de Banville pour le "Voici" et ici j'observe les "trois mille ans" :
Que depuis trois mille ans je retiens dans ma main[...]
"XXIV Les imprécations d'une cariatide"
Notez que dans la mise en abîme du titre du recueil Banville cite en épigraphe la révolte d'une cariatide dans des vers des Voix intérieures de Victor Hugo. Il cite aussi une "vengeance des cariatides" de sa prose intitulée Le Rhin.
Je relève aussi un hémistiche adverbe en "-ment" :
Ces granits attachés impérissablement ;[...]
Et je relève un "qui" à la césure, il est acceptable pour un classique dans la mesure où il fait corps avec une préposition "à", mais il s'agit tout de même d'une configuration rare dont je dois vérifier l'acclimatation progressive par Hugo ou un autre au long du XIXe :
Du mur superbe à qui le noir destin la mêle,[...]
Livre troisième. Odes et épîtres. (page 331)
"A la Muse grecque" (Prologue)
Nous avons un "pour qui" à la césure vers le début du poème et un passage à rapprocher un peu de "Soleil et Chair", mais aussi de passages où Rimbaud pose en créateur de scènes :
Je penche sur l'arène une Doris plaintive ;Je colore la rose aux veines de CyprisEt j'entrevois Daphné sous les lauriers fleuris :Tout vit autour de moi, tout s'anime, tout pense,Et je ne suis plus seul dans la nature immense.Je vous vois sur le front des amours inconnus,Blanc trio, chastes sœurs, Charites aux bras nus ![...]
Je signale en passant les mentions à la rime "Vénus d'Amathonte" et "Vénus Astarté".
Citons tout de même ce passage avec une Vénus aux yeux noirs et aux cheveux blonds près des rivages sauvages, cela vous a un petit air de la prose "Enfance I" des Illuminations :
Lorsque tu t'égarais seule sur les rivages,Je m'enivrais dans l'ombre à tes larges accents.Oh ! combien j'admirai tes rudesses sauvagesEt ton morne regard jeté sur les passants !Comme au tressaillement des cordes infiniesJe me noyai le cœur de ces flots d'harmoniesDont les notes roulaient dans les nappes de l'air !Et puis, - tes grands yeux noirs s'élançaient en éclair,Ton sourire était d'or ! par-dessus ton épaule,Ta chevelure allait en longs rameaux de sauleCaresser mollement la pourpre à tes talons.Oh ! qu'ils te voilaient bien, tes souples cheveux blonds !
La rime "belle"/"Cybèle", récurrente dans le recueil, suit immédiatement cet extrait.
Je note une mention du "vin bleu" également et puis ce vers qui, d'évidence, est à comparer à un de "Credo in unam" :
Car tu n'es plus même bacchante ou courtisane,Il te fallait aussi brunir tes blanches mains,Et ce siècle de fer t'a rendue artisane.
Rimbaud a d'abord inventé :
- La Femme ne sait plus faire la courtisane !...
La leçon de "Soleil et Chair" se rapproche pour le choix du verbe "être" de la formule de Banville :
La Femme ne sait plus même être Courtisane !
L'expression "siècle de fer" a elle-même un écho dans "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" avec "Siècle d'enfer".
Je relève enfin à la rime et sur un hémistiche la phrase : "Je te retrouverai !" qui fait nettement penser à "Je vous trouverai" dans "Phrases" des Illuminations.
"A M. E. C." (oui ce titre en abrégé est pourri !)
Je relève ce vers frappant quand on songe à Rimbaud qui se dit à l'âge des espérances dans sa lettre du 24 mai :
Nous avions encor l'âge où l'espérance est grave[.]
Le poème contient aussi "Anadyomène" à la rime.
Je songe vaguement aux "Sœurs de charité" en lisant ce poème, mais sans doute sans raison probante, je relève le "comme" à la rime suivant aussi :
[...]Qui semble se trouver seul parmi tous, et commeChercher quelqu'un, priez, et dites-vous : Cet homme[...]
De nouveau un "pour qui" devant la césure...
Après un sizain conclu par ce vers de huit syllabes : "Et notre temps est sérieux[,]" nous avons un sizain qui exhibe à nouveau la rime "endort"/"d'or" :
Ni le palais de marbre avec ses lambris d'or ;[...]Comme un enfant que l'on endort.
