dimanche 10 février 2019

Prélude à un article intitulé Rimbaud amoureux : retour sur Les Etrennes des orphelins

Avec l'approche du 14 février et la diffusion actuelle au cinéma d'une adaptation française, tantôt fidèle, tantôt non, du manga City Hunter : Nicky Larson et le parfum de Cupidon, mon titre d'article est sans aucun doute de circonstance. Mais de quel Rimbaud amoureux vais-je bien pouvoir parler ?
Je vais parler du poème "Les Reparties de Nina", mais je voudrais m'accorder une petite digression avec "Les Étrennes des orphelins".
Prenons une des éditions les plus récentes des œuvres poétiques complètes de Rimbaud. Il s'agit de l'édition qui rassemble les œuvres d'Arthur Rimbaud et de Paul Verlaine dans la collection Quarto Gallimard. Cette édition, qui date de 2017, porte le titre Un concert d'enfers et le sous-titre Vies et poésies. Sur le quatrième de couverture, nous avons la mention pratiquement tout en rouge "1856 pages + 135 documents". L'ouvrage débute par une préface intitulée "Le Roman de vivre à deux hommes", mais celle-ci ne prend qu'une douzaine de pages. Il faut dire qu'il y a énormément de recueils poétiques de Verlaine à réunir dans cet unique volume. Il y aurait toutefois énormément de choses à dire sur la conception de l'ouvrage. Il manque quelques pièces si je ne m'abuse, il n'y a pas de réelle perspective chronologique dans cette réunion des œuvres des deux auteurs, et on se demande pourquoi nous avons toutes les versions connues des poèmes de Rimbaud pour l'année 1870 si ce n'est pas le cas pour Verlaine, d'autant plus qu'il y a eu des retouches aux Poëmes saturniens. Mais je veux parler ici d'un point précis qui m'a intrigué. Le poème "Les Étrennes des orphelins" bénéficie pour lui seul d'une notice de quatre pages par Yann Frémy. Le poème, un des plus longs de Rimbaud, s'étend ensuite sur quatre autres pages, puis nous avons six pages de "documents" pour ce seul poème toujours. Si nous y ajoutons une page de titre de section et une page au verso demeurée blanche, cela fait un ensemble de seize pages pour un poème des débuts de Rimbaud considéré comme médiocre et insignifiant la plupart du temps.
Tout se passe comme si ce texte était le cœur d'enjeux rimbaldiens essentiels. La thèse de lecture vient de l'étude consacrée à ce poème par Steve Murphy dans son ouvrage Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion. Rimbaud s'inspirerait de modèles non pas par esprit d'émulation, mais à des fins polémiques. Il aurait tendu un piège à la revue qui l'a publié. Son poème décrirait ironiquement une faillite familiale bourgeoise. Une première question devrait alors nous brûler les lèvres : pourquoi n'a-t-il pas renoncé à la littérature après un tel échec, puisque son ironie étant passé inaperçue son poème assez facile à comprendre n'a eu aucun effet ? Mais il est vrai qu'une autre question nous traverse l'esprit tout aussi spontanément : la description d'une faillite familiale bourgeoise était-elle indicible à l'époque de Rimbaud ? Et les romans suivants, de quand datent-ils : Le Rouge et le Noir, La Chartreuse de Parme, Indiana, Les Liaisons dangereuses, voire René ? Le poème évoquerait un cadre de vie bourgeoise. Mais de quelle bourgeoisie parle-t-on ? De la haute ou de la petite bourgeoisie ? Pour employer une notion scolairement à la mode, voici le champ lexical de l'intérieur bourgeois que respire ce poème : "chambre", "rideau blanc", (qui sert de drap), ""lits", "logis", "la laine et l'édredon", "maison glacée", "étrennes", "bonbons", "plancher", "portes des parents", "chemise", "cheminée", "vieille chambre", "grand foyer", "meubles vernis", "grande armoire", "porte brune et noire", "chambre des parents", "fenêtre", "vieux logis", "lit maternel", "grand tapis", "médaillons argentés, noirs et blancs", "de la nacre et du jais", "des petits cadres noirs, des couronnes de verre". Est-ce que cette ribambelle de mots impose clairement un cadre bourgeois ? Il y a plusieurs pièces, plusieurs lits et des meubles vernis, une grande cheminée et une grande armoire, des enfants qui reçoivent des bonbons les jours d'étrennes, c'est tout. Quant à la servante qui a pris soin des deux enfants, il n'est pas précisé qu'elle travaillait comme servante dans ce foyer-là précisément : " - Une vieille servante, alors, en a pris soin" [non pas du logis, mais des deux enfants], puisqu'il n'y a plus de mère et que le père est bien loin.
Pourtant, après Murphy, Yann Frémy nous affirme que Rimbaud veut dénoncer cette "vision bourgeoise de l'existence" qu'un François Coppée exprime dans le poème "Enfants trouvées" auquel "Les Étrennes des orphelins" fait effectivement quelques emprunts. Sans oublier que certaines images puisent à plusieurs sources à la fois du fait d'un processus préparatoire studieux avant la rédaction d'un texte, Rimbaud a repris l'idée d'orphelins qui portent le noir des habits de deuil, la comparaison des enfants avec des oiseaux, le fait que les orphelins parlent tout bas entre eux, l'image du chapelet, l'idée d'un regard qui ne reflète plus de lumières joyeuses, l'idée de la prise en charge par d'autres femmes (servante ou religieuses). Dans le poème de Coppée, sur deux quatrains, les filles sont décrites comme n'ayant pas même conservé le souvenir d'un temps heureux :

       Vos sombres âmes stupéfaites,
       Enfants, ne se rappellent pas
       La chambre joyeuse, les fêtes
       Du premier cri, du premier pas,

       La gambade faite en chemise
       Sur le tapis, devant le feu,
       La gaîté bruyante et permise,
       Et l'aïeule qui gronde un peu.

C'est l'inverse chez Rimbaud. Les enfants se souviennent. Sans s'attarder sur la chambre toute illuminée par le feu de la cheminée et la présence d'un grand tapis, sur la joie d'un jour de fête, contentons-nous d'observer le larcin évident dans les deux vers suivants (soulignements nôtres) :

        On entrait !.... Puis alors les souhaits,... en chemise,
        Les baisers répétés, et la gaîté permise !

Pour ce qui est de l'absence de souvenir, Coppée fait allusion au fait qu'en grandissant nous perdons progressivement la mémoire de tout ce que nous avons vécu avant l'âge de trois ans, et même d'une bonne partie de ce que nous avons vécu avant l'âge de cinq ans. La situation est différente dans le poème de Rimbaud où les enfants n'ont que cinq ans et ont encore un souvenir des jours heureux.
Pour sa part, la mention "bruyante" n'est certainement pas anodine dans le poème de Coppée où il est question de "niaises pratiques", de "fades cantiques", de la "fatigue du cilice" et "D'enfantine crédulité". Mes grands-parents maternels étaient fermiers et j'ai connu à la fin des années 70, ce que c'est que de jouer sans faire de bruit dans l'unique salle ou dans l'une des deux seules salles où vous êtes autorisé à vous amuser en tant qu'enfant de quatre ou cinq ans. Je ne veux pas dire que j'ai été martyrisé, mais j'ai connu par moments ce cadre strict d'une autre époque. Or, ici, sous la férule des religieuses, il ne saurait à plus forte raison être question d'une "gaîté bruyante". Mais alors est-ce que le discours de Coppée serait si éloigné que ça de la pensée de Rimbaud ?
Ce qui est reproché au poème de Coppée, c'est l'idée des deux premiers vers du quatrain suivant :

       Car ces êtres sont de la race
       Du vice et de la pauvreté,
       Qui font les enfances sans grâce
       Et les tristesses sans beauté.

Un jugement sévère est exprimé à l'encontre d'une partie de la société, avec la grande idée de la tare héréditaire. Mais, dans le poème "Enfants trouvées", Coppée développe une perspective qui est quasi étrangère au poème de Rimbaud. Dans la pièce "Enfants trouvées", les orphelines ne sont pas absolument certaines d'être en deuil de leur mère. Au sujet de leur "passé", elles sont travaillées par un "doute / Effrayant" qui fait monter à leur front un "flot de vagues questions" qui les colorent parfois d'un sentiment de "honte, / Source des malédictions." Par "lueurs éphémères", ces enfants cherchent à se souvenir "Si vraiment sont mortes [leurs] mères, / Pour qu'on [les] habille de noir !" Et le couvent, non sans pincement ironique, est présenté comme la solution d'oubli à cette horrible souffrance.
Que reste-t-il de tout ce thème dans le poème de Rimbaud ? Rien qu'une transposition de la mère au père dans le lourd sous-entendu de l'hémistiche "et le père est bien loin". Mais, pour le reste, la relation à la mère n'a rien à voir entre les deux poèmes. Il faut bien les opposer et, à partir du moment où dans le poème de Coppée il pèse le vice comme abandon à la prostitution de la mère mais, en face dans la composition du précoce ardennais, seulement l'infidélité du père irresponsable qui a quitté le foyer, je ne vois pas très bien de quel art subversif peut se prévaloir notre poème. La prison pour adultère, c'est pour la femme mariée : Léonie Biard, pas pour l'amant, pourtant lui aussi mari : Victor Hugo. Dans Bel-Ami encore, roman de Maupassant un peu postérieur au poème de Rimbaud, Georges Duroy en tire cyniquement tout un parti. Il était honteux pour la femme d'être une catin, même d'être infidèle, mais un homme ne perdait pas la face en société pour être volage. Du coup, qu'est-ce qu'il reste ? Le poème de Rimbaud signifie sur la marge qu'il y a de méchants hommes dans toutes les classes sociales. Bref, il n'y a aucun intérieur bourgeois caractérisé dans le poème de Rimbaud et cette situation de faillite familiale n'a rien de dérangeant au point de devoir être refoulée sur la scène littéraire. Le père qui est parti bien loin, c'est un Rodolphe, un Léon, mais ce n'est pas une Emma Bovary. Ce genre de pique au sujet du père volage n'atteignait pas la société.
Dans la notice d'introduction au poème, Frémy cite deux passages où Verlaine le commente. Ces deux fragments auraient pu figurer dans la section "Documents", mais ils sont cités ici à la suite du commentaire de la notice comme une illustration d'une mauvaise lecture du poème, puisque, à la page 367, Frémy écrit : "Il semble que le poème ait été dès le départ mal lu ou plutôt qu'il ait fait l'objet d'une évaluation erronée à force d'être globale et affective." Il faudrait faire un sort à l'idée d'évaluation globale erronée qui ne saurait aller de soi. Et, en introduisant le texte de Verlaine, Frémy insiste : "Cela semble être le cas de Verlaine qui [...] fournit cette appréciation du poème".
La première citation révèle l'origine des rapprochements qui sont faits avec Marceline Desbordes-Valmore et notamment avec le poème "La Maison de ma mère". Ce poème a été publié dans la Revue pour tous comme le poème "Les Pauvres gens" de Victor Hugo, mais on n'a jamais insisté sur les emprunts éventuels à la poétesse douaisienne, alors que les reprises au poème de Victor Hugo se sont imposées à juste titre comme une évidence. En fait, le monde rimbaldien se contente d'associer l'appréciation de Verlaine identifiant des vers valmoriens dans cette première création connue de Rimbaud en vers français avec la présence du poème "La Maison de la mère" dans la Revue pour tous peu avant que Rimbaud n'y publie sa création, mais aucune recherche approfondie n'a été menée à ce sujet-là. Il faut toutefois rappeler que Verlaine n'est pas un témoin de première main en ce qui concerne la composition des "Étrennes des orphelins". Néanmoins, il était sans doute mieux placé que nous pour savoir quand Rimbaud avait commencé à parcourir les recueils de Desbordes-Valmore, ce qu'il y goûtait, etc. Personnellement, j'ai un dossier de rapprochements entre "Les Étrennes des orphelins" et plusieurs poèmes de différents recueils de Desbordes-Valmore. Remarquons aussi que les emprunts à Coppée ne se limitent pas au seul poème "Enfants trouvées", puisque Frémy signale aussi à l'attention, comme la plupart des commentaires aux "Étrennes des orphelins", que Rimbaud a repris d'autres éléments au long poème "Angelus" et à la pièce Le Passant. Il faut donc envisager que "Les Étrennes des orphelins" ne peut en rien être considéré comme une dénonciation d'une prétendue tare héréditaire dans les classes pauvres à la manière de Zola et Taine dans le poème "Enfants trouvées" de Coppée. Tout le terrain d'enquête est à remettre à plat.
Voici le premier commentaire de Verlaine au sujet des "Étrennes des orphelins", il figure dans la préface aux Poésies complètes de Rimbaud chez Vanier en 1895 (la syntaxe étrange de la citation a été respectée) :

