mercredi 6 octobre 2021

Il est nouveau, docteur Rimbaud !

Il est nouveau, docteur Rimbaud !

Qu'est-ce qu'on peut entendre par là ? Quand j'étais enfant, comme beaucoup d'autres, je connaissais cette petite phrase : "Il est minuit, docteur Schweitzer !" Je ne comprenais pas ce que ça sous-entendait. J'ignorais la provenance d'une telle citation. Je ne savais même pas qui était le docteur Schweitzer, j'ignorais même qu'il n'était pas qu'un personnage de fiction. Je ne savais rien de rien. C'est même une sorte de connaissance littéraire qui est allée en s'éteignant, car il n'en fut nulle question au collège et au lycée. C'était comme un truc perdu dans mon enfance, un souvenir de mes aînés comme quand on me parlait d'Eddy Merckx que je n'ai pas suivi directement. Puis, un jour, j'ai découvert que cette phrase cabalistique était le titre d'une pièce de théâtre, un drame en deux actes et des Pourrières. Il s'agissait d'un texte d'un écrivain français et catholique Gilbert Cesbron. Cet auteur donnait à d'autres de ses écrits le tour d'une phrase moitié anodine, moitié étonnante : Il est plus tard que tu ne penses, Libérez Barabbas ou C'est Mozart qu'on assassine. Ce dernier titre est toutefois une citation de Terre des hommes de Saint-Exupéry. Gilbert Cesbron est finalement tombé dans l'oubli. Je dois avouer qu'à lire sa pièce Il est minuit, docteur Schweitzer, ce n'est pas vraiment surprenant. C'est une pièce qui a eu son actualité en 1951, et voilà tout. Ceci dit, son titre est resté, et comme les gens l'utilisent, on prétend que ça ne veut rien dire d'autre que le fait d'annoncer minuit aux gens avec une emphase comique. Dans la pièce, cela a un peu plus de profondeur tout de même.
Le héros de la pièce Albert Schweitzer est un personnage réel qui a survécu au drame de Cesbron. Le drame de Cesbron est censé se dérouler au Gabon au commencement de la Première Guerre Mondiale. Schweitzer n'est pas catholique, c'est un protestant qui participe du mouvement de la théologie libérale. Il est Alsacien, ce qui en fait un personnage d'origine française mais administrativement allemand et donc placé sous les drapeaux allemands, avec une double casquette pour la culture. Il se retrouve face à un personnage inspiré de Lyautey et quelques autres, dont un certain Leblanc dont le nom est évidemment signifiant dans le contexte d'hôpital dans les brousses du Gabon. Personnage aujourd'hui controversé à cause si j'ai bien compris de son paternalisme, le véritable Albert Schweitzer est mort en 1965, cinquante après les faits imaginés dans la pièce et quatorze ans après les premières mises en scènes de celle-ci. Toutefois, la première réplique de la pièce est formulée par le personnage de Marie, sur laquelle se projette l'idée chrétienne, mais elle n'est pas le personnage pieux que son nom fait attendre, mais bref, sa première réplique, c'est le titre de la pièce : "Il est minuit, docteur Schweitzer !" Cela contribue à la coloration de deuil immédiate qui s'installe, et quand on sait qu'il y a pour le théâtre classique français une règle d'unité de temps limité à vingt-quatre heures Schweitzer fait entendre une perspective inquiétante pour lui-même quand il dit : "Un mendiant qui meurt demain, son temps est mille fois plus précieux que le mien !"
Or, si le premier acte de la pièce commence à minuit, le second acte de la pièce commence le lendemain à onze heures du soir. On devine que le second acte doit représenter l'écoulement d'une heure de temps. Et Schweitzer est alors condamné à mort et doit l'être par Leblanc qui aura la dernière réplique, laquelle ne sera que la reprise de la phrase initiale de Marie la veille, phrase qu'il n'a pourtant pas entendue : "Il est minuit, docteur Schweitzer !" Et cela sonne alors comme une sentence de mort. Puis, le rideau se ferme.
Voilà, vous mourrez moins incultes, mais bon vous mourrez quand même !...

Que dire de plus ? Je vais reprendre ma série sur les "lettres du voyant", je vais dans la prochaine partie rendre enfin compte dans les détails de la préface de Sully Prudhomme à sa traduction du premier livre de De rerum Natura de Lucrèce.
Pendant ce temps, vous reprendrez bien un peu de cet arrière-goût d'automne...
Il est nouveau, docteur Rimbaud !

mardi 5 octobre 2021

La Rivière de Cassis, mystère géographique

Le poème "La Rivière de Cassis" décrit poétiquement un paysage, mais ce qui est intrigant c'est qu'on ne cerne pas clairement de quel paysage il peut être question.
Il semble admis que le poème décrit le paysage des Ardennes belges et plus précisément de la vallée de la Semois, mais en réalité il ne s'agit que d'une hypothèse de lecture. La Semois est une rivière qui traverse la Belgique pour l'essentiel et qui va se jeter dans la Meuse en France, où l'orthographe du nom varie en Semoy. Parmi les sites touristiques le long de la Semois, nous avons la ville de Bouillon que Rimbaud et Verlaine connaissaient, et où ils se sont rendus ensemble non pas en mai 1872, période de composition de "La Rivière de Cassis", mais en mai 1873. Ayant vécu une partie de mon enfance en Belgique, il se trouve qu'en cinquième primaire, l'équivalent de l'année de CM2 en France, j'ai fait avec les élèves des deux classes de cinquième de mon école un séjour d'une semaine dans cette région. J'ai visité le château de Bouillon, qui est en réalité un château créé après la mort de Godefroy de Bouillon (le vrai château était sur une colline avoisinante), et j'ai pu graver dans mon souvenir l'image touristique classique du Tombeau du Géant à Botassart qui ne fait pas partie des "vaux étranges", mais plutôt des collines singulières dessinées par les méandres sinueux de la Semois.
Pour un lecteur français et aussi quelque peu pour un lecteur belge, la localisation dans la vallée de la Semois concorde plutôt bien avec le poème : une rivière, des forêts de sapins, l'évocation du cassis en tant que plante plutôt du nord, l'idée d'un décor vallonné ("vaux étranges") avec quelques "donjons" disséminés et ce motif des "chevaliers errants" qui fait écho à la figure du croisé Godefroy de Bouillon, héros de la Jérusalem délivrée du Tasse.
Toutefois, quand j'étais enfant, il m'était enseigné qu'il n'y avait pas de corbeaux en Belgique. Je voyais des corneilles dans la Nature, mais, pour voir des corbeaux, il fallait aller en France et avec ma docile naïveté je m'imaginais presque qu'il suffisait de traverser la frontière pour ça. Evidemment, il est toujours loisible d'utiliser le nom "corbeaux" pour les corneilles. Il paraît qu'il y a un programme de réintroduction des corbeaux en Belgique depuis 1970 (donc j'aurais pu en voir en Belgique quand j'étais enfant), et l'idée c'est que les corbeaux ont disparu de Belgique au début du vingtième siècle.
Passons aux sapinaies. Le mot "sapinaie" semble une invention de Rimbaud tant il est rare. Il ne s'agit pas d'une invention de Rimbaud, mais d'un mot familier que "sapinière" a supplanté. Une rapide recherche sur Google révèle l'existence d'une "rue de la Sapinaie" à Nantes et il est question aussi de "sapinaie" dans l'Isère. Nantes et l'Isère, nous sommes loin des Ardennes. Le mot "sapinaie" apparaît aussi sous la plume de l'écrivain ardennais André Dhôtel né à Attigny, mais Dhôtel a publié plusieurs ouvrages sur Rimbaud et s'est inspiré de lui dans ses écrits, voire pour un titre d'ouvrage Vaux étranges.
[Attendez, je m'interromps, j'écoute du Bob Dylan, mais je trouve que dans les années 70 il n'était vraiment pas aussi bon que dans les années 60, je vais mettre un album de sa meilleure époque donc !]
Mais les remises en cause pleuvent en cascade. Il faudrait parler de sapinières et non de sapinaies, mais le nom sapin est lui-même problématique puisqu'il s'agit d'épicéas et partant il ne faudrait pas parler de sapinières, mais de pessières.
Mais il y a encore un autre aspect qui m'intrigue. J'ai appris que le paysage de "forêts de sapins" des Ardennes belges n'était pas naturel et que les épicéas ont été plantés au milieu du XIXe siècle. Les épicéas poussent très vite, mais Rimbaud pouvait avoir conscience d'avoir affaire à un paysage nouveau remanié par l'homme, alors que moi naïvement quand j'avais dix ans les sapins étaient là avant le travail de l'homme dans la région. En plus, le second sizain de "La Rivière de Cassis" parle du passé, du Moyen Âge, ce qui fait que la plupart des lecteurs doivent superposer mentalement les sapins du présent à l'évocation médiévale des donjons. Normalement, au Moyen Âge, nous avions plutôt des hêtres si j'ai bien retenu la leçon. Mais comme l'homme a utilisé les arbres, un territoire de landes s'est créé et au milieu du XIXe siècle ils ont voulu reboiser et ils ont fait le choix de l'épicéa, moins pour des raisons esthétiques que pour des raisons économiques. C'était moins coûteux pour reboiser et l'épicéa était intéressant à exploiter. Rimbaud a écrit son poème en mai 1872, j'ignore jusqu'à quel point il avait conscience de ces bouleversements récents. J'ignore aussi quelle était l'étendue de ces récentes "sapinaies" à son époque.
Le cadre ardennais a l'air de pouvoir être certifié comme paysage décrit par le poème avec un intérêt évident pour le cadre des Ardennes belges, du moins le cadre ardennais de la région de Bouillon. En effet, les épicéas sont plus intéressants à planter à plus de 400 mètres d'altitude, donc du côté des sommets des Ardennes belges. Il n'est pas explicitement question des Ardennes belges dans le poème, et on peut se demander si le département français des Ardennes n'avait pas ses forêts de sapins remplies de corbeaux à proximité de rivières. Pour les "vaux étranges", nous pouvions songer au Vallage, région d'Ernest Raynaud, et donc à la Vallée de la Marne.
En effet, je ne perds pas de vue deux problèmes posés par le poème. Le premier problème, c'est le caractère de témoignage biographique. Le poème est daté de mai 1872, alors que Rimbaud fut de retour à Paris autour du 7 mai. Le poème peut être partiellement antidaté, ou daté du jour où il fut terminé, ou il peut être composé avec un temps de retard par rapport à une expérience récente. En gros, en mars et en avril, Rimbaud a été éloigné de Paris pour permettre à Verlaine de reconstruire son ménage aux yeux du milieu ambiant parisien. Rimbaud n'a pas passé ces deux mois qu'à Charleville, mais pour l'essentiel si. Comme il le fera avec Verlaine l'année suivante à la même période, Rimbaud n'a-t-il pas pris le train jusqu'à la frontière belge pour profiter du cadre ardennais de la ville de Bouillon. Cela implique un passage par Sedan. C'est le seul moyen de justifier une lecture dans un cadre belge du poème "La Rivière de Cassis". Il y a un autre problème important qui se pose, c'est celui de la lecture symbolique du poème. Plusieurs rimbaldiens soupçonnent à bon droit que "La Rivière de Cassis" fait allusion à la guerre franco-prussienne, et les rapprochements lexicaux patents avec le poème "Les Corbeaux" ne laissent guère de place au doute. Il est clair que les "mystères révoltes / Des campagnes d'anciens temps" écornent un peu plus l'image de Napoléon III. Et, en clair, si la guerre franco-prussienne n'a pas lieu en Belgique, difficulté qui se pose sans qu'on en parle à la lecture du poème "La Rivière de Cassis" d'une description de paysage belge avec une allusion à une guerre qui ne concerne que le pays d'à côté, il me semble évident que Sedan est la clef pour résoudre la difficulté d'interprétation de "La Rivière de Cassis". Sedan est dans le département des Ardennes, à la frontière belge, et à vingt kilomètres de Bouillon.
Le seul point divergent, c'est que la Semois ne relie pas du tout Bouillon à Sedan, aucune rivière ne relie les deux villes. Sedan est traversée par la Meuse, mais la Semois fera encore un long trajet en Belgique avant de traverser la frontière française et de daigner enfin se jeter dans la Meuse. Elle aura changé de nom, la Semoy, et donc de caractère et sera plus conciliante. En mai 1873, quand Verlaine et Rimbaud se rencontrent à Bouillon sous les yeux de Delahaye qui va témoigner, ils se moquent de la captivité de Napoléon III, il y a donc une liaison diffuse entre Sedan et Bouillon qui occupaient les esprits de nos deux poètes et qui permet in fine de soutenir la lecture habituelle de "La Rivière de Cassis" comme description d'un paysage touristique belge connu des carolopolitains avec un fond de réprobation pour un univers ancien médiéval dont satiriquement le Second Empire récemment chu fait partie.
Mon lecteur peut se dire que mon article n'a servi à rien. Je ne crois pas, je me représente plus nettement les choses, les conditions de sa création. En soulignant l'importance de Sedan, ce que les commentaires ne font pas d'habitude à ce que je sache, je remotive la compréhension satirique du poème.
Il reste un point important à souligner. La mention du "cassis" n'est certainement pas anodine. On se contente en général d'y voir une image pour dire que la rivière est rouge du sang des morts. Mais cela suppose de privilégier la référence allégorique, et plutôt à la Commune aux morts de Sedan, alors qu'il y a sans doute des enjeux locaux à mieux cerner. Le cassis vient du groseillier noir qui est une plante septentrionale. Une invention récente est la crème de cassis, mais cette invention concerne plutôt Dijon et la Bourgogne, une invention apparue vers 1851. Ceci dit, l'appellation "crème de cassis" ne s'est-elle pas popularisée plus tard encore, à la fin du XIXe siècle ? Par ailleurs, il y a une transition. Il existe différentes sortes de liqueurs nommées ratafia et depuis le dix-huitième siècle la liqueur par excellence était un ratafia à base de cassis, avec un peu de cannelle et girofle. La crème de cassis est une invention qui dérive du succès de ce ratafia à base de cassis. Or, à la fin de "La Rivière de Cassis", il est question d'un paysan "Qui trinque d'un moignon vieux". Il est certain que les commentaires multiplient le repérage de mots qui risquent d'être polysémiques dans le poème. Les "campagnes d'anciens temps", sont-ce d'anciennes batailles ou d'anciens mondes paysans ? Le paysan trinque, parce qu'il souffre ou parce qu'il lève le verre, etc. ? Pour moi, le titre du poème et la fin supposent assez clairement un renvoi à la boisson. Evidemment, comme les corbeaux sont du côté de la rivière de Cassis et sont invités à chasser le paysan, aucun commentaire ne détermine que le paysan boit du ratafia ou de la crème de cassis, mais il n'en reste pas moins qu'on a une confrontation entre l'alcool de la rivière et l'alcoolémie du paysan matois.
Je n'oublie pas non plus le caractère purgatif reconnu du cassis, ce que Benoît de Cornulier a rappelé il y a quelque temps déjà et qui a inspiré certains aspects de la lecture de Bernard Meyer dans son livre Douze poèmes expliqués de Rimbaud. Les purgatifs sont un vrai sujet de conversation de Verlaine et Rimbaud lorsqu'ils se déplacent à Bouillon, au vu des dessins de Verlaine qui ont été récemment déchiffrés et commentés sur le blog de Jacques Bienvenu.
Voilà pour les petites réflexions géographiques inspirées par ce poème.

