mercredi 6 janvier 2021

Des fleurs de chair aux bois sidérals déployées

A ponctuer d'une virgule, le titre de cet article est une citation du vers 60 des "Poètes de sept ans". Cela a peu retenu l'attention, mais l'accord de l'adjectif "sidéral" est intrigant. Cet adjectif fait son pluriel en "-aux". Rimbaud commet en principe une faute de français en l'accordant en "-als". Pourtant, au plan métrique, aucune licence ne l'invitait à ce pied-de-nez. Il aurait aussi bien pu écrire "Des fleurs de chair aux bois sidéraux déployées". Le mot n'était pas à la rime et le nombre de syllabes est le même quelle que soit la solution adoptée.
Nous ne nous intéresserons pas à un discours pour essayer de justifier Rimbaud. Il est évident que Rimbaud a conscience qu'il serait plus correct d'écrire "sidéraux" et que "sidérals" relève du caprice fait exprès. Les rimbaldiens se contentent d'être dans la justification du poète idolâtré quand ils s'en limitent à observer que ce caprice apparaît sous la plume d'autres écrivains à l'époque. Ils ne justifient même pas toujours cet accord. Voici, avec une citation plus étendue pour bien mettre en contexte, ce que trouvait suffisant d'écrire Jean-Marie Gleize dans une parenthèse de son livre Arthur Rimbaud (passage qui peut être consulté sur internet) :
[...] A l'ici noir étriqué galeux s'oppose un espace immense, sans limites, lumineux, parfumé, etc. Images exotico-végétales d'un Paradis, agrémentées d'une touche d'étrangeté tremblante, troublante ("vertiges", "écroulements"), jusqu'aux confins du non référentiel, du dé-référentiel, la langue, elle-même "libérée" et "ravie" (sidérals est, bien sûr, un pluriel consciemment, voire consciencieusement, "fautif"), produisant à volonté du merveilleux et du comblant, plus ou moins "calme", ou convulsif.
J'ai beau être en train d'écouter la neuvième symphonie de Beethoven en transcrivant ce passage critique, j'ai du mal à cerner d'enthousiasme cette explication du "dé-référentiel" et j'ai un peu l'impression que le "comblant, plus ou moins 'calme' " n'est pas grand-chose d'autre que du galimatias.
En utile censeur, dans son édition en Garnier-Flammarion des Poésies complètes d'Arthur Rimbaud, Jean-Luc Steinmetz se fend ou nous fend d'une note 14 étonnamment instructive : "il fallait écrire 'sidéraux' ". Et dans son édition philologique Œuvres complètes I Poésies, en 1999, Steve Murphy se contente de cette note de bas de page au vers 60 des "Poètes de sept ans" lors de la transcription : "On lit bien sidérals". J'ai survolé son article sur ce poème dans le volume Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion de 1990, mais je n'ai pas vu de remarque au sujet de ce pluriel étrange.
J'ai pourtant la vague impression que quelqu'un avant moi a déjà pu dire que cet accord au pluriel était une coquetterie de parnassiens.
Moi, en tout cas, j'aimerais une recension poussée des exemples d'époque et j'aimerais à défaut de trouver un effet de sens improbable à ce choix découvrir une filiation.
Certes, il faut bien qu'un premier auteur ait imposé ce pluriel fautif par caprice, mais ce n'est pas le cas de Rimbaud, quand bien même l'historique pour "idéals" serait plus nourri que pour "sidérals". Rimbaud s'inscrit dans une filiation et, du coup, ça a finalement plus à nous dire que d'accepter passivement l'idée qu'il ait voulu faire un pluriel à son caprice.