On a cru devoir, évidemment, dans un but de réhabilitation qui n'a rien à voir ni avec la vie très honorable ni avec l’œuvre très intéressante, faire s'ouvrir le volume par une pièce intitulée Les Étrennes des orphelins, laquelle assez longue pièce, dans le goût un peu Guiraud avec déjà des beautés tout autres. Ceci qui vaut du Desbordes-Valmore :
            Les tout petits enfants ont le cœur si sensible !
           .........................................................................
Cela :
            La bise sous le seuil a fini par se taire,
qui est d'un net et d'un vrai, quant à ce qui concerne un beau jour de premier janvier ! Surtout une facture solide, même un peu trop, qui dit l'extrême jeunesse de l'auteur quand il s'en servit d'après la formule parnassienne exagérée.
Il me semble un peu rapide de se contenter de remarquer que Verlaine n'a pas été le témoin contemporain de la composition du poème et qu'il a pu être leurré par la sorte de volte-face dans la démarche de la famille Rimbaud exhumant cette pièce imprévue quand elle voulait au contraire censurer à peu près tout ce qui a suivi. Verlaine ne peut pas être un si mauvais lecteur et il fait partie d'une "école" se réclamant de Baudelaire qui connaît la ruse, l'art de duper. Il présente frontalement ce poème comme une pièce édifiante et bienpensante. Il a forcément compris le sens de l'hémistiche "et le père est bien loin", auquel l'histoire critique n'a prêté que deux sens possibles : soit un euphémisme pour la mort, soit un mari ayant quitté le foyer. Toujours fort rares furent ceux qui privilégièrent la première hypothèse. Verlaine a forcément compris la fin grinçante du poème dont plusieurs semblent parler aujourd'hui comme si c'était une révélation nouvelle due à la critique rimbaldienne, une révélation qui viendrait confirmer que le poème est subversif. J'ai la naïveté de penser que pourtant tout le monde a toujours bien compris la signification des médaillons et senti l'équivoque sur l'idée du "lit maternel" où repose celle qu'appellent de leurs vœux ces orphelins. Le seul point qui peut faire débat dans cette fin grinçante, c'est si les enfants confondent les médaillons avec les étrennes qui leur sont réservées et ne comprennent pas la situation ou s'ils font une offrande à leur mère, l'idée d'offrande étant en tout cas prise en charge par l'inscription funéraire en majuscules "A NOTRE MERE!". La plupart des lecteurs, comme moi ou Verlaine, penchent si j'ai bien compris pour la seconde hypothèse : cette fois, les enfants offrent des étrennes, avec une abolition symbolique de la séparation par la mort. L'autre lecture est plus récente et n'a pris son envol que suite à l'étude de Murphy publiée en 1990.
Or, dans son commentaire, Verlaine ajoute des mentions importantes, il parle d'une "facture solide" et même" trop", puis d'une "formule parnassienne exagérée". Ce n'est pas anodin. Verlaine dit qu'il a apprécié la facture et la recette du poème, rien que ça. Cette "formule parnassienne" est d'autant plus identifiable selon lui qu'elle est "exagérée". Un quelconque ouvrage sur le Parnasse nous explique-t-il en quoi consiste cette formule ? Je ne le crois pas, et j'ai prévu de m'en occuper. Mais il faut déjà remarquer que dire que Verlaine a mal lu ou n'a pas compris le poème, c'est se mettre en demeure d'expliquer par le menu cette "facture solide" et cette "formule parnassienne exagérée". Et il ne suffit pas de nous prévenir à l'avance qu'on interprétera "exagérée" comme un indice d'ironie rimbaldienne...
Mais il y a un autre angle d'attaque. Les poétiques parnassiennes sont diverses et largement tributaires des poètes antérieurs, notamment romantiques., et il y a encore une autre clef évidente dans le cas de Rimbaud : la formation scolaire !
Dans sa notice, Frémy n'a pas cité une seule fois le poème "L'Ange et l'enfant" du poète boulanger nîmois Jean Reboul. Pourtant, dans le volume Un concert d'enfers qui offre les œuvres poétiques complètes de Verlaine et Rimbaud, juste après la section longue et exclusive sur le poème "Les Étrennes des orphelins", nous avons une section intitulée "Vers latins" où figurent des créations plus anciennes de Rimbaud accompagnées pour l'occasion de traductions par George Hugo Tucker.
Un complément "Documents" accompagne également cette section de "Vers latins". Et à la page 419, nous avons une citation des neuf quatrains d'octosyllabes du poème "L'ange et l'enfant" prétexte à développer un sujet similaire en vers latins. Au passage, je rappelle que je cherche à comprendre l'intérêt de Rimbaud pour les suites de neuf quatrains d'alexandrins ("A la Musique", "Ophélie", "Bal des pendus").
Le poète et boulanger Jean Reboul n'était pas un complet inconnu pour les poètes de l'époque. Il représentait la pratique de l'écriture poétique dans le monde du travail manuel en quelque sorte. Il y a fort à parier que le thème du poème de Jean Reboul, soit à cause de lui, soit à cause d'un autre écrivain qui resterait à identifier, était un cliché populaire. Desbordes-Valmore traite ce thème dans plusieurs poèmes, pas seulement dans "La Maison de ma mère" et Victor Hugo le traite à deux reprises au moins, si je ne m'abuse, dans Les Contemplations. Rappelons que Desbordes-Valmore a publié un premier recueil, un an avant Les Méditations poétiques de Lamartine et qu'elle fait partie avec Hugo, Lamartine, Vigny de la première génération romantique des années 1820, plus encore que Musset. La célébrité de Jean Reboul est liée à Lamartine. Verlaine parle en 1895 de "formule parnassienne", mais on voit bien le problème. Verlaine ne prend pas le recul nécessaire pour songer à la formation scolaire de Rimbaud qui supposait un petit décalage en s'intéressant à des générations antérieures de poètes, en l'occurrence à des profils de poètes romantiques. Et pas la peine de répondre que Verlaine parle de "formule parnassienne exagérée" faisant allusion à une subversion des codes du romantisme, puisqu'on nous a imposé de croire que "Les Étrennes des orphelins" était une dénonciation avant tout de François Coppée, poète qui appartient pleinement à la génération des jeunes lancés par les volumes du Parnasse contemporain.
Or, puisqu'on pourrait penser que le débat va s'éterniser dans une lutte insoluble entre deux convictions lourdement subjectives : d'un côté, la lecture édifiante où les enfants affrontent la mort en faisant un don à leur mère, de l'autre la lecture qui trouve que le spectacle n'est que grinçant et dénonce une sale réalité, il reste à évoquer la fin du poème "L'ange et l'enfant", puis celle du poème latin qui a ainsi été inspiré à Rimbaud. Le poème latin est la pièce qui commence par "jamque novus..."
Plusieurs éléments du poème de Jean Reboul sont clairement repris dans "Les Étrennes des orphelins". Nous avons un ange qui diffuse une importante lumière et qui se penche sur un berceau. L'ange considère l'enfant comme un reflet de lui-même et l'appelle à lui. L'enfant se laisse entraîner et le dernier vers établit le violent contraste de la douleur maternelle. Je cite le dernier quatrain :

Et secouant ses blanches ailes,
L'ange à ces mots a pris l'essor
Vers les demeures éternelles...
Pauvre mère, ton fils est mort !
Je ne sais pas si Jacques Bienvenu lira ceci, mais vous remarquez au passage l'irrégularité à faire beugler Banville de la rime "essor"::"mort".
Peut-on parler d'une pointe au sens étroit du terme ? Le dernier vers ruine-t-il l'ensemble de la vision idyllique prônée par l'ange ? Mon impression spontanée, c'est que j'éprouve des émotions mélangées. Je précise que je ne m'amuse pas à dire que je suis rationnel, qu'il n'y a pas de vie après la mort, donc l'enfant est mort et il ne reste que la tristesse de la mort. Le poème a accueilli une dimension spirituelle qu'on ne peut pas refermer. On sera bien avancé quand on aura répliqué : je suis rationnel, tout ce que dit l'ange c'est faux, donc il a menti, puisqu'il faudra encore après récuser l'existence d'un ange ayant tendu un piège à un enfant.
Passons maintenant au poème en vers latins de Rimbaud : "Jamque novus..." dont je citerai les extraits dans la traduction en français de George Hugo Tucker. Rimbaud a ajouté le cadre du "premier jour de la nouvelle année" qui était absent du poème de Reboul ! Il y aurait des recherches à mener sur (pour parler comme Montaigne) l'innutrition littéraire de Rimbaud avant de composer de tels vers latins. Ils furent publiés le premier juin 1869 et donc composés longtemps avant la publication des "Étrennes des orphelins". Le poème met en parallèle les "Étrennes, cadeaux de sa mère", et les "cadeaux des habitants du Ciel". Il est question d'invoquer Dieu, puis d'un ange qui se tient à proximité. Rimbaud reconduit en l'amplifiant l'argument et le récit du poème de Reboul. L'ange séduit l'enfant et l'invite à monter au ciel. L'annonce de la mort de l'enfant ne se fait pas à la toute fin du poème pourtant. Rimbaud poursuit son développement : "Mais sur ses lèvres, qui gardent encore le parfum des baisers, / Errent, comme un dernier soupir, un sourire et le nom de sa mère." Et le récit continue : "Et en mourant il se rappelle ses Étrennes de ce premier jour de l'année naissante." Le pathos n'est pas oublié : "Oh ! combien grande la douleur de la mère qui pleura ce fruit de ses entrailles, enlevé", sauf que tout cela est contre-balancé : "Mais ce sommeil profond....", "Mais toutes les fois qu'elle ferme les yeux dans un doux sommeil, / Le petit enfant lui apparaît, lumineux, un ange, du seuil rose / Du Ciel, [....] / Et l'un sourit à l'autre [...]" Et, alors que le poème de Reboul se clôt sur la tristesse de la mère, Rimbaud prouve qu'il adopte plutôt une lecture à rebours du poème nîmois en finissant ainsi : "Il vole, avec des ailes blanches comme la neige, autour de sa mère stupéfaite, / Et celle-ci [de son côté] unit ses lèvres aux petites lèvres divines [de son enfant]."
Il est évident que Rimbaud remanie cette création dans "Les Étrennes des orphelins" en pratiquant une inversion. C'est la mère qui est morte et les orphelins qui sont restés, et c'est la mère qui est assimilable à un ange, et ce sont donc les enfants qui vont dans leur rêve rencontrer leur mère en tant qu'ange de lumière qui continue de veiller sur eux. Les deux poèmes disent exactement la même chose au-delà de l'inversion entre mère et enfant(s). Et dans "Les Étrennes des orphelins", Rimbaud a essayé de ponctuer sa création par une émotion mélangée, puisque la note finale sombre du poème de Jean Reboul avait disparu dans l'affirmation de l'étreinte du poème en vers latins de Rimbaud.
On peut débattre à l'infini sur la conviction intime que nous avons à la lecture d'un poème, mais au moins au-delà de la critique interne que j'ai déjà essayée par le passé il y a ici des arguments de premier ordre. Comment faire l'impasse sur "Jamque novus", source au statut on ne peut plus "privilégiable" pour expliquer la genèse des "Étrennes des orphelins" ? Et comment ne pas voir que ce rapprochement donne énormément de sens aux considérations de Verlaine sur la facture trop solide d'un débutant, sur la "formule parnassienne exagérée", puisqu'il suffit de mettre "scolaire" ou "romantique" à la place de "parnassienne" pour que s'éclaire nettement le propos de Verlaine au sujet de cette création...
Cette mise au point sur ce poème est nécessaire, car l'idée de la spiritualité de la poésie rimbaldienne est en jeu. Je vais donc pouvoir prochainement parler de poèmes tels que "Les Reparties de Nina", "Mes petites amoureuses", "Roman" et "Rêvé pour l'hiver"...