Ce poème daté de février 18414 est à lire, puisqu'il invite les poètes à chérir la douleur...
"A Victor Perrot et Armand du Mesnil"
Victor Perrot est le dédicataire de la préface en prose du recueil en 1842. Ce poème met une "Vénus de Milo" et ses derniers sont pas pour la réécriture mais en idée à rapprocher de "Soleil et Chair", et le poème suivant s'intitule précisément "A Vénus de Milo".
"A Vénus de Milo"
Je relève le premier hémistiche d'alexandrin : "Vous qui depuis mille ans".
"A Auguste Supersac"
Mais comment on peut s'appeler Auguste Supersac ? C'est une farce, déjà que Supersac c'est dur à porter.
Outre la rime "combine"/"Colombine" pour Verlaine, ce poème offre à son tour une occurrence de la rime de jeunesse dont Banville eut si honte :
Pourquoi nous attachons des épaulettes d'orSur notre valetaille,Et pourquoi dans le lit, lorsque l'Amour s'endort,La Satiété bâille ?
Je pense que sur l'attaque du second hémistiche suivant Malherbe et Deimier auraient tiqué :
Pourquoi tout ce qui brille est, excepté l'argent,[...]
Je soupçonne une coquille de l'édition originale dans "planter sa tante".
Nous avons droit au vers : "Et vénus Callipyge !"
Puis, il faut que je vérifie les antériorités de Victor Hugo, nous avons le pronom sujet "tout" en suspens devant la césure :
- Il me semble que tout serait rare et profond[...]
Un "tous" un peu différent est placé à la césure dans un poème un peu plus loin intitulé : "Aux amis de Paul" :
Hier, nous étions tous réunis, jeunes hommes,[...]
Je rappelle que même s'il n'entre pas dans les critères des études de métriciens, le vers suivant du "Forgeron" a marqué Benoît de Cornulier qui le met en avant dans les premières pages de Théorie du vers en 1982 :
"[...]Eh bien, n'est-ce-pas, vous tous ? Merde à ces chiens-là !"
Rimbaud a placé le "vous tous" à cheval sur la césure, ce qui est une audace évidente au plan rythmique.
Le poème "Aux amis de Paul" contient aussi la mention "Bohémiens". Il est aussi question de l'ami qui dort comme autrefois mais sous une pierre désormais.
Nous avons une césure sur une tête de préposition de trois syllabes, le fameux "à travers" :
Nous marchons, à travers une sinistre plaine[.]
Le poème "A M. de Sainte-Marie" offre une mention à la rime "fleur mystique", mais surtout une rime "cour"/"court" qui fait du coup écho à celle "d'or"/"dort".
La section "A Clymène. Pastiches" attire aussi l'attention, avec des reprises de formes anciennes : "I rondeau" et bien sûr "II triolet" !
Pour le coup, ce triolet fait plus songer à Léonard dans Un cœur sous une soutane !
Si j'étais le Zéphyr ailéJ'irais mourir sur votre bouche.De ces voiles j'aurais la cléSi j'étais le Zéphyr ailé.Près des seins pour qui je brûlaiJe me glisserais dans la couche.Si j'étais le Zéphyr ailéJ'irais mourir sur votre bouche.
Au passage, l'orthographe "clé" est tout de même une licence pour un puriste qui n'accepterait que la forme "clef".
Pour les rondeaux, les chutes en vers de quatre syllabes me font aussi penser au quadrisyllabe irrégulier en contexte d'alexandrins : "Comme hirondelle", toujours dans la nouvelle de Rimbaud avec des vers de Léonard.
"IV" triolet ! Encore un !
Je vais mourir de désespoir[...]