Dans mes souvenirs, il doit y avoir deux ou trois exemples de cet accord curieux parmi les parnassiens, mais il ne s'agit que de souvenirs vagues de mes abondantes lectures, et je n'ai pas pris de notes. En revanche, j'avais enregistré dans un coin de ma mémoire que cette forme se trouvait dans un poème en vers de Glatginy, mais pas pour le même adjectif, pour l'adjectif "idéals". J'ai mis du temps à la retrouver, car j'ai relu une partie des Vignes folles, puis, dans l'énervement de ne pas trouver je suis passé aux Flèches d'or et j'ai fait chou blanc. Puis, j'ai achevé la lecture des Vignes folles et j'ai enfin trouvé la forme que je cherchais. Je l'ai débusquée au vers 6 et au second quatrain du poème "Circé" :
Les rosiers idéals se mêlent aux cyprès ;
Il me faut nuancer dans la mesure où le pluriel "idéals" a eu une certaine fortune dont il faudrait établir l'historique, alors que le pluriel "sidérals" est exceptionnel à l'époque de Rimbaud et si ce pluriel se répand aujourd'hui dans la francophonie c'est moins grâce à l'éclosion de nouveaux et audacieux petits Rimbaud qu'à un effondrement complet d'un enseignement amenant à maîtriser la langue et l'écriture en France et en Belgique francophone.
Rimbaud emploie lui-même le pluriel "idéals" dans Une saison en enfer, mais pas l'adjectif, le substantif : "Adieu, chimères, idéals, erreurs." Le pluriel "idéals" vaut à la fois pour l'adjectif et pour le substantif, mais le pluriel s'est fixé au cours du dix-neuvième siècle, ce qui explique cette concurrence entre "idéals" et "idéaux" qui, aujourd'hui, s'est en partie éteinte au profit de la leçon "idéaux".
Toutefois, même si le pluriel "idéals" a plus d'histoire que le pluriel "sidérals", j'attache beaucoup d'importance à ce relevé. C'est d'ailleurs un excellent angle d'attaque pour chercher à comprendre pourquoi le pluriel "-als" aurait été essayé sur d'autres adjectifs au dix-neuvième siècle. Il va de soi que je suis exposé à des révélations ultérieures avec d'autres accords capricieux de ce genre chez d'autres écrivains, voire dans d'autres poèmes. Mais, ici, la mention "idéals" n'est pas en fin de vers, et on a le même rapport au végétal : "rosiers idéals", "bois sidérals", sachant que, et c'est un travail que j'élabore lentement mais sûrement, je ferai prochainement une synthèse sur la signification "panique" du bois dans la poésie de certains poètes parnassiens et tout particulièrement dans les vers de Glatigny. Par ailleurs, les occurrences de l'adjectif "sidéral", malgré son potentiel, ne sont pas si nombreuses dans la poésie en vers. Dans le même recueil des Vignes folles, nous avons tout de même une expression à la rime dans un poème dédié à Charles Baudelaire, "L'Impassible" : "Qu'on ne peut égaler ma beauté sidérale," et pour précisions Glatigny ne peut s'inspirer en 1860 que de la seule première édition censurée des Fleurs du Mal, il songe bien sûr au poème "La Beauté", et il faut ajouter que Glatigny n'est pas comme Verlaine et d'autres un fervent de la poésie de Baudelaire. Glatigny a connu Baudelaire, mais on sait par son courrier qu'il n'a pas pleinement conscience du génie de cet auteur qu'il daube un petit peu. Dans l'économie des Vignes folles, entre "L'Impassible" et "Circé", je relève aussi la mention avec une majuscule à la rime du mot "Idéal" : "J'appartiens à jamais au farouche Idéal" et ce vers se trouve dans un poème intitulé "La Course" dédié à Auguste Vacquerie et qui pastiche un poème connu des Orientales, ce que la mention "Mazeppa" au début du troisième quatrain du poème de Glatigny signale bien évidemment à l'attention. Et dans le quatrain où je rencontre la forme "Idéal" à la rime avec majuscule, je relève le dernier vers : "A travers les Edens et les horizons mornes" qui