vendredi 21 décembre 2018

Le cas Marceline Desbordes-Valmore

Je me donne du mal dans une étude des poésies de Marceline Desbordes-Valmore. L'article va encore prendre du temps, mais ceci est un blog et je peux y glisser un billet (d'humeur) ou quelque chose du genre.
On sait que cette poétesse a compté pour Rimbaud, et un peu pour Verlaine. Ce qui domine, c'est cette citation inédite "Prends-y garde, ô ma vie absente!" Rimbaud transcrit un vers de quelqu'un d'autre sur un de ses manuscrits et c'est la poétesse qui a les honneurs de la citation, pas Hugo, pas Baudelaire, pas Banville ou un autre, même si par d'autres moyens Rimbaud a finalement cité ces autres poètes dans ses oeuvres.
Il y a une deuxième amorce. On répète toujours que le poème "Les Etrennes des orphelins" s'inspire de deux poèmes qui ont été publiés dans la Revue pour tous en septembre 1869, d'un côté "Les Pauvres gens" de Victor Hugo et de l'autre "La Maison de ma mère" de Desbordes-Valmore. Mais, alors qu'à cause de reprises précises de passages du poème de Victor Hugo, le premier cas est à peu près traité par la critique, le peu d'études que j'ai pu lire sur "Les Etrennes des orphelins" m'a l'air de considérer "La Maison de ma mère" comme une source d'inspiration accessoire, on dit que Rimbaud s'en est inspiré, mais ça s'arrête là, aucune illustration pour appuyer cette thèse.
Si on lit le poème, on a des amorces de rapprochement. Mais comment faire la part des clichés communs inévitables. Ceci dit, moi, je possède un volume des oeuvres complètes de Marceline Desbordes-Valmore :Oeuvre poétique (textes poétiques [ou versifiés sur la page de faux titre] publiées et inédits rassemblés & révisés par Marc Bertrand), Jacques André éditeur, 2007.
L'ouvrage n'est pas facile à manipuler, il n'y pas même un sommaire des recueils, je devrais moi-même en ajouter un au crayon.
Ensuite, j'aimerais pour des gens comme Desbordes-Valmore, Banville, Lamartine, Vigny, Musset et quelques Parnassiens,.... (je romps ma phrase ici) ce serait un bon outil de travail universitaire qu'un livre précisant les dates de publications des livres de ces différents auteurs, préciser les éditions et leur contenu en poèmes ou préciser quand des recueils sont publiés par deux ou par trois... A Toulouse, il existe un ouvrage sur les livres publiés année par année au cours du dix-neuvième siècle, mais il n'est pas à l'Université du Mirail où se trouve la faculté de lettres, mais à la bibliothèque de l'Arsenal, à la faculté de droit. D'ailleurs, il y a des ouvrages anciens non référencés informatiquement à la bibliothèque de droit, par exemple des fables de Lachambaudie, etc. J'ai travaillé sur les fiches cartonnés, et je m'en suis rendu compte. Mais, bref, l'idée, c'est de cerner les lectures de Rimbaud en 1869. Quand il parle des Cariatides de Banville, il ne s'agit pas de l'édition de 1842, mais d'un volume conséquent qui rassemble plusieurs recueils de Banville : Cariatides, Stalactites, Sang de la Coupe, etc., à l'exception des Odes funambulesques, des Exilés et des Idylles prussiennes. En plus, plusieurs vers ont été remaniés. Dans le cas de Belmontet, il n'a sans doute pas lu Les Nombres d'or, mais sa version tardive intitulée Lumières de ma vie (ou de la vie je ne sais plus). Desbordes-Valmore a publié plusieurs recueils. Le vers cité "Prends-y garde, ô ma vie absente !" fait partie d'un recueil des débuts, tandis que les vers de onze syllabes figurent dans un ultime recueil posthume. On comprend que Rimbaud et Verlaine ont lu ces recueils au printemps et à l'été 1872. Pour moi, il est clair que Rimbaud, éloigné de Paris, en mars-avril 1872, s'est replongé dans l'oeuvre de la poétesse douaisienne et qu'il en a parlé à Verlaine dès son retour en mai. Desbordes-Valmore est à joindre à Favart dans les noms clefs du renouveau poétique rimbaldien en mai 1872. Le vers cité et l'emploi du vers de onze syllabes dans les "Ariettes oubliées" prouvent la lecture d'au moins deux recueils.
Mais, je reviens aux "Etrennes des orphelins". Le poème "La Maison de ma mère" ouvre un recueil intitulé Pauvres fleurs si je m'en fie à mon édition. Plusieurs poèmes de ce recueil véhiculent des éléments clefs intéressants à rapprocher du poème "Les Etrennes des orphelins". J'ai des idées pour des rapprochements avec "Ophélie" et quelques autres poèmes. Par exemple, l'expression "le Doute nous punit" dans "Credo in unam", je me demande si ça ne vient pas d'un poème de Desbordes-Valmore. En même temps, comme les recueils sont enchaînés les uns aux autres dans mon édition, le dernier poème du recueil qui précède Pauvres fleurs s'intitule "Le Convoi d'un ange" et il permet lui aussi des rapprochements avec "Les Etrennes des orphelins".
Pourtant, le sujet des "Etrennes des orphelins" s'inspire de travaux scolaires avec un modèle en vers français "L'ange et l'enfant" de Jean Reboul. Ce modèle a même des conséquences étonnantes. Car ce travail scolaire semble n'avoir aucun lien avec la Revue pour tous. Je dois encore enquêter, mais on dirait que Rimbaud a traité le sujet à l'école à partir du poème "L'ange et l'enfant", mais qu'après en septembre il a découvert "Les Pauvres gens" et "La Maison de ma mère" dans la Revue pour tous, et cela entrait en phase avec le travail scolaire déjà effectué, et du coup Rimbaud a poursuivi dans cette voie-là pour créer "Les Etrennes des orphelins". Et, il serait passé de la lecture dans la revue du poème de Desbordes-Valmore à la lecture de recueils entiers de cette poétesse réputée douaisienne, sachant que Rimbaud n'a alors aucun lien avec Douai. Evidemment, Desbordes-Valmore présente toutes les garanties que le poème "Les Etrennes des orphelins" est bien un poème d'édification où l'ange des berceaux apporte bien un rêve heureux et réconfortant aux enfants, lecture simple que je trouve évidente du poème et qui engage notre représentation de ce qu'est capable de faire l'auteur de "Voyelles" en termes de mystique littéraire artiste (affectée ce serait péjoratif), enjeu qui n'est pas mince du tout.
Enfin, pour ceux qui publient Desbordes-Valmore en la revalorisant, on a souvent une présentation positive du rôle de Verlaine au détriment de Rimbaud. C'est le cas de l'introduction de Marc Bertrand dans son édition. En effet, à la différence de Baudelaire, Verlaine avait une misogynie beaucoup plus braquée à l'encontre de Desbordes-Valmore. Verlaine le dit lui-même : c'est Rimbaud qui l'a obligé à lire Desbordes-Valmore et même à lire tout Desbordes-Valmore. C'est une information capitale. Rimbaud a dû combattre les réticences misogynes de Verlaine, c'est en dire long sur le fait que c'est Rimbaud qui voit comme Baudelaire et d'autres que cette poétesse est hors du commun malgré une apparente simplicité. D'ailleurs, j'ai aussi relevé quantité de vers que je trouve bien formulés ou saisissants et que je pourrais glisser dans une étude annexe sur les beautés dans la poésie de Desbordes-Valmore, au-delà donc de son influence sur Rimbaud. Cette information capitale en contient une autre : Rimbaud lisait tout Desbordes-Valmore, pas seulement un recueil, et on peut comprendre qu'en 1872 quand Rimbaud composait ses vers nouvelle manière et Verlaine ses "Ariettes oubliées" les recueils de Desbordes-Valmore occupaient un temps important à la lecture, et j'ai bien sûr travaillé aussi sur les rapprochements avec des poèmes de Verlaine de l'année 1872.
Le truc, c'est que j'ai beaucoup de mal, parce que beaucoup d'éléments sont diffus ou peuvent renvoyer aux oeuvres d'autres auteurs.
C'est pour cela que mon étude va encore prendre du temps, mais je pense que ce que je viens d'écrire est assez suggestif et apte à retenir l'attention.
Rimbaud a eu une influence première quand il était à Charleville de la fin de l'année 1869 jusqu'aux débuts de la guerre franco-prussienne. L'année terrible et surtout le séjour parisien de septembre 1871 au début du mois de mars 1872 ont dû contribuer à ce que Rimbaud s'intéresse à d'autres auteurs et s'éloigne de Desbordes-Valmore, mais, manifestement, entre mars et mai 1872 son intérêt pour la poétesse douaisienne a repris de plus belle. L'errance en Belgique, puis le passage en Angleterre ont dû définitivement détourner Rimbaud des poésies de Desbordes-Valmore. Contrainte technique simple du manque d'accès désormais à ses livres.
Notez que j'envisage depuis longtemps que "corbeaux délicieux" soit inspiré des "éclairs délicieux" de Desbordes-Valmore. J'ai aussi constaté les récurrences extrêmement nombreuses de la rime "mère"::"amère" dans les recueils de la poétesse, lien donc sensible avec "Les Etrennes des orphelins", même si on m'objectera qu'il s'agit peut-être d'une rime cliché dépendante du sujet. Ceci dit, le cliché et la provenance de cette rime dans le poème de Rimbaud restent à étayer. J'ai plusieurs éléments convergents qui me font penser que Desbordes-Valmore a compté dans le cas des "Etrennes des orphelins", même si ça ne saute pas aux yeux de prime abord. Ensuite, il y a le cas des poèmes du printemps 1872. Je pratique un lent dépouillement, mais j'ai noté que la rime "vie"::"asservie" de "Chanson de la plus haute Tour" revient souvent dans les poésies de Desbordes-Valmore. Mon intuition, c'est que cette rime n'est pas si courante que ça. Je dois encore cerner si elle est courante chez les grands poètes, mais aussi dans les poésies lyriques du type Favart, ce qui veut dire que je ne dois pas seulement dépouiller tout Desbordes-Valmore, je dois encore dépouiller d'autres oeuvres en parallèle.
Evidemment, comme il y a énormément de lecture, c'est un travail que je prends, que je lâche, que je reprends, etc. Quand j'estimerai avoir suffisamment progressé, je publierai un article sur ce blog.

vendredi 14 décembre 2018

Retour sur le récent article d'Alain Bardel sur le poème "Les Corbeaux"

Sur la page d'accueil du site Arthur Rimbaud le poète (abardel.free.fr), Alain Bardel a signalé qu'il avait ajouté le 11/11/2018, jour d'armistice, une mise à jour de la notice de son "anthologie commentée" consacrée au poème "Les Corbeaux".
Deux liens conduisent à cette page de notice, puis nous notons la présence d'un troisième lien annoncé comme ceci "Pour approfondir", troisième lien qui porte le titre "Le débat critique autour des Corbeaux : un cas d'école".
C'est cette page qui est nouvelle sur le site, puisque, tout en bas de son contenu, apparaît la date de "Novembre 2018".

La notice expose le problème d'interprétation. Elle dit en substance ceci : cette pièce a l'air de faire cortège à toute la poésie patriotique de déploration qui a pu se répandre en France après la défaite dans la guerre franco-prussienne, mais elle a un autre sujet, la répression du mouvement communard. La présentation de Bardel nous semble inexacte. Il considère que l'ambiguïté naît d'indices et il met en avant la mention "morts d'avant-hier". Le commentateur semble croire que la lecture patriotique est celle de la majorité des lecteurs qui ne font pas attention, mais la vraie lecture serait camouflée et accessible aux seules personnes qui savent repérer des indices.
Je ne suis pas d'accord avec cette idée d'un sens caché. La structure du poème est limpide et claire : trois premières strophes sont consacrées à la déploration des morts lors de la guerre franco-prussienne, et à l'expression d'un devoir de mémoire et vengeance, puis une dernière strophe parle d'autres personnes enterrées dans une "défaite sans avenir". Dans ce cas-là, le lecteur a deux réflexes possibles. Ou ces morts sont des amoureux, des mélancoliques, ou le poète dénonce une cécité volontaire au sujet d'autres morts. Et c'est dans cette structure du poème que l'indice de la formulation "morts d'avant-hier" prend tout son sens, puisque le syntagme "morts d'hier" n'appelle pas la nuance "morts d'avant-hier". Dans le langage courant, l'expression "morts d'hier" évoque des morts récentes, et non un classement en fonction des jours ou des années. Nous pouvons employer l'expression "morts d'hier" dans un contexte où les drames sont quotidiens, et nous emploierons encore plus volontiers l'expression "ceux qui sont morts hier" que celle-ci "morts d'hier", expression trop désincarnée pour des décès qui datent de la veille. Donc, effectivement, l'expression "morts d'avant-hier" est l'indice qu'il faut comprendre que le poème implique une différence entre deux catégories de morts récents, mais cet indice n'est pas le point de départ qui permet de dire que le poème cache son sujet. En effet, la dernière strophe nous dit explicitement que le sujet de cette pièce n'est pas la déploration des morts de la guerre avec la naissante Allemagne (la Prusse ayant eu des alliés dans les combats). Bien plutôt, elle dit clairement qu'à côté de cela on oublie de s'intéresser à d'autres morts. Et, à ces morts, le poète ne veut pas offrir le spectacle des corbeaux oppresseurs qui ranimerait l'énergie utile au combat, mais il veut leur concéder les signes charmeurs du printemps qui vient, avec tout ce que ça a de paradoxal puisque leur "défaite" étant "sans avenir" le renouveau du printemps leur sera moins un espoir symbolique qu'une consolation dont se contenter.
Ce que je viens de dire en fait de mise au point est important, car je vais prendre mes distances avec certains éléments de l'analyse de Bardel.
Ce n'est pas la compréhension du poème que je vais lui reprocher, c'est la stratégie de communication qu'il lui suppose et du coup la vision négative qu'il donne de Blémont, ainsi que les raisons pour lesquelles Bardel pense que Rimbaud a rejeté ce poème, et puis je conteste évidemment la lecture qui est proposée du discours de Verlaine quand il introduit à la lecture de cette pièce. Je vais aussi revenir sur le problème de datation de cette composition et enfin je vais remettre sur la table un intertexte dont Bardel ne parle pas et qui est pourtant capital.
Donc, dans la notice consacrée aux "Corbeaux", Bardel dit que, quand Verlaine parle de cette pièce comme une "chose patriotique mais patriotique bien", il tend un leurre aux lecteurs, car, selon le commentateur, le mot "bien" devrait signifier qu'on a affaire à un discours "bien pensant". Je pense exactement l'inverse. Verlaine emploie un tour rhétorique des plus clairs. Il dit : "oui, c'est une chose patriotique", "mais" justement ne vous y leurrez pas, car c'est quelque chose qui n'est pas simplement bien pensant, dans la norme mesquine ou mensongère de notre époque, c'est du "patriotique bien", et "bien" veut dire comme le patriotique devrait l'être. Contrairement à ce que dit Bardel, le "bien pensant" est dans "chose patriotique" et le subversif dans "mais patriotique bien" !!!

