vendredi 20 novembre 2020

Fantaisie, passage du pitre et eaux-fortes ! dans les triolets du Cœur supplicié

J'entends poursuivre mon étude des triolets du "Cœur supplicié" par petites étapes successives.
Dans les années 1980, Antoine Fongaro faisait remarquer que les trois mots les plus étonnants du poème envoyé à Izambard étaient "Ithyphalliques", "pioupiesques" et "abracadabrantesques". Ce qui excitait la verve railleuse du critique rimbaldien, c'était l'évitement du sens obscène pour le premier de ces trois adjectifs. Murphy avait tout de même taxé Fongaro d'exagération en dressant la liste de tous ceux qui expliquèrent ce mot en note 15 de bas de page 299 de son livre Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion. Dans les titres variés qui ont coiffé le poème, deux autres mots méritent sans aucun doute une attention particulière : "supplicié" et "pitre". Et nous ajouterons à cela le mot "fantaisie" qui sert à définir l'ensemble du poème dans la lettre à Izambard.
Le mot "pitre" suppose une espèce d'autodérision. Ce mot n'intervient que pour la deuxième version du poème transmise à Demeny le 10 juin 1871. Il n'a pas nécessairement conditionné l'écriture des triolets, puisque ce mot "pitre" apparaît un mois après l'envoi de la première version à Izambard. Toutefois, le choix exprès du mot "pitre" retient notre attention. Rimbaud était un lecteur assidu des livraisons du Parnasse contemporain qui en était à son deuxième numéro de recueil en 1871. Cependant, en 1869, il y a eu la publication du volume collectif Sonnets et eaux-fortes qui s'inscrivait dans la série des publications parnassiennes. Ce volume contient un sonnet de Verlaine intitulé précisément "Le Pitre". On peut rapidement partir dans les rapprochements saugrenus, par exemple entre l'expression "eaux-fortes" et "flots abracadabrantesques", mais le recueil Sonnets et eaux-fortes s'ouvre sur un sonnet du poète Jean Aicard, lequel est précisément le destinataire d'une lettre de Rimbaud ce même mois de juin de l'envoi du "Cœur du pitre" à Demeny, et le sonnet "Le Pitre" est pour sa part l'avant-dernier du recueil.
La contribution de Jean Aicard s'intitule "La Mer" et elle peut être rapprochée du "Bateau ivre" quelque peu, mais aussi du "Cœur supplicié", puisque nous avons ici la description d'une mer déchaînée qui fait s'effondrer une falaise. Or, le chêne, sorte de mât terrestre, est personnifié dans sa volonté de ne pas tomber, puis il est question de la chute de la mouette, ce qui crée une impression de pitreries poétiques :
La falaise s'effondre et s'affaisse ; un vieux chêne
Tortueux se cramponne à son flanc crevassé,
Et, faible, il pend, d'un long effort enfin lassé,
Prêt à choir quand le vent du large se déchaîne ;

Une blanche mouette, un moment incertaine,
Tombe des cieux aux flots comme un oiseau blessé ;
Dans les galets, en bas, sur sa quille dressé,
Un bateau frêle incline en avant sa carène.

Ainsi : - le sol croulant, l'arbre & l'oiseau, l'esquif
Au penchant de la plage à grand' peine captif,
On croirait que tout cède à la loi du vertige,

Et que, pour l'engloutir malgré l'éloignement,
Par un mystérieux & souverain prestige
La mer attire tout vers elle lentement.
Les mentions "quille" ou "bateau frêle" se retrouveront dans "Le Bateau ivre". Le "chêne" est associé à un "Mât" dans "Les Corbeaux". L'idée que la mer gagne sur la terre en faisant s'effondrer une falaise ou une péninsule, en mangeant les récifs, c'est là encore des images clefs de poèmes tels que "Le Bateau ivre" ou "Qu'est-ce pour nous, mon Cœur,..." Le thème de l'attirance des flots est présent dans la question "Comment agir ?" du "Cœur supplicié" face aux "flots abracadabrantesques". En revanche, la pitrerie dans le poème d'Aicard, c'est cette chute ridicule de l'oiseau blessé vaincu par la tempête, c'est aussi ce combat grotesque du chêne qui "se cramponne" pour ne pas tomber aux flots. Dans le cas du poème de Rimbaud, la pitrerie est élaborée différemment. Le poète est-il un pitre parce qu'il hésite à se jeter aux flots et qu'il se plaint d'une agression qui ne vient pas de la mer, mais de l'intérieur même de l'embarcation en principe protectrice ?
Le sonnet "La Mer" a l'intérêt d'occuper une place stratégique de tout début de recueil. Qui plus est, le second sonnet du recueil vient du vieux poète de la génération romantique antérieure Joseph Autran, précisément celui qui a écrit un recueil intitulé Les Poèmes de la mer dont Rimbaud a démarqué le titre en "Poème / De la Mer" à cheval entre deux vers du "Bateau ivre". Le poème "Le Masque" n'a rien à voir avec la mer, mais il est sur le thème du jeu avec le prêtre en soutane dans le rôle d'une courtisane, ce qui nous vaut la parenthèse "(quel mal y voir ?)". Le sonnet suivant, en octosyllabes, nous vient de Banville et, proche de l'esprit d'un recueil contemporain de Verlaine, s'intitule "Promenade galante" avec un vers final qui décrit les personnages "[T]ristes comme l'Amour même".
La pièce suivante d'Auguste Barbier ressemble aux pièces des Fleurs du Mal : "La Beauté" et "Hymne à la Beauté". Il y est question de "supplices" à la rime et de "payer cher l'extase où nos cœurs sont noyés". Nous sommes exactement dans le cas de figure du poète qui exhibe ses douleurs devant le public. Les contributions suivantes de Bouilhet, Cazalis et Cladel sont dans une même continuité solennelle, mais le recueil permet ensuite de moins en moins de rapprochements intéressants. Tout de même, il faut citer le sonnet de Verlaine dont le titre "Le Pitre" peut avoir influer sur la variation de celui des triolets rimbaldiens.
Le tréteau qu'un orchestre emphatique secoue
Grince sous les grands pieds du maigre baladin
Qui parade - non sans un visible dédain
Des badauds s'enrhumant devant lui dans la boue.

La courbe de ses reins & le fard de sa joue
Excellent. Il pérore & se tait tout soudain,
Reçoit des coups de pied au derrière, badin
Baise au cou sa commère énorme & fait la roue.

Il accueille à merveille & rend bien les soufflets ;
Son court pourpoint de toile à fleurs & ses mollets
Tournant jusqu'à l'abus valent qu'on l'on s'arrête.

Mais ce qu'il sied vraiment d'exalter, c'est surtout
Cette perruque d'où se dresse, sur sa tête,
Preste, une queue avec un papillon au bout.
Voilà une figure de pitre en poésie qui permet de revenir sur celle des triolets de Rimbaud. Notons que la mention "baladin" à la rime, dans ce sonnet qui offre aussi la mention "parade", fait envisager que Rimbaud songeait peut-être à ce poème quand il composait "Bal des pendus" en 1870. L'hémistiche "La courbe de ses reins" est à rapprocher pour sa part de "Vénus Anadyomène" et il se trouve que la contribution "Le roman comique" de Glatigny au recueil Sonnets et eaux-fortes semble elle aussi comporter une source au sonnet "Vénus Anadyomène", avec la tournure de phrase aux vers 2 à 4 : 
                   [...] On voit sur la voiture
Des objets singuliers jetés à l'aventure,
Des loques, une pique avec de vieux chapeaux.
Le sonnet "Le Roman comique" a une manière de briser les césures et entrevers fort proche de "Vénus Anadyomène" me semble-t-il également.
Précisons que le mouvement du Parnasse contemporain a tenu en cinq volumes collectifs : les trois numéros du Parnasse contemporain en 66, en 69-71 et en 76, doivent être rejoints par les volumes Sonnets et eaux-fortes et Le Tombeau de Théophile Gautier. De 1869 à 1871, Rimbaud n'avait que trois lectures à faire : les deux premiers numéros et ce volume Sonnets et eaux-fortes. Il faut bien prendre la mesure d'un ouvrage qui a compté pour lui. Précisons que le sonnet "Les Conquérants" de José-Maria de Heredia, si célèbre à l'époque, et cela de l'avis même de Verlaine dans sa notice pour "Les Hommes d'aujourd'hui", n'a pas attendu la publication en volume en 1885 avec le recueil Les Trophées d'une facture parnassienne désormais anachronique. Non, le sonnet a été publié en 1869 dans Sonnets et eaux-fortes, tandis que des extraits du poème "Les Conquérants de l'or" furent publiés dans le second volume du Parnasse contemporain. Depuis vingt ans, je précise que le sonnet "Les Conquérants" est une source au poème en vers libres "Mouvement". Et, enfin, en laissant de côté quelques autres suggestions, il me faut au moins citer la contribution qui fait honneur au mot "fantaisie", il s'agit de la pièce "Le Pays inconnu" d'Arsène Houssaye. "Poésie" et "Fantaisie" y riment de quatrain à quatrain, tandis que l'autre rime "fleuves d'or d'Asie" et "saisie" me fait penser au passage aux "Mains de Jeanne-Marie". Il est question d'une "Fantaisie", à la Hernani, c'est un peu "une force qui va", il est nettement question de chercher "la vision", du "pays inconnu" et donc de l'inconnu. L'idée d'une Modeste Mignon de Goethe qui fixe le "bleu firmament" n'est pas sans rappeler la noyée "Ophélie" du poème rimbaldien de mai 1870... Rimbaud ne dédaignait pas, fût-ce par calcul vis-à-vis de son professeur, de citer favorablement un extrait d'une préface à un recueil de Louisa Siefert. Il faut penser à articuler les grandes conceptions poétiques de Rimbaud aux préoccupations de son époque, quitte à en trouver les expressions dans des écrits secondaires, voire ternes comme un livre de Mario Proth.
Adieu, je vais partir ; déjà la Poésie,
Descendant jusqu'à moi, vient me donner la main.
Je pars, mais sans savoir où je serai demain,
Aux forêts d'Amérique, aux fleuves d'or d'Asie ?

Je vais ! je vais partout où va ma Fantaisie,
Ici-bas, nul ne peut m'indiquer mon chemin,
Je vais à l'Idéal, - ô vieil orgueil humain ! -
Cherchant la vision que je n'ai pas saisie.

Oui, comme la Mignon du rêveur allemand,
Les yeux vagues, levés vers le bleu firmament,
Sans voir jamais le puits où l'astrologue tombe,

Je vais cherchant toujours le pays inconnu,
D'où - regret éternel ! - tout poète est venu,
Mais qu'il ne reverra qu'en passant par la tombe.
Prochaine étape : un article intitulé "satire ou fantaisie ?"