lundi 4 octobre 2021

"Solde", la dernière lecture de Claisse

 Il existe deux études du poème "Solde" par Bruno Claisse. Je ne vais rendre compte que de celle qui a été reprise dans le livre de Claisse Les Illuminations et l'accession au réel de 2012 aux éditions Classiques Garnier. Ce livre de Claisse réunit plusieurs articles publiés précédemment dans des revues, mais il contient quelques ajouts inédits et l'ensemble des études de poèmes a été organisé afin de développer une thèse de lecture. Or, l'étude du poème "Solde" est la dernière du livre en fin de septième partie, juste avant les trois minces pages de conclusion. Il s'agit aussi du testament de Bruno Claisse dans le champ de la critique rimbaldienne. Il n'écrira plus d'article sur Rimbaud.
L'étude n'est pas des plus longues, elle tient en dix pages, en incluant une transcription du poème lui-même.
L'article de Claisse pose quelques problèmes. Les derniers articles publiés par Claisse sont aussi éprouvants à lire que du Kant, du Leibniz ou du Spinoza. C'est tout simplement atroce à lire. Ce n'était pas le cas de son premier livre ou des articles qu'il a publiés sur "Nocturne vulgaire", "Mouvement", "Villes ('Ce sont des villes')" et "Soir historique". En revanche, son étude sur "Parade" ou cette dernière sur "Solde" me mettent à la torture. Il adopte une tendance similaire à celle de Yann Frémy sur Une saison en enfer qui consistait à plaquer une théorie conceptuelle sur le texte rimbaldien avec des mots clefs, par exemple "énergie". Claisse applique sur le corps du texte rimbaldien des concepts qu'il a sans doute longuement mûris, éprouvés, mais auxquels le lecteur ne comprend rien : "tragique", "anti-tragique", "jubilation", "éthique assassine du poète",... Je comprends en partie ces concepts, parce que Claisse les définit et fait des rapprochements pertinents et indiscutables dans la forme entre des poèmes de Rimbaud, mais je préfère dire que je ne comprends rien car les connexions n'ayant rien de précis au bout d'un moment c'est comme si je ne lisais rien du tout. N'ayant pas confiance en des termes vaguement mis en relation avec le texte de Rimbaud, mon cerveau refuse de les prendre en considération. Je déconseille aux critiques littéraires de persévérer dans cette voie-là. L'écrivain peut pratiquer ce discours hermétique, exemple : Rimbaud, mais la critique littéraire a pour fonction de permettre un accès plus aisé aux œuvres d'écrivain. Nous ne pouvons pas chercher à nous épuiser vainement dans un jeu de poupées russes où la critique littéraire doit fournir la critique littéraire de la critique littéraire de la critique littéraire de la critique littéraire d'une œuvre littéraire. Ou alors elle affiche clairement ses ambitions d'être de la Littérature à part entière en plus d'être de la critique littéraire.
L'étude de Claisse manque de clarté et certaines idées demeurent confuses également. Mais, dans les grandes lignes, Claisse oppose le poète qu'est Rimbaud au monde, en ironisant sur le fait que lui Rimbaud cherche les valeurs les plus hautes tandis que le monde fait mine de pouvoir les mettre en vente. Le poème "Solde" reproche au "monde" de "vendre ce qui est invendable". C'est le titre de  l'article de Claisse : "Solde ou 'ce qu'on ne vendra jamais' ", qui oriente le lecteur vers l'interprétation limpide des enjeux du poème, et Claisse reprend une idée que je lui avais formulée dans nos échanges personnels. Je lui disais que le poème "Solde" était fondé sur des oxymores : "A vendre les Corps sans prix" et "A vendre [...] ce qu'on ne vendra jamais". C'était pour moi la preuve ultime que Rimbaud n'était pas le vendeur du poème.
Claisse s'inscrit aussi dans la filiation du critique Antoine Fongaro qui, le premier, avait souligné que le poème parlait de plusieurs vendeurs et non d'un seul, ce qui suffisait à rendre discutables les lectures qui affirmaient que Rimbaud bradait sa poétique de "voyant". Nakaji a publié un article sur "Solde" qui a tenu compte de la réserve émise par Fongaro au sujet du pluriel "vendeurs", mais loin de considérer que c'était la preuve d'un contresens généralisé de la critique rimbaldienne Nakaji avait réadapté la lecture consensuelle en la nuançant juste ce qu'il est nécessaire en fonction du pluriel "vendeurs".
Le début de l'article de Claisse rappelle ce cadre conflictuel latent dans le domaine des études rimbaldiennes :
   Le pluriel de l'avant-dernière phrase ("Les vendeurs ne sont pas à bout de solde !") conduisit, dès 1991, A. Fongaro à une déclaration radicale : "ce n'est donc pas Rimbaud qui solde". A ce jour, pourtant, aucun commentateur n'a pris en compte ce pluriel troublant : "Les vendeurs"'. [...]