Malgré une lecture du poème proche de la nôtre, Bardel comprend exactement l'inverse de ce que dit Verlaine en toutes lettres. Et qu'on ne me raconte pas que Verlaine devait cacher ses anciennes sympathies communardes, qu'on ne me raconte pas que, lorsqu'il publie Les Poètes maudits, il a viré de bord politiquement et spirituellement, qu'il est légitimiste et défenseur de la foi catholique. Je m'en moque de ces préjugés-là, et de ces pétitions de principe sur ce que Verlaine pouvait oser dire ou non ! J'ai un texte qui dit quelque chose, je prends ce qu'il me dit. Ce poème est une "chose patriotique, mais patriotique bien", que Verlaine "goûte fort", c'est, d'une part, un avertissement à la lecture pour ne pas assimiler "Les Corbeaux" à du Paul Déroulède, poète qui veut une revanche pour la guerre franco-prussienne et qui s'est réjoui du massacre des communards (il y a même participé au massacre, il me semble!), et d'autre part c'est l'aveu de Verlaine qu'il n'a pas renié son adhésion communarde. C'est dit en toutes lettres.
Et ce n'est pas tout, le "mais" que Verlaine emploie, c'est, et je pense que c'est à dessein, le "Mais" de l'articulation même du poème entre les trois premières strophes et la dernière.

Verlaine écrit que cette pièce est "une chose patriotique mais patriotique bien" pour en éclairer le sens en une formule concise, et il le fait en fonction très précisément de cette articulation toute simple des strophes.

Strophe 1 : Seigneur, / Faites s'abattre... / Les chers corbeaux délicieux !
Strophe 2 : Armée (...) / Dispersez-vous, ralliez-vous !
Strophe 3 : Par milliers, sur les champs de France, / Où dorment des morts d'avant-hier, (...) / Sois donc le crieur du devoir, / O notre sinistre oiseau noir !
Strophe 4 : MAIS MAIS MAIS, (je m'adresse à vous, corbeaux,) / Laissez les fauvettes de mai / Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne, / Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir, / La défaite sans avenir.

Les trois premières strophes sont le discours convenu de la "chose patriotique" bien pensante. Le poète joue un rôle d'intercesseur en s'adressant à Dieu ("Seigneur"). Peu importe que Rimbaud soit athée, révolté par la religion, etc. Ne partons pas avec l'idée que, dès le premier mot, tout est ironique. Cette adresse, c'est ce qu'il fait en son poème, et si on l'accepte on sera mieux à même de voir où se joue très subtilement la subversion. En effet, dans le premier sizain, le poète prie Dieu de faire s'abattre les corbeaux pour maintenir le peuple français dans le sentiment du devoir. En revanche, dans la dernière strophe, le poète ne s'adresse pas à Dieu, dont rien ne sera dit sur ses intentions au sujet des morts à la "défaite sans avenir", mais le poète adresse une supplique aux envoyés de Dieu sacralisés en "saints du ciel" avec, cette fois, une touche d'ironie inévitable (images contrastées des anges et des corbeaux). Le poète ne dit pas aux corbeaux qu'il faut faire cela pour agréer à Dieu, il leur dit de faire cela sans s'occuper de ce que pense Dieu. Rimbaud joue la partie de Dieu pour le pays, la France en deuil, mais pas pour ces autres morts qui sont bien sûr les martyrs communards. Dans la dernière strophe, Dieu n'est pas impliqué, et ça c'est une subtilité du poète athée qui prend en outre en compte que la cause communarde est en conflit avec l'église.
Et ce "Mais" permet un rapprochement entre la troisième et la dernière strophe, puisque, face aux "morts d'avant-hier" "sur les champs de France", "par milliers" où l'allusion est claire aux morts de la guerre franco-prussienne, nous avons une "défaite sans avenir" qui s'oppose à Sedan et tout le reste, à une "débâcle" pour citer Zola, débâcle qui n'empêche pas le désir de revanche et la reconstruction du pays meurtri. Nous avons aussi l'image nette de morts enfouis sous terre, avec un contraste dramatique entre ceux qui "dorment" tels "Le Dormeur du Val", celui-ci étant l'image d'un héros républicain de la fin de guerre franco-prussienne (après le 4 septembre !), héros qui a le sentiment de devoir accompli, et ceux pour qui la mort est un enfermement, une prison, une souffrance et non un repos, puisqu'ils sont dans les chaînes et présentés comme ne pouvant s'enfuir : "ceux qu'au fond du bois enchaîne, / Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir, / La défaite sans avenir." Ce ne sont pas des âmes en paix.
Donc Verlaine a bien une connaissance précise du sens exact de ce poème et son avertissement à la lecture ne pouvait que nous être profitable. On date très souvent la correcte interprétation de certains poèmes du moment où un critique avisé formule une thèse de lecture que l'épreuve du temps conforte, mais, comme le dit Bardel dans ses notices sur "Les Corbeaux", Suzanne Bernard fut la première à publier les poésies de Rimbaud accompagnées d'annotations. Certes, sans les commentaires, les gens ne comprennent pas grand-chose à Rimbaud, n'en déplaise à leur amour-propre. Ceci dit, il ne faut pas verser dans l'excès inverse. Le poème "Les Corbeaux" n'est pas crypté au plan de son message, il joue plutôt sur l'implicite. Et surtout, Verlaine et Blémont, et j'ai envie de dire Valade qui faisait partie aussi de l'équipe dirigeante de la revue La Renaissance littéraire et artistique, savaient pertinemment qu'en septembre 1872 ils publiaient un poème avec un reproche voilé sur l'absence de considération d'un pays pour les morts de la Commune, pour les victimes d'un important massacre. Le compte rendu de Bardel nous étonne fort. Il fait passer Blémont pour un gars hostile à la Commune, il semble imaginer que Verlaine et Blémont auraient pu ignorer les positions politiques d'un Rimbaud pourtant réputé ne pas s'en cacher. Ce jugement négatif sur Blémont, qui rejaillit sur Valade voire d'autres, n'a pas lieu d'être. Blémont n'a pas été roulé dans la farine par Rimbaud, il ne s'est pas trompé sur le sens réel du poème, il n'a pas cru publier une "chose patriotique" dans la norme. Blémont et Valade étaient parfaitement conscients qu'ils publiaient un sulfureux bémol au discours patriotique. Ils ont été cou-ra-geux ! en publiant ce poème. Et il nous manque le témoignage des lecteurs, mais la quasi totalité d'entre eux a forcément considéré Rimbaud comme un inconnu à l'époque. Ils ont lu ce poème sans y prêter autrement attention et ceux qui ont compris qu'il y avait anguille sous roche sont vite passés à autre chose. On peut manquer le sens explicite d'un texte quand la lecture n'est qu'inattentive. Malgré tout, l'esthétique de ce poème s'accompagne fort clairement d'une rhétorique de la pointe avec l'introduction de ce "Mais" en tête de quatrième strophe. J'imagine qu'il y a eu un partage entre trois catégories de lecteurs : ceux qui ont songé à des morts pour des causes privées (amours, suicides mélancoliques, etc.), ceux qui ont songé à la Semaine sanglante mais qui ne pouvaient que se taire, ceux qui se sont dits qu'ils hésitaient entre ces deux lectures et qu'il valait mieux minimiser en privilégiant la première hypothèse. On va me répliquer que l'interprétation du poème "Les Corbeaux" a une histoire critique avec des retards à la compréhension, mais ma réponse sera claire. Cette histoire doit prendre en compte la volonté expresse de taire les allusions communardes. Personne ne peut croire un instant que Marcel Ruff et quelques autres étaient sincères dans ces diverses propositions de lecture des poèmes qui visaient à nier les allusions à la Commune. Cette réception critique était une stratégie qui a plus créé un courant de fausses lectures qu'accompagné ce courant, et une stratégie qu'il a fallu démonter, sans dire frontalement que les critiques faisaient exprès de ne pas savoir lire.
Nous n'en sommes plus là, mais n'enlevons pas à Blémont son courage et ses sympathies pour les communards, sous prétexte qu'il y a une histoire critique chaotique au sujet de l'interprétation de ce poème.

Récapitulons. Je suis dans l'ensemble plutôt d'accord avec l'étude de Bardel, mais je ne suis pas du tout d'accord quand il fait de Blémont, de Valade, des revanchards incapables de comprendre que le poème de quelqu'un qu'ils ont largement fréquenté, surtout Valade, dénonce le massacre de la Commune. Valade et Blémont avaient tous deux des sympathies pour la Commune, et Blémont était justement devenu un nouvel ami de Verlaine au beau milieu des événements de "l'année terrible". Ensuite, on me dira que Bardel fait la même opposition que moi entre "chose patriotique" et "patriotique bien". Du coup, ma critique ne serait pas claire. C'est faux ! Bardel cite clairement "patriotique bien" avec les guillemets comme renvoyant à l'idée d'un discours bien pensant, avant de laisser entendre que les plus fins, mais pas tous, comprendront dans la suite de la phrase de Verlaine qu'il y a anguille sous roche. Non ! Tout lecteur doit comprendre que la phrase de Verlaine est sans ambiguïté qui dit à tous que derrière le discours consensuel il y a quelque chose de vraiment bien qui manquait au seul discours convenu !