dimanche 15 novembre 2020

Le Coeur volé, de la lecture de Murphy à la mienne

Steve Murphy n'a publié que trois recueils d'études sur des poèmes de Rimbaud. Il a publié deux premiers volumes en 90 et en 91 aux Editions du CNRS et aux Presses Universitaires de Lyon : Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion et Rimbaud et la ménagerie impériale. Puis, vingt ans après, à la Dumas, il a publié l'épais Rimbaud et la Commune en 2010, aux éditions classiques Garnier. Le premier volume de 1990 contenait une longue étude finale sur "Le Cœur volé" (pages 269-316 : 48 pages !) et en 2010 le volume contient encore une étude sur ce même poème de 23 pages, et elle est même précédée d'une étude sur la lettre du 13 mai 1871.
Dans les différences entre les deux lectures, je vais tout de suite signaler à l'attention la question formelle. Pierre Brunel semble être le premier à avoir signalé que les triolets du "Cœur volé" s'inspiraient de triolets contenus dans le recueil Les Cariatides. Brunel aurait signalé ce fait à l'attention dans son livre de 1983 Rimbaud, Projets et réalisations. Dans son étude de 1990, Murphy ne fait que passer rapidement sur cette question. Il parle alors surtout du mot "fantaisie" :
Le mot a été lié en particulier, dans l'esprit des poètes contemporains, au nom de Théodore de Banville, dont les triolets des Cariatides sont parodiés dans la forme du Cœur volé /v. Brunel 1983b, 77/.
Cette phrase est accompagnée d'une note 27 de bas de page qui précise le propos, mais il est exclusivement question de la mention "fantaisie". Murphy n'envisage à aucun moment le rapprochement phonétique entre "Ô flots abracadabrantesques" et Odes funambulesques. Je ne sais pas si un autre que moi a jamais fait ce rapprochement, il semble que non ! Or, en 2010, dans la nouvelle étude du poème, Murphy tient compte cette fois des publications plus récentes de Jacques Bienvenu. Toutefois, nous n'aurons toujours pas de rapprochement phonétique entre le vers "Ô flots abracadabrantesques" et le titre Odes funambulesques. Murphy n'apporte d'ailleurs pas grand-chose à ses propos de 1990 :
Depuis les travaux menés par Jacques Bienvenu ces dernières années, on est en mesure de mieux cerner l'importance du poète pour Rimbaud, à une époque où l'on ne négligeait pas encore l'intérêt de son œuvre, qui a suscité l'admiration aussi bien de Verlaine, Mallarmé et Rimbaud que de Baudelaire. Ici, la référence à Banville peut viser des poèmes précis (Pierre Brunel cite Triolet, à Phillis), mais même sans supputer une référence spécifique, on notera que la prolifération des triolets à cette époque est largement redevable à Banville, qui a relancé cette forme [voir Richter, 1976, 45 n.8, Aroui 1996b]. [...]
La note au sujet de Richter retient mon attention, vu qu'elle est de sept ans antérieure au livre de Brunel. Mais il s'agit d'un renvoi au livre de 1976 que je n'ai jamais consulté : La Crise du logos et la quête du mythe. Le livre parle de Baudelaire, Rimbaud, Cendrars et Apollinaire, donc Richter aurait parlé avant Brunel de l'influence des triolets de Banville sur Rimbaud. En tout cas, malgré les études de Bienvenu, rien n'a été fait pour approfondir cette relation de Rimbaud aux triolets. Or, il y a quand même deux choses importantes à encore observer. Premièrement, chez Banville, le triolet n'est pas une strophe, c'est un poème à soi tout seul, alors que Rimbaud pratique les triolets enchaînés. Faudrait-il interroger le livre de Philippe Martinon sur les strophes à ce sujet ? En parle-t-il seulement ? Au bout d'un moment, quelqu'un va bien nous citer, s'il y en a, les poèmes en triolets enchaînés à la manière de Rimbaud ? Quelqu'un va bien nous dire un jour si oui ou non Martinon en a parlé en tant que strophes ? C'est déjà en soi un sujet important, et si Rimbaud doit avoir inventé de les enchaîner il faudra méditer pourquoi. Il y a peut-être une intention maligne... Deuxièmement, Izambard a prétendu avoir répliqué à Rimbaud avec un poème "La Muse des méphitiques" qui est lui aussi en triolets enchaînés. Le poème tel qu'il nous est parvenu a en réalité été composé bien longtemps après 1871, ce que permettent d'attester des anomalies de césure dans les décasyllabes, puisque le poème d'Izambard est en décasyllabes et non en octosyllabes. Jamais Izambard n'aurait commis des anomalies de césure à la façon de Rimbaud dans "Tête de faune", "Jeune ménage" ou "Juillet" en 1871 même ! Il est clair que le poème d'Izambard a été composé dans les années 1880. Et la question qui se pose est de savoir si les césures anormales d'Izambard sont liées à l'influence inconsciente de son époque ou bien s'il est fait exprès de cibler la versification décadente de Rimbaud. J'ai tendance à considérer qu'Izambard n'a pas un instant l'air d'attribuer à Rimbaud le dérèglement des césures, ce qui m'a toujours surpris comme inattention. Mais, au-delà des césures, je trouve quand même remarquable qu'Izambard ait répondu en triolets enchaînés au poème de Rimbaud. Brunel et Richter ne lui avaient pas dit : "Mais, rappelle-toi, Banville s'en sert dans Les Cariatides." On peut toujours se dire que, sans voir la référence à Banville, sans même peut-être connaître le nom "triolet" (il faut que je relise le témoignage d'Izambard s'il emploie ou non le mot "triolet(s)", Rimbaud emploie le mot dans sa lettre à Demeny du 10 juin cependant), Izambard a pu spontanément imité la structure voyante du poème de Rimbaud avec ses répétitions de vers. Il n'en reste pas moins qu'Izambard a été frappé par cette forme et l'a imitée, que ce soit dans une version inconnue en 1871 ou que ce soit avec la version "La Muse des Méphitiques" telle qu'elle nous est parvenue et par conséquent bien plus tard. Evidemment, Izambard s'est bien gardé de divulguer les lettres qu'il a reçues de Rimbaud avant le 13 mai, car nul doute que ça nous offrirait d'éloquentes explications. Une prochaine fois, je m'attacherai à citer in extenso les triolets antérieurs de Banville et aussi les triolets d'autres poètes. Rappelons au sujet d'Izambard qu'il est l'intermédiaire pour la rencontre avec le douaisien Paul Demeny, qu'il connaissait Jean Richepin, et que c'est quelques mois après l'arrivée d'Izambard en tant qu'enseignant dans la classe de Rimbaud que ce dernier a écrit une lettre directement à Banville, parce qu'évidemment cette adresse n'a pas dû tomber comme ça dans l'escarcelle de Rimbaud. Il y a des contacts qui ont dû jouer.
Revenons-en à l'article de 1990. Il va être question d'Alain Rey. On sait que celui-ci est mort récemment et que dans une vidéo consultable sur internet il y a quelques années il a prétendu que l'adjectif "abracadabrantesques" n'était pas de Rimbaud et datait même du début du dix-neuvième siècle, mais sans fournir la moindre attestation. J'estime évidemment qu'il s'est trompé et que, déjà sénile, il a confondu les mots "abracadabrant" et "abracadabrantesques" dans une entrevue sans doute un peu bien improvisée. Si je me trompe, qu'on se dépêche de m'apporter la référence contradictoire. Nous sommes tous vivement intéressés par ce genre de mise au point. En tout cas, sans la chercher, j'ai trouvé une mention d'Alain Rey dans l'étude de 1990 de Murphy, mais pas du tout au sujet de l'adjectif "abracadabrantesques". A la page 301 du Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion, la note 18 de bas de page apporte les précisions suivantes au sujet de la mention "chique" dans le poème de Rimbaud :
Jacques Cellard et Alain Rey proposent une autre explication, qui ne nous paraît guère convaincante : "Le point de départ est ici vraisemblablement la chique, insecte, utilisé également dans se tirer ses chiques "sortir seul d'une situation déplaisante", 1921 (Esnault). Tirer sa chique, favorisé par le voisinage de tirer son coup, c'est également "se soulager" /s.v. chique/. [...]
Il faut dire que le refus de Murphy de considérer que Rimbaud parle du caporal en tant que tabac à chiquer ne nous convainc pas non plus. Je n'ai jamais rien compris à cette fin de non-recevoir. Mais, on voit qu'Alain Rey a travaillé jadis sur les problèmes lexicaux posés par ce poème, qu'il n'a pas convaincu et qu'il n'a révélé aucune attestation ancienne de l'adjectif "abracadabrantesques".
Pour précision, Murphy cite à la page 10 dans la partie Abréviations de son livre, la référence complète de l'ouvrage de Jacques Cellard et Alain Rey, Dictionnaire du Français non-conventionnel (Hachette, 1980). Il n'est pas question d'Alain Rey dans la publication de 2010.
Passons maintenant à un autre point important, celui du "contexte", mot employé par Murphy lui-même. Le poème a été envoyé le 13 mai 1871 à Izambard dans une lettre, du moins dans sa première version connue avec le titre "Le Cœur supplicié", puis la seconde version connue avec le titre "Le Cœur du pitre" a été envoyée à Demeny dans une lettre du 10 juin 1871. Entre-temps, Rimbaud a envoyé une autre lettre à Demeny le 15 mai 1871 qui reprend des idées de la lettre à Izambard du 13 mai, notamment celles sur le devenir de "voyant" du poète. Ces liens ont suffi à Murphy pour déclarer avec perspicacité que le poème devait se lire en fonction des trois lettres. Murphy a inclus la lettre du 15 mai qui ne contient pas de version du poème :
La petite, envoyée à Izambard, contient Le Cœur supplicié, mais Demeny n'aura pas droit au poème dans la grande ; il aura à attendre presqu'un mois... Malgré cela, il faut à notre avis tenir compte des trois lettres - c'est-à-dire des deux lettres de mai et de celle du 10 juin - ne serait-ce que pour contrecarrer certaines lectures idéalistes du poème.
Murphy va donc commenter sur quelques pages la lettre du 13 mai à Izambard, en signalant que "le sens global de [celle-ci] ne fait plus de doute, grâce à deux études essentielles et trois autres secondaires. Les deux études essentielles sont celles de Richter dans son livre de 1976 et celle de Gérald Schaeffer à qui nous devons une édition critique et philologique conséquente des deux lettres en 1975. Je n'ai pas lu l'ouvrage de Richter comme je l'ai dit plus haut et je ne suis pas sûr que son ouvrage soit de référence. En revanche, effectivement, si Schaeffer n'a rien publié d'autre sur Rimbaud, son livre est insuffisamment cité par les rimbaldiens au vu de l'analyse très compétente qui y est délivrée.
Le problème de l'étude de Murphy, c'est qu'elle est altérée par le préjugé des conceptions marxistes, alors que, comme Reboul et quelques autres rimbaldiens, nous pensons que Rimbaud est plutôt pré-libertaire, plus proche de l'anarchie éventuellement, même s'il ne correspondrait pas vraiment au modèle, mais il n'était certainement pas marxiste. Rimbaud n'a pas ce dogmatisme particulier dans ses conceptions politiques, ça n'apparaît pas. Il hérite de l'esprit révolutionnaire de 1848, et il y a plein d'apparences d'évidences dans lesquelles s'embourbe le raisonnement marxiste. Murphy commente également des jeux de mots, mais cela me laisse également perplexe. Pour la formule : "On me pense", Rimbaud la fait suivre de la parenthèse "(Pardon du jeu de mots)". Le destinataire de la lettre lui-même a envisagé que le calembour était "On me panse", "blague" qui viendrait de Voltaire et ce serait une blague reprise par Onésime Boquillon. Mais, il faudrait s'entendre sur deux choses : 1) comment définit-on un jeu de mots ? 2) Est-ce que le repérage des jeux de mots a pu évoluer de l'époque de Rimbaud à la nôtre ? La question ne semble pas devoir se poser, puisqu'Izambard lui-même a supposé que le jeu de mots venait de l'homophonie avec "panse". Je pense malgré tout que c'est plus compliqué que ça. En annotant le passage de cette lettre avec l'idée que Rimbaud joue sur l'homophonie "pense"/"panse", on oriente la décision du lecteur. Pourtant, la formule "On me pense" n'impose pas spontanément à l'esprit "On me panse", même en y flanquant un avertisseur du type "(Pardon du jeu de mots)". On peut prétendre que cela venait plus facilement à l'esprit de gens ayant lu du Onésime Boquillon, comme ce fut sans doute le cas d'Izambard et Rimbaud. Cependant, il n'en reste pas moins que le "On me pense" offre une autre forme de jeu de mots, et Murphy inévitablement la met en balance : "On me pense" peut vouloir dire "Les gens me pensent", alors que c'est clairement un sens que doit à tout prix éviter Rimbaud par rapport à la teneur de son propos. Le "On" dans sa lettre, c'est ce soi-même qu'on ignore, et non pas les gens qui nous jugent, évaluent. Le "(Pardon du jeu de mots)" semble plus cohérent dans cette lettre s'il s'agit d'éviter une fâcheuse équivoque. Rimbaud n'a aucune raison d'anticiper un jeu de mots sur "panse". Et c'est pour cela que je soulève aussi la question des pratiques d'écrivain. Depuis les années 1960 environ, notre rapport au langage a évolué. Nous avons tendance à voir des jeux de mots et à les projeter. Le poème "Mémoire" de Rimbaud, par exemple, qui parle d'une surface liquide que nous suivons, le voilà qui va permettre à la critique littéraire de développer le jeu de mots "Mémoire"/"mes moires", sauf que l'expression "mes moires" n'est pas employée par Rimbaud. Sur ces soixante dernières années, nous sommes devenus fort peu exigeants sur la manifestation littéraire du jeu de mots, ce qui permet aux commentaires d'investir tout ce qu'ils veulent, comme ils veulent. J'ai moi-même été victime de mon époque, mes premiers pas de rimbaldien s'en sont bien sûr ressentis. Et j'en viens à l'idée suivante. Izambard connaissait le jeu de mots sur "pense" et "panse" et il a plaqué cette référence sur la lecture de la lettre de Rimbaud. Du coup, il n'a tenu aucun compte de l'absence d'avertisseur en ce sens dans la lettre de Rimbaud. En revanche, si nous raisonnons à partir de la composition de la lettre par Rimbaud, si nous envisageons que le poète joue avec l'homophonie "pense" et "panse", il faut considérer que les phrases avoisinantes de Rimbaud ne permettent nullement de glisser sur ce terrain équivoque. Il faudrait citer ici les textes de Voltaire, Hugo et ceux attribués à Onésime Boquillon pour voir comment sont mis en pratique littéraire les jeux de mots. Car, dans le cas de Rimbaud, c'est un présupposé qui sort du chapeau, qui ne s'appuie sur rien. Il faudrait se persuader que Rimbaud savait pertinemment qu'Izambard connaissait ce jeu de mots, mais, en plus, il faudrait considérer que Rimbaud considérait important de signaler à l'attention ce risque de méprise. J'ai vraiment l'impression personnelle, même si je peux me tromper en refoulant l'explication par "panse", que c'est la formule triviale : "On me pense ceci, on me pense cela" qui gênait Rimbaud et qu'il lui importait de bloquer. Rimbaud ne signale pas le jeu de mots pour amuser, mais pour s'excuser de la gêne de lecture qu'il occasionne, non ?
Sans doute par le fait d'être un anglophone qui s'approprie le français en tant que langue seconde, en tant que nouvelle langue pratiquée, Murphy a également insisté sur l'idée que dans l'expression "se faire voyant" on peut comprendre "voyant" comme un adjectif, ce qui modifie complètement le sens. Toutefois, le soulignement dans la lettre vaut emploi du mot "voyant" en mention et cela favorise bien une lecture en tant que nom substantif. Parmi les lecteurs francophones, personne spontanément ne consacre du temps à hésiter sur une lecture selon laquelle "voyant" serait un adjectif.
Voici pour mes réserves. Maintenant, plein de choses intéressantes et judicieuses sont dites par Murphy au sujet de la lettre du 13 mai 1871.
Le critique insiste aussi sur la date du document pour réfuter la lecture selon laquelle Rimbaud se plaindrait d'un viol par les communards, et Murphy n'a qu'à citer le passage où Rimbaud dit bien au contraire qu'il veut se rendre à Paris pour combattre aux côtés des communards. Il va de soi aussi que les mentions "caporal", pioupiesques" désignent plutôt l'armée versaillaise, sans pour autant qu'il faille renverser l'idée en évoquant un viol de Rimbaud par les versaillais.
En revanche, dans la suite de son étude, si Murphy mobilise les mentions de passages variés de la lettre du 15 mai 1871, il ne cite à aucun moment le passage sur Musset.
Dans le livre de Murphy de 2010 Rimbaud et la Commune, nous avons droit à trois études successives sur la lettre du 13 mai à Izambard, sur le poème "Le Cœur supplicié" et sur la lettre du 15 mai 1871 à Demeny (pages 145-206). Là encore, le passage sur Musset de la lettre du 15 mai n'est jamais cité. Et même le poète Musset n'est pas vraiment convoqué dans l'analyse en général.
Or, dans mon article tout récent "A propos de l'interprétation par le viol du 'Cœur supplicié' " (cliquer ici pour le consulter), je développe une lecture fort similaire à celle de Murphy, et je semble ne m'inscrire que dans son prolongement, puisqu'il avait lui-même dit que le poème "Le Cœur volé" devait s'étudier en fonction des trois lettres du 13 mai, du 15 mai et du 10 juin à Izambard et Demeny. Cependant, l'originalité de mon article, c'est d'insister sur le fait qu'il est rare qu'un poème de Rimbaud soit commenté par son auteur et que, pour l'occasion, nous avons trois commentaires du poème dans ses trois lettres. Murphy signale à l'attention les commentaires des lettres du 13 mai à Izambard et du 10 juin 1871 à Demeny, mais il ne convoque ensuite les trois lettres que comme un cadre contextuel. Je voudrais insister sur la situation nouvelle que je propose en dégageant le passage précis de la lettre du 15 mai qui est en partie un commentaire indirect donné aux triolets du "Cœur supplicié".
Pour la lettre du 13 mai, je reviendrai plus tard sur sa dimension d'ensemble, mais on peut déjà relever ce qui s'entend explicitement comme des remarques sur la composition :

Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez ? Est-ce de la poésie ? C'est de la fantaisie, toujours. - Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni trop de la pensée : [...]
Et à la suite de la transcription des triolets, Rimbaud ajoute en précision : "ça ne veut pas rien dire." Il va de soi que cette formule est limpide et anticipe la réaction probablement effarouchée "ça ne veut rien dire" du professeur. La salutation finale : "Bonjour de cœur," confirme que le poème a un caractère personnel.
Voici le second passage qui vaut explicitement en tant que commentaire sur le poème par son auteur, il s'agit d'un extrait de la lettre à Demeny du 10 juin 1871 que Murphy ne manque pas de citer bien en relief dans ses études de 1990 et 2010 :
Voici, - ne vous fâchez pas, - un motif à dessins drôles : c'est une antithèse aux douces vignettes pérennelles où batifolent les cupidons, où s'essorent les cœurs panachés de flammes, fleurs vertes, oiseaux mouillés, promontoires de Leucade, etc... - ces triolets, eux aussi, du reste, iront
                                                                  Où les vignettes pérennelles,
                                                                                Où les doux vers.
Voici : - ne vous fâchez pas ! -
Or, j'ajoute à ces deux commentaires explicites un troisième tiré cette fois enfin de la lettre du 15 mai 1871 :
Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, - que sa paresse d'ange a insultées !
Je prends appui sur quelques éléments : Rimbaud dit "nous", il s'implique et il définit des "générations douloureuses et prises de visions" ce qui renvoie bien évidemment au discours sur l'avenir du poète à être un voyant dans les lettres du 13 mai et du 15 mai 1871, mais, d'autant plus qu'il est question d'opposition des générations, nous observons que l'expression "prises de visions" implique l'idée de "fantaisie", terme qui définit le poème "Le Cœur supplicié" selon Rimbaud, tandis que l'expression "douloureuses" coïncide avec l'idée du poète dont le cœur bave à la poupe. Dans "Le Cœur supplicié", il est question des "insultes" de la "troupe" et ici d'une paresse insultante. Et la paresse qualifiait explicitement le censeur Izambard dans la lettre du 13 mai : "satisfait qui n'a rien fait, n'ayant rien voulu faire". Et Rimbaud jugeait le principe du professeur se réclamant d'une autorité poétique : "Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse." L'expression "votre poésie subjective" a un petit horizon de lecture indécidable : s'agit-il des poèmes créés par Izambard ou plus probablement du principe dont il se réclame dans ses lectures, son enseignement et éventuellement ses créations ? En tout cas, la forme bien caractérisée adverbe et adjectif "horriblement fadasse" a son répondant dans la manière d'épingler les productions de Musset : "Proverbes fadasses", tout cela étant "haïssable au suprême degré" selon Rimbaud. Il va de soi que Musset est un peu le principe poétique défendu par Izambard.
Nous en arrivons à une autre dimension très intéressante de la réflexion. On le sait : la lettre du 15 mai à Demeny est plus longue que celle du 13 mai remise à Izambard. Les rimbaldiens se sont en général persuadés, et les lecteurs à leur suite, que Demeny avait pour lui d'être un poète et que la relation devait sans doute mieux se passer avec lui qu'avec le professeur. Mais, Rimbaud n'a fréquenté Demeny qu'en septembre et octobre 1870, lors de deux brefs séjours, et Demeny n'étant pas suspect d'avoir caché des lettres ne semble pas avoir eu de relation épistolaire avec Rimbaud avant le 17 avril, et, du côté d'envois par Rimbaud, leur relation épistolaire a tenu en quatre lettres tout au plus. Un consensus a tenté de s'imposer aussi selon lequel Rimbaud remettait ses manuscrits à Demeny dans l'espoir qu'il les publie. C'est un peu comme si moi j'écrivais demain à quelqu'un d'entre vous qui a déjà publié un livre : je lui envoie quelques articles, il doit comprendre qu'il est invité à les publier sans autres efforts de ma part, sans autres échanges. C'est évidemment absurde. Dans son enthousiasme d'adolescent, Rimbaud remettait des copies de ses poèmes à des lecteurs potentiels en se disant qu'ils finiraient par le lire et qu'ils finiraient par s'avouer être éblouis : il ne faut évidemment pas chercher plus loin ! Dans son article de 1990, Murphy faisait des observations remarquables qui sont restées malheureusement sans suite dans le milieu rimbaldien. Au sujet de la lettre du 13 mai 1871, Murphy écrivait : "Ici, le professeur est autant le sujet de la lettre que l'élève." Murphy insiste aussi ailleurs sur le fait que l'étude de la première lettre demande de prendre bien en considération le caractère du destinataire et pas la seconde. Or, il y a quelques années, sur ce blog, j'ai publié quelques articles sur les lettres de 1871 avec une idée nouvelle selon laquelle la lettre du 15 mai 1871 n'était pas la confidence privilégiée à Demeny après le rond d'essai pour Izambard, mais le prolongement de colère de la discussion avec le professeur Izambard.
Il faut quand même rappeler qu'Izambard a eu plus de mal que Demeny à se déposséder du texte des lettres de Rimbaud, qu'Izambard a dévoilé quelques lettres au compte-gouttes, et surtout dans ses témoignages Izambard nous explique clairement qu'il a reçu d'autres lettres de Rimbaud avant le 13 mai. Izambard revendique avoir eu connaissance d'une version antérieure sans titre de "Mes Petites amoureuses", il affirme également qu'il a eu lui aussi droit à un panorama de l'histoire des littératures grecque, latine et française. Et comme la lettre du 13 mai a un caractère rentre-dedans immédiat qui ne laisse pas un instant douter qu'elle vient après d'autres missives, il est quand même extraordinaire qu'avec un positivisme qui défie l'entendement on puisse s'en tenir aux lettres qui nous sont parvenues pour dire que Rimbaud a préféré se confier à un poète qu'à son professeur. Le professeur a lui-même témoigné pour faire entendre que, finalement, à part les poèmes, il a reçu lui aussi l'équivalent de la lettre du 15 mai, sauf que cela s'est fait sur plusieurs courriers, et Izambard n'en a dévoilé qu'un seul, et bien tardivement encore, afin d'empêcher Berrichon d'accréditer l'idée d'un Rimbaud à Paris sous la Commune. Sans cette intention de démentir Berrichon, nous n'aurions probablement jamais connu cette lettre ! Ceci dit, dans la mesure où il ne dévoilait rien de gênant pour lui, Izambard a clairement fait savoir la teneur de ces courriers où figurait tout un déballage littéraire équivalent à celui de la grande lettre à Demeny et cela s'est passé avant le 15 mai. Le professeur nous a même appris que Rimbaud répétait les slogans de la Commune. Or, Izambard n'a pas revu Rimbaud depuis la fin octobre 1870, et il va de soi qu'Izambard ne peut pas confondre sans autre forme de procès les discours de Rimbaud en septembre 1870 pour la défense de la République contre les traîtres et les prussiens avec les slogans communalistes. Il nous manque bien sûr un certain nombre de lettres de Rimbaud à Izambard, et forcément les lettres d'Izambard à Rimbaud. Cependant, ce n'est pas parce qu'il nous manque des documents que nous sommes empêchés de faire une quelconque expertise. Il y a des tas d'indices qui montrent que le débat est allé loin entre Rimbaud et Izambard, et qu'ils se sont fâchés et ont cessé toutes relations rapidement. Dans sa lettre à Demeny, Rimbaud écrit deux fois "ne vous fâchez pas" avant la transcription du poème du "Cœur du pitre". Il me semble assez évident que, depuis le 13 mai, Rimbaud a essuyé la réaction outrée d'Izambard. Si celui-ci avait bien pris les triolets, Rimbaud n'aurait aucune raison de répéter maladroitement "ne vous fâchez pas" dans la lettre à Demeny. Pourquoi faire penser au destinataire qu'il pourrait se fâcher à la lecture de ce poème ? Certes, on peut répondre parce que cela attaque frontalement ses convictions poétiques. Mais, vous en connaissez beaucoup des gens qui se sentent attaqués dans leur mièvrerie à la lecture du "Cœur du pitre" ? Il est sensible que Rimbaud appréhende que Demeny comprenne fort bien les intentions polémiques de la composition. A cela, il y a deux réponses possibles. D'abord, Rimbaud peut penser qu'Izambard écrit à Demeny et lui fait un rapport aigri de sa relation littéraire avec le jeune Rimbaud. Ensuite, il y a une hypothèse à ne pas exclure : c'est que quelque chose de très prononcé sur la vocation poétique ait été déjà mis sur le tapis par Rimbaud lors des deux séjours douaisiens de septembre et octobre 1870.
Mon article est assez long pour cette fois, mais je vais donc terminer avec le problème des "vignettes pérennelles" et de Musset. L'expression "vignettes pérennelles" revient deux fois sous la plume de Rimbaud dans sa lettre du 10 juin, tout comme l'incise "ne vous fâchez pas", et on peut se demander si ce n'est pas une citation telle quelle d'époque. Rimbaud dit en quelque sorte que son poème n'a pas plus d'éternité que les "vignettes pérennelles", même si celui-ci est de l'ordre de la "fantaisie" de "générations douloureuses et prises de visions" pour citer les lettres du 13 et du 15 mai. Mais, alors que le mot "fantaisie" permettait de se dérober à la qualification de "satire" de la part d'Izambard, et sans reprendre ici les précisions de Reboul sur l'origine latine du genre de la "satire" développées dans son article sur le sonnet "Les Douaniers", dans la lettre du 10 juin le poème est tout de même admis comme une "antithèse" à une poésie qu'on comprend aisément comme le symbole par excellence de la création subjective et fadasse d'un Musset ou d'un Izambard. Et j'en arrive à mon idée qu'il ne faut pas perdre de vue le temps long de la relation de Rimbaud à Izambard et Demeny. Il ne faut pas considérer trop exclusivement qu'il y a une rupture, un renouveau de la pensée de Rimbaud au printemps 1871 dont Izambard et Demeny furent tardivement pris à témoin. Izambard dans ses écrits révèle qu'il était déjà offusqué par "Vénus anadyomène" ou Un cœur sous une soutane. Rimbaud a envoyé six poèmes à Demeny dans les lettres du 15 mai et du 10 juin. Parmi ces pièces, nous pouvons comprendre qu'il était difficile d'envoyer "Accroupissements" à Izambard, vu son avis sur "Vénus anadyomène" et Un cœur sous une soutane. Pour "Les Poètes de sept ans", le portrait dressé de la Mère est également problématique vis-à-vis d'un professeur, d'autant plus qu'Izambard avait ramené Rimbaud à sa mère et essuyé la colère de celle-ci. Nous pouvons également penser qu'en juin Rimbaud est trop en froid avec Izambard pour lui envoyer ses nouvelles compositions. Izambard a-t-il reçu les manuscrits de plusieurs autres poèmes de Rimbaud dans les lettres qu'il ne nous a pas divulguées ? Il ne semble pas revendiquer l'envoi d'une version antérieure de "Chant de guerre Parisien". Cependant, Izambard a reçu le premier une version du "Cœur supplicié" le 13 mai et il revendique avoir reçu une version sans titre de "Mes Petites amoureuses", le premier poème transcrit en hors-texte dans la lettre du 15 mai à Demeny. Or, le poème "Mes Petites amoureuses" partage avec un poème d'août 1870, "Ce qui retient Nina" ou "Les Reparties de Nina" selon les versions, la forme strophique du quatrain alternant octosyllabes et vers courts de quatre syllabes, mode de composition assez rare qui a un antécédent remarquable la "Chanson de Fortunio" de Musset et dans les recueils de Musset, ce poème est voisin d'une chanson à Ninon. La Ninon est une figure fantasmée récurrente des poésies de Musset qui a fait des émules, je pourrais citer des poèmes de Charles Coran et plusieurs autres, et Nina est bien évidemment une corruption de Ninon. Le poème "Mes Petites amoureuses" est à l'évidence une "antithèse" pour reprendre à dessein le terme de la lettre du 10 juin à Demeny aux "vignettes pérennelles" de mains poètes connus. Il n'est pas innocent que le quatrain reprenne la forme de la "Chanson de Fortunio", que l'aimée s'appelle Nina comme elle pourrait s'appeler Ninon (et je songe à un vers précis de Musset en disant cela), comme il n'est pas innocent que le titre "Mes Petites amoureuses" reprenne un titre de Glatigny "Les Petites amoureuses" et en même temps semble cibler Alphonse Daudet, auteur d'un recueil de jeunesse Les Amoureuses, mais aussi d'un roman à la Dickens quelque peu plein d'éléments autobiographiques Le Petit Chose qui raille pêle-mêle les mots exotiques de Leconte de Lisle, l'école parnassienne, la poésie ridicule avec un zest d'autodérision mal rentrée, etc. Le mot "caoutchoucs" est rare pour désigner des chaussures. On peut toujours prétendre que cette rareté vaut pour les lecteurs d'aujourd'hui, pas pour les lecteurs contemporains de Rimbaud. Il se trouve que nous lisons tout de même pour certains d'entre nous quantité de romans du dix-neuvième siècle, et il est difficile de ne pas remarquer que l'emploi du mot est rare, sauf qu'elle survient dans Le Petit Chose et y est même érigée en titre de chapitre. Dans son étude de 1990 du "Cœur supplicié", Murphy rappelle qu'au sujet de passages d'Un cœur sous une soutane et du "Cœur supplicié" Brunel avait rapporté que Glatigny avait composé un poème intitulé Stabat mater, formule liturgique employée par Rimbaud dans la lettre du 13 mai elle-même à Izambard et que, curieusement, Brunel n'avait pas cité la strophe où, le rapprochement ayant du coup plus de prix, Glatigny employait précisément l'adjectif supplicié :

Et vous tous dont les cœurs se consumaient sans cesse,
                   Ainsi que des brasiers,
Poètes frissonnants d'amour et de tristesse,
                   O doux suppliciés !