se rapproche de l'amplitude cosmique des "bois sidérals". Mais, je veux terminer sur un autre point. Vu que le pluriel "-als" est soupçonné d'être une mode parnassienne, il faut tout de même considérer que nous avons affaire à une occurrence datée de 1860. Le courant parnassien n'existe pas encore, et cela réduit considérablement le champ de recherches parmi les poètes pour trouver des exemples antérieurs à ceux de Glatigny. Il faut vérifier dans les poésies de Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Gautier, Nerval, Desbordes-Valmore, Sainte-Beuve, Philothé O' Neddy, Pétrus Borel, Leconte de Lisle, Banville et Baudelaire, le chansonnier Béranger, mais après on va passer à des poètes rares, peut-être Belmontet, Amédée Pommier, dont il deviendra difficile de déterminer si Rimbaud les a lus ou non. L'expression "rosiers idéals", nous sommes obligés de considérer que Rimbaud en a eu connaissance depuis 1870 même bien évidemment à cause des réécritures de Glatigny dans "A la Musique", "Vénus Anadyomène", "Mes Petites amoureuses", sans parler de choses plus ponctuelles "Roman", "Ophélie", "Credo in unam", etc., ou d'allusions plus tardives : "Tête de faune", "Fête galante", "Chanson de la plus haute Tour", peut-être "Honte", etc., qui prouvent que l'attention de Rimbaud s'est maintenue à l'égard de Glatigny. J'ai d'ailleurs une idée importante à soumettre. Dans l'édition de 1870 des Vignes folles, des Flèches d'or et du Bois, Rimbaud pouvait identifier d'une traite les trois noms qu'il a mis en tant que "seconds romantiques" dans sa lettre à Demeny du 15 mai 1871, puisque nous avons pour Les Vignes folles et Les Flèches d'or deux dédicaces parallèles à Banville et "Leconte de l'Isle" (sic !), celle pour Leconte de Lisle a été remaniée et raccourcie pour être bien symétrique de celle à Banville dans cette édition de 1870. Et le recueil des Flèches d'or a pour poème liminaire une pièce intitulée "A Théophile Gautier".
Il faut d'ailleurs aller plus loin. Reprenons le vers de Rimbaud. Les "bois sidérals" sont mis en présence de l'expression "fleurs de chair". L'expression se rencontre telle quelle dans "Credo in unam" devenu "Soleil et Chair" :
S'il n'avait pas laissé l'immortelle Astarté
Qui jadis, émergeant dans l'immense clarté
Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,
[...]
Et il faut ajouter cette autre mention dans le même poème :
Ô splendeur de la chair ! ô splendeur idéale !
Ce vers joue sur la répétition "splendeur", ce qui vaut reprise de l'idée d'une "immense clarté", mais il a aussi le mérite de mixer avant notre vers des "Poètes de sept ans" la mention "chair" avec la mention "idéale" que je soupçonne pertinente derrière le prisme déformant de l'expression "bois sidérals". D'ailleurs, à propos de "Credo in unam", j'impliquerai prochainement pas mal de poèmes de Glatigny. Il y a un poème "Joie d'avril" avec une transformation en faune et tout un discours sur le passage de l'hiver au printemps qui est très intéressant à comparer dans l'exaltation, bien que dans "Credo in unam" l'exaltation ne parte pas de la fin de l'hiver. Il y a les poèmes où Glatigny parle de "sève", etc. Il y aussi un poème des Vignes folles avec la description d'une Flamande qui m'a fait penser à la servante des sonnets "Au cabaret-vert" et "La Maline" avec les idées du marbre et du "poème charnel" qui se croisent. Mais, pour bien défendre mes rapprochements qui ne sont pas de l'ordre de la réécriture, je vais devoir élaborer une importante synthèse pour expliquer ce qu'est la poésie de Glatigny, ses lignes de force métaphoriques, pour bien montrer comment le lecteur assidu que fut Rimbaud a assimilé tout ça pour en faire des cordes de sa lyre artistique. Cela va me prendre encore un peu de temps.