Passons maintenant au problème de datation que je vais coupler à une analyse formelle.
On le sait, l'analyse formelle peut apporter des enseignements précis assez fiables.
Le poème de Rimbaud est composé de quatre strophes qui sont des sizains. Les rimes sont irréprochables, je ne vais pas entrer dans un débat sur la consonne d'appui ou la plus ou moins grande richesse des rimes. Le vers adopté est l'octosyllabe.
Au milieu du vingtième siècle, l'intérêt pour la forme est quasi nul. Les critiques ne se préoccupaient pas des césures et ils ne pratiquaient pas une étude élaborée des problèmes de rimes. A la limite, ils aimaient bien relever comme modernes les vers impairs, y compris de cinq et sept syllabes.
Avec ses octosyllabes, le poème "Les Corbeaux" ne peut pas retenir notre attention pour' ce qui est des césures. Le poète n'a pas pratiqué de rejets également d'un vers à l'autre. Les enjambements sont tous bien équilibrés.
Ceci dit, pour une étude pointue de la forme, ce poème a une singularité. La forme la plus courante du sizain (six vers), c'est d'avoir le troisième et le sixième vers qui riment entre eux, tandis que deux couples de rimes saturent d'un côté les vers 2 et 3, de l'autre les vers 4 et 5.
Evidemment, si on se dit que dans une strophe, la seule contrainte, c'est qu'il n'y ait pas de mot à la rime qui soit orphelin, on peut imaginer plein de schémas, des schémas sur deux rimes AAAABB, AAABAB, AABAAB, ABAAAB, ABBBBA, mais aussi ABABAB, ABABBA, ABBABA, etc., ou bien des schémas sur trois rimes : ABABCC, AABCCB, etc. Ce n'est pas si simple que ça. Les deux modèles qui vont prévaloir sont le modèle AABCCB où B est la rime qui unit trois vers à trois autres vers ou bien le modèle ABABAB où B unit trois groupes de deux vers entre eux. Les autres modèles sont des déviances par rapport à cette base. Les poètes du dix-neuvième siècle le savaient.
Maintenant, il y a un cas original, c'est les tercets dans un sonnet. Ces deux tercets forment un sizain. Normalement, les tercets devraient rimer soit en ABABAB à la manière de Pétrarque reprise par Catulle Mendès dans plusieurs sonnets de son recueil Philoméla ou bien à la manière classique AAB CCB. Or, la forme AAB CCB existe bien en France, on la note le plus souvent CCD EED, puisque A et B sont les rimes des quatrains, mais ce n'est que la deuxième forme la plus usitée. La forme la plus usitée est le profil AAB CBC (ou CCD EDE si on tient compte des rimes en principe identiques dans les quatrains). Banville, ni les autres, ne savent pas trop pourquoi la forme AAB CBC existe, ni pourquoi elle est la forme la plus courante du sonnet. Pourquoi la rime principale des deux tercets remonte à l'avant-dernier vers dans le second tercet ? C'est une licence particulière et il faudrait étudier les poèmes du Moyen Âge ou du début du seizième siècle qui n'étaient pas des sonnets pour essayer de raconter cette apparition.
Ce qui est certain, c'est que, dans son traité, alors qu'il traite des fausses suites de tercets qui cachent des sizains, Banville n'affronte pas la question de la strophe formée par les tercets des sonnets, strophe qui en plus a l'inconvénient d'être isolée, alors qu'il y a au moins deux quatrains qui s'enchaînent. Donc Banville se contente de dire que l'ordre des rimes doit être AAB CCB ou AAB CBC, il le dit avec sa manière à lui (la première et la deuxième, la troisième et la cinquième,..., la quatrième et la sixième...), mais il ne fait pas une analyse de strophe pour montrer que B est la rime qui relie les deux tercets et pour souligner la licence dans le dernier tercet, la rime qui doit conclure le poème pouvant remonter à l'avant-dernier vers.
Ceci dit, tous ces poètes écrivaient de nombreux poèmes et il ne leur échappait pas qu'il y avait une étrangeté de forme pour les tercets dans les sonnets, et ils pouvaient tous entrevoir que dans le fond ça se rapprochait d'un sizain. Mais, fait remarquable, les tercets de sonnets furent volontiers des inversions ABB ACC peu après la publication du recueil de Sainte-Beuve Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, alors qu'ils demeurèrent très réticents à composer des poèmes en sizains inversés ABBACC. Jusqu'à Rimbaud, le phénomène fut extrêmement rare.
Avec les débuts du romantisme, Sainte-Beuve qui a traduit des poèmes anglais a aussi composé des sonnets avec une organisation des rimes à la manière anglaise qui est de trois quatrains suivi d'un distique de rimes plates. Depuis, avec d'abord Musset et Gautier, puis Banville et Baudelaire, avant le choc parnassien des années 1860 où prédominent les audaces en la matière de Verlaine, Mendès, Mérat et Valade, ce dernier étant un membre clef de la revue La Renaissance littéraire et artistique, on a eu une exploration de toutes les organisations de rimes possibles dans deux tercets, et souvent même indépendamment de l'idée de composition d'une strophe. En revanche, ces abus ont été plus modérés dans le domaine des sizains.
Or, les sizains du poème "Les Corbeaux" ont un profil particulier. Il s'agit d'une inversion du modèle AABCCB, puisque nous avons un modèle ABBACC. Deux choix possibles. Ou on constate l'inversion : A étant l'équivalent de B dans le modèle inversé : **B**B contre A**A**, ou on constate un traitement à l'anglaise quatrain ABBA et distique CC.
J'ai perdu beaucoup de données, je ne dis pas que Rimbaud est le premier à faire ce type de strophe, je pense qu'on en trouve un tout petit peu dans les poésies de Musset ou de Banville, et encore je n'en suis pas sûr, mais ce que je sais c'est que si vous prenez les recueils de poètes et que vous commencez à chercher cette strophe dans la poésie antérieure à l’œuvre rimbaldienne, vous n'allez pas en trouver une quantité élevée. C'est une forme rare. Les critiques qui ont commencé par dire que la versification des "Corbeaux" était normale au milieu du vingtième siècle ne maîtrisaient pas ce sujet de l'inversion de l'organisation des rimes dans un sizain, alors que c'est une originalité métrique manifeste du poème "Les Corbeaux". Ce n'est pas la plus spectaculaire, ce n'était pas une première, ni une révolution, mais dans le débat sur la datation du poème, ça veut dire que cette création a peu de chances de dater de 1870, mais vraiment vraiment peu de chances. Jusqu'en septembre 1870 et même octobre 1870 avec la brochette de sonnets supplémentaires, Rimbaud apprenait plutôt à respecter les strophes canoniques, on le voit retoucher "Vénus Anadyomène" créant deux quatrains asymétriques mais pour respecter l'alternance du masculin et du féminin, etc. Ce n'est qu'en 1871 que Rimbaud s'intéresse aux quintils ABABA des Fleurs du Mal de Baudelaire, aux sonnets à tercets à la Pétrarque ABA BAB rencontrés dans Philoméla ("Oraison du soir" et deux sonnets dits "Immondes"), etc. Rimbaud a effectué peu de combats au plan des strophes, contrairement à ce qu'il a fait pour le vers et pour la rime. Le livre L'Art de Rimbaud a un chapitre sur le vers, plutôt l'alexandrin, un chapitre sur la rime, et un chapitre sur le sonnet, mais pas de chapitre général sur les strophes.
Du point de vue formel, le poème "Les Corbeaux" se rapproche des compositions de Rimbaud à Paris de septembre 1871 à mars 1872 ! Je ne trouve pas cela innocent, bien évidemment.
Ajoutons qu'au milieu du vingtième siècle, et même encore à la toute fin du vingtième siècle, "Le Bateau ivre" et "Voyelles" passaient pour des poèmes de 1871, ainsi que "Les Chercheuses de poux", "Oraison du soir", "Les Douaniers" et d'autres, pour ne pas parler de "Paris se repeuple" qui daterait de "mai 1871", ce qui est invraisemblable au vu de son contenu. Seul le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" faisait exception à cause d'une date manuscrite. Même "Tête de faune", avec ses problèmes de césure, était considéré comme un poème de 1871. C'est dans ce contexte que le poème "Les Corbeaux" publié en septembre 1872 était considéré comme une expérience formelle avec laquelle Rimbaud avait rompu de huit à neuf mois auparavant. Aujourd'hui, nous sommes plus prudents, nous pensons que les poèmes à la versification déréglée ont plutôt émergé en avril-mai 1872. L'écart se réduit de quelques mois et nous constatons que, quand Rimbaud pose pour le "Coin de table" avec le futur personnel de la revue La Renaissance littéraire et artistique, il écrit encore avec des strophes, des rimes et des vers à la façon du poème "Les Corbeaux". Songeons que le préjugé allait plus loin encore ! Le poème "Le Bateau ivre" était considéré comme ayant été écrit avant la montée à Paris de la mi-septembre 1871. L'idée, c'était qu'à part quelques sonnets, les pièces de l'Album zutique et "Les Chercheuses de poux", Rimbaud n'avait plus écrit de poésie avec une versification traditionnelle, une fois arrivé à Paris.
L'idée qui prédominait, c'est qu'entre septembre 1871 et mai 1872 l'essentiel de l’œuvre de Rimbaud nous était inconnue, et puis voilà.
Face à cette idée exagérée que le poème "Les Corbeaux" devait dater de 1870, ce qui explique sa position dans maintes éditions, celle de Steinmetz en Garnier-Flammarion en 89, celle de Louis Forestier commune aux collections Folio et Poésie Gallimard, etc., toutes éditions où il est placé juste après les poèmes remis à Demeny en 1870, face disais-je à cette exagération, l'exagération inverse s'est constituée. Le poème daterait de septembre 1872 même. Rimbaud aurait vite envoyé son poème pour être publié. Ce récit n'est fondé sur rien, mais il s'appuie tout de même sur une idée qui ne meurt pas tout entière dans le rejet de la première exagération. Si Rimbaud n'écrivait plus de vers traditionnels depuis la fin de l'année 1871, on pouvait comprendre qu'en septembre 1872 le poème "Les Corbeaux" était une concession. En revanche, si Rimbaud a écrit des vers traditionnels jusqu'en mars 1872, après les séances de pose pour le "Coin de table" et quand la création de la revue devient de plus en plus imminente, premier numéro fin avril, là il n'y plus aucun sens à parler de concession. Et il faut aller plus loin. La revue publiait des poèmes en prose, certains avec une virgule en fin d'alinéa ou paragraphe. A cette aune, l'idée que la revue n'aurait pas publié des poèmes mal rimés ou mal versifiés comme "Bannières de mai", "Bonne pensée du matin", n'existe que dans la tête des critiques qui veulent affirmer qu'ainsi pensaient les éditeurs bornés d'une revue pourtant un peu "avant-gardiste" quand même.
Il est plus naturel de penser que le poème a été composé en mars ou avril 1872, un peu avant le lancement de la revue dans laquelle il fut publié. Cela élimine un récit invraisemblable, selon lequel Rimbaud mettrait sa colère contre la revue, colère du coup d'origine inconnue, sous l'étouffoir, et enverrait à toute vitesse une création pour être publié au moment même où il passe à la deuxième étape d'une fugue qui est le rejet des Parisiens qu'il a fréquentés. Rimbaud et Verlaine partent pour l'Angleterre le 7 septembre, une semaine avant la date de publication des "Corbeaux" qu'il a fallu préparer qui plus est, mais il fausdrait croâre que Rimbaud a dans le même temps envoyé cette pièce afin d'être reconnu à Paris.
Plusieurs éléments favorisent l'idée que "Les Corbeaux" a été composé à peu près en février ou mars 1872, sinon en janvier. J'en donnerai une autre ensuite pour tirer jusqu'en avril ou mai.
Premièrement, le poème est publié en septembre 1872, plutôt au début de l'automne, mais il contextualise "l'hiver", saison qui va de la fin décembre à la fin mars plutôt. Cela fait six mois de retard. C'est un peu rapide de rétorquer qu'on peut contextualiser son poème quand on veut. C'est l'été qui vient de passer et au vu du sujet qui doit être perçu comme d'actualité on ne comprend pas bien pourquoi le poète ressent le besoin de parler de l'hiver en plein mois de septembre, à moins d'une vacherie tirée par les cheveux au sujet du climat anglais qu'il découvre ou va découvrir. Ensuite, je ne reviens pas sur les poses pour le "Coin de table", la fréquentation de Blémont, Valade au dîner des Vilains Bonshommes et ailleurs, ce que je retiens, c'est que la mention "chers corbeaux délicieux" tous les lecteurs savent qu'ils la retrouvent dans un poème de mai 1872 intitulé "La Rivière de Cassis". Ce rapprochement permet aussi de dire que, dans tous les cas, une partie de l'inspiration du poème "Les Corbeaux" se retrouve dans "La Rivière de Cassis". il est plus naturel d'imaginer que les poèmes préoccupés par ces idées ont été composés à peu près dans la foulée. Quand on réécrit beaucoup plus tard un de ses poèmes, il y faut au moins un caractère rétrospectif. Ici, on veut nous faire croire que le sujet est un prétexte que Rimbaud peut travailler indifféremment quand il veut, à dix mois d'écart, ou à quinze ans d'intervalle, peu importe. Et il referait à distance un poème qu'il a nié.
Il y a un autre argument. Dans une lettre d'avril 1872 de Verlaine à Rimbaud qui a pu ne pas parvenir à Rimbaud, mais qui nous est parvenue, Verlaine parle de projets de Rimbaud de mauvais vers et de prières, et dans les poèmes mal rimés mal versifiés il y a des prières, des adresses au "Seigneur". Cette prière est au centre du poème "La Rivière de Cassis" justement, et elle est au coeur du poème "Les Corbeaux". Il me semble élémentaire de se dire que "Les Corbeaux" correspond au projet dit de "prière", mais pas au projet de "vers mauvais".
Or, le poème ne contextualise pas que "l'hiver" il parle aussi de l'arrivée du printemps avec les "fauvettes de mai". Du coup, la vraie contextualisation du poème, c'est le passage de l'hiver au printemps. Décidément, le mois de mars est idéal, c'est précisément le mois du passage de l'une à l'autre saison. Par prudence, on peut envisager que le poème a été composé de février à avril 1872, mais imaginer une composition en septembre au prétexte qu'on peut écrire sur l'hiver et le printemps quand on veut c'est traiter les choses à la légère et se targuer de tout relativiser à tout prix. Alors, on va essayer la gentille concession à ce discours-là : oui, c'est vrai et c'est indiscutable, la revue a publié un poème évoquant le passage de l'hiver au printemps comme un fait d'actualité en plein mois de septembre. Que cette gratuité fasse le plus grand bien à la critique rimbaldienne, et passons !
Enfin, Verlaine dit que Rimbaud semble avoir renié son poème sitôt composé. La pièce a pu demeurer dans les papiers de Blémont et être publiée à l'insu de Rimbaud, mais effectivement elle ne figure pas dans le dossier manuscrit établi par Verlaine et passé par Millanvoye puis Forain, dossier qui contient d'autres pièces non paginées, mais datées de mai 1872, parmi lesquelles "La Rivière de Cassis".
Pourquoi soutenir que Verlaine ment ou se trompe ? Non, la pièce "Les Corbeaux" n'a pas été retenue au même titre que "Tête de faune" ou "Les Mains de Jeanne-Marie" et cela expliquerait que le poème "La Rivière de Cassis" reprenne une expression de ce poème, expression qui plaisait à Rimbaud et qu'il a voulu conserver. Et cela encourage même le critique littéraire à chercher en quoi "La Rivière de Cassis" correspondrait à une remise en cause d'une idée qui déplaisait finalement à Rimbaud dans "Les Corbeaux".