Personnellement, le premier vers de cette citation me fait songer au sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze..." A vous de trouver pourquoi ? Ce qui est certain, c'est que même s'il ne faut pas mettre sur le plan Musset, Glatigny et Banville, la lecture du "Cœur du pitre" ou du "Cœur supplicié" ou du "Cœur volé", comme vous voulez, engage de bien réenvisager la relation à Izambard sur le long terme, engage une lecture en regard de poèmes tels que "Les Reparties de Nina" et "Mes Petites amoureuses". Evidemment, comme Murphy, je ne lâcherai rien non plus de la signification politique, communarde, du "Cœur volé", et c'est pour cela que je vous mets aussi la puce à l'oreille au sujet de "Morts de Quatre-vingt-douze..." Il est évident que "Le Cœur volé" est une réponse avec deux niveaux de lecture : il y a l'antithèse à la poésie subjective et il y a l'idée métaphorique de la Commune avec l'opposition au "gouvernail", du moins à partir de la version "Le Coeur volé", et l'abandon aux "flots".
Si vous trouvez que je ne dis pas du neuf, je vous laisse préciser spontanément vous-même ce que Rimbaud signifie par toutes ces allusions à Musset, Banville, Glatigny et Daudet ? Je vous laisse préciser "abracadabrantesques". L'article de 1990 de Murphy est déjà dans la bonne direction, mais on voit bien que des éléments sont encore à mieux exposer, on voit aussi que ce passage de la lettre du 15 mai 1871 sur Musset précise bien à son tour les enjeux du poème "Le Cœur volé", et on a des éléments concrets, des reprises de mots indiscutables "fadasses", "insulte" ou "insultées", "paresse". Cela était passé jusqu'à présent inaperçu, bien que ça aille dans le sens du courant des analyses proposées depuis trente ans par Murphy.

jeudi 12 novembre 2020

Prochainement, d'autres articles autour du "Coeur volé" et de l'adjectif "abracadabrantesques"

 On m'a relancé en privé parce que je n'aurais rien publié depuis trois semaines en gros. Je n'ai pas vérifié si c'est exact, mais de toute façon je publierais sur des revues papier les délais entre chaque article seraient autrement plus longs, infiniment plus conséquents. J'ai voulu laissé bien mis en avant mes articles récents sur "Le Coeur volé" et sur l'adjectif "abracadabrantesques", parce que j'ai conscience de leur importance cruciale. En ce moment, je ne rédige pas encore la seconde partie de l'étude sur l'occurrence "abracadabrantesques" dans le livre de Mario Proth. Mais ce que je rédige est pourtant sur notre sujet. J'ai déjà rédigé deux pages en fichier Word d'une recension du long chapitre de 48 pages de Murphy sur "Le Coeur volé" dans son livre de référence Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage la subversion. Murphy n'a publié que trois recueils d'analyses de poèmes de Rimbaud : les deux volumes de 1990 et 1991 aux Editions du CNRS et aux Presses Universitaires de Lyon, Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion et La Ménagerie impériale, puis vingt ans plus quasi la somme Rimbaud et la Commune en 2010 aux Editions Classiques Garnier. Et dans ce dernier volume, nous avons une nouvelle étude de 23 pages sur le poème "Le Coeur volé", c'est dire l'importance que Murphy a donnée à ce poème. Et d'ailleurs, il existe une lacune de novembre 1870 à avril 1871 pour ce qui concerne la production rimbaldienne. Les triolets du "Coeur supplicié" forment l'unique poème de la lettre "du voyant" du 13 mai 1871 remise à Izambard et si Rimbaud n'a pas remis ce poème le 15 mai à Demeny il le fera le 10 juin 1871 avec à nouveau un commentaire exclusif de ce texte. Rimbaud a envoyé six poèmes à Demeny en mai-juin 1871, trois le 15 mai, trois le 10 juin. "Le Coeur du pitre" fait partie des six et il est le seul accompagné d'un commentaire. Il va de soi que le poème "Le Coeur volé" est une pièce maîtresse des études rimbaldiennes. Je me devais de relire l'étude de 1990 de Murphy, parce que je n'ai pas le souvenir qu'il a étudié comme je l'ai fait la relation du "Coeur volé" aux trois lettres. Pourtant, dans l'introduction de son chapitre sur le poème, Murphy a pourtant fait cette déclaration qu'il fallait lire le poème à la lumière des trois lettres. Murphy avait parfaitement compris qu'il fallait inclure la lettre à Demeny du 15 mai 1871 à côté des lettres du 13 mai et du 10 juin qui seules contenaient une version du poème. En revanche, dans la suite de l'étude, si la lettre du 15 mai est convoquée pour défendre des idées variées, il n'y a pas cette étude de passages que j'ai faite, et pas cette étude du cas Musset en particulier. Je vais prendre le temps de bien réviser cet article, de bien rédiger ma recension et je vais aussi étudier l'article de 2010 du volume Rimbaud et la Commune. J'ai tout sous la main, j'y travaille avec enthousiasme et passion.
Comme il n'y aura aucune invitation à lire mon article ailleurs, sachez, vous qui venez en ce moment, que là je vous coince sur une période fabuleuse sur une clef majeure de la poésie rimbaldienne. On parle du "Coeur volé", on parle des lettres dites "du voyant", on parle de la conception à cerner pour les "flots abracadabrantesques" et cela engage de meilleures approches pour "Le Bateau ivre" et "Voyelles". Non, non, là, on n'étudie pas un poème parmi les, je ne sais pas, deux cent de l'auteur, on est vraiment sur un truc sur lequel il est nécessaire de bien prendre son temps.
On peut me dénigrer tant qu'on veut, aller flairer mon écriture, mon orthographe, mes bévues, ma façon d'être et de réagir, mes goûts, ce que je suis, tout ce qu'on veut, mais le problème c'est que me rabaisser c'est rabaisser tous les rimbaldiens et tous les lecteurs de Rimbaud, parce que je ramène concrètement des choses qui n'ont jamais été formulées avant, jamais été précisées, etc., etc. Je suis désolé, mais dans trente ans les gens prendront un livre de Reboul, de Claisse, de Murat, de Murphy, de Bardel (on sait jamais, on peut rigoler), et ils diront : "Mais pourquoi ces gens ne citaient-ils jamais David Ducoffre, sauf pour le contester ou le plus allusivement du monde ? Ils ne comprenaient rien à ce point-là. Ils croyaient qu'en ne le citant pas, ils passeraient avant lui."
Maintenant, il est trop tard. Moi, je dis explicitement ma plainte au sujet du traitement que j'ai reçu, donc ça continuera, mais j'ai fait mes choix désormais. Je ne veux pas des conditions qu'on m'impose et du coup je peux faire du rimbaldisme librement. En plus, je me modère beaucoup plus qu'on ne le croit et j'en garde volontairement sous le pied. Je n'ai aucune urgence, je fais ce que je veux.
Au passage, on a, semble-t-il, voulu me conseiller la lecture des Mésaventures de Jean-Paul Choppart. Je vais sûrement en parler prochainement aussi.
Et ça tient toujours pour les articles de mise au point sur les questions formelles. On a le temps, on a bien le temps, maintenant plus rien ne presse en rimbaldie pour moi... Mais ne croyez pas que j'ai renoncé, je vis à mon rythme, c'est tout !

lundi 26 octobre 2020

A propos de l'interprétation du "Coeur supplicié" par le viol

Il paraît que le projet de déplacer les dépouilles de Rimbaud et Verlaine au Panthéon permettrait de révéler l'homophobie latente du milieu rimbaldien. J'ignorais que le public qui s'intéressait à Rimbaud et Verlaine était particulièrement homophobe, il me semble que nous ne sommes plus à l'époque de Claudel et compagnie. Les gens qui s'intéressent à ces deux poètes sont prévenus dès le départ. C'est peut-être un public masochiste ? Et une autre question se pose :  qui peut s'amuser à prétendre bien connaître la vie sexuelle des divers rimbaldiens, universitaires ou non, qu'ils soient favorables ou hostiles à la panthéonisation des deux poètes ? Mais ce n'est même pas le sujet, je pense qu'il suffit d'apprécier que si le public rimbaldien peut représenter les diverses sensibilités de la société il n'est pas possible que ce soit un public d'une homophobie prononcée.
Pour ma part, faites ce que vous voulez du corps de Rimbaud, je ne vais pas m'énerver pour cela, mais ma pensée est que clairement il n'y voudrait pas sa place.
Cependant, sans doute par l'effet de la mode présidentielle du "en même temps", voilà que remonte, au beau milieu de ce débat, une ancienne interprétation depuis longtemps rejetée (je pense unanimement) par le milieu rimbaldien selon laquelle le poème "Le Cœur supplicié", qui a eu pour autres titres "Le Cœur du pitre" et "Le Cœur volé", témoignerait d'un viol commis par des soldats de la Commune.
Soyons sérieux !
Ce poème nous est connu par une lettre envoyée de Charleville le 13 mai à Georges Izambard. Dans cette missive, Rimbaud explique ceci à son professeur :

Je serai un travailleur : c'est l'idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris, - où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève.
Cette citation est un véritable pavé dans la mare de tous ceux qui pensent que le poète Rimbaud ne s'est jamais préoccupé de politique. La Commune, ce n'est pas du tout le communisme, le socialisme marxiste, et les ouvriers n'étaient pas des partisans de la dictature du prolétariat, une idée qui vient plutôt de gens des classes moyennes ou bourgeoises, et bien sûr pas des ouvriers eux-mêmes qui n'ont pas l'esprit aussi loufoque. Ils ont un peu plus les pieds sur terre. Les idées politiques étaient plutôt fédéralistes, libertaires, pré-anarchistes, collectivistes, ce que les historiens de la Commune eux-mêmes précisent bien de nos jours. Il n'y avait pas cette idée de système centralisé sur lequel mettre la main. Maintenant, ce qui fait que la récupération d'Engels et des autres (captation d'héritage avec à la clef des persécutions par les trotskystes et autres des anarchistes et des libertaires qui étaient pourtant à peu près les vrais héritiers de la Commune) a en partie marché, outre la ressemblance de nom, c'est qu'effectivement la majorité des insurgés sont des ouvriers, plutôt des ouvriers des ateliers que des usines selon l'inévitable profil socio-professionnel de Paris à l'époque.
Et Rimbaud, ce qu'il dit, c'est qu'il veut être un "travailleur", ce qui s'oppose au paresseux (son portrait d'Izambard dans la lettre, puis de Musset le 15 mai), mais avec évidemment le mouvement de bascule politique où le paresseux c'est le bourgeois et le travailleur le petit peuple. Izambard qualifié de "Monsieur" dans l'en-tête de la lettre a lui-même expliqué le sens sarcastique de cette adresse. Et dans la lettre, Rimbaud le qualifie de "satisfait". Le persiflage de Rimbaud : "Je me dois à la Société" anticipe bien sur le discours de Coppée dans sa pièce intitulée Fais ce que dois jouée au théâtre dès octobre 1871.
Et le discours de Rimbaud est on ne peut plus limpide. Les "travailleurs", ce sont les communeux, puisque, le 13 mai, les "travailleurs" qui "meurent" dans Paris, c'est obligatoirement les insurgés qui subissent les bombardements versaillais. Ce n'est que plus d'une semaine après que les versaillais vont entrer dans Paris. Rimbaud dit "Je suis en grève" au moment même où Coppée publie la plaquette "Plus de sang" qui vilipende les communeux, les invite à oublier cette folie et à retourner à leurs marteaux. La formule du devoir était déjà dans ce poème "Plus de sang" daté d'avril 1871 et publié à chaud pendant l'événement.

Et le poète obscur qui te pleure et qui t'aime
       Aura du moins fait ce qu'il doit.
Car, c'est quelque peu aussi aux vers suivants du poème de Coppée mis dans la bouche d'une France éplorée :

" La paix ! faites la paix ! Et puis, pardon, clémence !
Oublions à jamais cet instant de démence.
        Vite à nos marteaux. Travaillons,
Travaillons en disant : "C'était un mauvais rêve."
[...]

que Rimbaud, qu'il en ait eu connaissance ou non avant le 13 mai, répond de manière cinglante :

"Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève."
Dans la mesure où Coppée avait déjà fait du bruit avec sa "Grève des forgerons", un an plus tôt, il est difficile de croire que Rimbaud ne vise pas le célèbre poète du Passant. Il a déjà repris la forme et le titre d'un poème de Coppée "Chant de guerre circassien" pour composer un mois plus tôt son "Chant de guerre Parisien". La plaquette "Plus de sang" est une source à l'écriture de plusieurs poèmes de Rimbaud, à commencer par "Paris se repeuple" et "Les Corbeaux". Comme à la Renaissance, de Ronsard à Aubigné, circulaient les longs développements allégoriques sur la France affligée par les guerres de religion, du poème "Plus de sang" à "Paris se repeuple" nous avons une allégorie de la France affligée qui le cède à une personnification de Paris qui vient opposer sa fierté. Rimbaud a relevé les expressions de Coppée au sujet de la France prise à témoin : "douleur de mère", "sanglante et découvrant ta gorge maternelle / Entre les coups des combattants", "de ton geste qui raille", "Tu feras voir l'horreur de ta gorge saignée", "pauvre mère indignée", "ton noble cœur de femme", "cette lutte infâme / Où ton peuple est ton assassin", "ta voix hurler, pleine de larmes", "ce combat qui m'achève et me navre", "sur un front de cadavre / Planter le bonnet phrygien", "quand mon front qui vite se relève / Lancera de nouveaux rayons", "messagère ailée", et Rimbaud a pensé aussi à s'intéresser aux motifs sonores suivants : "Sauf un rauque clairon qui sonne au loin l'alerte", "Sachant bien que l'orage affreux qui se déchaîne, "Parmi l'orage du canon."
Il ne fait guère de doute que "Paris se repeuple" est une réplique au poème de Coppée : "Cité sainte", "la putain Paris", "La rouge courtisane aux seins gros de batailles", "Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères, / Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau, / Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires / Un peu de la bonté du fauve renouveau," / "Ô cité douloureuse, ô cité morte", "ta pâleur", "Corps remagnétisé pour les énormes peines", "le flux des vers livides en tes veines", "ton souffle de Progrès", "affreux de te revoir couverte / Ainsi" "Ulcère", "Splendide est ta Beauté !", "L'orage a sacré ta suprême poésie", "Amasse les strideurs au coeur du clairon lourd".
Le dernier sizain de "Plus de sang" est évoqué, avec appui des rimes, dans le dernier sizain du poème "Les Corbeaux" :