La mention "aucun commentateur" est accompagnée d'une note 2 de bas de page :
Sauf Y. Nakaji qui, sans la transformer, a retouché l'interprétation courante (cf. "L'ambiguïté de Solde", Parade sauvage, Colloque, n°3, 1992, p. 239-247).
Les plus attentifs pourraient faire remarquer que l'article de Nakaji a suivi de près (1992) la remarque de Fongaro ("dès 1991"). Cependant, la "déclaration radicale" de Fongaro est elle flanquée d'une note 1 de bas de page contradictoire qui semble indiquer que Fongaro tenait ce propos depuis plus longtemps :
A. Fongaro, Studi Francesi, 72 (XXIC, 3), sept.-déc. 1980, p. 589.
Une bonne partie des numéros de la revue Studi francesi était disponible à l'université de Toulouse le Mirail, mais je ne saurais m'y rendre pour effectuer une vérification.
Précisons que l'article sur "Solde" que nous étudions réagit aussi à l'article d'Eric Marty : "Rimbaud et l'adieu au politique" publié en 2005 dans les Cahiers de littérature française II. Cet article de Marty a très mauvaise presse parmi les rimbaldiens les plus avisés, et Claisse lui fait un sort dans la dernière note de son étude sur "Solde", la note 1 au bas de la page 268 du livre :
[...] Qui admettra pourtant que, dans Solde, le poétique "discrédite toute possibilité de parole politique" ? Car où trouver un "adieu au politique", quand c'est la parole poétique elle-même qui énonce le politique, en dénonçant l'aliénation collective des soldeurs, qu'il s'agisse des "masses", conduites par leur dévotion à solder ce qui les ferait vivre ou "des conquérants du monde", victimes de leurs illusions scientistes ?
On devine que l'article de Claisse est d'autant plus compliqué à lire qu'il suppose une réflexion dialectique avec un discours adverse non clairement nommé et spécifié dans son texte.
Mais revenons au début de l'article. Je vais reprendre la citation là où je l'avais arrêtée. Après avoir signalé cet aveuglement de la critique rimbaldienne au sujet du pluriel "vendeurs", Claisse poursuit en singeant ironiquement la réflexion prêtée à l'ensemble des lecteurs déterminés à inclure Rimbaud parmi les vendeurs :
[...] Les motifs rimbaldiens se confondant avec le stock à vendre, qui d'autre que le poète des Illuminations pourrait avoir endossé le rôle du camelot ? De plus, comment ne pas lire un singulier derrière le pluriel, sans même avoir à se justifier, puisque Rimbaud allait "s'opérer vivant de la poésie" (Mallarmé) ? Ainsi, "la tentation est grande" de faire de Solde "la dernière des Illuminations", puisqu'y "reviennent les principaux motifs du recueil [...]. Pour les mettre en vente. Pour les disperser à tous les vents[citation du Rimbaud de Pierre Brunel, paru en 1998]". Mais cet avis a beau être quasi unanime, il occulte trop la pluralité des "vendeurs" pour emporter l'adhésion.
    Vérifions d'abord que le poète de Solde n'y liquide pas son œuvre. [...]
Nous faisons face ici à un petit problème d'écriture de l'article de Claisse. Dans l'extrait que je viens de citer, nous avons un début qui est au style indirect libre si je puis dire et, du coup, cela crée un problème d'opacité dans l'énonciation. Quand Claisse écrit "Les motifs rimbaldiens se confondant avec le stock à vendre", nous avons l'impression d'une vérité actée, mais il s'agit d'un propos tenu par ceux que Claisse est en train de persifler, non de soutenir. Le problème, c'est que ce qui est persiflé clairement c'est seulement le cœur du propos adverse : le poète endosserait le rôle du camelot. Nous n'avons aucun indice dans la formulation adoptée par Claisse pour déterminer si la vérité de la condition est remise en cause ou nonb : "Les motifs rimbaldiens se confondant avec le stock à vendre," et dans l'incertitude ce qui va tendre à prévaloir c'est que Claisse admet cela comme une vérité lui aussi. On verra que c'est à peu près le cas, mais il est bon de faire remarquer que la phrase pose un problème d'écriture insidieux, et nous verrons qu'en réalité Claisse n'a tout simplement pensé à se situer clairement par rapport à cette idée pourtant essentielle. Il faut aussi remarquer que certains lecteurs pourront aussi se demander si cette confusion est relative ou absolue. Est-ce que les motifs rimbaldiens se confondent avec le reste du stock ou est-ce qu'ils se confondent en tant qu'ils sont le stock ? La phrase et la logique du discours persifleur de Claisse supposent évidemment que nous comprenions que ce stock est fait des "motifs rimbaldiens", mais on voit tout de même tout le danger qu'il y a à enfermer des affirmations dans un second degré ironique qui frappe d'autres parties de la phrase. Et, finalement, j'ai cité la première phrase de l'alinéa suivant où on repère nettement l'erreur fondamentale de Claisse. Il s'agit uniquement de vérifier si Rimbaud est un vendeur ou non, mais Claisse ne pose pas de questions sur la nature du stock et crée un mouvement d'adhésion insensible à l'idée que ce stock est bien, si pas l'œuvre même de Rimbaud, du moins sa visée première.
Or, la lecture de Claisse telle qu'elle est articulée devrait amener à se poser la question, puisque si le monde vend le stock des motifs rimbaldiens c'est qu'il le connaît et qu'il vient s'agréger à la cohorte de ceux qui se veulent voyants, sauf qu'il en dévoie la pratique. En réalité, Claisse devrait dire clairement que le monde et Rimbaud s'intéressent aux mêmes motifs, et non pas laisser entendre que les motifs sont rimbaldiens. Et malgré cette ambiguïté, il est clair qu'une bonne partie de la lecture de Claisse se lit plus aisément en comprenant que Rimbaud et le monde s'intéressent aux mêmes motifs, mais bien sûr pas pour les mêmes raisons. Et, dans cet espace de compréhension, il n'est pas acceptable de traduire "motifs rimbaldiens" par "poétique du voyant". Mais, malgré tout, l'article de Claisse continue de poser problème. Parfois, Claisse va donner d'un extrait qu'il cite une interprétation où il va forcer la lecture en terme de motif rimbaldien. Le cas le plus évident est celui des "trouvailles" et des "termes non soupçonnés". Claisse nous gratifie d'une précision entre parenthèses qui est tout à fait étonnante : "Les trouvailles (de l'écriture)", ce qui impose un sens restreint au poème "Solde". Il ramène les "trouvailles"  à un fait d'écriture littéraire et cela a des conséquences pour l'interprétation d'ensemble du poème, sauf que, personnellement, je ne vois pas en quoi l'expression : "Les trouvailles et les termes non soupçonnés", parle spécifiquement d'inventions en littérature. Où sont les preuves de cette lecture ? Claisse va également favoriser l'identification aux motifs rimbaldiens avec ses citations à plusieurs reprises de l'expression "l'amour maudit" identifié au péché de Sodome. Mais si les motifs doivent tous être rimbaldiens, c'est à une revue qu'il convient de procéder, ce que Claisse ne fait pas réellement. Il s'enferre dans une argumentation à sens unique où il commente plusieurs extraits favorables à cette idée, et ce faisant il rejoint l'idée que le poème brade les valeurs de la poétique du voyant, sans bien sentir que par moments son commentaire suppose pourtant une autre possibilité. Bien plutôt, Rimbaud remarquerait l'aspiration du monde à des valeurs absolues que lui aussi peut ressentir, mais fatalement il dénoncerait la manière de se les approprier et leur usage. Mais, dans ce que je viens de dire, une nuance s'introduit. Il y a une grande différence entre des valeurs que Rimbaud défend au point d'en faire des motifs personnels et des valeurs que le monde exalte et qu'il pourrait quelque peu ressentir. C'est pour cela que l'idée d'élan mystique est intéressante à l'avant-dernier alinéa : "Elan insensé et infini aux splendeurs invisibles, aux délices insensibles, [...]"
Dans l'optique de motifs rimbaldiens, l'élan est comparable aux aspirations qu'avait le poète voyant. Mais le poème criant "A vendre" est à l'unisson de la pensée des "vendeurs". Qui dit : "Elan insensé aux splendeurs invisibles..." ? Le poète, autrement dit Rimbaud, ou les vendeurs ? Sur quoi justifier que cet alinéa exprime la pensée du seul Rimbaud et non celle de tous les vendeurs ? Il est vrai que si on identifie pas clairement cet élan mystique à un courant constitué, genre le catholicisme, il restera une possibilité de tension entre l'élan comme le voient les vendeurs et l'élan envisagé différemment par Rimbaud. Bienvenu a souligné que l'expression "splendeurs invisibles" est un oxymore, une alliance de mots opposés. Le sens du mot "splendide" s'est affaibli de nos jours, mais moins celui du mot "splendeurs", et à l'époque de Rimbaud, d'autant plus sous sa plume d'auteur, les mots "splendide" et "splendeurs" sont associés à l'éclat lumineux. Cette alliance de mots ne vient donc pas spontanément sous la plume et Victor Hugo en a donné une rare illustration avant Rimbaud dans Les Misérables qui suppose la référence à la religion chrétienne, purement et simplement. Une telle allusion précise au catholicisme dans "Solde" suffirait à exclure Rimbaud du groupe des vendeurs : le poème ne pourrait plus qu'être une imitation ironique de l'ennemi. Mais je ne veux pas aussi rapidement sauter à une telle conclusion, il s'en faut de beaucoup que le poème parle clairement de l'élan catholique dans l'avant-dernier alinéa.
Dans sa lecture, Claisse, qui, nous le savons, exclut que Rimbaud puisse s'inclure parmi les vendeurs, s'accorde malgré tout sur l'idée qu'il s'agirait d'un inventaire de motifs rimbaldiens en tant que tels. Il ne saurait donc envisager qu'il est question d'un élan mystique catholique dans l'avant-dernier alinéa et cette idée ne s'est en aucun cas présentée à son esprit. Pris dans sa théorie de la "jubilation" (ou "gaîté" puisqu'il cite le poème pour mieux donner l'impression qu'il voit juste par la synonymie de certains termes), Claisse développe un discours difficilement compréhensible, mais qui parle d'un élan sur le modèle de ce que Rimbaud a exprimé dans ses lettres du 13 et du 15 mai 1871 :
   Appliqués à "Elan" par les possessifs "ses"/"sa", deux groupes nominaux ("- et ses secrets [...]" / "- et sa gaîté [...]") redoublent la célébration d'une éthique et d'une poétique de la gaîté, toujours associée, dans Les Illuminations, à la connaissance du tragique (cf., dans Ville, l'humour de l'alliance "joli Crime") ; aussi une telle gaîté est-elle "effrayante pour la foule", puisqu'elle accompagne, en toute connaissance de cause, la pensée du tragique, dont "la foule" veut au contraire se protéger par ses croyances. En outre, les "secrets" de la vie, que découvre "l'élan" poétique, plongent les postures immoralistes (cf. "chaque vice") dans une folle inquiétude ("et ses secrets affolants"). [...]
J'ai du mal à trouver pertinente l'allusion au "joli Crime" de "Ville". L'extrait cité progresse par des affirmations que l'argumentation n'étaie pas : deux groupes nominaux redoublent la célébration, la gaîté serait toujours associée à la connaissance du tragique (et que veut dire "associer", qu'est-ce qu'associer ?), la gaîté est effrayante puisque j'ai une théorie sur le tragique, etc. Que Claisse ait raison ou tort, son discours est illisible. Mais l'élan est précisé en tant que "poétique". Nous observons également que le poète s'oppose aux masses et aux foules, puisque son élan fait peur. Le problème, c'est que Claisse oublie que son article a annoncé fièrement qu'il allait tenir compte du pluriel "vendeurs", alors que, même s'il est quelque peu obscur, le paragraphe qui précède ne parle que des idées du poète face aux foules (selon la théorie propre à Claisse, mais peu importe), et même pas du conflit entre Rimbaud et les vendeurs. Les "vendeurs" sont le monde, les "foules" sont le monde, ces vérités de La Palice il faut s'en méfier, car elles amènent à oublier que nous avons une triangulation : "poète", "foules" et "vendeurs".
Plus haut sur la même page 267, un autre extrait montre que Claisse analyse l'élan à l'aune exclusive de la poétique du "voyant" :
[...] Car, de même que le tragique existentiel (ce chevalet de tortures) constitue la source providentielle du génie humain, de même le fait de tenir l'existence pour irrémédiablement tragique[ ] permet au travail poétique d'entrevoir l'invisible et de penser l'impensable : qu'en effet l' "Elan" créateur soit "insensé", les "splendeurs invisibles" et les "délices insensibles", n'empêche cet "élan", ces "splendeurs" et ces "délices", tout inconcevables qu'ils soient, d'être non illusoires. [...]
Claisse ne songe même pas à faire remarquer que "insensé" permet si pas d'exclure, du moins de fragiliser l'idée qu'il soit question de la religion chrétienne. Toutefois, j'ai cité le discours de Victor Hugo au congrès de la paix en 1849, où on voit l'usage rhétorique conciliateur qui est fait des images de la foi chrétienne, et Claisse identifiant nettement dans ce poème une attaque contre les duperies émerveillées du discours scientiste il faut tout de même considérer qu'il ne dit pas un mot d'une autre possibilité de lecture selon laquelle cet "élan" mystique serait celui du discours scientiste vantant l'en avant du progrès. Et il s'agit pourtant d'un point qui touche au problème de dissociation du poète et des vendeurs que Claisse a mis au frontispice de son analyse du poème.
D'autres passages du commentaire fourni par Claisse témoignent du problème de confusion qui se maintient. Peut-on sans prendre un peu de recul dire que Rimbaud parle des "amateurs supérieurs" comme de "travailleurs" proches du "Suprême Savant" que voulait être Rimbaud selon sa lettre à Demeny du 15 mai 1871 ? L'expression "la mort atroce pour les fidèles et les amants" est commentée de la sorte par Claisse, page 264 de son livre :
[...] en fait, ce qui est ici bradé, c'est moins la mort que son atroce douleur. Or, qui liquide l'atrocité, sinon l'esprit religieux, par sa "mort qui console". Ce qui revient à solder la fidélité héroïque des "amants" et des "fidèles" pour qui c'est la certitude d'une tragique annihilation qui donne son infinie valeur au temps de l'amour.
Je me trompe où Claisse prend le texte à rebrousse-poil. Selon Claisse, ce n'est pas la mort qui est mise en vente, mais l'atrocité de la mort. Selon Claisse toujours, cette atrocité étant bradée, il faut comprendre qu'elle est liquidée. Mais, les calembours sur "solder", "brader" et "liquider" dévient du sens premier du texte de Rimbaud. Même si la vente est au rabais, il s'agit de vendre et une mort et un sentiment d'atrocité de toute façon, il ne s'agit donc pas de les annihiler, mais bien de les vendre, donc il est impliqué que les acheteurs s'en exaltent. Plus on vend des morts atroces, plus il y a de morts et d'atrocités. Je n'ai peut-être pas bien compris l'explication de Claisse dans la citation précédente, mais j'y lis un contresens grossier avec le texte de Rimbaud. Dans "Solde", il est question de vendre à ceux que cela exalte une "mort atroce", parce qu'ils y voient la voie pour exalter leur fidélité et leur amour. Je reviendrai plus loin sur cet aspect de ma réflexion par rapport au texte de Rimbaud, mais pour l'instant je crois avoir bien pointé du doigt les limites de l'article de Claisse : il a compris que Rimbaud ne s'inclut pas en tant que vendeur, mais se moque d'eux en les parodiant avec une ironie grinçante. En revanche, Claisse n'en tire pas une conséquence logique, c'est que ce qui est mis en vente ce n'est pas les produits littéraires de Rimbaud lui-même. Nous suivons dès lors un raisonnement compliqué selon lequel le monde vend ce qui importe pour Rimbaud, mais ce qui importe non seulement pour Rimbaud mais carrément ce qui est l'apport même de Rimbaud en tant que poète ("les trouvailles (de l'écriture)", l'élan poétique créateur, etc.). Parfois, le commentaire de Claisse est plus juste qui identifie les choses vendues à des valeurs essentielles que Rimbaud reconnaît mais en s'indignant d'une telle mise en vente. Cependant, il en revient à plusieurs reprises à l'idée que le monde met en vente les idées qui sont chères à Rimbaud, ce qui amène à des interprétations forcées de certains passages qui, à la lecture immédiate, ne s'impose pas du tout comme des motifs rimbaldiens, l'exemple parfait étant ce syntagme : "la mort atroce pour les fidèles et les amants".
Pourtant, ce que dit Claisse arrive à rester pertinent et les rapprochements avec d'autres poèmes de Rimbaud sont souvent imparables. Comment cela se fait-il ? Il s'agi des rencontres inévitables, dans la mesure où la poétique du "voyant" s'intéresse aux valeurs essentielles. Il est donc évident qu'on peut établir un contraste entre la manière d'envisager les choses de Rimbaud développées dans d'autres poèmes et la manière des vendeurs décrite dans ce poème. Cependant, le travers de l'étude de Claisse, c'est qu'il annexe la pensée des vendeurs à celle de Rimbaud, alors que la satire suppose au contraire de se déporter pour aller reconnaître l'idéologie du discours adverse, discours que Claisse décante quelque peu quand il nomme le "scientisme" dans une dernière note de bas de page. Claisse fait du texte un duel philosophique, alors qu'il s'agit d'un poème satirique. Et dans la démarche satirique, cela va au-delà de l'idée de montrer que l'autre a tort et qu'on a raison, il y a pour objectif de dénoncer des manipulations, des duperies, des intentions cachées. Et tout cela n'apparaît pas dans la lecture de Claisse.
Le poème contient deux piques contre des groupes sociaux. Quant au mot "race", je l'interprète dans le cas de "Mouvement" et de "Solde", plutôt à l'ancienne : "race slave", "race italienne", "race noble", etc. Mais peu importe. Le début du poème met mal à l'aise comme on sait à cause d'une lecture qui peut être réinvestie de manière anachronique, mais il faut considérer que le début de poème correspond bien à une pique. La seconde pique est plus discrète, elle vise la pensée économique anglo-saxonne avec le couple "sport" et "comfort". Rimbaud dénonce la victoire du mercantilisme à l'anglo-saxonne. Tout être humain a droit au bonheur, et selon la théorie de la main invisible d'Adam Smith il faut laisse faire le marché car les égoïsmes vont naturellement converger vers la meilleure expression de l'intérêt de tous. Il faut d'ailleurs préciser que cette victoire de la pensée anglo-saxonne est plus complète que jamais en 2021 et que cela ravage les pays de langue anglaise, mais aussi la France, l'Espagne, la Belgique, les Pays-Bas, l'Allemagne, les pays scandinaves et peut-être même l'Italie. Cette victoire est favorisée par les produits auxquels nous avons accès et qui nous offrent un confort de vie grâce aux énergies fossiles et aux machines jamais apprécié auparavant dans l'histoire de l'humanité, mais ce confort nous le volons aux générations futures et il ne sera pas éternel, et surtout nous avons fabriqué les sociétés que Rimbaud déteste et dit détester dans "Solde" ou Une saison en enfer. Rimbaud dénonce une vision du monde qui ne relève que des vues limitées de l'utilitarisme anglo-saxon. Certes, avec la Révolution française, il faut comprendre que le spirituel n'est plus à l'ordre du jour et Rimbaud rejette la religion chrétienne, rejette Dieu, mais la poésie de Rimbaud, avec "Credo in unam", "Voyelles", "Génie" et tant d'autres perles, elle nous demande quand même de ne pas voir la vie comme l'accumulation comptable de plaisirs dans l'évitement de la mort. Rimbaud garde avec lui d'un souffle qui nous grandit et qui nous fait autre chose que des consommateurs qui calculent l'étirement plaisant de la vie que le hasard physique leur a accordé. Mais, "Solde" ne parle pas que de ce problème. Il parle aussi de la duperie des ventes, puisque les "vendeurs" spéculent sur la crédulité qu'ils prêtent aux masses. Il faut bien percevoir le caractère inique de la vente d'une mort atroce à laquelle les vendeurs ne croient pas, mais les acheteurs si ! Personnellement, je vois s'agiter cette dimension satirique-là dans le poème, et cela n'apparaît pas du tout dans la lecture opérée par Claisse, même s'il y a des points de rencontre.
Le poème "Solde" ne parle pas que de vente au rabais, il ironise sur ce qui est solvable ou ce qui ne l'est pas. Il ironise sur l'offre et la demande auprès des "masses". Le poème gagnerait à être étudié dans la réalité cynique de son procédé économique. Rimbaud ne dit pas simplement que la vente est absurde, il la dénonce comme un vol et une manipulation. Et, en même temps, il rappelle que notre vie vaut mieux que cette perspective mercantile. L'expression "l'anarchie pour les masses" est intéressante. Le mouvement anarchique avec les attentats vient un peu plus tard, mais le mot d'anarchisme a déjà une fortune et une évolution depuis Proudhon, et je suis convaincu que Rimbaud est plus proche d'une pensée anarchiste que d'une pensée marxiste, mais dans tous les cas il est question d'associer le mot "anarchie" au mot "masses". Or, les masses dénoncent ceux qui les dirigent, et ici ce qui apparaît c'est un groupe tiers qui va les duper autrement, en ne se faisant pas passer pour leurs nouveaux monarques ou oligarques, mais pour ceux qui vont leur faire croire qu'ils vivent dans l'anarchie en la leur vendant. Moi, c'est comme ça que je comprends ce passage quand je lis spontanément le poème. Les masses auront ainsi un sentiment d'égalité partagée par tous. On va leur vendre ce qu'ils veulent ou l'apparence de ce qu'ils veulent, mais dans le but de s'enrichir. On va leur vendre la démocratie, puisqu'ils la réclament, puisqu'ils y croient. Mais on va faire les choses de façon à s'enrichir, nous, qui ne sommes ni acheteurs ni consommateurs de telles choses : "anarchie" ou "mort atroce".

vendredi 1 octobre 2021

"Solde", poème politique : la preuve par le "Mouvement" !