Au plan formel, il faut encore s'intéresser aux mots à la rime dans le dernier sizain des "Corbeaux". Je n'ai jamais lu la thèse de Murphy de 1986 et, dans mon souvenir, Christophe Bataillé ne parle pas des rimes communes au "Bateau ivre". De toute façon, comme cela est aisé à vérifier, l'article de Bataillé rentre dans les Actes d'un colloque où j'ai moi-même participé par une autre conférence, et j'étais intervenu oralement après la conférence de Bataillé à Charleville-Mézières. On dirait qu'il y a des chasses gardées pour les rapprochements intertextuels. Je ne vais pas m'avancer sur le cas des "Corbeaux", à ceci près que l'article de Bataillé prouve que ce n'était pas connu. J'ai publié un article où j'ai fait valoir cette question de rime et je me permets de préciser au passage que le jeu de mots "croire":croassement se trouve dans mon article sans le sens religieux qui a mis ultérieurement  Alain Vaillant, ce qui devrait être signalé, car on en fait un argument pour dire que le poème est anticlérical et identifie les corbeaux à des curés, interprétation à laquelle je ne souscris pas le moins du monde et je suis bien content de voir l'étude de Bardel s'opposer à cette idée avec une contre-argumentation bien étayée.
Bref ! J'ignore qui a pu le premier publier un rapprochement entre les rimes des "Corbeaux" et "Le Bateau ivre", mais je l'ai poussé très loin, ce rapprochement. Car je ne me suis pas arrêté au rapprochement "fauvettes de mai"::"papillon de mai" et j'avais d'emblée bien insisté qu'il était renforcé par l'écho "Mât perdu" avec "bateau perdu". Surtout, j'ai aussi souligné l'écho entre "soir charmé" et "crépuscule embaumé". J'ignore qui a le premier ciblé ce rapprochement, mais est-ce que quelqu'un avant moi avait étalé autant de détails ? Car, si tel est le cas, je ne comprends pas pourquoi je ne suis pas cité un minimum dans le débat sur "Les Corbeaux". Et j'insiste encore sur le fait que je considère que "Le Bateau ivre" a été composé à Paris et certainement pas avant le dîner des Vilains Bonshommes du 30 septembre 1871 où Rimbaud fut exhibé pour la première fois. J'ai aussi insisté sur l'écho "étrange" et "angelus" avec la rime "étranges"::"anges" qui concerne "Voyelles" et "Les Mains de Jeanne-Marie".
Cependant, je voudrais ici effectuer un autre rapprochement et, cette fois, il ne s'agit de querelles de préséance et d'antériorité, puisque là, arrêtez-moi si je me trompe, mais il s'agit d'une déclaration inédite. Je vais citer un texte d'une importance majeure, puisque Rimbaud y réplique. Mais, auparavant, je vais faire une petite digression sur "Vu à Rome", poème de l'Album zutique présenté comme une parodie de Léon Dierx, mais qui est une charge contre l'Eglise face à une poussée schismatique, mouvement gallican en France et surtout, en septembre-octobre 1871, mouvement des "vieux catholiques" en Allemagne.
Dans son étude, Bardel cite une source possible au poème de Rimbaud, source que Bardel n'est pas le premier à citer, il s'agit d'un extrait de la plaquette Paroles du vaincu de Léon Dierx datée du 14 octobre 1871 pour l'impression. Cette source m'intéresse, car dans l'Album zutique Rimbaud a publié un poème en trois quatrains intitulé "Vu à Rome". Dans un récent article publié dans la revue Parade sauvage, Yves Reboul a adressé une fin de non-recevoir à mon rapprochement avec la publication des Paroles du vaincu, même si par ailleurs le critique considère que j'ai lancé une bonne piste pour ce qui est des "vieux catholiques" et qu'il rebondit en l'explorant un peu plus. Par ailleurs, sur le blog Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu, j'ai publié une étude de "Vu à Rome" qui semble finir curieusement puisqu'après avoir livré en vrac les indices de réécritures de poèmes de Dierx je montre que "Vu à Rome" a l'air de réécrire le premier sonnet du Reliquaire de François Coppée.
Eh bien, je maintiens tous mes rapprochements !
D'abord (oui j'écris familièrement), j'ai rassemblé plusieurs éléments pour montrer que "Vu à Rome" parodie bien en partie la manière de Dierx dans le traitement d'un sujet, dans les thèmes, la symbolique et les mots choisis, et cela est important pour goûter l'humour du poème et justifier que Rimbaud l'ait désigné comme cible parodique. Ensuite, je maintiens que l'octosyllabe de "Vu à Rome" ne peut pas être rattaché aux publications antérieures de Dierx dominée par le recours aux alexandrins et qu'il s'agit d'une allusion volontaire à sa publication d'actualité Paroles du vaincu, allusion qui a un sens satirique ne serait-ce qu'en désignant les gens du Vatican comme des vaincus. Je pense qu'il nous manque des éléments sur Dierx, mais on sait que Dierx était présent lors de la soirée à l'Odéon qui a valu un article dans la presse où Verlaine était évoqué au bras d'une mademoiselle "Rimbault". En tant que critique, je voudrais retrouver des informations sur Dierx de septembre à novembre 1871. Il ne faut vraiment pas négliger l'idée que cela pourrait éclairer les intentions satiriques de "Vu à Rome". Enfin, je maintiens que "Vu à Rome" peut renvoyer parodiquement au sonnet qui introduit le recueil Reliquaire de Coppée. Dans les contributions zutiques, les parodies de Coppée dominent, et Rimbaud parodie plus Coppée que tout autre poète lui aussi. Rimbaud a ciblé Coppée dans plus d'un de ses poèmes antérieurs à la montée à Paris, c'est un poète qu'il a beaucoup lu. Je ne vois rien d'anormal à ce qu'il lui soit plus facile d'introduire dans une charge de Dierx une reprise d'éléments qui lui sont plus familiers dans l’œuvre de Coppée.  Je m'en moque de conformer mon opinion sur la poésie de quelqu'un à un ressenti sur son positionnement politique, ni de me pas m'inscrire à plein dans le rejet manifesté par Rimbaud, Verlaine et les autres.Coppée n'était pas un mauvais poète dans ses premiers recueils (Verlaine lui-même l'a dit) et Dierx était un grand poète, mais Coppée et Dierx semblaient se contreficher des communards, Coppée souhaitant même leur défaite publiquement. La pièce "Fais ce que dois" a été jouée en octobre 1871 même. Je n'exclus pas que Rimbaud ait entendu Dierx se prononcer favorablement sur cette pièce et, en tout cas, "Vu à Rome" appartient à cette époque où allait bientôt se jouer la première de la pièce "Fais ce que dois".
Et c'est là que j'enfonce le clou. Paroles du vaincu et Fais ce que dois sont des textes d'appel à la revanche suite à la guerre franco-prussienne qui ont été rendus publics au même moment, vers le milieu du mois d'octobre 1871 ! Je dois relire le texte de Dierx, mais Coppée dénonce la Commune dans "Fais ce que dois". Or, je ne m'arrête pas là. Quelques mois auparavant, Coppée a lui-même publié une plaquette de dénonciation de la Commune intitulée Plus de sang. Or, si la revue La Renaissance littéraire et artistique voulait être à l'avant-garde des révolutions formelles en poésie, mais aussi défendre un message, et si Blémont avait les manuscrits de "Voyelles" et "Les Corbeaux", il se trouve que "Les Corbeaux" peut se lire aisément comme une réplique à deux poètes des plus importants du milieu parisien d'époque, Coppée et Dierx, deux poètes qui avaient publié des plaquettes avec un discours politique engagé, mais un discours fermé au martyre des communards. Rappelons qu'en 1872 la plupart des grands poètes des générations antérieures sont morts : Musset, Lamartine, Nerval, Sainte-Beuve, Vigny, Baudelaire et Gautier en 1872 même. Il reste Leconte de Lisle qui n'a plus exactement le statut d'un maître et il reste surtout Banville. Hugo demeure, mais il est à part, socialement c'est un vieux peu accessible. Le poème "Les Corbeaux", c'est une réplique au positionnement politique parisien de Coppée, Dierx ou Mendès, de Banville même sans doute un peu aussi, de Bergerat et de beaucoup d'autres qui triomphent dans la presse et insultent les communards ou les prisonniers dont les procès furent de la plus haute actualité dans les premiers mois de 1872. Et Blémont et Valade l'ont parfaitement compris, et quelles que soient les raisons du retard ils ont publié un poème qu'ils savaient d'opposition à Déroulède; Coppée, Dierx et consorts.
"Plus de sang" est sorti en plaquette comme "Paroles du vaincu", c'est une œuvre de dénonciation de la Commune et il y a un écho patent entre la dernière strophe du poème de Coppée et la dernière des "Corbeaux", en sachant que, puisqu'il est question aussi d'une source à l'image des "corbeaux" dans la plaquette de Dierx, nous avons dans "Les Corbeaux" une double allusion à Coppée et Dierx comme cette double allusion me semble se dessiner en filigrane dans "Vu à Rome" !
J'ai déjà publié sur le net des articles signalant ce document à l'attention. Le voici à nouveau ! Je vous mets les deux dernières strophes (en précisant qu'il s'agit de sizains), car l'avant-dernière strophe coïncide avec le discours de devoir de revanche des premières strophes des "Corbeaux".

Alors, ô jeunes fils de la vaillante Gaule,
Nous jetterons encor le fusil sur l'épaule
    Et le sac, chargé d'un pain bis,
Nous irons vers le Rhin pour laver notre honte,
Nous irons, furieux comme le flot qui monte
    Et nombreux comme les épis.

- Dis-leur cela, ma mère, et messagère ailée,
Mon ode ira porter jusque dans la mêlée
    Le rameau providentiel,
Sachant bien que l'orage affreux qui se déchaîne
Et qui peut d'un seul coup déraciner un chêne,
    Epargne un oiseau dans le ciel.

Nous sommes d'accord qu'il s'agit d'une des rares plaquettes anticommunardes à avoir été publiées pendant les événements, qu'elle l'a été par un poète en vue et par un poète qu'ont beaucoup parodié, avec l'envie de bien lui répliquer, les membres du Cercle du Zutisme, et notamment Rimbaud. Nous sommes d'accord que nous avons affaire à un poème en sizains, mais en mode normal AABCCB avec une alternance d'alexandrins et d'octosyllabes. Nous sommes d'accord que la dernière strophe du poème "Plus de sang" véhicule une rime "se déchaîne" :: "chêne" qui coïncide avec celle-ci dans la dernière strophe du poème de Rimbaud publié en septembre 1872 : "chêne" :: "enchaîne". Et l'idée finale du dernier vers du poème de Coppée se retrouve elle aussi dans la même dernière strophe du poème de Rimbaud, nous passons d'un orage qui "épargne un oiseau dans le ciel" à une sollicitation du poète pour que les corbeaux qui ont l'air de vents qui plongent et s'abattent sur les hameaux désolés en plein hiver ne chassent pas les "fauvettes de mai". Et la dernière strophe de Rimbaud suit un discours d'appel à un devoir qui est celui-là même dont parle Coppée dans l'avant-dernière strophe de "Plus de sang". Je pourrais écrire un article plus long et étudier par le menu les plaquettes Paroles du vaincu et Plus de sang.J'ai déjà publié cette découverte et je trouverais normal qu'au minimum un rimbaldien ou Bardel sur son site fasse état de ce rapprochement, pour que les lecteurs puissent se faire leur propre opinion.