Dis-leur cela, ma mère, et messagère ailée,
Mon ode ira porte jusque dans la mêlée
Le rameau providentiel,
Sachant bien que l'orage affreux qui se déchaîne,
Et qui peut d'un seul coup déraciner un chêne,
Epargne un oiseau dans le ciel.
Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
Mât perdu dans le soir charmé,
Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne,
Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.
Dans "Paris se repeuple", le poète dénonce les vainqueurs de la Commune dans leurs pratiques d'assassins et dans "Les Corbeaux" le poète s'intéresse à la paix des vaincus, autrement dit à la mémoire des morts de la semaine sanglante.
"Paris se repeuple" et "Les Corbeaux" furent écrits plus tard en s'appuyant sur le texte "Plus de sang" de Coppée : il serait étonnant que les répliques à Izambard n'y fassent écho que par coïncidence. Dans "Plus de sang", la France animée par Coppée parle de la Commune en tant que "démence", et dans sa lettre à Izambard le poète parle de "colères folles", puis, dans "Paris se repeuple", il voit la démence des "lâches" profitant de la victoire, de la terrible répression : "ô lâches ! soyez fous !" Et toujours, dans "Paris se repeuple", le poète parle d'une danse dans les "colères". Certains se croient malins à nier que Rimbaud pratique une poésie faite de nombreuses réécritures de passages d'Hugo, Banville, Coppée, les poésies de Rimbaud n'étant pour eux que d'agréables fulgurances insensées, ne signifiant rien. Ils se croient en mesure de nier la dimension communaliste du "Bateau ivre" même. Pour eux, Rimbaud n'était pas communaliste, il voulait uniquement faire joli dans le paysage, il ne respectait pas les césures uniquement parce que c'était une vilaine contrainte à sa manière de s'exprimer gracieusement. En tout cas, le 13 mai 1871, Rimbaud a bien écrit en-dehors de tout poème que "les colères folles [l]e poussent vers Paris" et qu'il s'identifie à la figure du travailleur "en grève" du moment, autrement dit à l'insurgé communaliste. Il n'employait sans doute pas les mots "communards" et "communeux" qui étaient encore à ce moment-là des injures versaillaises. Je ne vais pas développer ici l'idée que, vu son vœu de s'identifier à un "Travailleur" de la Commune, comme il y a des travailleurs de la mer chez Hugo, quand Rimbaud écrit : "je travaille à me rendre voyant", il fait du "voyant" une entité communaliste.
Ce qui est important, c'est que, peu après ces mots éminemment politiques que j'ai cités, Rimbaud envoie la première version manuscrite connue du poème "Le Cœur supplicié" et il en fait même une illustration de l'opposition du "travailleur" qu'il aspire à être au faux "enseignant" "satisfait" qu'il a coiffé d'un "Monsieur" : "est-ce de la satire, comme vous diriez ?", "ne soulignez ni du crayon, ni trop de la pensée". "Vous n'êtes pas enseignant pour moi."
Je n'ai même pas besoin de préciser que Rimbaud a adhéré à la Commune bien au-delà du 13 mai 1871. Dans cette lettre, le poète veut aller à Paris, il se sent poussé vers la capitale. Il n'est donc pas possible que, dans la foulée, il explique sous couvert des métaphores d'un poème qu'il a été violé par les soldats de la Commune et que cela l'a fait beaucoup souffrir. Cette interprétation est justement homophobe, puisqu'elle associe la pulsion homosexuelle au désir de viol, puisqu'elle fait de Rimbaud une victime de l'homosexualité prédatrice ou bien elle en fait un homosexuel involontaire par le traumatisme du viol. C'est aussi une lecture hostile à la Commune, contre l'évidence factuelle des propos tenus par Rimbaud dans la lettre manuscrite qui contient ce poème lui-même. Cette lecture a été dénoncée par de nombreux rimbaldiens, Steve Murphy et d'autres. C'est même une lecture qui indigne les rimbaldiens.
Par ailleurs, la présence de Rimbaud à Paris du temps de la Commune est problématique. Dans sa lettre du 17 avril 1871 à Demeny, Rimbaud parle d'un séjour à Paris du 25 février au 10 mars, avant l'insurrection. Il parle aussi du travail au journal de Jacoby, le Progrès des Ardennes, qu'il effectue depuis quelques jours. Les 13 et 15 mai, il envoie une lettre à Izambard et une autre à Demeny, toujours de Charleville. Et Rimbaud parle alors de se rendre à Paris, pas d'en revenir. Qui plus est, Izambard fait clairement entendre qu'il avait une correspondance régulière avec Rimbaud avant le 13 mai, c'est la seule lettre qu'il a daigné divulguer de cette période. En clair, Rimbaud a pu se rendre quelques jours à Paris à la fin du mois d'avril, éventuellement au tout début du mois de mai, mais nous n'arrivons pas à étayer cette hypothèse. Il a pu aussi s'y rendre après le 15 mai, mais si c'est le cas son séjour fut des plus brefs, puisque la semaine sanglante débuta les 21-22 mai. Malgré le siège, il était possible de se rendre à Paris par le train, et Rimbaud avait une réputation de "franc-tireur" auprès de Verlaine, Delahaye et quelques autres, mais tout cela reste délicat à déterminer comme vrai. Forain détenait-il une réponse tranchée à ce sujet ? Nous ne le saurons peut-être jamais. En tout cas, l'histoire du viol par les soldats de la Commune ne résiste pas à l'examen de la seule lettre du 13 mai.
Le poème "Le Cœur supplicié" qualifie les "insultes" de la troupe de "pioupiesques". Ce mot a-t-il été inventé par Rimbaud ? L'a-t-il rencontré dans la presse ? En tout cas, cet adjectif est formé sur le mot "pioupiou" et ce mot au pluriel apparaît dans un poème de 1870, de juin selon toute vraisemblance, intitulé "A la Musique". Rimbaud raille une scène où les bourgeois et les gens contents du régime impérial vont écouter un orchestre militaire sur la "Place de la gare, à Charleville", mais n'y transposez pas le kiosque que nous pouvons découvrir à notre arrivée en train de nos jours, puisqu'il ne s'y trouvait pas à l'époque. "Pioupiou" est un terme péjoratif pour désigner le simple soldat. Il va de soi que Rimbaud n'identifiait pas les soldats de la Commune à de simples soldats, à des "pioupious", à partir du moment où il était en colère de voir mourir les "travailleurs" à Paris au mois de mai de l'année 1871. Il faut un minimum de bon sens, et il va de soi que si Rimbaud avait été violé et qu'il en témoignait par ce poème, nous en aurions des indices dans le corps de la partie en prose qui correspond au courrier à Izambard. Les versaillais n'étant pas encore dans Paris le 13 mai, l'idée d'un viol par les versaillais n'a elle non plus aucun sens. Rappelons une vérité élémentaire : "Le Cœur supplicié" est un poème qui contient des métaphores, des expressions imagées avec leur part d'obscénités. Ce sont les "insultes" qui sont "Ithyphalliques", ce sont elles les figures agressives avec le sexe en érection. Ce sont elles les simples soldats "pioupious". Et ces insultes deviennent des dessins, "des fresques", elles sont bien sûr assimilables en tant qu'obscénités à la métaphore des "jets de soupe". Et pour se laver des "insultes", le poète s'adresse aux "flots abracadabrantesques" qui sont évidemment tellement plus énormes que les "jets de soupe" qu'ils vont emporter toutes les insultes. Les insultes étaient dérisoirement "pioupiesques". Face à cela, les "flots" ont le caractère d'une élucubration insensée étonnante pour le professeur Izambard qui va juger "un peu trop de la pensée" : que voilà des "flots abracadabrantesques", doit-il songer ! Et le professeur s'étant vanté des années après d'avoir répondu au poème de Rimbaud par "La Muse des méphitiques", c'est bien cela qu'il s'est passé. Izambard a prétendu avoir répliqué que lui aussi pouvait faire des "poésies abracadabrantes", des "vers abracadabrants". Or, dans sa lettre de juin 1871 à Demeny, Rimbaud envoie une nouvelle version de ce poème intitulé "Le Cœur du pitre", où il explique que sa composition se veut une "antithèse aux douces vignettes pérennelles". Rimbaud a commenté son poème à deux reprises. Dans le premier cas, Rimbaud enseigne une nuance à rien moins que son professeur de rhétorique : "Le Cœur supplicié" a l'air d'une satire, mais c'est de la fantaisie, ce qui se rapproche de la satire malgré tout en tant que registre poétique. Dans la lettre à Demeny, il présente le poème en tant qu'antithèse. En clair, "Le Cœur du pitre" s'inscrit dans le prolongement de "Mes Petites amoureuses" et des "Reparties de Nina". Il s'oppose aux poètes qui se réclament de Musset notamment, lequel Musset fait précisément l'objet d'une critique décisive dans la lettre à Demeny du 15 mai 1871. Et pensez bien que dans la lettre du 13 mai, "Le Cœur supplicié" est la seule composition incluse et elle est offerte en tant qu'illustration du refus de la "poésie subjective" "toujours horriblement fadasse" du destinataire Izambard, qualifié de "satisfait qui n'a rien fait, n'ayant rien voulu faire." Il faudrait encore insister sur le choix verbal voulu par le futur "voyant" quand il écrit : "Un jour, j'espère, [...] je verrai dans votre principe la poésie objective [...]". Or, dans la lettre du 15 mai 1871, Rimbaud dresse un bilan de l'histoire de la poésie grecque, latine et française où Musset est taxé de "paresse", autrement dit il est qualifié lui aussi de "satisfait qui n'a rien fait, n'ayant rien voulu faire", où son théâtre est affligé de la même fadeur que les modestes et inconnues créations d'Izambard : "proverbes fadasses". La même dénonciation tombe sur les personnes d'Izambard et Musset, le couple paresse et fadeur. Et il faut aller plus loin. Le mot "insultes" est un terme clef du poème "Le Cœur supplicié", poème qui s'oppose à Izambard en tant que modèle de poésie objective en guerre contre une poésie subjective fadasse, avec derrière l'opposition de deux façons de se devoir à la Société, et avec l'idée que, pour Rimbaud, se devoir à la société, ce n'est pas tenir le discours de la France à la manière de Coppée, mais le discours de Paris sur le mode du "travailleur", actuellement "en grève", autrement dit en pleine insurrection communaliste refusant le "et vite, à vos marteaux" du discours de Coppée.
Or, dans la lettre du 15 mai 1871, Rimbaud dit que les insultes viennent de la paresse de Musset :
Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, - que sa paresse d'ange a insultées !
Le message est clair. Tout en citant une notoriété, Rimbaud reprend la charge contre Izambard des deux jours précédents. Les poèmes "Mes Petites amoureuses" et "Le Cœur supplicié" font état de ces douleurs d'un être de la nouvelle génération, Rimbaud lui-même, et témoignent de ces visions nouvelles qu'il peut chérir, et face à cela, le paresseux et fadasse Izambard pousse des récriminations en expliquant doctement à l'élève qu'il faut suivre le modèle bien tracé des aînés, Musset. Dans sa lettre du 15 mai 1871, Rimbaud s'en prend moins aux auteurs Rabelais, La Fontaine ou Voltaire en eux-mêmes qu'à l'usage qu'en fait l'institution scolaire. Et, si le 13 mai, Rimbaud annonçait vouloir être un "travailleur" sur le modèle des insurgés parisiens, et si, comme je le prétends, l'allégorie de la cité dans "Paris se repeuple" s'oppose à l'allégorie de la France dans "Plus de sang", on voit ici que Rimbaud prolonge cette partition opposant les alliés de Versailles aux insurgés de la capitale, puisque dans le génie de Musset, dit Rimbaud : "Tout est français, c'est-à-dire haïssable au suprême degré ; français, pas parisien !" Que les travailleurs insurgés communalistes furent des parisiens de fraîche date et non inscrits dans la ville par le passé de plusieurs générations d'ancêtres, peu importe ! L'exagération rimbaldienne ne change rien à la teneur d'un discours qui oppose la Commune à la réaction versaillaise. Il va de soi que Rimbaud n'imagine pas un instant que la revue des poètes voyants qu'il a dressée est constituée de purs génies parisiens. Hugo, Lamartine, Gautier, Leconte de Lisle, Banville, Verlaine, Mérat (pour respecter la liste à la lettre), n'y sont pas nés, Baudelaire faisant figure d'exception. Lui-même, Rimbaud, n'y est pas né. Il y aspire. En revanche, Musset est né à Paris ! C'est donc bien l'opposition politique qui importe ici dans le discours. Et, bien évidemment, le poème "Le Cœur supplicié" est le tout d'une réponse à Izambard, ce tout qui implique l'antithèse aux "douces vignettes pérennelles" des amoureux de Ninon et tout à la fois l'adhésion à la révolte des travailleurs de la capitale. Les "flots abracadabrantesques", c'est clairement, et l'élan des visions nouvelles dont se gaussent les vieilles coiffes, et l'insurrection du peuple parisien. Le poème est entièrement établi selon un mode métaphorique du bateau sur des flots littéraires de révolte. Popularisés par Gautier et une certaine presse de satire littéraire ("poésies abracadabrantres" (Desnoyers 1832), "vers abracadabrants" (Desnoyers 1832, puis Gautier 1834), "style abracadabrant" (Nerval), etc., etc., les adjectifs "abracadabrant" et "abracadabresque" ne signifient pas que l'insensé, ils étaient mobilisés pour soit dénoncer soit défendre avec une complaisance humoristique la littérature qui rompt en visière avec la logique, la poésie qui semble égarée parce que visiblement extravagante. "Le bateau extravagant" est un autre titre du "Bateau ivre" selon une liste de Verlaine qui nous est parvenue. Et cette célèbre composition est bien un poème abracadabrant, tout comme il faut inévitablement considérer que les "flots abracadabrantesques" sont synonymes de l'expression "Poëme / De la Mer".
Dans le poème de mai 1871, les flots doivent laver le poète et sauver son cœur qui ploie sous les injures. Au passage, c'est l'image du poème de "Barbare" où les "vieilles fanfares d'héroïsme" sont bien les "quolibets de la troupe", le "rire général", le "plein de caporal", "qui nous attaquent encore le cœur et la tête". Dans "Le Bateau ivre", le "Poëme / De la Mer" disperse "gouvernail et grappin", mais lave aussi l'embarcation des "fresques" qui s'y trouvaient. La mer nettoie le vin bleu et les "vomissures". Et rappelons que, selon Suzanne Briet, dans la Grammaire nationale de Bescherelle de son enfance, figurerait, introduit probablement par Arthur, un signet de papier avec une déclinaison du mot abracadabra sous forme de triangle et l'inscription manuscrite "Pour guérir de la fièvre". Il est bien question dans "Le Cœur supplicié", "Le Bateau ivre" et "Barbare" de se guérir de la fièvre causée par le monde ambiant. Et cela invite à penser que Rimbaud a lu directement les trois entrées "abracadabra", "abracadrant" et "abracadabresque" du premier tome du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse (1866) où figure le dessin en triangle, l'idée de guérir de la fièvre et des citations d'emploi des adjectifs par Gautier et d'autres auteurs.
Ces flots sont tout à la fois la Commune au plan politique et la nouvelle poésie du "voyant" que veut devenir Rimbaud. Dans "Le Cœur supplicié", la métaphore du bateau est celle de la société d'Izambard, avec la figure du "caporal", avec le "rire général", forme d'enrégimentement militaire auquel s'oppose encore Rimbaud à la fin de "Mauvais sang" par exemple. Il sera question de "gouvernail" dans la version du "Cœur volé", mot qui impose l'idée de gouvernement, de direction donnée, et face à ce gouvernement, le poète se déclare à la "poupe", et non à la proue. Dans "Le Bateau ivre", le "bateau" se retrouve sans "gouvernail" et le poète chérira alors son abandon aux "flots", preuve suffisante que les métaphores communes font se répondre les deux poèmes du "Cœur volé" et du "Bateau ivre".
La poésie de Rimbaud a beau être hermétique, certaines idées sont formulées en toutes lettres de poème à poème. Et il faut admettre clairement qu'il n'y a pas sottement deux lectures trop distinctes qui sont proposées pour élucider le sens du "Cœur supplicié", le clivage des deux lectures étant sans doute une cause du manque d'assurance ambiant dans la compréhension de cet enchaînement de triolets. Ce poème dit à la fois la Commune et les visions nouvelles méprisées par les tenants d'un discours fidèle à l'esprit de Musset. Rimbaud formule un tout face à la fin de non-recevoir d'Izambard. Le discours du professeur montre clairement qu'il dénonçait chez Rimbaud, d'une part, sa poésie aux images faites pour épater mais qui auraient été insensées selon lui et, d'autre part, ses prises de position politiques considérés comme immatures en faveur des insurgés. Lisez les témoignages d'Izambard, puis lisez "Le Cœur supplicié" et "Le Bateau ivre". La présente étude est sans doute la première à ainsi articuler une lecture tenant compte des trois moments où, phénomène exceptionnel, Rimbaud a commenté son poème, il le fait, c'est évident dans la lettre du 13 mai et dans la lettre du 10 juin, mais il faut savoir en comprendre les implications en comprenant à quel point "Le Cœur supplicié" est un point d'argumentation central de tout le courrier lui-même du 13 mai. Je pense apporter ici deux contributions majeures, en expliquant que le mot "abracadabrantesques" a des implications littéraires qui, au passage, sont riches de suggestion pour la variante de titre "Le Bateau extravagant" du "Bateau ivre", et je pense qu'il était capital d'enfin lever la tacite identification de Musset à Izambard dans la lettre du 15 mai à Demeny où ne figure pas de version des triolets, car cela éclaire complètement la stratégie d'écriture du "Cœur supplicié". Quant à la variation de titre, elle peut s'expliquer également. Le terme "supplicié" dans la continuité de "Mes Petites amoureuses" est la revendication d'appartenir à de "nouvelles générations", "douloureuses" "éprises de visions", l'évolution en "Cœur du pitre" est non pas de l'autodérision, mais le miroir tendu au lecteur de la réaction assez commune d'Izambard et enfin le titre "Le Cœur volé" aurait pu apparaître dès le 13 mai, mais après la semaine sanglante il a aussi une signification plus profonde. Le 10 juin, le poète dit de son poème qu'il ira lui aussi là où finissent les "vignettes pérennelles". Selon votre humeur, cela veut dire finir parmi les déchets ou au fond des chiottes, et si Rimbaud écrit cela, c'est que le poète s'est donné aux flots, mais qu'il y a eu depuis le massacre de la semaine sanglante, immobilité de la mer martyre raconté à la fin du récit et du parcours du "Bateau ivre" ultérieurement.
Après, si vous ne comprenez pas, ne vous en prenez qu'à vous-même et ne dites pas que nous expliquons les choses moins bien que Rimbaud, car il la dit lui-même à Izambard : "vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer." Pourtant, le faux enseignant avait tout de même compris le lien métaphorique qui unissait "Le Cœur supplicié" au "Bateau ivre", son cas étant peut-être un peu moins désespéré que celui de beaucoup de nos contemporains qui se vantent d'aimer Rimbaud au mépris des rimbaldiens et de leurs mises au point.

