mercredi 14 janvier 2026

Un roman inspiré d'Une saison en enfer ?

Henri Barbusse est surtout connu pour son roman Le Feu, prix Goncourt en 1916, qui raconte au plus près de l'actualité, mais avec une déformation littéraire nette, sa participation à la guerre dans les tranchées. L'auteur a toutefois débuté par de la poésie en 1892, lors d'un concours parrainé par Catulle Mendès. En 1895, il publie un recueil intitulé Pleureuses, titre qui fait penser à Desbordes-Valmore et Verlaine. Il devient prosateur par la suite et publie son premier roman en 1908 L'Enfer. Je n'y ai pas pensé au départ, mais une fois que j'ai fait la lecture de quelques pages du roman, le rapprochement s'est imposé pour moi avec évidence entre ce titre et celui de Rimbaud Une saison en enfer.
Venu de la poésie à la prose, Barbusse connaît nécessairement les écrits de Rimbaud, et il y a une convergence frappante dans la mesure où Barbusse passe de la poésie à la prose du romancier, quand Rimbaud, tout en demeurant poète, passait du vers à l'expression en prose. En 1908, Barbusse avait 34, 35 ans. Or, son héros fait un bilan du néant de sa vie en annonçant qu'il vient d'atteindre le cap de la trentaine. Il y a une symétrie entre le narrateur et l'auteur dans les deux ouvrages : L'Enfer et Une saison en enfer. Les ressemblances ne s'arrêtent pas là. Barbusse adopte un phrasé très proche de celui de Rimbaud dans Une saison en enfer, mais sans son charme prosodique et rythmique. Le récit est à la première personne, les phrases sont courtes, les alinéas sont brefs. Les mentions "je" et "moi" sont prédominantes. Je relève les phrases suivantes où figure significativement le mot "'illuminations" :
 
.[...] Je me souviens que, du temps où j'étais enfant, j'avais des illuminations de sentiments, des attendrissements mystiques, un amour maladif à m'enfermer en tête-à-tête avec mon passé. Je m'accordais à moi-même une importance exceptionnelle ; j'en arrivais à penser que j'étais plus qu'un autre ! Mais tout cela s'est peu à peu noyé dans le néant positif des jours.
 Au-delà du mot "illuminations" dans un emploi singulier et lié à l'enfance : "illuminations de sentiments", je trouve que ces phrases ressemblent à une marqueterie de citations de passages d'Une saison en enfer ou "Vies" : "Je me souviens", "cela s'est peu à peu noyé" contre "Cela s'est passé" dans "Alchimie du verbe", "des attendrissements mystiques" contre "l'attendrissement sur le crucifié", etc. On a une idée traitée différemment mais comparable d'un être qui s'est cru exceptionnel et la formule : "j'étais plus qu'un autre" ressemble du coup à une boutade par rapport au "Je est un autre".
La fin du premier chapitre contient des exclamations concises dans l'esprit de repentance du narrateur de "Mauvais sang" ou de la Vierge folle :
 
[...] Mon Dieu, je suis perdu. Ayez pitié de moi !  Je me croyais sage et content de mon sort ; je disais que j'étais exempt de l'instinct du vol ; hélas, hélas, ce n'est pas vrai, puisque je voudrais prendre tout ce qui n'est pas à moi.
Même le redoublement du "hélas, hélas", fait écho à Rimbaud : "Hélas ! l'Evangile a passé ! l'Evangile, l'Evangile."
Dans le premier chapitre, nous avons l'idée d'un narrateur qui fait un bilan contemplatif autour de la trentaine, mais au sein d'une chambre anonyme, une chambre où tout le monde passe sans y rester. Le narrateur en dit : "La chambre est usée", ce qui fait penser à "Ma vie est usée" dans la section rimbaldienne "L'Eclair".
Le début du premier chapitre ne fait pas penser spécialement à la prose liminaire de la Saison, mais le narrateur se retrouve seul dans la chambre et l'attaque du deuxième alinéa peut être comparée et opposée au deuxième alinéa de l'envoi d'Une saison en enfer :
 
   Je m'arrêtai, debout, en face de la glace, au milieu de cette chambre où j'allais habiter quelque temps. Je regardai la chambre et me regardai moi-même.
 C'est un peu une inversion du modèle rimbaldien :
 
    Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l'ai trouvée amère. - Et je l'ai injuriée.
 Le récit de Barbusse commence effectivement par "un soir" :
 
    - Et moi ? Moi, je suis un homme comme les autres, de même que ce soir est un soir comme les autres.
 Et on retrouve cette idée d'inversion : le soir n'est pas une rupture, il est comme les autres.
Le narrateur du roman monte de la province à Paris pour une place dans une banque : "Mes jours vont changer." Il fait alors une revue critique de l'existence parcourue, ce qu'on peut comparer de loin en loin aux premières sections de "Mauvais sang", ce que favorise la sécheresse des phrases qui se succèdent : "J'ai trente ans", "J'ai perdu mon père et ma mère", "Je ne me suis pas marié", "Me voici maintenant." Le narrateur parle de ses yeux qui sont verts, mais que les gens disent noirs, et en guise de contrepoint par rapport à Rimbaud, il déclare : "Je crois confusément à beaucoup de choses, par-dessus tout, à l'existence de Dieu, sinon aux dogmes de la religion[.]" Il ajoute : "J'ai le sens du bien et du mal", tandis qu'il conspue la prétention à la vérité : "La vérité, qu'est-ce que cela veut dire ?" La phrase suivante me fait songer au passage sur les criminels qui dégoûtent comme des châtrés un poète qui se dit intact : "je ne commettrais pas d'indélicatesse, même certain de l'impunité." Et en une phrase-alinéa, Barbusse résume une conception qui est l'inverse de "Mauvais sang" :
 