Dans l'article précédent, j'ai déclaré mon étonnement de voir que sur son site Arthur Rimbaud Alain Bardel recommande la lecture socio-politique de "Mouvement" faite par Bruno Claisse et soutienne comme une évidence que "Solde" fasse un "inventaire de la poétique du voyant".
Ce rapprochement, je l'ai bien sûr fait à dessein. Et j'en profite aussi pour signaler que j'ai lu l'article sur le poème "Solde" du Dictionnaire Rimbaud dirigé par Vaillant, Frémy et Cavallaro. Cet article a été rédigé par Yoshikazu Nakaji, lequel fait partie des auteurs d'un des articles sur "Solde" les plus souvent cités. Je ne me rappelle plus si Nakaji dans son article de 1991-1992 se positionnait par rapport à la remarque de Fongaro sur le pluriel "les vendeurs", il me semble que oui, mais il demeurait dans une lecture distincte. En tout cas, dans sa notice de 2021, Nakaji est clairement du côté des lecteurs qui voient dans le poème un retour critique sur la poétique du voyant. Et il parle tout comme Bardel, et accessoirement Bienvenu, de l'idée d'un inventaire de la poétique du voyant. Il faudrait faire un historique de l'emploi de ce mot "inventaire" au sujet du poème "Solde". Bienvenu ne se situe pas par rapport à cette lecture du texte, même s'il ne la récuse pas, mais Bardel et Nakaji la considèrent comme allant de soi. Et ce qui me frappe, c'est que Bardel cite les études de Fongaro, Claisse et Murphy dans ce mode d'approche du texte, ce qui ne correspond pas du tout au souvenir que j'ai des différents articles de ces trois critiques rimbaldiens. Je ne les ai pas encore relus, mais je vais prouver que "Solde" parle de politique et non de la poétique du voyant par un autre biais.

Pour commencer, il faut citer des liens pour que mon lecteur constate par lui-même le clivage entre les deux poèmes "Mouvement" et "Solde" que Bardel a effectué.


Bardel n'est jamais très fiable quant à la transcription. J'ai déjà signalé plusieurs de ses erreurs, et ses erreurs lui sont personnelles. Il faut comprendre que Bardel prend le manuscrit et fait sa transcription à son sentiment, au lieu de partir des mises au point des éditions de Guyaux ou d'autres personnes. IL ne prend même pas en compte les transcriptions d'extraits par les critiques ou du texte entier dans l'ouvrage de Bruno Claisse. Ainsi, en cliquant sur le lien précédent, vous pouvez apprécier que le fac-similé entoure de virgules la mention "unique". Rimbaud a écrit : "l'occasion, unique, de dégager nos sens !" Bardel écrit tout uniment : "l'occasion unique de dégager nos sens !"
Je cite évidemment l'amorce de la notice :
   Chacun s'accorde à déceler dans Solde un inventaire des thèmes constitutifs de la poétique rimbaldienne, mais les commentateurs se divisent dès qu'il s'agit de préciser les intentions de Rimbaud.
Je pense que Bardel a mal lu les articles de Fongaro, Claisse et Murphy, car il ne faut pas confondre "un inventaire des thèmes constitutifs de la poétique rimbaldienne" avec un inventaire de points sensibles sur le devenir de la société qui mettent en conflit ce que font ou veulent les gouvernants, les intellectuels influents, et ce que Rimbaud vise par la pratique poétique du "voyant". La poétique du voyant prend en charge l'humanité, s'intéresse à son devenir, à ses valeurs, à ses actes, à ses choix. C'est ce qui explique l'illusion trompeuse de poèmes "Solde" et "Mouvement" qui parleraient de l'expérience poétique personnelle de Rimbaud, alors que certains mots nous mènent clairement à une représentation politique satirique.


On peut penser que le commentaire est quelque peu contradictoire avec la notice du lien précédent :

"Ce camelot n'est d'ailleurs qu'un parmi d'autres, [...]" Mais à la fin de la sous-partie intitulée "De quelles marchandises s'agit-il ?" on comprend qu'il n'en est rien, puisque Bardel écrit : "On a discerné avec raison dans la harangue des vendeurs de Solde un inventaire des thèmes favoris de Rimbaud."

L'article se poursuit, mais il faut bien voir que, dans le reste de l'article, le commentaire glisse plus facilement sur le versant de la lecture socio-politique satirique du poème. Il faut donc être très attentif à ses petites phrases qui révèlent la distorsion, car on peut citer des parties du commentaire de Bardel sans adhérer à l'idée qu'il s'agit d'un "inventaire des thèmes favoris de Rimbaud". La différence capitale, il ne s'agit pas de ses thèmes favoris, mais de sujets importants en société, en politique, et le poète satirique de ce discours ambiant ne parle pas de "ses thèmes favoris", mais il parle de ce qu'il considère comme des sujets d'une brûlante importance, comme des sujets qu'il préoccupe. La distance est en réalité considérable entre les deux lectures, même si, dans le commentaire phrase par phrase, il va y avoir inévitablement des ressemblances de points de vue.


Je cite le début de cette notice :
Dans "Mouvement", Rimbaud résume par une allégorie son rapport critique à la "modernité".
Ce que dit Bardel n'est pas faux, mais c'est elliptique. On peut se demander s'il est question de la "modernité" du voyant ou de la "modernité" définie dans la société ambiante. Toutefois, Bardel parle rapidement dans le même alinéa d'une "ironie" qui sape la "présentation épique". Nous sommes donc bien calés dans une lecture socio-politique d'un poème à visée satirique.


La section bibliographique est établie dans un ordre chronologique et les articles de Claisse dominent l'ensemble. Il s'agit en fait du même article remanié, il est en antépénultième position et en position conclusive.
Les noms cités au cours du commentaire sont en gras, il est clair que l'article est écrit en fonction de l'étude de Claisse pour l'essentiel.

Maintenant, passons à la comparaison des deux poèmes.
C'est un fait connu depuis des décennies, il existe un lien sémantique étroit entre "Solde" et "Mouvement".

L'alinéa suivant de "Solde" offre un condensé de termes employés spécifiquement dans "Mouvement" :
   A vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts parfaits, et le bruit, le mouvement, et l'avenir qu'ils font !
Les mots "bruit" et "avenir" suffiraient à deux rapprochements avec les poèmes "Départ" et "Génie", ce qui suffirait déjà à réjouir Monsieur Jourdain. Mais le rapprochement le plus net et qui est bien connu des rimbaldiens, c'est celui des trois mots "sports", "comforts" et "mouvement" avec le célèbre poème en vers libres dont le titre lui-même contient l'un des trois mots : "Mouvement", et pour les deux autres mots, ils apparaissent au vers 11 de "Mouvement" dans un contexte de migration, de conquête du monde euphémisée en voyage (nous maintenons les orthographes manuscrites "comfort" et "enmènent").

Ce sont les conquérants du monde
Cherchant la fortune chimique personnelle ;
Le sport et le comfort voyagent avec eux ;
Ils enmènent l'éducation
Des races, des classes et des bêtes, sur ce Vaisseau.
[...]

Rimbaud joue visiblement sur l'étymologie en rapprochant "conquérants" et "Cherchant" (je rappelle que "quérir" survit en langage soutenu et signifie "chercher" à l'origine). Rimbaud superpose l'idée de "conquérants" et de "voyageurs". Une ironie essentielle au poème qui n'a pas été commentée par Claisse, c'est que la première séquence de huit vers nomme des "voyageurs" dans un cadre d'épreuves, tandis que la deuxième séquence les renomme "conquérants du monde", mais en leur attribuant l'action de "voyager" : "les conquérants du monde voyagent", construction ironique qui passe visiblement au-dessus de la pensée de tous les lecteurs. Rimbaud joue évidemment avec ironie sur l'idée de quête ou de recherche quand il compose le vers : "Cherchant la fortune chimique personnelle ;" nous avons une allusion ironique à la science alchimique et on appréciera la tension d'un vers à l'autre entre "conquérants du monde" et "fortune... personnelle". La satire bat son plein. La séquence "or" lisible rétroactivement dans "fortune" où sa mise en relief fait sens avec l'emploi ironique du mot "fortune" (glissement de destin à richesse) unit en rime les mots "sport" et "comfort". Les deux mots ont une résonance anglo-saxonne qu'accentue l'orthographe "comfort". Rimbaud avait-il conscience que les deux mots d'anglais venaient du français médiéval "desport" et "comfort" ? Peu importe. Il joue sur ce qu'il se passe à son époque. Ces deux mots se retrouvent au pluriel dans "Solde" et on appréciera qu'ils viennent après le couple "habitations" et "migrations", ce qui invite à rapprocher "comforts" de "habitations" et "sports" de "migrations". Il y a à l'évidence toute une matière comique à tirer de tels rapprochements. Nous relevons enfin dans les cinq vers de "Mouvement" que nous avons cités et qui forment un tout, une seule grande phrase à cause des points-virgules, une rime en "-asses" immédiate" au début du vers 13, rime agressive qui laisse deviner le persiflage satirique : "Des races, des classes" et nous avons l'ajout provocateur "et des bêtes".
Je n'ai cité que la partie bien connue du rapprochement qu'il est coutume de faire entre "Mouvement" et "Solde", mais cette rime en "-aces"/"-asses" m'invite à revenir sur le poème "Solde" et à étoffer ma citation. Nous allons passer à un groupe de quatre alinéas successifs :
   A vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! Les richesses jaillissant à chaque démarche ! Solde de diamants sans contrôle !
  A vendre l'anarchie pour les masses ; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs ; la mort atroce pour les fidèles et les amants !
    A vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts parfaits, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu'ils font !
   A vendre les applications de calcul et les sauts d'harmonie inouïs. Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate,
    [...]
Les mots "sport" et "comfort" sont repris au pluriel dans "Mouvement". Pour le mot "race", c'est l'inverse, nous passons du pluriel de "Mouvement" au singulier de "Solde" : "les Corps sans prix, hors de toute race". Mais on appréciera également le similaire mode d'expansion entre les deux poèmes : "l'éducation / Des races, des classes et des bêtes" contre "les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance !" On notera aussi que dans un cas il est question de ce que les voyageurs-conquérants "enmènent" avec eux et dans l'autre cas il s'agit d'une mise en vente de ce qui n'appartient à aucun cadre, avec l'alliance de mots satirique "A vendre les Corps sans prix". Mais ce n'est pas tout. Nous pouvons cerner dans l'expression : "A vendre l'anarchie pour les masses", un emploi péjoratif du nom "masses". Nous observons précisément une sorte de quasi rime entre les débuts des deux alinéas successifs : "A vendre les Corps sans prix, hors de toute race," et "A vendre l'anarchie pour les masses" (quasi rime, parce que je ne vais pas entrer dans des considérations compliquées au sujet du "s" de pluriel à "masses" et non à "race"). Le rapprochement par l'écho de ces termes est quelque peu comparable à la suite du vers 13 de "Mouvement" : "Des races, des classes et des bêtes". La mention "des bêtes" symétrique sarcastique de "races" dans "Mouvement" a ici une sorte d'écho provocateur différent dans la tension entre "les Corps sans prix, hors de toute race" et "l'anarchie pour les masses".
Après, vous pouvez ne pas être d'accord avec cette dernière proposition de trouver du sens à une rime latente entre "race" et "masses" dans le poème "Solde". J'ose croire que vous admettez tout ce qui précède, et surtout j'ose croire que vous ne trouvez pas évident d'assimiler à un inventaire des thèmes favoris de Rimbaud ou à un inventaire de la poétique du voyant les mentions suivantes : "la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs" ou "la mort atroce pour les fidèles et les amants !" Personnellement, je ne trouve pas ça évident. "Moi, Rimbaud, Arthur de mon prénom, amateur supérieur...." Je ne le sens pas. "Fidèle amant, mourons ensemble comme en un 'colloque sentimental' " Je ne le sens pas non plus. Je n'ai pas l'impression que le poème dise de telles choses. J'ai du mal à situer Rimbaud en phase avec ces deux formulations.
Mais poursuivons encore. J'ai cité un dernier alinéa. J'ai plus précisément cité quatre alinéas consécutifs qui sont sous le signe de l'anaphore "A vendre". Le poème est composé de huit alinéas, mais le deuxième et l'avant-dernier ne sont pas introduits par l'anaphore "A vendre".
Le dernier alinéa que j'ai cité, le sixième du poème, contient des mentions qu'il est intéressant encore une fois de rapprocher de plusieurs expressions précises du poème "Mouvement". Le couple "applications de calcul" et "sauts d'harmonie inouïs" retient tout particulièrement mon attention.
Pour "applications de calcul", cela entre en résonance avec "terribles soirs d'étude", "comptes agités" et "stock d'études". Je ne cite que les résonances sémantiques immédiates, je pourrais me lancer dans une explication où "les applications de calcul" ont à voir avec la technologique dont "Mouvement" fait parade : "mouvement de lacet", "étambot", "célérité de la rampe", "lumières inouïes", "nouveauté chimique", etc.
Pour les "sauts d'harmonie inouïs", ils entrent en résonance avec plus d'expressions encore : "lumières inouïes", "nouveauté chimique", "lumière diluvienne", "s'éclairant sans fin", "chassés dans l'extase harmonique / Et l'héroïsme de la découverte". J'ajoute à cette série le cas de l'expression : "Aux accidents atmosphériques les plus surprenants", car si on pourrait ne pas l'envisager spontanément comme pertinente au plan du relevé, il n'en reste pas moins qu'il y a une légère symétrie de construction grammaticale et sémantique : "sauts" et "accidents" / "d'harmonie" et "atmosphériques" / "inouïs" et "les plus surprenants".
Le mot "trouvailles" est exploitable également (et parfois les expressions font également écho à "termes non soupçonnés") : "lumières inouïes", "nouveauté chimique", "conquérants" "Cherchant", "terribles soirs d'étude", "comptes agités", "s'éclairant sans fin", "stock d'études", "l'héroïsme de la découvert", "accidents atmosphériques les plus surprenants".
L'expression "lumières inouïes" se retrouve dans les trois groupes de rapprochements.
Il devient désormais très clair que "Mouvement" et "Solde" sont deux poèmes satiriques voisins, et non des exposés critiques de la poétique du voyant maltraitée par les dispositions mercantiles du monde ambiant.
Bardel développant une lecture socio-politique de "Mouvement" en s'appuyant sur les articles de Bruno Claisse, il faut rappeler que le poème "Mouvement" n'a pas intéressé uniquement la critique rimbaldienne pour la question du vers libre. Il me semble qu'il existe un article très ancien, de 1969 peut-être, d'un critique Michel Charolles, qui traitait de la polysémie du poème et de la difficulté d'en établir le sens, et il le faisait dans des termes que les critiques ultérieurs ont récusé, peut-être Michel Murat inclus dans la bibliographie du commentaire de Bardel et en tout cas Bruno Claisse. Et il faut rappeler qu'avant que ne s'impose la lecture de Claisse, la lecture de "Mouvement" était disputée entre diverses tendances thématiques. Certains se disaient que le titre absolu "Mouvement" parlait de la poésie, que le poème était truffé de renvois lexicaux à la poétique du voyant comme on pouvait le mesurer en se reportant aux lettres du voyant : "lumières inouïes", "nouveauté chimique", "étude(s)", etc. Ce poème servait aussi à développer des interprétations selon les convictions floues que nous pouvions avoir au sujet de l'inconnu recherché par le poète Arthur Rimbaud. Il me semble qu'en admettant la lecture socio-politique de "Mouvement" Bardel ne casse pas le rapprochement entre "Solde" et "Mouvement", mais rend bien plutôt impossible à tenir la lecture de "Solde" qui voudrait qu'il soit question d'une mise en vente de la poétique rimbaldienne, que ce soit par colère provocatrice, autodérision ou satire du mauvais emploi de la cause poétique par la société. "Solde" est un poème satirique qui vise le discours politique d'une époque, et certes on peut comprendre la satire en articulant les références aux aspirations rimbaldienne à travers sa poétique, mais il n'en reste pas moins que "Solde" est un étalage d'idées d'un discours extérieur au poète Arthur Rimbaud. Et la lecture du poème n'a d'intérêt qu'en ce sens-là, sinon nous sommes soit dans le contresens, soit dans une idée impossible à fixer de la poétique rimbaldienne, ce qui n'a aucun intérêt. C'est un poème satirique, point !
J'ai cité le discours célèbre de Victor Hugo au Congrès de la paix en 1849, et j'ai signalé à l'attention sa reprise anaphorique : "Un jour viendra..." J'en profite pour rappeler que l'anaphore "A vendre..." est d'autant plus un procédé rhétorique satirique sensible que Victor Hugo utilise cette anaphore verbale mais sur le mode impératif dans un poème des Châtiments. "Solde" imite donc une rhétorique hugolienne pour faire la satire d'un progressisme universaliste trompeur dont Hugo a été longtemps le pourvoyeur et dont il ne s'est pas départi complètement, mais le fait que l'anaphore de Rimbaud soit proche lexicalement d'une anaphore sarcastique déployée par le même Hugo dans Châtiments renforce d'ailleurs la qualité de la réponse qui est faite à cet ancien discours hugolien. Et tout cela importe aussi à l'idée de compétition de poète voyant entre un Hugo "cabochard" très compromis par une rhétorique efficace mais trompeuse et un Rimbaud qui conteste les idées, mais se sert de la forme pour revenir sur les dangers de la forme qui a fait illusion. Je m'exprime mal, mais j'espère que vous voyez l'idée. Face aux ressources d'émerveillement rhétorique hugolienne pour desservir une vision du monde que Rimbaud récuse, notre poète voyant retourne la même rhétorique sur un mode satirique, s'attachant à produire une qualité d'éloquence aussi forte que celle d'un adversaire favorisé par la contribution hugolienne. Pour moi, c'est plutôt cela la poétique du voyant dans ce poème. Hugo n'en est pas la seule cible, bien évidemment, mais au plan de la forme, c'est ça qui se joue d'essentiel et cela montre que loin d'être un poème qui rejette la poétique du "voyant" "Solde" est une pièce constitutive du combat du "voyant" qui ne veut pas être "cabochard" ou compromis comme l'a été Hugo. Et à cette aune, les lectures de Nakaji et Bardel sont dans le domaine du contresens par rapport à ce qu'a voulu dire Rimbaud.
J'aurais d'autres développements à fournir sur "Mouvement", mais je vais m'arrêter là pour cette fois.