vendredi 7 décembre 2018

Articles à venir et deux articles sur le site d'Alain Bardel

Je continue de préparer pas mal de choses sur Rimbaud.
Je rédige un article intitulé pour l'instant : "Train, vie de bohème, voyage en mer, journaux : ce qu'exprimait Rimbaud!"
J'ai d'autres projets qui sont lancés que j'ai déjà annoncés. Je vais essayer de revenir en force avec des articles de synthèse.
Une fois n'est pas coutume, je signale à l'attention deux articles nouveaux sur le site d'Alain Bardel. Je n'ai pas encore lu ces articles.
Le plus récent "Le débat critique autour des 'Corbeaux' : un cas d'école" (cliquer sur ce lien) m'intéresse, puisque je m'oppose depuis longtemps à la lecture selon laquelle le titre serait à comprendre comme une métaphore anticléricale visant les curés. Je ne l'ai pas encore lu, mais survolé, ça a l'air intéressant. Je suis surpris de voir que mon nom est volontairement écarté du débat, alors que j'y ai nettement pris part, et notamment dans des articles en version papier ou présents sur le site "Rimpbaud ivre" que la critique rimbaldienne accepte de citer. C'est une énième preuve que j'ai raison depuis le début de dénoncer une loi tendancieuse tacite du silence à mon égard. A noter qu'il y a apparemment une corruption du lien donné sur la page d'accueil, j'accède en deux clics seulement à la page désirée.
Pour "Les Corbeaux", j'ai signalé à l'attention un intertexte "Plus de sang" dans l'oeuvre de François Coppée, et là ce n'est pas la moitié d'un propos inédit, c'est de l'inédit et du décisif à part entière, mais bon...
L'autre article qui verse dans le calembour et que je n'ai pas lu non plus : Divagations rimbaldo-fouriéristes en quête d'Illuminations (cliquer sur ce lien) m'intéresse plus encore. Avant la révélation de la lettre à Jules Andrieu, j'ai bien dit que Rimbaud devait être lu en regard des vraies références intellectuelles des communards, non pas Marx, mais Proudhon, Fourier, Blanqui. C'est marrant les convergences de dates pour l'intérêt des rimbaldiens pour certains sujets. Je m'étais en particulier indigné au sujet de l'interprétation bienpensante de la première phrase du poème en prose "Solde" par Steve Murphy et Bruno Claisse, parce qu'il faut accepter les données telles qu'elles sont. La critique littéraire, c'est de dire les choses telles qu'elles sont, même quand ça dérange. Il va de soi qu'un débat public en prime time sur la première ligne de "Solde" n'est pas souhaitable dans le contexte actuel, mais ce n'est pas une raison pour masquer la réalité du discours de Rimbaud qui correspond à une époque et au milieu politique dont il était proche. C'est l'honnêteté intellectuelle qui est en jeu. En tout cas, il est grand temps de se pencher sur ces questions des références politiques de Rimbaud.
Prenons le livre Le Soleil et la Chair d'Antoine Fongaro, réunion de l'essentiel de ses articles sur les poèmes en vers de Rimbaud au cours de sa vie. Ce volume a été publié en 2009 aux éditions Classiques Garnier.
Dans le chapitre De quelques vocables, au sein d'une section sur les mots "Alme et panadif", Fongaro fait remarquer à la page 23, à propos de la mention "alme" chez Rimbaud que "[c]e mot a été rajeuni de nos jours par la plume énergique de M. Proudhon : L'alme nature ne fait jamais de mal à ceux qui lui appartiennent." La citation n'est pas de Fongaro qui l'emprunte à un volume paru en 1866 du Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle de Pierre Larousse. La publication s'est étalée de 1866 à 1876, mais pour le mot "alme" le volume a été publié en 1866 même.
Le problème, c'est que Fongaro en homme du vingtième siècle sous-évalue complètement l'intérêt de cette citation, puisqu'il enchaîne ainsi : "Mais il n'est pas besoin de supposer que Rimbaud avait lu Proudhon (qui, lui, emploie correctement l'adjectif "alme"), parce qu'il est indiscutable qu'il avait rencontré l'adjectif alme chez Verlaine [vers 17 du "Prologue" des Poëmes saturniens : "Une connexité grandiosement alme", vers 17 à nouveau mais du poème "A Clymène" des Fêtes galantes : "sur d'almes cadences"]. C'est Verlaine qui a appris à Rimbaud à employer "alme"' n'importe comment." Une note de bas de page allonge la liste des exemples verlainiens.
Verlaine est un poète affectionné par Rimbaud, donc ce lien est suffisant pour Fongaro, il n'y aurait plus rien à dire sur l'influence de Proudhon, influence double puisqu'elle a pu s'exercer à la fois sur Verlaine et sur Rimbaud. Même si on croit écarter l'hypothèse d'une lecture de Proudhon par Rimbaud, Fongaro ne fait que reporter le problème : si ce n'est plus l'origine de l'emploi par Rimbaud qui interpelle, c'est cette fois celle de son emploi par Verlaine qu'il faut de toute façon élucider'.
Fongaro sous-évalue l'importance de ses découvertes à d'autres reprises. Toujours dans ce chapitre intitulé "De quelques vocables", il fait une recherche sur l'origine de l'emploi du mot "éclanche" dans "Mes petites amoureuses" et établit un lien avec le poème de Musset "Le Voyage à Pontchartrain" recueilli dans les Poésies posthumes. Le mot "éclanche" y désigne bien l'épaule de mouton prête à être mangée, etc. Et Fongaro risque d'autres rapprochements, mais ce qui m'impressionne c'est qu'il ne dit pas un mot de la forme adoptée par Musset dans son poème. Nous avons une alternance d'octosyllabes et de vers de deux syllabes avec une disposition en quatrains et un rejet du verbe "Fumait" qui fait précisément suite au vers de deux syllabes : "L'éclanche"... Ce qui s'impose d'emblée à mon esprit, c'est que le rapprochement est renforcé par le parallèle entre les formes métriques, puisque "éclanche" se retrouve dans "Mes petites amoureuses", "Fumait" résonne dans "Les Reparties de Nina", et justement "Mes petites amoureuses" et "Les Reparties de Nina" ont en commun une alternance d'octosyllabes et de vers de quatre syllabes qui est reprise à la "Chanson de Fortunio" de Musset, forme elle-même proche de celle adoptée dans "Le Voyage à Pontchartrain".
L'arrière-plan des formes poétiques est un atout non négligeable et pourtant trop négligé dans l'étude de la poésie en vers de Rimbaud. Le repérage d'une forme peut donner du crédit à une étude thématique ou lexical, une communauté de forme peut mettre en confiance le chercheur qui, au départ, n'a que des intuitions, car, petit à petit, ce qui semble un rapprochement aléatoire devient probant par accumulation d'indices. Par exemple, ce que je viens de dire ne suffit pas, mais c'est l'amorce d'une recherche où la sélection des textes à observer en priorité est facilitée, Nina ou Ninon étant, qui plus est, non pas simplement une désignation éculée de la grisette, mais un nom que Musset a contribué à populariser dans la poésie lyrique de son siècle.
Pour "alme", il faut élargir la fenêtre et ne pas s'en tenir à une émulation entre poètes. Le mot "alme" ainsi employé fait partie d'une époque qui n'implique pas que des poètes.
Prenons le poème "A la Musique". Nous savons qu'il a pour modèle un poème précis de Glatigny, poète de la bohème. Mais le motif de la bohème n'est pas une création de Glatigny. La bohème, cela renvoie à un roman de Murger, mais aussi à une origine romantique impliquant un certain comportement en société avec les bousingots, les Jeune-France, et cela implique le journalisme. Quand Rimbaud se décrit en train de fumer, mais aussi en train de méprises ceux qui fument des roses, etc., etc., nous comprenons jusqu'à un certain point la signification. Mais Rimbaud lisait les journaux. L'artiste qui méprise ceux qui fument des roses, c'est un poncif du monde du journalisme, un poncif dont un initiateur ne semble être autre que Félix Pyat, journaliste devenu communard, mais communard à un âge avancé, car il avait déjà pas mal vécu. En 2012, Jean-Didier Wagneur et Françoise Cestor ont réalisé et annoté une anthologie Les Bohèmes 1840-1870 Ecrivains - journalistes - artistes aux éditions Champ Vallon et ils ont offert un article de Pyat datant de 1834 intitulé "Les Artistes". On y trouve le modèle de la hiérarchie sociale dans les mots que déploiera Hugo dans "Réponse à un acte d'accusation", signe que cet article n'est vraiment pas passé inaperçu. Plusieurs rapprochements sont à faire entre cet article ancien de Pyat et l'oeuvre de Rimbaud : "Pour avoir inventé le clysopompe, artiste", etc., dont le mépris de l'artiste pour le bourgeois "fumant des roses". Cela prendrait du temps de retrouver la citation, mais je peux garantir qu'elle s'y trouve. Si je me trompe, c'est dans un article voisin de l'anthologie de toute façon.
J'ai plein d'autres choses à faire remonter, mais j'insiste ici sur cet article de Pyat. D'abord, ce qui a été lancé comme saillies en 1834 a tourné dans la presse et a dû devenir cliché. Ensuite, ce cliché a certainement eu les faveurs de ceux qui partageaient les convictions politiques de Pyat. Pyat lui-même a pu ressortir ses inventions ultérieurement. Enfin, quand il n'y a pas si longtemps j'ai pas mal cité le livre de Maxime Vuillaume sur la Commune, on m'a répliqué que c'était une référence peu pertinente, ce n'est pas un grand historien de la Commune, son ouvrage est pour se justifier, etc. Mais quand même, c'est un compagnon de journalisme d'Eugène Vermersch lui-même, et il ne faut jamais oublier que Rimbaud a adhéré à la Commune à travers la lecture de la presse et que les journalistes communards eurent une certaine importance dans le mouvement. Proudhon, Fourier, Blanqui, Vermersch, Andrieu, des journalistes bien précis, tout cela est encore une vaste mer à fouiller pour mieux éclairer le sens de l'oeuvre de Rimbaud.
Je prépare un article sur la question des trains et des réseaux ferroviaires. Là encore, il y a des mises au point à faire pour ne pas que nous en restions à des moitiés de mise en perspective, comme si tout avait déjà été bien balisé. Il y a encore beaucoup de choses négligées dans la portée des poèmes de Rimbaud comme de Verlaine.