samedi 24 octobre 2020

Abracadabrantesque (partie 1 : le mot)

Pendant longtemps, Rimbaud a passé pour un inventeur de néologismes. En réalité, il affectionnait l'emploi de mots rares. Il pouvait s'agir de mots régionaux "fouffes" ou de mots plus anciens, ou bien de mots peu usités "nitide", ou bien de mots d'un champ de spécialistes comme la botanique "viride", ou bien il pouvait s'agir de néologismes typiques de certains auteurs, comme "vibrements" qui serait plutôt de Gautier, ou comme "strideur", mot affectionné par Buffon et repris dans un vers de Philothée O'Neddy qui n'a pas échappé à l'attention de l'auteur de "Paris se repeuple" et "Voyelles". L'idée d'inventions par Rimbaud lui-même a fait long feu. Cependant, la rareté de ces mots en fait également des indices précieux pour remonter les sources de Rimbaud et déterminer ses intentions. Parmi les faits troublants qui n'ont pas été explorés, il y a le mot "caoutchoucs", la rime "mouron" et le titre "Mes petites amoureuses" d'un poème envoyé à Demeny dans la célèbre lettre dite "du voyant". Si le titre "Mes petites amoureuses" corrompt un titre de Glatigny ("Les Petites amoureuses") et si la forme du poème cible la "Chanson de Fortunio" de Musset et rappelle "Les Reparties de Nina" où le prénom "Nina" ciblait déjà la Ninon des poèmes de Musset, et si le mot "vesprée" du poème contemporain "Le Cœur volé" semble lui aussi une reprise ronsardisante inspirée de Musset, il faut tout de même voir que, derrière Glatigny et Musset, un autre nom peut se cacher, celui d'Alphonse Daudet. Plus connu pour sa prose, l'écrivain provençal fut aussi un poète dont les compositions étaient tout à fait dans l'esprit des "vignettes pérennelles" à la Musset. A ses débuts, il avait publié un recueil assez maigre intitulé Les Amoureuses, et, selon l'adage un titre peut en cacher un autre, le recueil de Daudet semble accompagner le poème de Glatigny en tant que cible du titre rimbaldien "Mes petites amoureuses". La rime sur le "mouron" est présente dans le recueil de Daudet, de mémoire, et enfin les "caoutchoucs" font l'objet d'un chapitre appuyé du roman Le Petit Chose qui met en scène un personnage qui a le profil de l'auteur et qui se nourrit d'ailleurs de plusieurs transpositions biographiques.
Mais, dans "Le Cœur volé", le mot qui retient toute notre attention est ce long adjectif au pluriel "abracadabrantesques" qui semblait la propriété exclusive de Rimbaud. Aucune occurrence antérieure n'était attestée jusqu'il y a peu. Ce serait l'unique cas où Rimbaud aurait carrément inventé un mot rare, à une autre exception près dont nous parlerons plus bas. Il faut ajouter qu'il y a un débat aussi sur le sens et l'origine du mot "pialats" dans "Mes petites amoureuses", mais, à cause des suffixes, le cas du mot "abracadabrantesques" ne souffre d'aucune homonymie, d'aucune de ces homophonies piégeuses pour la recherche. La forme même du mot est unique.
En 2009, Antoine Fongaro a publié un recueil de ses articles sur les poésies en vers de Rimbaud sous le titre Le Soleil et la Chair (éditions Classiques Garnier). Le volume ne précise pas les dates de parution initiale article par article, mais, pour ce qui nous intéresse, Antoine Fongaro reprend l'article intitulé "Quatre notules" qu'il a publié dans le numéro 16 de la revue Parade sauvage en mai 2000, où il réagissait à un article de Jacques Bienvenu "Le Cœur du pitre" paru dans le numéro 14 de la même revue en 1997, lequel Bienvenu fera une réponse à Fongaro en retour dans le numéro double 17-18 de la revue Parade sauvage en 2001.
Dans son article de mai 2000, et en tout cas dans la version de 2009, page 19 de son livre, Fongaro dit de l'adjectif "abracadabrantesques" qu'il "semble bien être un hapax dans la langue". Le mot est fort ! Ce serait l'unique emploi de ce mot dans la langue française ! Fongaro précise que l'adjectif est "démesuré", ce qui est un comble dans un vers, et qu'il "le remplit presque tout entier". En fait, le vers de huit syllabes est composé d'une interjection "Ô", d'un nom d'une syllabe "flots" qui reconduit la voyelle qui constituait à elle toute seule l'interjection précédente et puis d'un adjectif de six syllabes "abracadabrantesques" où le timbre vocalique "a", en quatre occurrences successives, prend le relais du "o".
Je vais maintenant citer en entier les deux premiers paragraphes de commentaire que Fongaro nous offre de ce mot à la rime, et je vais y inclure l'intégralité de la note de bas de page 3 qui est aussi importante que la réflexion développée dans le corps du texte.
Commençons par citer le corps du texte (Nota Bene : Fongaro croit pertinent d'adopter les transcriptions d'époque pour l'interjection "o" qu'il rend sans accent circonflexe, à notre avis à tort, mais vu que nous citons et qu'il y tenait nous le suivrons sans adhérer à un aussi superstitieux scrupule de philologue) :
    Car il y a le vers 13, dont la portée, l'importance sont soulignées par l'adjectif étonnant et démesuré qui le remplit presque tout entier, et qui semble bien être un hapax dans la langue : "O flots abracadabrantesques [...]".
   Il est impossible que le lecteur ne soit pas frappé par ce vers singulier (comme par l'étrange vers qui le précède : "Ithyphalliques et pioupiesques"). Les "flots" sont donc là, impérieusement présents, imposés par le texte. Et il ne serait pas normal de négliger cet adjectif, déjà remarquable par son suffixe. "Abracadabrantesques" n'a rien à voir ici avec abracadabra et la cabale, comme ont prétendu certains, qui n'ont pas vu que cet augmentatif dérive d'abracadabrant, terme forgé, me semble-t-il par Gautier avec le sens de "très surprenant, stupéfiant, extraordinaire".
La note de bas de page 3 concerne la mention "Gautier" et fait état de différentes citations, sources possibles au poème de Rimbaud, et elle contient de nouvelles remarques de Fongaro sur la construction du mot "abracadabrantesques" :
Georges Matoré, Le Vocabulaire et la société sous Louis-Philippe (Genève, Droz ; Lille, Giard, 1951), cite (p. 318) la phrase "[...] nous allons examiner [...] les vers abracadabrants du poème la Magdelaine [...]" dans l'article "Le Père Pierre de Saint-Louis", 1834 (repris dans le vol. Les Grotesques en 1844). Le [Grand dictionnaire universel du XIXe siècle] fournit (vol. I, 1866) une autre citation de Gautier, mais sans aucune référence : "Coquecigrue... tel est le titre d'une gentille pièce... c'est une spirituelle paysannerie qui ne demandait pas un titre si pantagruélique et si abracadabrant", et la fait suivre de trois autres citations d'auteurs divers. Le [Trésor de la langue française - Dictionnaire de la langue du XIXe et du XXe siècle (1789-1960)] donne une citation de Nerval, dans La Pandora (1855) : "Là, je demandai un pot de vin nouveau, que je mélangeai d'un pot de vin vieux ; et j'écrivis à la déesse une lettre de quatre pages d'un style abracadabrant" ; et une autre citation de Gautier (Diogène, 15 décembre 1860) : "ces phrases... forment ensemble l'amalgame le plus abracadabrant". Le mot abracadabrant est donc courant vers 1870. Il n'est pas sans intérêt de notre que le [Grand dictionnaire universel du XIXe siècle] enregistre abracadabresque, "moins usité", dit-il, qu'abracadabrant, et cite un exemple de Gautier (toujours sans aucune référence) : "Une foule d'ombres abracadabresques et chinoises". Abracadabresque est formé sur "abracadabra" ; abracadabrantesque sur "abracadabrant". Au total, il est permis de se demander si Rimbaud a vraiment "créé" l'adjectif "abracadabrantesque".