lundi 27 septembre 2021

"Solde de diamants sans contrôle !"

Le poème "Solde" revient parfois sur le devant de la scène dans le débat critique rimbaldien. La pique du début du poème crée un certain malaise, mais ce qui revient le plus souvent dans le débat c'est soit la position conclusive ou non du poème pour le recueil des Illuminations, l'alternative posée étant entre "Génie" et "Solde", soit l'idée d'identifier ou non Rimbaud à l'un des vendeurs du poème.
L'idée de considérer "Génie" ou "Solde" en tant que poèmes conclusifs du recueil des Illuminations n'a pas le sens commun, puisque la numérotation des manuscrits concernés n'est pas de Rimbaud, mais des éditeurs, et cette numérotation-là ne fait même pas débat, contrairement à ce qui s'entend encore au sujet de la suite de 24 pages. Mais, ce débat entraîne un présupposé : "Solde" s'il peut concurrencer "Génie" à cet endroit du recueil parle de la poétique visionnaire que se rêvait Rimbaud. Pour parodier la lettre à Banville de mai 1870, "Génie" en fin de recueil serait le "credo" des poètes, mais y substituer "Solde" cela revient à brader dans un geste ultime de dédain toute une expérience poétique. Il est difficile de prendre une telle thèse au sérieux, mais elle existe. Or, l'autre point qui fait débat est lié à cette thèse problématique. Beaucoup de lecteurs conçoivent spontanément que le poète exprime sincèrement l'envie de vendre au rabais ou en tout cas de vendre à tous une poésie de laquelle il refuse d'être la dupe. Ces lecteurs admettent que Rimbaud s'imagine en vendeur et à cette aune, le texte étant hermétique, il suppose donc que les énoncés étranges ont pour sujet la poétique rimbaldienne elle-même. Certains rimbaldiens sont opposés pourtant à cette lecture, à commencer par Antoine Fongaro et Bruno Claisse. Fongaro a ainsi fait remarquer que, obnubilés par l'identification du cri du bonimenteur à la voix de Rimbaud, les critiques négligent complètement le pluriel de la phrase : "Les vendeurs ne sont pas à bout de solde." Mais cela n'a eu que peu d'effets. Il suffit pour les plus déterminés de considérer que Rimbaud parle au nom des poètes et la lecture métapoétique du poème continuera de faire fortune. Pas plus que dans le cas du poème "Mouvement", je ne crois qu'il est question de la poésie rêvée par Rimbaud dans "Solde". Et mon idée spontanée, c'est que nous avons affaire à une énonciation parodique. C'est aussi dans ce sens que vont les lectures de Fongaro et Claisse, si ce n'est que le dernier article en date de Claisse sur ce poème a un degré d'abstraction tout à fait étrange et déconcertant.
Prenons la mesure du problème avec le commentaire du poème fourni par Alain Bardel sur son site Arthur Rimbaud. Le poème est cité dans la section "Anthologie commentée" et accompagné d'une brève notice dont les premiers mots sont les suivants ( cliquer ici pour accéder à cette page ) :
   Chacun s'accorde à déceler dans Solde un inventaire des thèmes constitutifs de la poétique rimbaldienne, mais les commentateurs se divisent dès qu'il s'agit de préciser les intentions de Rimbaud. 
Fongaro et Claisse ayant parlé de "faux-poètes" au sujet des vendeurs, leurs commentaires sont considérés comme acquis à l'idée qu'il est question d'un "inventaire des thèmes constitutifs de la poétique rimbaldienne", ce qui est contestable.
Bardel distribue les lecteurs en plusieurs clans. Un clan composé d'Alain Borer, Albert Henry, considère que le poème exalte par provocation une telle mise en vente. Cependant, ce sont naturellement les lectures qui pressentent l'ironie de l'auteur qui dominent. Toutefois, dans ce cadre, trois nouveaux clans s'affrontent, il y a ceux qui pensent que le poète dit adieu à la poésie par une rupture sans appel (thèse dans la continuité d'Isabelle Rimbaud), et surtout nous avons une opposition entre ceux qui pensent que Rimbaud raille dans "Solde" son ancienne conception de la poésie, celle du "voyant" (Yoshikazu Nakaji) et ceux qui pensent qu'au contraire Rimbaud constant dans sa pensée raille la société (Antoine Fongaro, Bruno Claisse, Steve Murphy). Il va de soi que je suis plus proche de cette dernière position et nous remarquons que Bardel cite plus de rimbaldiens qui la soutiennent, trois noms. Bardel précise aussi les nuances qui différencient les trois critiques : Fongaro dit que Rimbaud produit un texte ironique pour dénoncer les vendeurs en tant que "faux-poètes" ; Claisse, dans son dernier article, car il en a commis deux sur ce poème, fait du texte une satire ironique d'une mauvaise philosophie de vie ; Steve Murphy développe l'idée que Rimbaud fait parler un philistin pratiquant une poésie commerciale dévoyée, en se fondant sur un "messianisme" social trompeur, ce qui se rapproche de près de ce que je pense du sens du poème. Mais, je ne suis dans aucun clan, selon la définition fixée par Bardel, puisque je ne suis pas d'accord pour "identifier un inventaire des thèmes constitutifs de la poétique rimbaldienne", et je ne crois pas que Fongaro, Claisse et Murphy admettraient ce point non plus, puisque je ne vois pas très bien pourquoi Rimbaud produirait une satire de la société ironisant en fonction de ses convictions personnelles que personne ne connaît. Et surtout, je me méfie de cette circularité selon laquelle les formulations très poétiques ne peuvent avoir pour sujet que la poésie. Malgré le tour métaphysique étrange de son article, Claisse souligne bien qu'il est moins question de la poésie en tant que telle que de la manière de vivre des hommes, sujet éminemment important pour un poète qui veut se faire voyant. Claisse a produit par ailleurs quelques articles sur les poèmes en prose de Rimbaud qui montrent que les féeries apparentes sont moins des visions personnelles exaltées de l'auteur qu'un rendu ironique des discours enthousiastes de la société sur les progrès technologiques, qu'on songe au poème "Les Ponts" ou au texte "Villes" avec l'amorce : "Ce sont des villes !" Dans ce dernier poème, Claisse va jusqu'à repérer des jeux de mots latents : "les Libans de rêve" camoufle une allusion perfide au "Mount Lebanon" américain. Le poème "Solde" est réputé offrir des expressions équivalentes au poème "Mouvement" qui raille lui aussi la duperie d'émerveillement du discours progressiste propre au dix-neuvième siècle.
Il y a quelque temps Jacques Bienvenu a publié sur son blog un article où il a fait remarquer qu'une formulation du poème "Solde" était étonnamment proche d'une expression du roman Les Misérables de Victor Hugo, et il en a inféré que Rimbaud parlait par conséquent de la religion tout comme c'était le cas de la source hugolienne ( Lien pour consulter l'article "Le sens de 'splendeurs invisibles' dans le poème 'Solde' " mis en ligne le 5 août 2017 ).
L'expression "splendeurs invisibles" est oxymorique, il ne s'agit pas d'une formulation anodine. Mais notons que dans son article Bienvenu demeure dans l'idée que le poète pourrait solder son "expérience de voyant". Bardel a réagi à l'article de Bienvenu en insérant une remarque en note de son commentaire (cliquer ici pour accéder à la page de commentaire). Je cite cette note [3] :
Jacques Bienvenu a signalé la présence de l'expression chez Hugo, dans Les Misérables : "Il était [...] ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu." [...] "Sans Hugo, commente Jacques Bienvenu, on aurait pu croire que les splendeurs invisibles représentaient ce que le poète voyant avait ramené de sa quête de l'invisible. Or le doute n'est plus possible : L'Elan insensé et infini aux splendeurs invisibles est un élan mystique [...]". Personnellement, je ne vois aucune raison d'opposer ces deux lectures. Le Rimbaud des Illuminations ne faisait probablement pas grande différence entre la chimère chrétienne du paradis et la chimère baudelairienne de l'Inconnu (ou de l'Ailleurs), variante profane du concept théologique mise en circulation par le romantisme. Voir l'ironie avec laquelle il traite des "voyages métaphysiques" à la fin de Dévotion et, dans L'Eclair (Une saison en enfer), le trait d'égalité qu'il tire entre le saltimbanque, l'artiste et le prêtre. Dans Solde, il va de soi que que les "splendeurs invisibles" représentent "ce que le poète voyant [a] ramené de sa quête de l'invisible". Leur désignation par une formule teintée de mysticisme s'explique par la visée critique et autocritique du poème. Quant à la citation des Misérables, si elle est consciente et intentionnelle de la part de Rimbaud, elle n'est qu'une manifestation supplémentaire d'humeur parodique dans un texte qui n'en manque pas.
La position de réserve de Bardel ne me paraît pas seulement obtuse, elle enferme l'apport de cette source dans une analyse biaisée du poème "Solde". Notons, dans un premier temps, que le texte de Jacques Bienvenu tel qu'il est cité n'enferme pas la reprise rimbaldienne dans une mention pure et simple du mystère chrétien. Le texte cité de l'article de Bienvenu parle d'un "élan mystique" ce qui permet de conserver précisément cette latitude que réclame Bardel dans sa réplique de contestation. Bienvenu a sans doute très bien fait de ne pas conclure précipitamment qu'il était question de la foi catholique en tant que telle dans "Solde". Mais, Bienvenu amenant le lecteur sur le terrain de la récusation d'une allusion pure et simple à la quête d'invisible du "voyant", Bardel tient un discours sur la défensive pour ménager les deux lectures, ce qui serait pourtant contradictoire et absurde. Bardel nous impose par ailleurs de croire que la référence du voyant est la conception baudelairienne de l'Inconnu, ce qui ne va pas de soi, mais, loin d'en faire un prestige de filiation de Baudelaire à Rimbaud, Bardel dévalue complètement ce lien en mettant sur le même plan les chimères du christianisme et les chimères tout aussi vaines du poète Baudelaire seulement soucieux d'épater la société par la production d'un recueil à succès de scandale, ce qui discrédite du coup la démarche même de Rimbaud en procédé mercantile. Le préjugé est fort selon lequel Rimbaud parlerait de sa propre quête poétique dans "Solde".
Alors, je ne vais pas écrire longuement ce que je pense du sens de "Solde" parce que je ne serai pas lu et on réagira contre. Je vais faire le service minimum. Donc, Bienvenu a souligné que l'alliance de mots contradictoires "splendeurs invisibles" vient de Victor Hugo et il se trouve que, contrairement à ce qu'affirme Bardel, il existe une catégorie de lecteurs qui ne pensent pas qu'il est question de la poétique du voyant dans "Solde", et toujours contrairement à Bardel je pense qu'il faut y inclure Fongaro, Claisse et Murphy, à moins que je n'aie pas tout compris à leurs articles, et partant de là il suffit d'envisager la mention "splendeurs invisibles" comme une allusion ironique à la rhétorique hugolienne, sachant que le grand romantique a eu une importance existence publique avec des écrits politiques consacrés, et cela nous entraîne sur le terrain d'une interprétation d'un grand nombre de poèmes en prose des Illuminations en tant que railleries sur le progressisme scientifique à coups d'images féeriques enthousiastes, sur le messianisme social manipulateur des masses, axe critique important des études de Bruno Claisse généralement très apprécié et à raison par Alain Bardel. Or, mettons en couple avec "splendeurs invisibles", une autre expression quelque peu hugolienne du poème "Solde" : "Les richesses jaillissant à chaque démarche ! Solde de diamants sans contrôle !" Les diamants n'ont pas toujours été les pierres précieuses les plus chères et les plus réputées, on pouvait leur préférer les rubis et les saphirs. La valorisation du diamant s'est accrue de la découverte de filons importants en Afrique du sud au XIXe siècle. Mais, c'est l'expression d'apparence anodine : "Les richesses jaillissant..." qui retient mon attention. Hugo a fait un discours d'ouverture politique célèbre au Congrès de la paix en 1849. Hugo n'est pas encore le poète exilé qui s'oppose au Second Empire et dans ce discours il n'y joue pas son plus beau rôle, puisque sous couvert de répandre la culture et l'éducation dans le monde il s'agit en fait de soumettre le monde entier à une colonisation occidentale qui forcément n'ira pas sans contrepartie économique. Et ce discours est teinté de messianisme et d'élan mystique dès ses premières lignes : "Messieurs, beaucoup d'entre vous viennent des points du globe les plus éloignés, le cœur plein d'une pensée religieuse et sainte ; vous comptez dans vos rangs des publicistes, des philosophes, des ministres des cultes chrétiens, des écrivains éminents, plusieurs de ces hommes considérables, de ces hommes publics et populaires qui sont les lumières de leur nation. [...]" Et ça continue : "Vous venez tourner en quelque sorte le dernier et le plus auguste feuillet de l'Evangile [...]", "Messieurs, cette pensée religieuse, la paix universelle, toutes les nations liées entre elles d'un lien commun, l'Evangile pour loi suprême, la médiation substituée à la guerre, cette pensée religieuse est-elle une pensée pratique ? cette idée sainte est-elle une idée réalisable ? [...]" Et Hugo de s'exclamer : "La loi du monde n'est pas et ne peut pas être distincte de la loi de Dieu."
La suite du texte ne scande pas "A vendre", mais "Un jour viendra..."
Je ne fais pas du tout de ce texte la source au poème "Solde". Je n'ai fait aucune recherche en ce sens. Je suis simplement en train de montrer le plus clairement du monde que la rhétorique de "Solde" imite cette rhétorique courante et bien connue dont Hugo est le champion et dont le discours d'ouverture au Congrès de la paix de 1849 offre une remarquable illustration. On peut constater que la source signalée à l'attention par Bienvenu permet de suggérer que le bonimenteur dans "Solde" assimile sa foi dans le progrès à l'élan de la foi chrétienne tout comme le fait explicitement Hugo dans les extraits que nous venons de citer. Et l'idée de la richesse qui jaillit est formulée telle quelle par Hugo dans un extrait de son discours que nous allons citer de manière plus conséquente dans la mesure où il donne à réfléchir sur la matière satirique de plusieurs poèmes en prose des Illuminations :
[...] Ces cent-vingt-huit milliards donnés à la haine, donnez-les à l'harmonie ! Ces cent-vingt-huit milliards donnés à la guerre, donnez-les à la paix !
(Applaudissements.)
Donnez-les au travail, à l'intelligence, à l'industrie, au commerce, à la navigation, à l'agriculture, aux sciences, aux arts, et représentez-vous le résultat. Si, depuis trente-deux ans, cette gigantesque somme de cent-vingt-huit milliards avait été dépensée de cette façon, l'Amérique, de son côté, aidant l'Europe, savez-vous ce qui serait arrivé ? La face du monde serait changée ! les isthmes seraient coupés, les fleuves creusés, les montagnes percées, les chemins de fer couvriraient les deux continents, la marine marchande du globe aurait centuplé, et il n'y aurait plus nulle part ni landes, ni jachères, ni marais ; on bâtirait des villes là où il n'y a encore que des écueils ; l'Asie serait rendue à la civilisation, l'Afrique serait rendue à l'homme ; la richesse jaillirait de toutes parts de toutes les veines du globe sous le travail de tous les hommes, et la misère s'évanouirait ! Et savez-vous ce qui s'évanouirait avec la misère ? Les révolutions. (Bravos prolongés.) Oui, la face du monde serait changée ! Au lieu de se déchirer entre soi, on se répandrait pacifiquement sur l'univers ! Au lieu de faire des révolutions, on ferait des colonies ! Au lieu d'apporter la barbarie à la civilisation, on apporterait la civilisation à la barbarie !
[...]
Il y aurait énormément de choses à dire à propos d'une telle citation. Elle laisse assez à entendre ce qu'on peut comprendre du message de Rimbaud dans "Solde" qui n'a rien à voir avec un inventaire de la poétique rimbaldienne, ce qu'on peut comprendre aussi de poèmes en prose tels que les deux "Villes", tels que "Mouvement", "Soir historique", "A une Raison", "Guerre", "Les Ponts", "Mystique", "Barbare", "Promontoire", "Démocratie", etc.
Il serait peut-être temps de mettre les pendules à l'heure, non ?