Et enfin nous arrivons au poème final du recueil qui a inspiré "Rêvé pour l'hiver", mais le titre était alors "A une Muse" et non "A une Muse folle". Sans surprise, Rimbaud s'est peu inspiré du troisième livre des Odes et épîtres, mais avec "A une Muse" il en va différemment. Il va de soi que cette source à "Rêvé pour l'hiver" que j'avais déjà mentionnée sur les forums avant 2010 n'est jamais mentionnée par les rimbaldiens puisque depuis je ne l'ai développée que sur ce forum, et puis cette source n'est pas du tout raccord comme on dit vulgairement avec l'interprétation que Murphy a proposée du sonnet :
Allons, ma noble Muse, allons, douce compagne !Voici que l'hiver sombre attriste la campagne,Rentrons fouler tous deux les splendides coussins ; -La bise rougirait les folles mains d'albâtre,Et, vois-tu bien, j'ai peur de son baiser bleuâtrePour la peau blanche de tes seins.Allons chercher tous deux la caresse frileuseSur notre beau lit grec d'étoffe moelleuse ;Enroule ma pensée à tes muscles nerveux,Etale-moi ta lèvre - et, comme Madeleine,Verse autour de mon corps l'ambre de ton haleineEt le manteau de tes cheveux.Que me fait cette glace aux mouvantes facettes,Cette neige éternelle utile à maints poëtesEt ce vieil ouragan au blasphème hagard ?Moi, j'aurai l'ouragan dans l'onde où tu te joues,La glace dans ton coeur, la neige sur tes joues,Et l'arc-en-ciel dans ton regard.Il faudrait n'avoir pas de bonnes chambres closes,Pour chercher en janvier des strophes et des roses.Les vers en ce temps-là sont de méchants fardeaux.Si nous ne trouvons plus les roses que tu sèmes,Au lieu d'user nos voix à chanter des poëmes,Nous en ferons sous les rideaux.Tandis que la Naïade interrompt son murmureEt que ses tristes flots lui prêtent pour armureLeurs glaçons transparents faits de cristal ouvré,Echevelés tous deux sur la couche défaite,Nous boirons à longs flots les larmes du prophèteDans un grand cratère doré.A nous les arbres morts luttant avec la flamme,Les tapis variés peints pour des pieds de femme,Et les divans - profonds à nous anéantir !Nous nous préserverons de toute rude atteinteSous des voiles épais de pourpre trois fois teinteQue signerait l'ancienne Tyr.A nous les lambris d'or illuminant les salles,A nous les contes bleus des nuits orientales,Caprices feuilletés que l'on brode en fumant,Et ces pipes sans fin - dont s'ignore le compte -Où l'opium brûlant vous fait rêver un conteD'Hoffman, - le rêveur allemand !Ainsi, fille du ciel, suspendons notre lyre ;Gardons seulement comme rime à délire ;Que le vieux goût romain préside à nos repas !Apprenons à nous deux comme il est bon de vivre.Faisons nos plus doux chants et notre plus beau livre,Le livre que l'on n'écrit pas.Quand le printemps classique en habit de sculpturePassera sa tunique à la jeune NatureEt vêtira le ciel d'un manteau de saphir,Quand la rose des bois - qui malgré la cohorteDes poëtes fleuris - n'est pas encore morte,S'établira sous le Zéphyr,Alors, comme autrefois, Bohêmes sans patrie,Enthousiastes nés de toute idolâtrie,Au public innocent nous dirons notre nom,Et quittant sans regret la France, notre mère,Nous irons demander les grands secrets d'HomèreAux dieux brisés du Parthénon.Mais pour l'heure qu'il est, sur nos vitre gothiques,La glace s'est pâmée en baisers fantastiques,Tu soupires des mots qui ne sont pas des chants,Et tes beaux seins polis, plus blancs que deux étoiles,Ont l'air, à la façon dont ils tordent leurs voiles,De vouloir s'en aller aux champs.Donc, fais la révérence à ces lecteurs honnêtesQui se sont cru le droit de lire nos sornettes,Tes sottises de Muse et mes rêves de fou,Et, tout en te courbant dans un adieu suprême,Jette-leur si tu veux, pour ton meilleur poëme,Tes bras de femme autour du cou !
Je le dis depuis un petit temps déjà. Les tercets de "Ma Bohême" sont une réécriture du sizain contenant la rime "fantastique"/"élastique" du poème conclusif des Odes funambulesques qu'est "Le Saut du tremplin" dont la note s'entend encore dans le poème : "J'ai tendu des cordes..." des Illuminations, poème précisément composé de sizains, et parallèlement "Rêvé pour l'hiver" s'inspire du poème final en sizains des Cariatides : "A une Muse" ou "A une Muse folle" selon les éditions.