Le commentaire de Fongaro n'est pas très dense, mais il appelle plusieurs remarques. Premièrement, Fongaro associe l'adjectif "abracadabrantesques" à un étrange vers précédent : "Ithypalliques et pioupiesques". Fongaro attire notre attention sur une suite de trois adjectifs inusités : "Ithyphalliques", "pioupiesques" et "abracadabrantesques", mais, ce faisant, il néglige la relation privilégiée des deux derniers adjectifs seuls. L'adjectif "ithyphalliques" a une origine grecque évidente et ce terme renvoie à l'histoire de l'art, tout particulièrement aux représentations de "Priape" avec son sexe en érection. Rappelons que le recueil Amours et priapées d'Henri Cantel, publié sous le manteau, est une source importante du "Sonnet du Trou du Cul" de Verlaine et Rimbaud qui ouvre l'Album zutique. Et Daudet est une cible zutique privilégiée également du Cercle qui se réunissait à l'Hôtel des Etrangers en octobre-novembre 1871. "Ithyphalliques" et "zutique" partagent le même suffixe, mais "zutique" a en plus cette fois l'intérêt de la nouveauté lexicale, même s'il n'est pas une invention de Rimbaud et ses comparses zutistes. Mais, si nous laissons de côté "ithyphalliques", ce que ne dit pas Fongaro dans son article, c'est que "pioupiesques" est autant un hapax que "abracadabrantesques". Le mot "pioupiesques" est l'autre mot de la poésie rimbaldienne avec "abracadabrantesques" qui semble être une création de l'auteur. Et ces deux mots riment ensemble dans un poème. Je ne connais pas d'autre emploi du mot "pioupiesques" que celui de Rimbaud. Il existe une forme plus tardive "pioupioutesques" utilisée par Alphonse Allais. On peut penser qu'elle dérive par hommage de la forme employée par Rimbaud, mais cela n'est pas certain. En tout cas, la question est la suivante : à défaut d'avoir créé "abracadabrantesque(s)", Rimbaud a-t-il à tout le moins créé la forme "pioupiesque(s)" ?
Or, "pioupiesques" et "abracadabrantesques" partage un même suffixe en "-esque", et je voudrais m'y attarder quelque peu. La plupart des suffixes en français viennent du latin, avec parfois une origine grecque au suffixe latin lui-même. Quelques suffixes viennent de langue étrangère, mais peu et ils ne sont pas très productifs en général (suffixe "-ol" d'origine arabe dans "alcool", suffixe "-ing" de l'anglais), mais surtout deux suffixes viennent de la langue italienne : "-ade" et "-esque". Le suffixe "-esque" est souvent rapporté à la formation de l'adjectif "grotesque", celui qui sert de titre à une œuvre de Gautier citée plus haut précisément. Par ailleurs, parties finales d'un mot, les suffixes ont un sens que les dictionnaires ou les grammaires précisent généreusement dans une page consacrée au sujet en général. J'ai pris le premier ouvrage que j'avais sous la main : Le Bon usage de Maurice Grevisse et André Goosse, 15e édition, Editions De Boeck Université, 2011. Voici ce qu'ils disent au sujet du préfixe "-esque", mais je ne pense pas apprendre quelque chose de neuf à qui que ce soit :

-esque [empr. à l'ital. -esco, d'origine germ. [...] sert à former des adjectifs tirés de noms communs et surtout de noms propres, souvent dans le domaine de la littérature et du spectacle, et souvent avec une nuance dépréciative : simiesque [sur le radical latin], funambulesque, titanesque, rocambolesque, moliéresque.
Ce suffixe italique et tudesque a une "nuance dépréciative" bien connue, et sinon il évoque le spectacle. "Grotesque" et "burlesque" ne sont pas cités dans la liste, mais l'un dérive de l'italien "grottesca" et l'autre de l'italien "burlesco". Toutefois, dans la liste qui nous est offerte, on appréciera la mention de "funambulesque". J'ai commenté les voyelles du vers : "Ô flots abracadabrantesques". Dans le titre de Banville, Odes funambulesques, le timbre vocalique "O" est à l'initiale d'un mot qui oscille entre le monosyllabe et le dissyllabe à cause du "e" élidable et l'adjectif "funambulesques" avec le "f" à l'initiale de "flots" (dira-t-on que j'exagère avec ce rapprochement) est l'exemple d'un adjectif long et loufoque avec suffixe en "-esques" au pluriel. Je relève aussi l'adjectif "rocambolesque" formé à partir du nom d'un important héros de romans populaires à succès du dix-neuvième siècle. Il va de soi que la nuance péjorative ne concernera pas l'adjectif "moliéresque", mais dans le cas du poème "Le Coeur volé" il est clair que Rimbaud s'amuse à persifler avec les mentions "pioupiesques" et "abracadabrantesques".
Quant à ceux qui commencent à se demander pourquoi je perds mon temps à digresser sur le titre des Odes funambulesques, j'ai encore en réserve un rapprochement à faire. Mais, avant cela, il nous faut revenir sur d'autres passages de nos citations du texte de Fongaro. Le critique fait remarquer qu'il existe deux formes adjectivales courantes sous la plume de Gautier "abracadabrant" et "abracadabresque". L'originalité du mot employé de Rimbaud vient de la superposition des deux suffixes, mais Fongaro fait ce commentaire à la fois un peu vrai et un peu abusif : "abracadresque" est formé sur "abracabra" et "abracadabrantesque" sur "abracadabrant". Fongaro ne dit pas que Rimbaud a mis un suffixe après l'autre. Du coup, à lire, Fongaro, seule la forme "abracadabresque" est formée sur la formule magique. Dans "abracadabrantesque", c'est la forme "abracadabrant" qui prédomine et donc l'idée d'étonnement. Il est vrai que le sens de surprise importe, mais cela n'évacue pas la référence à la formule magique pour autant. Mais, du coup, je voudrais m'arrêter un instant sur la signification du suffixe "-ant". Voici ce qu'en dit à la page 175 le livre Le Bon usage :

-ant [du latin -antem] n'est pas seulement la désinence des participes présents, éventuellement employés comme adjectifs ou comme noms, mais est aussi un suffixe français formant des adjectifs (parfois des noms) qui ne viennent pas d'une forme verbale (comp. isant, 44) : abracadabrant, itinérant.
En clair, il y avait un nom commun "abracadabra" et pour en faire un adjectif deux options se sont présentées, l'une avec un suffixe en "-ant" et l'autre avec un suffixe en "-esque". Fongaro semble opposer "abracadabrant" à "abracadabresque". Il donne une définition pour le premier adjectif : "très surprenant, stupéfiant, extraordinaire" qui semble aligner le mot sur l'étymologie verbale de l'adjectif "étonnant" et qui surtout minimise autant que faire se peut l'allusion à la formule magique "abracadabra". En revanche, Fongaro ne donne pas de définition pour "abracadabresque", mais insiste cette fois sur le fait que le mot est conçu sur le patron de la formule magique "abracadabra". Ce qui achève de m'étonner, c'est que pour l'adjectif utilisé par Rimbaud, "abracabrantesque", Fongaro ne veut y voir qu'une suffixation en "-esque" de l'adjectif "abracadabrant". On l'aura compris, il veut montrer que le mot "n'a rien à voir ici avec abracadabra et la cabale", mais le rejet est un peu excessif au plan de la construction du mot.
Ce qu'on peut retenir en tout cas et qui confirme tout de même que le but du mot n'est pas de faire dans l'occultisme pompeux et solennel, c'est que dans "abracadabresque", le suffixe a une nuance péjorative expresse, mais le mot n'était pas très heureux au plan phonétique. Le mot "abracadabrant" est beaucoup plus efficace dans son effet d'emphase exagérée. Un adjectif a éliminé l'autre à l'usage. Mais, il faut remarquer que les dictionnaires citent volontiers des mentions de Gautier pour les deux adjectifs, ce qui encourage à penser qu'il en était quelque peu l'inventeur. Une citation de "abracadabrant" est attribuée à Nerval, un proche ami littéraire de Gautier toujours ! J'aimerais bien consulter directement les livres cités par Fongaro. Par exemple, j'aimerais identifier les "trois autres citations d'auteurs divers" dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse. Les citations de Gautier tendent à renvoyer à ses études d'auteurs des siècles passés. L'adjectif "abracadabrant" est cité dans Les Grotesques ou bien au sujet de la pièce Coquecigrue considérée comme une "spirituelle paysannerie". La mention "spirituelle paysannerie" ne manque pas de m'évoquer les "chansons spirituelles" de "Bannières de mai". Et je remarque aussi avec étonnement la coordination au sujet de la pièce "Coquecigrue" "qui ne demandait pas un titre si pantagruélique et si abracadabrant". L'adjectif "pantagruélique" dont le suffixe rime plutôt avec "ithyphallique" et "zutique" est construit sur un nom propre, tandis que dans "abracadabrant", le suffixe "-ant" se fixe sur une formule magique employée comme nom commun. Dans "Le Coeur volé", la coordination entre "Ithyphalliques et pioupiesques" suppose elle aussi que nous identifions les bases des adjecits en "-iques" et en "-esques" : "Ithyphalle" dans un cas, le nom existant sous cette forme, et "pioupiou" dans l'autre, terme d'argot. Le suffixe en "-esques" donne son titre à l'ouvrage Les Grotesques qui étudie des œuvres littéraires du passé, ouvrage qui semble contenir une première mention décisive de l'adjectif "abracadabrants". et quelque part il y a du sens à comparer le titre de Gautier Les Grotesques au titre Odes funambulesques de Banville, deux vrais titres irrévérencieux de saltimbanques. Le terme "abracadabrants" dans les citations qui nous sont livrées de Gautier s'appliquent aussi de préférence à des oeuvres littéraires perçues comme quelque peu saugrenues : "la Magdelaine" ou la "Coquecigrue". Et dans la citation de La Pandora de Nerval, le terme est accentué également dans sa dimension de bouffonnerie littéraire : "une lettre de quatre pages d'un style abracadabrant". Fongaro le précise lui-même. Les citations de Gautier ne sont pas toutes sourcées et lui-même ne semble pas avoir eu l'occasion de préciser les références.
La page du Larousse avec les entrée "abracadabrant" et "abracadabresque" peut être consultée en ligne. Voici un lien pour la consulter sur le site Wikisource : Cliquer ici !

Nous avons trois entrées successives, une pour "abracadabra", une pour "abracadabrant" et une pour "abracadabresque". Observons que parmi les citations pour le mot "abracadabra" figure une autre mention de l'adjectif "abracadabrant", mais toujours pas référencée : "Nous rions aujourd'hui de la simplicité de nos pères, de cette momerie du moyen âge, et cependant, que d'ABRACADABRAS ne débite-t-on pas tous les jours, auxquels, dans leur simplicité, les bonnes femmes attribuent une vertu vraiment abracadabrante ! (***)" Je ne sais pas si les astérisques vont me permettre de remonter au nom de l'auteur de cette citation en consultant attentivement ce dictionnaire. En tout cas, cette citation, qui figure à l'entrée "Abracadabra" fait un pied-de-nez au commentaire de Fongaro qui veut à tout prix rejeter l'allusion à la formule magique. Cette citation invite à penser que les "flots abracadabrants" subjuguent un môme qui croit aux féeries du Moyen Âge. Il y aurait du persiflage, mais l'autodérision n'est pas à exclure, puisque ce poème est envoyé par le très jeune Rimbaud à un professeur Izambard perçu comme un atroce censeur. A la fin de sa lettre, et Fongaro fait d'ailleurs valoir le rapprochement avec le mot "abracadabrantesques", Rimbaud écrit à Izambard de réfléchir si c'est de la fantaisie ou de la satire.
Notons aussi la précision encyclopédique. La formule "abracadabra" sert à guérir la fièvre, et ici il s'agit de laver un cœur volé. Pour le mot "abracadabrant", il est introduit comme un néologisme et surtout comme un mot "burlesque". La citation de Gautier au sujet de la pièce "Coquecigrue" figure-t-elle dans Les Grotesques ? Nous avons ensuite une citation de F. Mornand : "Tout a été dit sur cette danse moderne et abracadabrante." Il doit s'agit de Félix Mornand (1815-1867), quelqu'un de la même génération que Théophile Gautier (1811-1872). Ensuite, nous avons une citation référencé vaguement "(Journ.)". Il s'agit d'une abréviation qui doit avoir son éclairage ailleurs dans le dictionnaire, mais voici la citation : "Nous avons donné ces jours derniers de curieux extraits de style abracadabrant." La similitude de formulation avec la citation de Nerval est éloquente. Le mot a peut-être eu un certain sort journalistique, mais on voit que les emplois se tiennent dans un mouchoir de poche qui renvoient tous à Gautier. Une dernière citation le confirme de L. Desnoyers : "Je ne crois pas que l'art de la disparate, de l'incompatibilité, du coquecigrue et de l'abracadabrant ait jamais été poussé si loin." Il doit s'agir de Léon Desnoyers, un autre contemporain de Gautier (1802-1868).
Pour la forme "abracadabresque", le dictionnaire ne fait qu'une citation de Gautier "Une foule d'ombres abracadabresques et chinoises", toujours sans la référencer, et le mot est introduit comme un néologisme synonyme d'abracadabrant. En clair, Fongaro aurait cité in extenso ces passages du dictionnaire, il aurait fragilisé son raisonnement consistant à minimiser la référence à la formule "abracadabra".
J'ai lancé une recherche sur le moteur Google des citations de Gautier mises entre guillemets, mais ça ne m'a pas permis d'identifier l'origine des citations.
En revanche, puisque nous sommes sur internet, j'ai consulté le site du "Wiktionnaire, dictionnaire libre" aux entrées "abracadabresque" et "abracadabrant".
Pour "abracadabresque", l'adjectif est considéré comme un hapax et l'unique citation est de Gautier, mais avec une mention de date "1852". 1852, c'est l'année des voyages en Grèce et en Turquie, d'une première édition du recueil Emaux et camées et de La Peau du tigre où figurent les nouvelles suivantes : "La Mille et deuxième nuit", "Le Pavillon sur l'eau", "Deux acteurs pour un rôle", "L'Oreiller d'une jeune fille", "Le Berger", "Le Pied de momie", "Angela" rebaptisé "La Cafetière" (nouvelle où figure le néologisme "vibrements" repris dans "Voyelles"), "La Maison de mon oncle" rebaptisé "L'Âme de la maison", "L'Enfant aux souliers de pain", "La Pipe d'opium" et "Arria Marcella". Plusieurs de ces nouvelles sont assez connues. Ne me dites pas que "abracadabresques" pourrait figurer dans "La Cafetière" ! 1852 est aussi l'année de publication du volume augmenté Zigzags et devenu Caprices et zigzags. Un récit de voyages inachevé est aussi daté de cette année-là : Italia.
Si le mot "abracadabresque" n'apparaît qu'en 1852 il a vingt ans de retard sur la forme "abracadabrant". Mais, en même temps, cela resserre la recherche au sujet du passage à "abracadabrantesques" qui implique et "abracadabrant" et "abracadabresque".
Il serait intéressant de fixer l'apparition du mot "abracadabra" flanqué d'un déterminant et parfois accordé au pluriel "les abracadabras". En effet, employer la formule "abracadabra" n'est pas la même chose que de décrier "les abracadabras". Les dictionnaires n'ont pas l'air de se pencher sur ce problème. En revanche, l'entrée "abracadabrant" du "Wiktionnaire" offre une double citation diablement intéressante au plan chronologique.
Les deux adjectifs semblent avoir été popularisés par Gautier, mais l'un est apparu dans les années 1830-1840 et l'autre ne semble date que de 1852. Or, après une petite définition que nous donnons : "complètement incroyable, qu'une personne sensée ne peut pas croire", le Wiktionnaire offre la longue citation suivante :

M. Viennet veut sans doute que, si l'ennemi paraît, au lieu d'aller faire le coup de fusil pour l'empêcher d'entrer, nos gardes civiques continuent paisiblement de laboureur leurs champs, d'ouvrir leurs boutiques, de faire des vers abracadabrans, et d'aller toucher à l'Académie leur jeton de présence. - Le Charivari, n°10, 10 décembre 1832, page 1, "Poésies abracadabrantes : deuxième partie".
L'orthographe sans "t" au pluriel était normale à l'époque. Une note apporte quelques précisions :

Cet article prenait pour cible Jean-Pons-Guillaume Viennet, élu à l'Académie française le 18 novembre 1830 et reçu sous la Coupole le 5 mai 1831. 
Toute cette recherche n'est décidément pas vaine. Cette fois, nous rencontrons une mention antérieure à toutes celles connues de Théophile Gautier apparemment, mais une mention qu'il a fort probablement connue et qui a dû sans doute beaucoup l'amuser. Il se confirme que l'adjectif "abracadabrants" ne signifie pas seulement que quelque chose est difficile à croire, le mot renvoie bien à l'esprit satirique de la presse parisienne et il est étroitement associé à l'expression littéraire. Il s'agit d'un terme péjoratif pour désigner les excès de certains auteurs. L'idée de momerie littéraire ressort avec force. En minimisant la référence à la formule magique, Fongaro survalorise à tort l'idée d'étonnement, de sidération devant l'absurde. Il manque toute la dimension de spectacle magique de l'écriture qu'implique ce terme sur un versant satirique. Pourtant, Fongaro a tout de même raison de critiquer les lectures édifiantes du mot et d'insister sur l'idée de surprise, à condition de la penser comme surprise littéraire. Si la formule : "Ô flots abracadabrantesques" forme un vers de huit syllabes qui n'est pas sans faire écho au titre des Odes funambulesques, il n'est pas vain de préciser que trois mois après avoir envoyé ce poème à Izambard Rimbaud a envoyé à Banville lui-même un poème en octosyllabes où figure l'expression spécifiquement abracadabrante :

Mais, Cher, l'Art n'est plus, maintenant,
- C'est la vérité, - de permettre
A l'Eucalyptus étonnant
Des constrictors d'un hexamètre.
Je pense bien évidemment au rapprochement de forme entre les flots qui supposent un cours d'eau littéraire sinueux et les boas constrictors en vers.
L'article "abracadabrant" du Wiktionnaire offre le lien vers la page scannée du journal Le Charivari contenant la citation. Le document peut être consulté sur le site Gallica de la BNF. Par coïncidence, sur l'en-tête du journal, nous avons un texte en forme de triangle à la Abracadabra, mais ce qui nous intéresse, c'est le texte lui sous le titre "Poésies abracadabrantes", publication du 10 décembre 1832.