jeudi 23 septembre 2021

Des "lettres du voyant" à "Alchimie du verbe", 7ème partie : "poésie objective" et "poésie subjective"

Une des intentions de cette série d'articles autour des "lettres du voyant" et de la section "Alchimie du verbe", c'est de réfuter le cloisonnement entre les époques poétiques de Rimbaud. Nous aurions une production précoce non soumise aux impératifs de la conception du voyant, où les ambitions intellectuelles de "Credo in unam" ne s'émanciperaient pas d'un tribut aux sources nombreuses sollicitées. Le poème "Credo in unam" n'affirmerait pas une pensée propre, ce ne serait qu'un centon, et les autres poèmes de 1870 seraient étrangers à la grande pensée poétique à venir, alors qu'ils sont la genèse de cette éthique du "voyant" et qu'ils mettent en place les premiers éléments de son régime. Puis, je m'attaque bien sûr à l'idée que les poèmes contenus dans les lettres "du voyant" ne seraient pas des illustrations du projet, alors même que Rimbaud nous les présente bel et bien en tant que tels, et il s'agit de "Mes petites amoureuses", "Le Cœur supplicié", "Chant de guerre Parisien", "Accroupissements", "Les Poètes de sept ans" et "Les Pauvres à l'Eglise". Puis, je dénonce bien évidemment le fait de ne considérer "Voyelles" que comme une parodie dominée par un esprit de blague, le fait de réduire "Le Bateau ivre" à un exercice de bravoure poétique, et j'entends démonter le clivage opéré au plan des poèmes du printemps et de l'été 1872 à cause leur côté "exprès trop simple". En réalité, il existe une certaine hétérogénéité des poèmes du printemps et de l'été 1872, puisqu'ils incluent "Qu'est-ce pour nous, mon Cœur,...", "Michel et Christine" et "Mémoire", mais Verlaine a parlé d'un poète qui fit mine de virer de bord en passant à l'exprès "trop simple", et nous avons des poèmes à l'apparence de "chansons" qui célèbrent un rapport immédiat à la Nature, en exaltant l'expression de la faim ou de la soif. Les poèmes de 1871 et du début de l'année 1872 étaient en vers réguliers et s'ils étaient hermétiques ils avaient des sujets sensiblement politiques, une certaine densité sémantique. Les poèmes du printemps et de l'été 1872 exaltent très souvent la Nature, ont une versification irrégulière et sont hermétiques à la mesure d'énoncés désarmants du genre : "la mer allée / Avec le soleil". Puis, Rimbaud a repris des discours plus denses, plus faciles à percevoir comme exprimant une critique de la société, une satire, mais sous la forme de poésies en prose dont l'écriture et les thématiques ne recoupent pas pleinement les productions en vers antérieures, et cela que ce soit dans Une saison en enfer ou dans les poèmes en prose des Illuminations. Cela semble dresser le tableau d'autant d'entreprises poétiques distinctes, et pourtant tout cela est lié.
Tirée de "Alchimie du verbe", la citation : "La morale est la faiblesse de la cervelle", a été l'occasion de souligner qu'il y a  une continuité entre ces manières poétiques diverses, et une des idées, c'est que l'exaltation faussement naïve de la Nature dans les vers chansonniers de 1872 ont à voir avec la revendication de "pensée chantée et comprise du chanteur" de la lettre à Demeny du 15 mai 1871 et ont à avoir avec le fait d'exprimer un rapport au monde du type du "dérèglement des sens", mais un rapport au monde qui opère la même critique de la société que les poèmes en vers satiriques de 1871 et que les poèmes en prose ultérieurs. Mais tout cela nous en parlerons en son temps.
Nous avons vu dans les parties précédentes que dès les "lettres du voyant" Rimbaud dénonçait la "morale" comme "faiblesse du cerveau", mais la "morale" mesurée dans la façon de se devoir à la Société, ce que notre poète opposait à une morale faisant place à la bienveillance d'orgueil pour citer "Génie". Nous avons également apprécié la force de la formule "On me pense" qui ne doit pas se lire dans son sens littéral. Le "On", ce n'est pas la société qui pense le poète, et finalement nous avons constaté que les "lettres du voyant" sont une triangulation entre trois "Je" : nous avons le Je-inconnu, le "Je" de la poésie subjective et enfin le "Je" de la poésie objective.
En vrai, un débat complexe peut concerner l'emploi du pronom "On" dans les deux lettres. Cela n'empêchera pas de parler de la triangulation entre trois "Je", mais exposons préalablement le problème du "On" et du "Je". Dans la lettre à Izambard, je relève les emplois suivants du "on" : ""On se doit à la Société", "on me paie en bocks et en filles", "on devrait dire : On me pense". Il y a quatre emplois du pronom "On", et les deux derniers sont enchaînés : "on devrait dire : On me pense" ! Est-ce le même "on" qui passe de "on devrait dire" à "On me pense" ? Telle est la question.
Dans la lettre à Demeny du 15 mai, la formule "On me pense" n'est pas reprise, mais nous observons plusieurs mentions du pronom "on" : "On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches que...", "on est chez soi et l'on a le temps", "On n'a jamais bien jugé le romantisme", "on agissait par, on en écrivait des livres", "On savourera longtemps la poésie française, mais en France."
D'emploi familier, le "on" semble assez dépréciatif dans plusieurs des citations que nous venons de faire, ou du moins désinvolte. Il y a deux choix possibles au plan du "On" de "On me pense". Soit il se fond avec la masse des autres emplois du "on" et notamment avec le "on" de "on devrait dire" qui l'introduit. Soit il est sur un autre plan, et par exception dans les deux lettres il ne désigne pas un collectif humain imprécis, mais une entité intérieure dont nous ne sommes pas pleinement conscients. Quel que soit celui des deux cas que nous retiendrons, de toute façon, Rimbaud n'emploie pas l'expression "On me pense" au sens littéral : "les gens pensent [ceci] de moi". Dans le premier cas de figure, le "on" est dénoncé en tant qu'instance sociale involontaire : "On n'a jamais bien jugé le romantisme", "On me pense", "on agissait par, on en écrivait des livres". Dans le deuxième cas de figure, le "On" avec du coup une majuscule volontaire désignerait l'entité intérieure, et c'est pour ne pas le confondre avec les autres emplois de "on" que Rimbaud ne l'aurait pas repris dans la lettre à Demeny et il l'aurait remplacé par des explications métaphoriques d'un autre ordre. Si ce "On" doit se comprendre comme une entité intérieure que nous cernerions mal, il prendrait la forme dans la lettre du 15 mai de "l'éclosion de [cette] pensée [intérieure]", celle qui "fait son remuement dans les profondeurs" en tant que "symphonie" ou qui "vient d'un bond sur la scène". Et il y aurait donc bien dans le discours même de Rimbaud une part de la création artistique qui échapperait à notre conscience, à notre volonté, à notre maîtrise rationnelle.
Dans la mesure où la formule "Je est un autre" est reprise le 15 mai, nous pouvons sonder l'environnement textuel immédiat de la lettre à Demeny pour tenter de cerner les réécritures du passage izambardien :
[...] Ce n'est pas du tout ma faute. C'est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense. - Pardon du jeu de mots. -
   Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et Nargue aux inconscients qui ergotent sur ce qu'ils ignorent tout à fait !
Voici la partie correspondante dans la lettre du 15 mai à Demeny :
   Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m'inspire plus de certitudes sur le sujet que n'aurait jamais eu de colères un jeune-France. Du reste, libre aux nouveaux ! d'exécrer les ancêtres : on est chez soi et l'on a le temps.
   On n'a jamais bien jugé le romantisme ; qui l'aurait jugé ? Les critiques !! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'œuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?
   Car Je est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident : j'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute : je lance un coup d'archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène.
   Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini[] ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs !
Nous pouvons apprécier d'autres reprises que celle de la formule "Je est un autre". Le mot "faute" circule de l'un à l'autre extrait : "Ce n'est pas du tout ma faute" contre "il n'y a rien de sa faute", et cela se superpose au réemploi de la métaphore de l'instrument de musique. Comparez : "Tant pis pour le bois qui se trouve violon" et "Si le cuivre s'éveille clairon..." L'alliance de mots en principe contradictoires "La raison m'inspire" est très proche du persiflage du "Je pense" transformé en "On me pense". Qui plus est, les deux extraits témoignent d'une même tendance à laisser s'accumuler les occurrences du pronom "on" de "on devrait dire : On me pense" aux trois emplois successifs en deux phrases : "on est chez soi et l'on a le temps. / On n'a jamais bien jugé le romantisme..." Enfin, les deux extraits font explicitement référence au "cogito ergo sum" cartésien : "Je pense", "Car Je est un autre", "inconscients qui ergotent", d'un côté et "La raison m'inspire plus de certitudes", "Car Je est un autre", "j'assiste à l'éclosion de ma pensée", "Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la définition fausse...", de l'autre côté.
Pour rappel, le cogito cartésien, tout fondamental qu'il est dans l'histoire de la philosophie, avec des antériorités du côté de saint Augustin qui peuvent intéresser la lecture de Rimbaud également, est contesté par certains philosophes, dont Diderot et plusieurs anglo-saxons, et cela s'est prolongé au vingtième siècle avec Heidegger qui soutient, mais peut-être de manière plus fragile qu'il n'y paraît que le langage et son armature logique ne devraient pas être mobilisés par Descartes au point que celui-ci n'aurait pas dû dire "donc" (je trouve discutable la prétendue réplique logique de Heidegger, mais peu importe), et si le "cogito ergo sum" est imparable sur un certain plan il n'échappe pas à la possibilité d'être réévalué, corrigé. Husserl qui développe une pensée dans la continuité de Descartes a développé une idée de conscience adaptée à sa théorie de la phénoménologie et beaucoup d'enseignants de philosophie s'y laissent tromper à tel point qu'ils soutiennent que la pensée de Husserl n'est pas dans la continuité de Descartes. Mais tout ce débat ne nous concerne pas ici.
Il est certain que que Rimbaud joue à son tour à mettre en cause l'enseignement de Descartes sur le "Moi", et à cette aune je trouve donc important de faire plus attention aux deux écrits Discours de la méthode et Méditations métaphysiques du philosophe du dix-septième siècle, et il est même nécessaire de bien mesurer dans la troisième méditation l'emploi par Descartes de l'expression récurrente "réalité objective" quand Rimbaud impose le couple "poésie objective" et "poésie subjective". Le positiviste admettra les emplois "réalité objective / subjective" ou "idées objectives / subjectives", mais l'emploi du nom "poésie" en lieu et place et de "réalité" et "idées" est foncièrement déconcertant. Mais, demeurons-en à la réécriture du "On me pense" dans la lettre à Demeny du 15 mai. Cela est remplacé par le procès d'un mauvais jugement ayant été prononcé sur le romantisme avec l'idée que la chanson du romantique n'est pas celle comprise par le chanteur, ce qui revient à dire que la chanson est moins la production d'un "Je" que d'une entité qui nous échappe.
Dans le glissement de "Je pense" à "On me pense" dans la lettre à Izambard, faut-il envisager un mécanisme de glissement du type de celui qui passe de "On se doit à la Société" à "Je me dois à la Société", tel qu'il apparaît plus haut dans le même courrier ? Le "On me pense" désignerait donc l'échec d'analyse par la collectivité, par qui que ce soit. Par conséquent, dans "On me pense", la production verbale "pense" ne serait pas valorisée, elle sonnerait faux, mais il serait plus exact de dire "On me pense" que "Je pense", car "On me pense" serait une prise de conscience de cette erreur.
Outre le glissement de "On se doit à la Société" à "Je me dois à la Société", avec la perfidie pour le coup du "j'ai raison" qui s'appliquerait à un "Je" et non à un "On", le passage sur le jugement à porter sur le romantisme peut très bien aller en ce sens : le "On", c'est les "romantiques" qui ne sont que des "chanteurs" "inconscients qui ergotent sur ce qu'ils ignorent tout à fait", c'est "les critiques", etc., c'est enfin "Des fonctionnaires, des écrivains", puisque "auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé !"
L'autre lecture du "On" peut être de l'assimiler à cette force intérieure inconnue en nous qui nous façonne sans que nous n'en ayons bien conscience. Et cela expliquerait comme je l'ai déjà dit l'évitement de la reprise du "On me pense" dans la lettre à Demeny, et cela rejoint l'idée d'assister à "l'éclosion de ma pensée", où, malgré le possessif "ma", la pensée elle-même est une éclosion que le Je ne produit pas, mais observe.
J'ose croire avoir ainsi bien posé le problème.
Ce qui s'impose, quel que soit le choix de lecture pour le pronom "On", c'est la triangulation du "Je" : nous avons 1) une pensée intérieure dont l'éclosion s'impose à nous, 2) un emploi conscient du "Je" et 3) un "Je" qui observe. La "poésie subjective" concerne le point 2) et la "poésie objective" concerne le point 3). En revanche, le binôme "poésie subjective" / "poésie objective" ne doit pas faire oublier qu'il y a l'inconnu de soi-même exprimé en point 1). Le point 3) de la poésie objective consiste à objectiver le subjectif de 2), mais pour cela il faut aussi que le point 3) observe la part des manifestations du point 1).
Si le "On" est interprété comme la force intérieure dans "On me pense", il est le point 1), autrement dit la source de l'éclosion de ma pensée. Si le "On" est interprété comme un état d'analyse amorphe, il correspondrait alors plus volontiers au 2) et le le point 1) désignerait alors bien le "me" de "On me pense" et le "Je" de "Je est un autre", ainsi que le "Je" de "Je me dois à la Société" par opposition à "On se doit à la Société". Remarquons qu'une incise de la lettre à Izambard a son écho dans la lettre à Demeny : "On se doit à la Société, m'avez-vous dit" et "En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rhythment l'Action." Cette dernière citation suit directement cette autre faite plus haut de la lettre à Demeny, elle suit directement, en ouvrant un nouveau paragraphe la fin de phrase : "en s'en clamant les auteurs !"
L'idée peut éventuellement être d'une distribution en quatre instances : 1) la source intérieure de la pensée, 2) le Je subjectif qui se croit auteur, 3) le Je objectif qui fait retour sur la relation de 1) à 2) et un peu en marge le 4) du On d'une société conditionnée.