Vous remarquez l'emploi au pluriel de "fantastiques" à la rime dans "A une Muse", mais aussi le pluriel "Bohêmes" avec le même accent circonflexe que le titre de Rimbaud "Ma Bohême", puisque l'accent circonflexe est réservé à la géographie, pas à l'esprit de bohème.
Le poème "Rêvé pour l'hiver" s'inspire pour la forme de "Au Désir" du recueil Les Epreuves de Sully Prudhomme, mais les réécritures sont plus nettes du poème de Banville. La rime finale de Banville "fou"/"cou" devient "cou"."beaucoup", le mot "fou" étant reconduit à l'intérieur du vers 3 avec un "nid de baisers fous". La rime "tête"/"bête" doit d'évidence quelque chose à la rime "honnêtes"/"sornettes". Le poème "Rêvé pour l'hiver" est une des premières pièces de Rimbaud à exhiber avec "Roman" le "comme" à la césure, ou à la rime ("Le Dormeur du Val"). Il n'y a pas de "comme" à la rime dans "A une Muse", et Rimbaud ne colle pas de près au sizain final dans ses tercets, mais les réécritures sont évidentes dans les quatrains du début du poème banvillien ! L'hiver et les coussins sont respectivement aux vers 2 et 3 de "A une Muse", aux vers 1 et 2 du sonnet de Rimbaud, "coussins" étant même à la rime chez Banville. Le "coin moelleux" à la rime vient d'une "étoffe moelleuse" à la rime chez Banville, vers 4 contre vers 8. Le "nid de baisers fous" au vers 3 du sonnet s'oppose à la peur du "baiser bleuâtre au vers 5 du premier sizain du poème final des Cariatides. Même si nos poètes ne parlent pas de la même chose, la mention de "la glace" est commune aux deux débuts de poème, avec le même rejet de ce qu'elle offre à voir :
Que me fait cette glace aux mouvantes facettes,[...]Tu fermeras l’œil, pour ne point voir par la glace,[...]
La rime "chambres closes"/"roses" est adaptée en rime : "rose" et "repose" par Rimbaud.
Si le poème de Banville commence par l'impératif "Allons" répété, tandis que Rimbaud opte pour la suite : "L'hiver, nous irons...", il se trouve que Banville passe à l'indicatif futur simple et dans l'antépénultième sizain, un alexandrin est précisément entamé par "Nous irons..." Le tutoiemenent de la Muse est commun aux deux poèmes, et au passage le rapprochement rompt en visière avec les thèses de lecture où la dédicace "A Elle" est envisagée comme adressée à une femme d'une amourette rêvée ou insignifiante au plan biographique... Les deux poèmes expriment un érotisme torride et une opposition à l'hiver. Dois-je rappeler les éléments de la lecture proposée par Murphy que le rapprochement avec ce poème de Banville met clairement en doute ?
Ilssont dans le chapitre V "Le Loup et l'araignée : Rêvé pour l'hiver" de son livre Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion paru en 1990
Murphy est convaincu, on ne sait pourquoi, que Rimbaud persifle Victor Hugo, en inversant la logique du poème "La Coccinelle" des Contemplations, ce qui n'a pour moi aucun sens.
Il pense que le "wagon" est un "anti-carrosse" et que Rimbaud ne veut pas adopter l'éloge des trains d'un Maxime du Camp.
Murphy identifie correctement l'intérieur des trains d'époque, mais suppose que Rimbaud raille leurs valeurs bourgeoises dans son sonnet.
Dans la lignée de plusieurs de ses études de poèmes, Murphy insiste à nouveau sur l'idée que la femme est érotiquement plus expérimentée que le jeune homme, ce qui ne s'impose pourtant pas à la lecturre de "Rêvé pour l'hiver" ou "Première soirée". La jeune fille de ses fantasmes serait "active et même dominante"... Murphy suppose que le rêve s'assortit d'éléments qui confinent au cauchemar et qu'il faut pour cela dissocier auteur et narrateur, distinction élémentaire dans le roman qui ne s'impose pas en poésie, à cause de la figure du poète. Mais le rapprochement avec le poème de Banville rend assez fragile l'idée d'opposer le personnage de "Rêvé pour l'hiver" à Rimbaud lui-même.