vendredi 23 novembre 2018

Les débuts d'un grand poète

Je continue mes grandes enquêtes, mais je ne vais pas me délaisser mon blog pour autant.
Je travaille en ce moment sur les premiers poèmes de Rimbaud, et notamment "Les Etrennes des orphelins", "Soleil et Chair" et "Sensation".
Pour "Les Etrennes des orphelins", il y a une étude de Steve Murphy avec laquelle je ne suis pas du tout d'accord, et Yves Reboul ayant fait la recension à l'époque du livre Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion dans un compte rendu de la revue Littératures, je sais que je ne suis pas le seul à ne pas être du tout convaincu.
Pourtant, Murphy a bien préparé son attaque, il a problématisé les choses de façon à ce que le lecteur lui fasse aisément des concessions. Il ironise de la sorte : "Rimbaud adopte-t-il vraiment le pathétique à la Coppée, le goût du chromo le plus sucré, pour aboutir à quelque idylle de la famille nucléaire bourgeoise?" Dans cette interrogative, il n'y a que sa fin assimilant de force la famille du poème à un modèle repoussoir bourgeois qui ne passe pas. Mais on a un jeu pour nous prévenir contre une lecture mièvre du poème qui ne ferait pas honneur à Rimbaud. Murphy joue ensuite sur les oppositions suivantes : les critiques admettent une évolution du pastiche vers la parodie, l'idée d'un premier poème de décalque avant la caricature stylistique. L'idée, c'est que le poème "Les Etrennes des orphelins" semble le seul poème de toute la carrière de Rimbaud à ne pas être parodique, sinon polémique. Du coup, il y a beau jeu de dire que celui qui pense que Rimbaud a produit un unique poème mièvre n'est pas très lucide. Murphy cite bien en passant le témoignage de Verlaine qui parle d'un poème publié par la famille à des fins de réhabilitation et d'une "pièce tout à fait jeune, presque jeune fille". On peut toujours répliquer que Verlaine n'a pas été témoin de cette création et qu'il est la dupe de son ironie latente. Certes, certes !
Murphy envisage ensuite qu'il existe déjà un débat quant à l'interprétation de ce poème, lui aussi est hermétique et énigmatique donc. La première lecture serait celle d'une mise en scène de la vie enfantine de Rimbaud. La seconde serait celle d'un pastiche de littérature édifiante. Et la troisième lecture n'est représentée que par une personne, C. A. Hackett, qui se demande si le poème ne cache pas "des intentions parodiques", et Murphy va poursuivre dans cette troisième voie. En même temps, aux deux premières lectures, Murphy envoie la même pichenette. Les lecteurs concèdent qu'il y a des éléments grinçants, ce qui rendrait douteuses les deux premières lectures, et la deuxième lecture n'est envisagée que comme un procédé cynique pour être publiée : elle n'engagerait pas la sincérité de l'auteur.
Alors, dégonflons tout ça.
1) l'argument d'un poème écrit sans sincérité n'a aucun lieu d'être. Si Rimbaud ne passe pas quelque chose, il ne va pas faire semblant d'y croire pour qu'on lui dise pour la première publication de sa vie : "tiens, t'as de beaux vers, tu sais ?"
2) la première lecture n'a aucune réalité autonome et ceux qui la défendent s'exposent systématiquement à la raillerie pour les décryptages biographiques grossiers. Il n'existe qu'une seule lecture du poème, la deuxième, et c'est à la marge que Hackett et Murphy en proposent une réévaluation parodique.
3) les éléments grinçants ne sont pas du tout incompatibles avec les deux premières lectures tristounettes ou édifiantes.
Murphy revient sur son idée de classes sociales. La Revue pour tous est la revue pour tous les bourgeois. Mais, Rimbaud n'est pas dans le délire marxiste de détester une famille parce qu'elle est bourgeoise. Bien sûr qu'il va valoriser le prolétaire et dénoncer le bourgeois, mais on ne voit pas Rimbaud nous décrire un foyer où le père a disparu, s'est barré, où la mère est morte, pour dire "c'est bien fait, ces sales enfants de quatre ans qui n'ont même pas encore fini leur formatage ont assez profité de la vie et des étrennes, et ils se prennent cette catastrophe dans la figure, et je suis bien content pour eux!"
Une telle détestation marxiste du bourgeois, c'est une pathologie de petits bourgeois justement, et plutôt de fils à papas. Rimbaud n'est pas là-dedans, ce n'est pas ça, son profil politique pré-communard. Evidemment qu'il les plaint, ces enfants. Et leurs malheurs ne prouvent rien contre la bourgeoisie. En plus, entre le prolétaire et le bourgeois, il y a la petite bourgeoisie ou les classes moyennes, d'autres nuances encore. Bref !
La lecture des "Etrennes des orphelins" par Murphy est complètement arbitraire et forcée, elle intègre même un délire psychanalytique tiré d'un récit de Delahaye sur une dispute entre les parents de Rimbaud. La danse des étrennes deviendrait celle d'un objet brillant que les parents se balançaient à la figure lors de leur dispute, sauf que le poème ne parle absolument pas d'une querelle. On a une image positive des étrennes, c'est tout!
Mais, surtout, la lecture proposée ne s'alimente que d'une partie des intertextes. Il est question de Coppée et des "Pauvres gens" de Victor Hugo, avec en prime un vers du poème "Intérieur" des Contemplations. Murphy part de l'idée d'un Rimbaud qui se positionnerait systématiquement contre Hugo et de cette autre idée de la médiocrité systématique de Coppée. Or, c'est assez maladroit, car au passage en citant les sources du côté de François Coppée, Murphy montre que le poème "Enfants trouvées" appelle lui-même une lecture parfaitement grinçante. Certes, le jugement de Coppée est celui d'une bienpensance qui méprise la faute, mais c'est grinçant tout de même. Or, c'était l'occasion de montrer que ce qu'il y a de grinçant dans le poème de Rimbaud est lui aussi de l'ordre du pastiche par rapport aux maîtres dont il s'inspire Hugo et Coppée. Le préjugé selon lequel le grinçant de Coppée est celui du bourgeois censeur empêche le lecteur d'en faire l'hypothèse et nous enferme dans l'idée que Rimbaud n'a pu que s'opposer aux modèles Hugo et Coppée, analyse complètement biaisée donc! Mais ce n'est pas tout. Murphy relève quand même au passage un extrait des "Etrennes des orphelins" qui fait écho au poème à venir "Soleil et chair" et au plagiat de la traduction de Sully Prudhomme du début du De Natura rerum de Lucrèce, ça oui, mais à aucun moment, strictement aucun il ne revient sur le principal : dans les travaux scolaires qui nous sont parvenus, nous avons des vers latins à partir d'un poème en vers français "L'Ange et l'enfant" du poète boulanger nîmois Jean Reboul. Pour moi, on ne peut pas publier quinze, vingt pages d'analyse des "Etrennes des orphelins" sans consacrer six ou sept pages à cette source scolaire. C'est la base pour s'assurer des enjeux du poème "Les Etrennes des orphelins". Ce n'est pas tout. Murphy rappelle que si Rimbaud cite exprès des passages des "Pauvres gens" de Victor Hugo, c'est que ce poème a été publié dans un numéro de septembre de la Revue pour tous, et dans le même numéro de la revue, à proximité des "Pauvres gens", il y avait le poème "La Maison de ma mère" de Marceline Desbordes-Valmore. Quand on sait que c'est Rimbaud qui a obligé Verlaine à s'intéresser à la poétesse douaisienne, la moinde des choses, c'est de commenter par le menu les liens possibles entre "La Maison de ma mère" et "Les Etrennes des orphelins". Là encore, ça n'a pas été fait. Il manque enfin une analyse des "Etrennes des orphelins" en termes de composition narrative. Quels sont les moments du récit ? Comment cela s'articule-t-il ?
Le constat est clair, il n'existe à l'heure actuelle aucune étude sérieuse, aucune notice valable au sujet des "Etrennes des orphelins". Le travail n'a pas été fait.
Maintenant, je parlais d'un lien à Lucrèce dans "Les Etrennes des orphelins", celui sur la nature qui s'éveille.
J'en viens à "Credo in unam" Ce poème passe lui aussi pour une oeuvre inexperte de jeunesse. Il est accusé d'être un centon, un pastiche de lectures de Musset, Hugo et Leconte de Lisle. J'ai insisté sur l'importance de "L'Exil des Dieux" de Banville, le message est passé avec deux articles dont un de Dominique Combes dont je vais parler. Evidemment, le modèle de Leconte de Lisle est capital, car Leconte de Lisle avec ses Poèmes antiques et ses Poèmes barbares crée des célébrations antichrétiennes, et c'est aussi une composante importante de l'article de Dominique Combe que je viens d'évoquer.
Cet article s'intitule "Autour de 'Soleil et Chair' : Rimbaud, l'Antiquité et le poème philosophique", il a été publié dans le volume Rimbaud et les sauts d'harmonie inouïs qui correspond aux "Actes du colloqsue international de Zutrich - 24-25 février 2005". Dans cet article, Combe insiste aussi sur Quinet dont le nom revient justement dans la lettre très littéraire de Rimbaud à Andrieu qui vient d'être révélée. Il insiste sur le poète Ménard, poète mineur mais qui offre un nombre important de rapprochements potentiels avec Rimbaud. Combe dit que le poème "Soleil et Chair", "se présente comme la réécriture parodique - c'est-à-dire à la fois hommage et critique - de la poésie philosophique (ou scientifique) héritée de Lucrèce."
Le problème, c'est qu'il n'est pas une réécriture parodique et que s'il contient des éléments parodiques il va falloir préciser ce qu'il parodie. Ce poème parodie-t-il "L'Exil des Dieux" ? Non. Parodie-t-il un poème de Leconte de Lisle ? Non.
Par ailleurs, Combe tranche ainsi une certaine question de la filiation : " 'Soleil et Chair' est évidemment beaucoup plus proche de l'épicurisme de Lucrèce relayé par le panthéisme hugolien et le paganisme de Louis Ménard, que du stoïcisme hiératique de Vigny, ou du platonisme de Lamartine dans La Mort de Socrate (1823)."
La référence au platonisme existe dans "Soleil et Chair", un article récent de la revue Parade sauvage s'est penché sur les difficultés du sujet, et il faudra décidément que je publie un jour tout ce que j'ai comme références à Platon dans les oeuvres de Lamartine et Leconte de Lisle qui méritent d'être rapprochées du poème "Soleil et Chair". Au moins mon annonce est faite depuis un certain temps déjà.
Alors, certes, dans un premier temps, on se dit : Rimbaud est épicurien, ça va avec son refus des croyances, il s'oppose au dualisme platonicien et donc à la métaphysique chrétienne, etc. Mais il y a un problème avec ça. Malgré l'invocation à Vénus, Lucrèce désenchante le monde. Les atomes ne sont pas porteurs d'un amour qui les transcende. Ils n'ont pas un plan spirituel qui les dépasse. S'il y a des dieux chez Lucrèce, ils sont indifférents à notre sort et n'interfèrent pas. Il n'y a pas un amour moteur de vie entre les atomes, il n'y a pas des intentions cachées à l'oeuvre dans l'univers. Et notons, pour ceux qui voudraient trouver pertinent le modèle épicurien, qu'il y a de belles sottises dans la doctrine : a) la mathématisation des sciences physiques, de l'étude des astres, est récusée au nom du refus du plan cosmique, b) le plaisir, c'est l'absence de douleurs, c'est le repos.
Jusqu'à quel point Rimbaud maîtrisait-il les subtilités du discours lucrécien ? En tout cas, il s'en est nourri massivement. Il y a des éléments de son poème' qui ne viennent pas que du premier livre du De rerum Natura ? Rimbaud parle des "atomes" ou du fait d'aimer la Vénus courtisane. Il a donc eu un cours poussé sur le sujet. Est-ce que c'était enseigné dans sa classe à l'école ? Qu'est-ce qu'il a pu lire comme mise au point d'époque ? Il écrit ensuite deux quatrains qu'il rebaptise "Sensation". Donc il a eu sous la main tout le texte de Lucrèce, il a eu des cours, des commentaires sous la main et il a médité des mois durant cet ouvrage. Or, son plagiat de Sully Prudhomme aurait dû imposer depuis longtemps à la critique rimbaldienne une étude fouillée du volume de Sully Prudhomme qui contient une énorme préface de pas loin de cent pages et une traduction en alexandrins du premier livre du De Natura rerum. J'ai déjà insisté sur ce fait en précisant que j'entrevois une source au "Je est un autre" dans une phrase de la préface écrite par Sully Prudhomme.
Mais tout cela ne me suffit pas encore. Le texte de Sully Prudhomme et de quelques autres d'époque, cela peut permettre de voir ce qui était dit de Lucrèce, ce qu'on en extrayait et ramenait en pensées communes partagées à une époque. Mais ce qui m'intéresse, c'est la distorsion d'Epicure par ceux qui l'utilisent. Epicure et même Lucrèce, il y a un refus du spiritualisme. Malgré l'appel à Vénus, Lucrèce ne met pas l'amour comme cause finale. Il n'y a pas la cause finale dans Lucrèce. L'épicurisme se construit aussi contre Aristote et contre le stoïcisme. Il va y avoir la poussée naturelle des êtres dans Lucrèce, mais il n'y a pas de cause cachée, de création ex nihilo, et c'est même pour ça que c'est un objet de scandale pour la religion. L'épicurisme, ça sent le soufre.
Or, des auteurs qui sentent le soufre comme Diderot et Rimbaud qui attaquent la religion chrétienne ne sont pas en phase avec le matérialisme épicurien. Dans une introduction au De la nature de Lucrère (Les Belles Lettres, 2016, traduction d'Alfred Ernout), Elisabeth de Fontenay parle vers la fin d'un Diderot disciple d'Epicure, mais un peu avant elle a mis les pieds dans le plat en évoquant ce passage où Diderot dit que les amants n'ont pas tort de s'enterrer ensemble, car ces atomes s'étant aimés il y a peut-être des affinités entre eux. Et cela est contradictoire avec le discours épicurien. Les atomes désassemblés, il n'y a aucune affinité transcendantale qui demeure. Diderot n'est pas aussi matérialiste qu'il y paraît, il n'atteint pas au scandale lucrécien. Rimbaud, dans "Soleil et Chair", c'est pareil, il y a un plan spiritualiste qui est en contradiction flagrante avec le discours latin, et à plus forte raison avec le discours grec, puisque, rappelons que du discours latin (Lucrèce) au discours grec (Epicure, Démocrite derrière encore), on passe d'une célébration poétique avec exposé scientifique à des formules assez sèches. Diderot et Rimbaud ne sont épicuriens que dans une mesure biaisée. On ne peut rien comprendre à Rimbaud si on ne s'empare du problème.
Et le plus fort, c'est que le lien à Lucrèce ne s'arrête probablement pas là.J'ai dit récemment qu'en tête de son ouvrage moins connu De l'interprétation de la Nature, Diderot avait mis une citation de Lucrèce sur la découverte de la lumière dans la nuit, ce que je rapproche de la logique de "Voyelles" entre "A noir" et "E blanc". La citation est "Quae sunt in luce tuemur E tenebris." Elle est tirée du livre IV et non du livre VI comme l'écrit erronément Diderot. Voici la traduction proposée en note après une citation en latin où les mots sont remis dans le bon ordre : "Des ténèbres nous pouvons voir ce qui est à la lumière."
Mais, dans le De Natura rerum, nous avons aussi une assimilation à plusieurs reprises des éléments premiers aux lettres de l'alphabet. Je cite ici un extrait de l'introduction de Fontenay :

Les atomes que Lucrèce nomme de multiples façons : principia, corpora prima, rerum primordia, elementa, particules élémentaires, semina rerum, semences des choses, sont comparées, par trois fois, aux lettres de l'alphabet, elementa signifiant à la fois, comme les stoicheia d'Epicure, élément et lettre.
Je le dis et répète, depuis mon article "Consonne" de 2003, il y a un lien essentiel entre la pensée développée dans "Soleil et Chair" et l'idée métaphysique du sonnet "Voyelles".
Pour la formule du second vers : "Je dirai quelque jour vos naissances latentes",  prenez cette fois l'introduction d'une autre traduction de l'oeuvre de Lucrèce. EN Garnier-Flammarion, nous avons une autre édition bilingue De la nature / De rerum natura, traduction et présentation par José Kany-Turpin. Dans son introduction, page 20, cet auteur-traducteur écrit :

Parmi tous ces poèmes philosophiques, le seul qui nous parvint en totalité fut donc celui de Lucrèce ; son témoignage est d'autant plus précieux qu'il survit au naufrage des oeuvres des penseurs "matinaux", auxquels d'une certaine manière il se rattache, non seulement par une communauté de sujet, mais aussi et surtout par une pureté d'inspiration et par le génie. Sa parole révèle le monde et l'univers ; Lucrèce souligne souvent le caractère efficace de son verbe : je te dirai, je te révélerai ; ce caractère est celui de la philosophie présocratique. La nature y accède à la présence par le logos.

La citation est anachronique et il faut rester prudent quand on affirme quelque chose sur la pensée présocratique et le logos attribué à la nature, car on risque de prêter à Rimbaud des pensées qui ne furent pas siennes, mais on a quand même un traducteur qui fait ressortir du texte de Lucrèce ces verbes de révélation au futur de l'indicatif et à la première personne du singulier, ce qui en soi est significatif.
Par ailleurs, mon inquiétude étant qu'on place l'idée d'un quant à soi créateur rimbaldien dans "Voyelles" en lui attribuant le regard violet ou en développant l'idée du rayon visuel, l'une ou l'autre des deux préfaces que j'ai citées d'éditions bilingues de l'oeuvre de Lucrèce précise bien également que Lucrèce n'adopte pas la théorie grecqsue traditionnelle du rayon visuel. L'idée, c'est que les savants grecs s'expliquaient la vue par un procédé quasi collaboratif. L'oeil émet lui-même un rayon qui va au contact de l'extérieur et qui revient après contact avec un obstacle, en gros. Je suis assez surpris que les grecs se soient enthousiasmés pour une théorie pareille, mais dans "Voyelles", on a une fin sur le rayon d'un regard, ce qui est ultra courant en poésie. On en a des tonnes dans la poésie amoureuse. Nombre de poèmes allégoriques des Fleurs du Mal se terminent sur une mention du regard ou des yeux, etc. Il va de soi que de ce rayon violet il émane quelque chose de la pensée intérieure de cet être mystérieux, mais nous sommes bien dans le cadre de compréhension optique qui est le nôtre. Le poète croise un regard, car il voit des yeux animés d'une étincelle et qui regardent eux-mêmes vers nous. Il ne faut pas non plus commencer à partir dans un délire de transposition systématique de théories antiques caduques dans les poèmes de Rimbaud.
Après, quand on me lit, on sait qu'on a la preuve qu'il y a des intentions cachées métaphysiques, puisque quoi que je fasse mon discours aussi clair soit-il sur "Voyelles" ne peut pas être reconnu, ne peut pas passer. Il y a un interdit contre une évidence, il y a bien un blocage métaphysique et il y a forcément un plan mental de la réalité qui nous est inconnu derrière les atomes, ça c'est évident, sinon ce que j'écris aurait fait depuis longtemps la une de l'actualité littéraire. Dieu qui crée l'univers, c'est une contradiction stupide, c'est une fausse explication inutile, mais la métaphysique des intentions cachées, elle est indéniable, ça je peux en témoigner.