Une idée d'importance, c'est que la création artistique ne doit pas être involontaire. Il y a une part de la création qui est inconsciente, mais nous ne serons poètes qu'à mesure de l'étude maîtrisée de ce rapport entre la pensée qui éclot en s'imposant et la conscience de l'artiste. Voilà qui permet de réduire à néant les prétentions lâches de rimbaldiens qui veulent qu'on se passe de commentaires et de gloses de ces lettres et des poésies de Rimbaud. Il est clair que le poète oppose la "raison" aux "colères" des "jeunes-France" et il dénonce clairement les "inconscients qui ergotent sur ce qu'ils ignorent tout à fait". 
La création artistique ne doit pas être involontaire, et en ce sens on ne peut résumer le projet rimbaldien à une course à l'altérité pour trouver de l'inconnu quel qu'il soit.
Je vais bientôt me pencher sur le couple "poésie objective" et "poésie subjective" qui pose problème. Je rappelle que le mot "voyant" a été mis en vogue par les romantiques, que Rimbaud, dans sa lettre à Banville de mai 1870, unissait les courants romantiques et parnassiens en parlant de "nos maîtres de 1830", que dans la lettre à Demeny les parnassiens sont assimilés à des "seconds romantiques", tandis que les premiers "voyants" reconnus sont les deux grands romantiques Lamartine et Hugo. Et nous verrons plus loin que les concepts de "poésie subjective" et "poésie objective" posent quelque peu problème si Rimbaud se réclame en incluant les parnassiens d'une filiation au romantisme, mouvement mal jugé selon lui, mais dont il entend saluer la véritable nature : "On n'a jamais bien jugé le romantisme..."
Avant d'en venir à ce sujet, j'ai d'autres mises au point à engager.
Comme j'ai montré une équivalence d'un passage de la lettre à Izambard avec un passage de la lettre à Demeny, je peux poursuivre en montrant que d'autres extraits de la lettre à Demeny apportent eux aussi des formes d'équivalence.
Après la citation que nous avons faite plus haut de trois paragraphes de la lettre à Demeny, Rimbaud revient sur le début de la lettre, en parlant de l'exemple grec, puis il dénonce le moisissement du jeu, ce qui est une redite du début du courrier également : "En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rhythment l'Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L'étude de ce passé charme les curieux : plusieurs s'éjouissent à renouveler ces antiquités : - c'est pour eux." Cette dernière phrase reprend le passage du début de lettre : "[...] tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d'innombrables générations idiotes" et même de cet autre : "[...] le jeu moisit. Il a duré deux mille ans !" La reprise du mot "jeu(x)" n'échappe à personne, ni les échos : "rime" et "délassements" / "prose rimée" et "avachissement", sans oublier la résonance plus latente entre "renouveler ces antiquités" et "libre aux nouveaux d'exécrer les anciens". Et puis, Rimbaud, dans un jeu de basculement, retourne à l'idée du "Je est un autre" et c'est ce qui justifie l'analyse comparative de l'extrait cité suivant :
[...] L'intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement ; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on agissait par, on en écrivait des livres : telle allait la marche, l'homme ne se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains : auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé !
Il ne faut sans doute pas s'arrêter à une indignation devant le caractère injurieux du texte de Rimbaud qui oppose l'intelligence à une histoire humaine dominée par des imbéciles célèbres. Il faut mettre en relief cette exigence d'intelligence dans tous les cas, et on observe la dérision en ce sens de l'expression : "ramassaient une partie de ces fruits du cerveau", avec une perfide reprise de l'idée de moisi, puisque les fruits à terre ont sans aucun doute pourri, et cela laisserait planer un autre calembour inquiétant quant aux vers qui résulteraient de ces jeux de curieux. Notons aussi le jeu sémantique qui met en tension l'expression "vers et lyres rhythment l'Action" et la nonchalance de la formule "on agissait par".
Je vais éviter de définir pour l'instant le syntagme "l'intelligence universelle", sachant qu'éduqué à la fin du vingtième je répugne à utiliser un concept à la Herder d'inconscient collectif. En revanche, je relève la mention "éveillé" et celle de "plénitude du grand songe", cela reprend l'image de l'instrument de musique développée un peu plus haut dans le même courrier : "Si le cuivre s'éveille clairon...", et le "grand songe" est du coup à rapprocher du principe de "l'éclosion" et surtout du "remuement dans les profondeurs", voire du concept de "scène" ! J'ajoute que le poème "Les Poètes de sept ans" est inclus dans la lettre suivante à Demeny du 10 juin 1871, lettre qui s'impose d'autant plus comme une extension naturelle à la lettre du 15 mai qu'elle contient "Le Cœur du pitre", variante au poème "Le Cœur supplicié" inclus dans la lettre à Izambard du 13 mai. Or, j'ai tendance dans le par cœur de ma mémoire à non pas déformer mais vouloir déformer l'expression "remuement dans les profondeurs" en "remuement calme dans les profondeurs" à cause des trois vers suivants des "Poètes de sept ans" introduit par une mention verbale "il rêvait" qui implique l'idée d'une "plénitude du grand songe" :
- Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or,
Font leur remuement calme et prennent leur essor !
Ces trois vers sont d'ailleurs à rapprocher des vers 9 et 14 de "Voyelles" qui forment un bouclage au plan des tercets :
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
[...]
- Ô, l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
Rejet de l'adjectif et complément prépositionnel du nom, les deux vers de "Voyelles" ont une construction grammaticale parallèle avec un chiasme : "virides" et "violet" sont deux mentions de couleur amorcée par "vi-" (pour rappel, diérèse à "violet") et "divins" est en relation pour le sens avec les majuscules de majesté à "Ses Yeux". Les parallèles ne s'arrêtent pas là pour ces deux vers. Mais en regard des trois vers des "Poètes de sept ans", nous avons la superposition du rayon lumineux et du rythme des vagues, avec une idée d'amour universel et des "pubescences" à nettement rapprocher de la mention érotique finale de "Voyelles" d'un rayon violet émanant des yeux de la Vénus en laquelle le poète a déclaré croire en mai 1870. Le rêve est un motif important du poème "Credo in unam" devenu "Soleil et Chair" et quelle que soit l'importance que tout un chacun accorde à cette composition de 1870, centon parnassien ou exposé d'une pensée singulière saisissante, il ne fait aucun doute qu'esthétiquement le poème appartient au domaine d'illustration de cette "plénitude du grand songe" de poète.
J'ajoute que le participe présent dans "l'homme ne se travaillant pas" fait écho à l'affirmation : "Je serai un travailleur", de la lettre envoyée à Izambard deux jours plus tôt.
Maintenant que nous avons souligné cela, penchons-nous sur les emplois du pronom "Je". Ils sont nombreux dans les deux lettres, et leur relevé est fastidieux. Mais puisqu'il est faux de dire "Je pense", leur relevé permet d'apprécier ce que le poète veut bien concéder au "Je" en tant que sujet. Commençons par un relevé dans la lettre plus courte à Izambard, la seule qui contient la réécriture du "Je pense" et adjoignons-y les emplois du pronom objet "me" :
Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d'anciens imbéciles de collège [...]
On se doit à la Société, m'avez-vous dit
contre
Je me dois à la Société, c'est juste, - et j'ai raison.
Un jour, j'espère [...], je verrai [...] je la verrai [...]
Je serai un travailleur : c'est l'idée qui me retient, quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris [...] tandis que je vous écris [...] je suis en grève.
Maintenant je m'encrapule le plus possible.
[...] je ne saurais presque vous expliquer.
[...] je me suis reconnu poète.
Je vous donne ceci [...]
[...] je vous en supplie [...]
Sans surprise, malgré la critique du "Je pense", Rimbaud recourt au "Je" de manière habituelle, il ne réinvente pas l'ensemble de ses phrases. Nous pouvons penser que le "Je" ne peut être remis en cause dans sa fonction sujet que pour le seul cas du verbe "penser". Toutefois, le continuum de la langue empêche de considérer que la solution soit si simple. Et j'ai extrait de la liste les deux citations suivantes :
[...] je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : [...]
[...] tout ce que je puis inventer de bête, de sale [...] je le leur livre : on me paie en bocks et en filles.
Le fait de vouloir être poète est difficilement dissociable du fait de "penser" et dans l'autre citation, plus anodine dans son propos, il est tout de même question d'un "Je" qui invente ! Je note en même temps la première suite "on me" dans "on me paie..." avant la mention "On me pense".
Je n'ai pas mentionné les citations évidentes, je le fais rapidement pour rappel :
C'est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense.
Et j'en viens à ma dernière citation. J'ai relevé les mentions des pronoms "je" et "me", mais il faut y ajouter le pronom tonique "Moi" que j'ai cité dans "Moi aussi", mais que je dois citer encore dans la phrase suivante :
Vous n'êtes pas Enseignant pour moi.
Cependant, si j'isole cette dernière citation, ce n'est pas à cause de la mention "moi" qui nécessiterait un commentaire particulier, c'est à cause de ce qu'elle dit : "Vous n'êtes pas Enseignant [...]". La lettre oppose le poète qui, adepte d'une poésie objective, travaille à devenir "voyant" et le tenant d'une "poésie subjective" "horriblement fadasse" qui est redéfini en tant que "satisfait qui n'a rien fait, n'ayant rien voulu faire", sauf que ce dernier est tout de même retourné au métier de "professeur", fait partie des "corps enseignants", accomplissant ainsi son "devoir" envers "la Société". Rimbaud lui donne raison pour l'instant présent, concession minimale, mais qui annonce un renvoi. Puis, nous passons à une nouvelle étape du rapport entre l'émissaire de la lettre et le destinataire, le poète dit que l'enseignant ne peut pas comprendre et que lui qui a un nouvel enseignement à apporter ne se sent même pas en mesure de l'expliquer convenablement. Il n'en affirme pas moins son idée qu'il faut tendre à la poésie objective et que lui en est probablement plus capable que le professeur Izambard. Et cela nous vaut un exposé des idées essentielles, même si l'un ne comprend pas, même si l'autre se plaint de ne pas pouvoir bien s'expliquer. Et cette idée tourne autour de la prétention à penser : "C'est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense." Et c'est cette affirmation qui précipite le licenciement du professeur : "Vous n'êtes pas Enseignant pour moi." Pourquoi ne l'est-il pas ? parce qu'il croit qu'il pense et qu'il enseigne à ses élèves à croire qu'ils pensent, alors qu'ils ne sont pas conscients que leurs pensées ne sont pas celles d'un "Je", mais d'une entité qui leur échappe, et là on repartirait dans le débat si "On me pense" veut dire "On (la société) m'attribue des pensées comme si elles étaient à l'unisson de mon être profond" ou si "On me pense" veut dire "quelque chose, plutôt un ça qu'un on, formate une pensée en moi" et ce n'est pas ma volonté qui la produit de manière consciente et maîtrisée.
En tout cas, Izambard ne peut pas être enseignant s'il ne cherche pas à savoir ce qu'est la pensée, ce qui la produit, ce qui fait que le "Je" peut la contrôler, l'éprouver, etc. Il est un passeur de savoirs tout constitués, mais non interrogés.
Je ne vais pas citer tous les emplois du "Je" dans la lettre à Demeny pour cette fois. En revanche, il faut citer les phrases de Rimbaud qui explicitent l'idée que nous ne sommes pas les maîtres pleins et entiers des pensées que nous exprimons, et nous allons reprendre inévitablement des phrases des passages cités plus haut :