Notons que Louis Desnoyers est le rédacteur en chef de la revue ! L'abominable article commence par un barbarisme : "Nous avons vu hier comme quoi M. Viennet repousse les tentatives..." au lieu de : "Nous avons vu hier que M. Viennet repousse les tentatives..." La querelle littéraire se double d'un conflit politique. M. Viennet, juste-milieu, a dit leur fait aux légitimistes et s'est attaqué aux républicains ensuite. On relève en passant, parmi les citations en vers, un joli hiatus : "Ont joui autrefois".
La citation du Wiktionnaire commence vers le bas de la première colonne, la mention "vers abracadabrans" figure sur la dernière ligne. L'article se termine à la page 3, mais il n'est pas signé. Je suppose qu'il s'agit d'un écrit du rédacteur en chef lui-même.
En revanche, l'article du "Wiktionnaire" est quelque peu étrange, il attire l'attention sur la mention "vers abracadabrans", mais c'est le titre "Poésies abracadabrantes" lui-même qui doit plus encore retenir notre attention, et il convient de se reporter à la première partie. Elle figure tout simplement dans le numéro précédent du 9 décembre 1832.


Outre que le mot "abracadabrantes" est à rapprocher du persiflage du nom "charivaris" au pluriel utilisé dans l'article, il est amusant de constater que M. Viennet est d'emblée raillé pour une épître à M. Thiers, ce qui ne manque pas de sel quand on songe au contexte d'écriture du "Cœur volé". Parmi les vers cités de Viennet, nous relevons une mention de "Tartufe" avec un seul "f", ce qui montre bien qu'à l'époque dans la presse le nom s'orthographiait ainsi que l'a fait Rimbaud en son sonnet. Loin de nous, l'idée de prétendre que Rimbaud a pu lire ces articles du Charivari, il en va différemment de Gautier. L'adjectif "abracadabrantes" connaît ici une belle promotion en passant au titre d'un article dans un journal, mais il y a fort à parier que l'adjectif a été employé dans les mots qui précèdent. A la lecture des textes de décembre 1832, il n'apparaît pas que le satiriste cherche à en préciser le sens, l'effet et la portée. Le mot a un caractère entendu. On peut donc envisager qu'il en existait des mentions plus anciennes qui jusqu'ici ont échappé aux relevés d'experts.
Mais il est temps d'en revenir à la mention "abracadabrantesques" elle-même.
Les recensions ne manquent pas pour "abracadabrants", celle pour "abracadabresque" la complète, et tout cela se déroule dans une sphère journalistique où prédomine la figure de Gautier. Louis Desnoyers et Gérard de Nerval sont proches de lui, l'un d'évidence, l'autre visiblement d'après ce que nous avons sourcé.
Pourtant, aucune mention du mot "abracadabrantesques" ne semble jaillir sous la plume de Gautier. Autre fait troublant : le mot "abracadabresque" ne date que de 1852 apparemment et il ne semble pas avoir été utilisé à proximité d'une mention "abracadabrant". C'est à vérifier, mais le fait que "abracadabresque" n'ait qu'une seule occurrence recensée est assez étonnant. Pour créer "abracadabrantesques" il faut connaître les deux formes "abracadabrantes" et "abracadabresques". Il faut désormais identifier la référence en 1852 pour "abracadabresques". En effet, "abracadabrant" est devenu d'usage courant depuis son lancement vers 1832. Par conséquent, c'est le mot "abracadabresque" qui doit appeler de plus amples investigations.
Or, le 22 novembre 2015, sur le blog "Autour de Tanguy", un certain Bernard Vassor a publié un article "Abracadabrantesque : encore une idée reçue !!!" Il y cite un extrait du livre de Mario Proth de 1865 intitulé Les Vagabonds. Il y a une petite erreur de transcription du nom Proth ("Prot"), et le livre n'est pas un roman. Il est certains ouvrages en prose qui n'appartiennent à aucun genre, c'est le cas de plusieurs livres de Michelet comme La Mer, La Sorcière, etc., c'est le cas d'Une saison en enfer également, c'est le cas de ce livre Les Vagabonds qui, à la limite, pourrait porter le nom d'essai. Une autre erreur de cet article consiste à dire que Rimbaud aurait composé "Le Coeur supplicié" lors de son séjour à Douai, quand, en réalité Rimbaud n'a plus remis les pieds à Douai depuis octobre 1870, quand le poème "Le Coeur supplicié" est envoyé de Charleville au professeur Izambard le 13 mai 1871.
C'est moi qui, à partir de janvier 2017, ai fait remonter cette révélation dans le milieu des études rimbaldiennes comme on peut le vérifier dans le passé de ce blog. J'avais alors annoncé un article de recension sur l'ouvrage de Mario Proth, mais je n'avais toujours pas tenu ma promesse, ce que je vais combler prochainement. Depuis cette date, j'ai participé à un colloque parisien "Les saisons de Rimbaud" et je sais que l'idée d'une influence de l'ouvrage de Mario Proth sur Rimbaud est très peu prisée des rimbaldiens. Pourtant, cette mise au point, il va être temps de la faire.
Citons donc la réflexion intéressante qui figure sur le court article internet de Bernard Vassor :

C'est peut-être parce que (Ernest) Mario Prot[h] (1835-1891), journaliste, écrivain était né dans une banlieue de la ville de Douai (Sin-le-Noble) ville où Arthur Rimbaud séjournait quand il écrivit "Le Cœur supplicié" en mai 1871 (dans une lettre adressée à Georges Izambard, son professeur de rhétorique le 13 mai 1871).
Comme nous pouvons le constater, la date d'édition du roman de Mario Proth est antérieur de 6 ans à la production du texte de Rimbaud.

Il y a un argument très fort. L'auteur est un pays de Paul Demeny et aussi des sœurs Gindre. Rimbaud a fait deux séjours assez consistants à Douai, il s'y est mêlé de politique et de littérature. Il a eu d'importantes discussions avec Izambard et a participé à des réunions publiques du temps de la naissante République, puisqu'il s'agissait de prendre les armes contre l'assaillant prussien après la chute de l'empereur à Sedan.
Le contexte a été favorable pour des mentions devant Rimbaud de Mario Proth et de son livre Les Vagabonds. C'est à Izambard lui-même que Rimbaud envoie la première version connue du "Cœur supplicié" et la seconde version connue du poème est envoyée le mois suivant à Demeny. Il faut ajouter que les lettres du 13 et du 15 mai 1871, où Rimbaud se déclare un "voyant", font état de réflexions littéraires. On a une véritable histoire de la littérature en raccourci dans la lettre à Demeny, mais, dans le cas de la lettre à Izambard qui contient "Le Coeur supplicié", il est aussi question d'une réflexion sur la littérature, réflexion qui implique l'appréciation du poème en triolets lui-même : satire ou fantaisie ? Izambard prétend avec vraisemblance qu'il a reçu lui aussi à l'époque des lettres où Rimbaud passait en revue les écrivains du passé en en daubant superbement les insuffisances.
Paul Demeny finira par publier un nouveau recueil de poésies intitulé Les Visions avec en pièce liminaire une composition intitulée "Les Voyants". Ce recueil sera publié en 1873. Le terme "voyant" a longtemps été qualifié d'invention littéraire de Rimbaud, avant qu'on ne modère cette impression en rappelant que c'est un poncif déjà sous la plume des romantiques qui l'utilisent avec une certaine fréquence (Hugo, Vigny, etc.). Les lettres du 13 et du 15 mai donnent peut-être une fausse impression que Rimbaud enseigne le terme aux adultes Izambard et Demeny. Mais Rimbaud ne reprendrait-il pas un terme qui aurait circulé dans leurs conversations douaisiennes en septembre ou octobre 1870. Il est vrai que la formulation de Rimbaud semble exclure cette hypothèse : "je dis qu'il faut être voyant...", cela semble indiquer qu'Izambard et Demeny n'ont jamais pensé qu'il fallait être voyant pour être poète. Mais, il n'est pas utile de gamberger sur ce que les trois ont pu se dire. Nous savons que Demeny emploie le terme dans son recueil de 1873, et que c'était un poncif sous les plumes de Vigny, Hugo, et quelques autres. Mario Proth a publié un livre où les écrivains ne sont pas des "voyants", mais des "vagabonds". Le terme "vagabonds" avec un arrière-plan de poésie en latin est capital dans les poésies de Verlaine et de Rimbaud, mais c'est aussi un poncif et un poncif qui ne demandera pas l'exclusif patronage d'un Baudelaire.
Le problème que pose pourtant l'ouvrage de Mario Proth aux rimbaldiens, c'est qu'il est assez peu sérieux et n'est pas digne d'entrer dans la genèse des lettres rimbaldiennes du 13 et du 15 mai 1871.
Pourtant, les points communs sont d'un emploi de l'adjectif "abracadabrantesques" et d'une histoire de la littérature pour dégager une essence du littéraire, du poétique.
Pour les rimbaldiens qui refusent l'idée d'une lecture de Mario Proth par Rimbaud, resterait alors à identifier une occurrence de l'adjectif "abracadabrantesque" distincte de celle de Mario Proth, et de préférence antérieure à 1865 sous la plume d'une vraie autorité des lettres. Une telle découverte est toujours possible, et l'idée d'une première mention du mot "abracadabresque" en 1852 semble permettre de resserrer la recherche entre 1852 et 1865. Mais il faudrait encore que Rimbaud ait eu accès à cette mention jusqu'à présent introuvable. En effet, une publication dans un article de journal ancien serait peu satisfaisante, y compris sous la plume de Gautier. Il nous faut une citation dans un livre. Or, personne ne semble l'avoir trouvée jusqu'à présent.
Alain Rey prétend sur une vidéo consultable sur internet que le mot existe depuis le début du dix-neuvième siècle, mais il n'en fournit aucune attestation. Tout se passe comme s'il confondait l'apparition du mot "abracadabrantesques" avec celle de l'adjectif "abracadabrant" elle bien attestée en 1832 et visiblement antérieure. Je ne vois pas très bien comment le mot "abracadabrantesques" pourrait dater du début du dix-neuvième siècle, alors qu'aucune mention antérieure à 1865 n'a jamais été exhibée. Je pense que, contrairement à moi, les rimbaldiens ont eu le temps de consulter les publications d'Alain Rey. Rien n'est remonté. Mais ce qui me paraît suspect, c'est que, d'après les recherches internet, l'adjectif "abracadabresque" ne semble avoir été utilisé qu'une seule fois par Gautier et l'unique attestation daterait de 1852. Evidemment, on peut considérer que les articles d'internet se sont contentés des mentions du Grand dictionnaire universel du dix-neuvième siècle de Pierre Larousse et il n'est pas exclu que nous trouvions des mentions plus anciennes de Gautier lui-même.


Toutefois, ce qui se dessine pour l'instant, c'est que le mot "abracadabrant" est apparu un peu avant 1832 et sa reconnaissance s'est faite dans le milieu journalistique ou dans la littérature disons d'essayiste, de critique, avant toute consécration dans la grande littérature. Le mot aurait été choyé par Léon Desnoyers dans ses articles pour Le Charivari en 1832, avec une forte association à la littérature dont on se moque : titre d'article en deux parties "Poésies abracadabrantes" et mention dans la deuxième partie "vers abracadabran[t]s". La première mention connue par Gautier en 1834 fait écho au texte de Desnoyers, il y est question de "vers abracadabrans". L'adjectif apparaît dans le recueil d'articles de 1844 intitulé Les Grotesques et il commence à devenir d'usage. En 1852, Gautier semble employer pour la première fois la forme "abracadabresque" qu'il aurait lui-même créée, en corrompant "abracadabrant" sur le modèle de son titre Les Grotesques. Je suis en l'état actuel des données récoltées porter à croire que "abracadabresque" est une formation de mot inspirée par le titre du livre de Gautier de 1844. Un démenti pourrait être apporté en signalant des mentions "abracadabresques" antérieures à 1844. Il reste une difficulté. Il est un peu difficile d'imaginer Mario Proth inventer lui-même l'adjectif "abracadabrantesques". Il manque probablement un intermédiaire dans la presse. Il fallait songer à relier la forme "abracadabrantes" à la forme "abracadabresques".
En attendant, dans la deuxième partie de cet article, je m'intéresserai au contenu du livre de Mario Proth que j'essaierai de rapprocher à plusieurs égards des écrits d'Arthur Rimbaud.

A suivre...