Mais, normalement, si vous me lisez, vous comprenez déjà à peu près de quoi il va retourner. De toute façon, vous verrez !
Dans "Ce qui retient Nina", il faut nuancer, Rimbaud n'écrit pas "fleurs de chair", mais "O chair de fleur !" en un vers de quatre syllabes, et le mot "chair" au pluriel est à la rime quelques vers plus haut avec : "Frémir des chairs".
Je suis incapable de dire qui avant Rimbaud a pu employer soit l'expression "chair de fleur", soit l'expression "fleur de chair", mais, de toute façon, il faut déjà se pencher sur les poètes pouvant expliquer la genèse de l'expression. Vous pensez bien que Glatigny, Hugo et Banville ne sont pas loin, ainsi que quelques autres bien sûr à ne pas négliger au moment des vérifications. Le vers des "Poètes de sept ans" offre donc la conjugaison de deux expressions rares "fleurs de chair" et "bois sidérals". Il faut ajouter que l'emploi de l'adjectif "sidéral" étant assez rare en poésie, le rapprochement avec les "archipels sidéraux" du "Bateau ivre" va nécessairement s'imposer, et il faut bien voir que les "bois sidérals" sont précisément noyés par les flots dans l'image des "Poètes de sept ans", il suffit d'élargir la citation pour en prendre la mesure :
Il lisait son roman sans cesse médité,
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
Vertige, écroulements, déroutes et pitié !
Le rapprochement en amont avec "Credo in unam" est renforcé pour l'expression "fleur de chair" désigne le moment où Vénus naissante émerge avec son nombril battu par les flots, et le rapprochement en aval avec "Le Bateau ivre" devient carrément patent. Précisons qu'il y a un poème, mais des Flèches d'or je crois où dans des vers plus courts Glatigny parle pour les poètes de redescendre les fleuves, encore un de ces trucs que j'ai de côté et qu'il me faut songer à interroger.
En tout cas, le "roman sans cesse médité" est "Poème de la Mer" et il est liée aux "rousseurs amères de l'amour" et à la célébration de Vénus, avec confirmation pleine et entière que "Le Bateau ivre" et donc "Voyelles", comme moi je le dis isolé face à tous les rimbaldiens, continuent le culte de "Credo in unam". Je ne connais qu'une personne qui dise que c'est évident que "Voyelles" célèbre la Vénus de "Credo in unam", une seule ! Je trouve ça dingue !
Enfin, bref !
Evidemment, l'expression "fleurs de chair" rejaillit sur l'expression "bois sidérals". Le "bois" devient un lieu de déploiement de l'amour, les "bois" en tant que "sidérals" deviennent des temples accordés à Vénus. C'est évidemment le discours explicite de Mnasyle dans la comédie Le Bois de Glatigny, et j'ai un paquet de mentions clefs du bois à mettre en valeur dans les vers de Glatigny pour achever de convaincre le public d'un pont symbolique à faire avec les vers de Rimbaud.
Au sujet des "Poètes de sept ans", il est aussi question de la "praire amoureuse" et des "Houles / Lumineuses". Je fais attention également à relever dans la poésie de Glatigny les rejets d'un vers à l'autre de l'adjectif "Lumineux" en liaison avec des mentions de la Nature du genre "prairie", etc. Je ne l'ai pas encore fait, mais je sais que j'ai à le faire, et pour la prairie attendue comme symbole d'amour et de renouveau je sais que j'en ai des exemples dans les vers de Glatigny, peut-être même dans le poème "Joie d'avril" que j'évoquais plus haut.
Voilà, vous voyez que j'en ai sous le pied, et que j'ai pas fini. Je pourrais vous livrer des tas de réflexions en vrac à l'instant... Cela concerne même des poèmes en prose des Illuminations.

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