On n'a jamais bien jugé le romantisme ; qui l'aurait jugé ? Les critiques !! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'œuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?
Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute.
[...] j'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute [...]
Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs !
[...] les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau ; on agissait par, on en écrivait des livres : telle allait la marche, l'homme ne se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe.
[...] auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé !
J'insiste inévitablement sur certaines citations : l'homme n'a jamais existé en tant qu'auteur, créateur ou poète, donc ne peut pas dire "Je pense". Je rappelle que la mention soulignée "et comprise" a été rajoutée sous la ligne dans le corps de la lettre comme le précise Gérald Schaeffer dans sa transcription en 1975. Dois-je insister sur le fait que le "cuivre" est "clairon" grâce à une intervention extérieure, ce qui fait que sa musique n'est pas sa pure création personnelle, surtout quand au-delà de sa fabrication il est à chaque fois utilisé en tant qu'instrument (intermédiaire à la création) par le vrai musicien ? Si le poète "assiste à l'éclosion de [s]a pensée" et "l'écoute", c'est pour la maîtriser dans la mesure où à la base elle lui échappe. Je ne m'attarde pas sur les "fruits" ramassés au sol qu'on se repasse entre prétendus penseurs ou auteurs. Enfin, on ne saurait trop souligner le gérondif "en s'en clamant les auteurs" avec une première mention au pluriel du mot "auteur" avant l'expression de l'idée que ce profil d'homme n'a jamais existé. Le "Je" n'est pas auteur de sa pensée, c'est pour cela qu'il est faux de dire "Je pense" et c'est pour cela aussi qu'Izambard n'est pas reconnu en tant qu'enseignant par Rimbaud. C'est sa vision des choses, sa théorie. Et le texte du 15 mai continue en ce sens avec une allusion au "Connais-toi toi-même !" :
La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l'inspecte, il la tente, l'apprendre. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver ; Cela semble simple : en tout cerveau s'accomplit un développement naturel ; tant d'égoïstes se proclament auteurs ; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel !
On me répliquera que tout le monde a compris la citation que je viens de fournir. Mais, dans ce cas, qu'on m'explique pourquoi le "Je est un autre" est cité comme étendard d'une course à l'altérité, qu'on m'explique pourquoi on se vante que la poésie de Rimbaud se passe de commentaires ! Je montre tout de même à quel point cette citation plus limpide entre en résonance avec des parties plus compliquées des deux lettres et vaut éclairage du sens des passages les plus compliqués, ce qui évite de mélanger ce que nous comprenons de limpide dans cette citation avec des élucubrations compliquées que nous formulons face aux phrases que nous comprenons mal. Je précise aussi que dans cette citation qu'on peut considérer comme plus limpide nous avons une troisième mention du mot "auteurs", une deuxième fois au pluriel, tandis que le mot souligné "égoïstes" fait écho à l'idée de cette "poésie subjective" de l'homme satisfait, avec relation "égo"-dans-"égoïstes" / "Je" / "sujet"-dans-"subjectif". Rimbaud reproche carrément à quelques-uns de s'attribuer leur(s) progrès intellectuel(s), ce qui reprend l'idée des fruits ramassés au sol, mais ce qui permet de pointer du doigt ceux qui parlent de "poésie objective" qu'ils éprouvent en lisant Rimbaud, puisqu'ils ne comprennent pas ce que Rimbaud a voulu écrire. Cette citation plus limpide est finalement bien cruelle à ceux qui se drapent dans la dignité de lecteur(s) de Rimbaud n'ayant pas à rendre compte du sens de ce qu'ils lisent, ils s'abritent derrière le nom d'auteur Rimbaud et donc s'attribuent des progrès intellectuels en tant que lecteurs passifs d'un poète autrement actif qu'eux.
Je reviendrai ultérieurement sur la fin de cette lettre avec le fait de vouloir devenir "voyant".
Le tour d'horizon sur le "Je" et sur la notion d'auteur dans les deux lettres a été instructif. Et nous avons ainsi une meilleure compréhension de ce que peut être un "Je" problématiquement subjectif.
J'ai d'autres éléments en réserve, je ferai prochainement une synthèse de mes lectures de réflexions de divers rimbaldiens sur ces lettres : Gérald Schaeffer, Henri Scepi, et plusieurs autres. Je citerai aussi un passage en prose de Sully Prudhomme.
Mais je voulais parler dès à présent du problème posé par le couple "poésie subjective" et "poésie objective".
Le couple de ces deux adjectifs est repris à la philosophie allemande, et précisément à Kant, et Madame de Staël a introduit précocement ce couple d'adjectifs dans la réflexion philosophique en les définissant dans son ouvrage De l'Allemagne. Le texte de madame de Staël est cité par Littré avec référence de sa source, et dans son édition des Lettres du voyant Gérald Schaeffer a cité le Littré mentionnant cette source. L'adjectif "objectif" est :
[...] opposé à subjectif, et se dit de tout ce qui vient des objets extérieurs à l'esprit ; cette nouvelle acception, qui est seule maintenant en usage, est due à la philosophie de Kant. "On appelle dans la philosophie allemande, idées subjectives celles qui naissent de la nature de notre intelligence et de ses facultés, et idées objectives toutes celles qui sont excitées par les sensations." Staël, All. III, 6.
Malgré l'idée que les concepts ont été importés d'Allemagne, la définition des "idées objectives" en liaison aux sensations impose une référence à la pensée du sensualisme des Lumières dans le domaine français, et nous voyons se dessiner le conflit de ce mouvement des Lumières avec le romantisme, mouvement qui remet quelque peu au centre l'idéal, la pensée du moi, face au monde. Et précisément, les emplois de subjectif et objectif vont aller de pair avec une promotion du subjectif face à l'objectif. C'est le cas de Gautier dans son ouvrage L'Art moderne cité par Schaeffer.
Dans le cas des lettres du voyant, Rimbaud est l'auteur d'un poème en deux quatrains qu'il a fini par intituler "Sensation". Ce poème combat la reprise en mains par l'église d'une partie de la population au dix-neuvième siècle, après la période révolutionnaire, avec une dénonciation efficace des plaisirs du corps. Le poète apprécie le picotement des blés et transforme un cheminement dans la Nature en une aventure érotique plus marquée encore que ce que fait Baudelaire dans le sonnet "La Géante". Comme l'a indiqué Benoît de Cornulier, le chemin tracé dans la Nature suggère l'idée d'une pénétration sexuelle d'un champ assimilé à une Femme, autrement dit à la Vénus du poème "Credo in unam" contemporain. Rappelons qu'une version sans titre de "Sensation" accompagne la transcription de "Credo in unam" dans la lettre à Banville de mai 1870. Dans les "lettres du voyant", il est question également de "dérèglement de tous les sens", et la lettre implique assez nettement les sensations, tout en n'excluant pas une polysémie où le mot "sens" signifie aussi les "directions" et encore les diverses significations des mots. Rimbaud se déclare adepte de "l'hallucination des mots" dans "Alchimie du verbe" et selon le témoignage difficile à considérer comme suspect de la sœur Isabelle Arthur aurait répliqué à sa mère à propos de la signification du livre Une saison en enfer : "J'ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens." On peut plaider plusieurs significations du mot "sens" dans "dérèglement de tous les sens", mais celui d'un rapport aux sensations ne saurait toutefois être éludé. Rimbaud écrit aussi : "Cet avenir sera matérialiste", ce qui rejoint la perspective du courant du sensualisme qui était l'affirmation d'un matérialisme auquel allait s'opposer le romantisme.
Comment comprendre alors que Rimbaud associe le romantisme à son projet de "poésie objective", même si cette dernière mention est évitée dans la lettre du 15 mai qui seule parle directement de la filiation romantique ?
Le jeu a moisi durant deux mille ans, mais les "voyants" sont tous des romantiques selon Rimbaud qui mentionne Lamartine et Hugo comme les deux premiers poètes à avoir du "vu", puis Gautier, Leconte de Lisle, Banville et même Baudelaire forment l'ensemble des "seconds romantiques", et non le mouvement parnassien qu'une éducation théorique sommaire au vingtième sur les mouvements littéraires pourrait nous faire croire facilement opposable aux excès du lyrisme personnel des romantiques.
Une idée serait d'envisager que les romantiques ont été "voyants" par accidents, puisque Rimbaud suggère qu'ils ne comprenaient pas eux-mêmes leurs chansons et que leurs visions résultèrent d'accidents. Rimbaud mobilise l'image des locomotives et évoque l'idée du train qui finit par dérailler, qui sort de la norme du point de vue du pilotage dont on se demande s'il est sous contrôle, puisque les "locomotives" sont sujets de l'action dans la formule adoptée par Rimbaud.
Mais Rimbaud n'oppose pas les parnassiens aux premiers romantiques et parmi les "seconds romantiques" il cite Gautier dont nous avons dit qu'il faisait la promotion de l'idée de poésie subjective. Il ne suffit pas de prétendre que Rimbaud nous fait un pied-de-nez en incluant des poètes dans un principe contraire à ce qu'ils ont pu prôner. Il faut d'ailleurs ajouter pour précision qu'en reconnaissant Hugo et Lamartine comme ayant du vu et qu'en parlant de réévaluer la valeur positive de ce qu'est le romantisme Rimbaud considère que la démarche du romantisme et des poètes Lamartine et Hugo allaient dans le bon sens.
Il va de soi que la poésie romantique ne suppose pas une analyse réductrice l'opposant au matérialisme des Lumières. Le romantisme s'oppose aussi à une certaine rationalité froide des Lumières. Le romantisme suppose un mystère et s'exalte devant la Nature.
Et des poèmes comme "Credo in unam", "Voyelles" et "L'Eternité" permettent de cerner que le dérèglement poétique rimbaldien au plan des sensations a à voir avec une continuité de l'humain dans les forces naturelles qui n'entrent pas dans le cadre d'opposition du sensualisme des Lumières à la pensée romantique, et la poésie objective de Rimbaud n'est pas non plus le positivisme.
Il faudrait déjà apprécier dans les poèmes de Rimbaud les pièces les plus emblématiques de cette quête exprimée dans les lettres à Izambard et Demeny. Or, la critique rimbaldienne a échoué à rendre compte de "Voyelles" : c'est le cas de Steve Murphy qui n'a pas publié sur "Voyelles" et qui n'en fait pas cas dans ses écrits de synthèse sur Rimbaud. C'est le cas aussi d'Yves Reboul, Benoît de Cornulier et Philippe Rocher qui, après nous, ont publié des études sur "Voyelles", les deux derniers auteurs faisant écho à certaines mises au point développées dans nos propres travaux, mais tous trois n'ont pas rendu compte de la dimension métaphysique de ce sonnet. Ils n'ont pas pris la mesure de l'importance et de la puissance de pensée manifestée dans ce poème. Pourtant, "Voyelles" impose l'idée d'une vibration que l'homme observe pour se mettre à son unisson, ce qui est bien de l'ordre d'un rapport à l'inconnu, résultat du travail énorme annoncé dans les "lettres du voyant". Si "Je" n'est pas l'auteur de sa pensée aussi simplement que nous le prétendons, "Je" est dans un rapport au monde dont des poèmes-jalons "Credo in unam", "Voyelles", "L'Eternité" et "Génie" en particulier livrent la clef.
Cette discordance notionnelle dans l'emploi du couple d'adjectifs "subjective" / "objective" demeure à interroger. Nous allons nous intéresser dans les prochaines parties de cette grande étude aux analyses des lettres par d'autres rimbaldiens, et nous allons nous pencher aussi sur d'autres expressions célèbres "se faire voyant" et "dérèglement de tous les sens".

A suivre...