   Si chacun était comme moi, tout irait bien.
 Le début du deuxième chapitre semble nous éloigner de la manière de Rimbaud, ce n'est que le temps de trois alinéas, ça repart de plus belle, ainsi de cette attaque du septième alinéa et même de cet alinéa tout entier :
 
   Ah ! une hallucination... Voilà que j'ai le cerveau malade.... C'est la punition d'avoir trop pensé tout à l'heure.
 Je peux mener le jeu plus loin et citer par exemple des passages du dernier chapitre du roman. Je le ferai une autre fois : de la sorte, vous avez le temps de lire le roman et de vous faire votre avis sans influence.

dimanche 11 janvier 2026

Qu'est-ce que 'Les Illuminations' ? Partie 2 : le thème urbain anglo-saxon

On parle de "cycle urbain" dans les poèmes en prose des Illuminations, mais ceux-ci ne sont pas complètement rassemblés à la suite les uns des autres dans le recueil tel que nous avons pris l'habitude de le publier. Ces compositions urbaines restent quelque peu éparpillées. Il faut un certain temps avant que n'apparaisse sa première pièce constitutive, le poème "Ouvriers", celui-ci est immédiatement suivi par plusieurs autres : "Les Ponts", "Ville", "Ornières", "Villes" ("Ce sont des villes)", "Vagabonds", "Villes" ("L'Acropole officielle"). Cette série rassemble précisément les trois poèmes coiffés du titre "Ville(s)", tantôt au singulier, tantôt au pluriel. Notons tout de même que "Ornières" et "Vagabonds" ne sont pas des descriptions en milieu urbain au sens strict. "Vagabonds" est intercalé entre les deux titres "Villes" au pluriel, et cela dans un enchaînement de feuillets manuscrits qui fixe sa place à jamais. Le motif des vagabonds s'inscrit dans les marges d'un cycle urbain si on peut dire, et on peut comparer le couple des vagabonds au couple des "ouvriers" dans le poème de ce nom. Le poème "Ornières" offre lui aussi l'idée de marges. Notons que l'inclusion de "Ornières" et "Vagabonds" nous amène à rétrospectivement à envisager d'inclure au moins un des poèmes du début du recueil : "Parade".
Le cycle urbain retombe ensuite. Il revient timidement avec les poèmes "Fête d'hiver" et "Métropolitain", lesquels sont séparés par le poème "Angoisse" qui n'appartient pas pleinement à l'idée de poème sur le thème de la ville.
Ce motif revient dans les poèmes "Promontoire" et "Scènes" qui sont suivis d'un poème d'élargissement de la perspective politique : "Soir historique", suite de trois poèmes qui nous vient des choix de la revue La Vogue. "Soir historique" est proche des élargissements du type "Mouvement", "Solde" et "Génie".
Ponctuellement, Rimbaud fait des tableaux urbains, mais il n'y a aucune organisation des poèmes pour que cela devienne une section de recueil. J'ai écarté le cas du poème "Après le Déluge" dans la mesure où le thème urbain n'est pas le motif dominant du discours tenu, mais notez que "Après le Déluge", à cause de sa référence métaphorique à une révolution par les flots, est un poème qu'on identifie plus volontiers au cadre parisien, malgré la mention quelque peu britannique "Splendide hôtel".
Si j'écarte encore "Ornières" et "Vagabonds", il ne reste pratiquement plus qu'un cycle urbain anglo-saxon. "Métropolitain" désigne le monde anglais avec une idée de continuité urbaine le long des côtes. Cela s'applique aussi au poème "Promontoire" qui prend alors un tour plus nettement caricatural. Le poème "Les Ponts" fait clairement référence à Londres. Il suffit de se reporter aux lettres connues de Verlaine et Nouveau à l'époque où ils sont en Angleterre avec Rimbaud. Le 26 mars 1874, Nouveau décrit dans une lettre à Richepin ses premières balades dans la capitale anglaise avec Rimbaud. Bien qu'il ait déjà passé un certain temps dans cette ville, Rimbaud a réussi à se perdre après avoir franchi un pont, et Nouveau fait le commentaire de la quantité impressionnante de ponts dans cette ville. Il faut ajouter que le poème "Les Ponts" suppose des allusions au passage des trains, invention anglaise avec inévitablement un avantage conséquent en nombre de lignes de chemin de fer concentrées par rapport au continent à l'époque des séjours de Rimbaud. Mieux encore, le poème contient l'anglicisme "embankments" qui a une signification historique neuve au dix-neuvième siècle. Les aménagements des  bords de la Tamise sont une nouveauté saisissante à l'époque et le mot "embankments" pour les digues alors créées est le terme spécifique requis. Sur le site internet Wikipédia, vous avez des entrées qui conservent les expressions anglais telles quelles : "Victoria embankment" (digue créée de 1865 à 1870), Albert Embankment, Thames embankment, il n'y manque que l'entrée "Chelsea embankment". Et vous avez même un référencement de la station "Embankment" qui concerne "Victoria embankment". Je ne saurais trop vous conseiller de vous reporter aux informations historiques générales de ces pages accessibles sur internet, cela donne une claire idée des intentions satiriques de Rimbaud, cela donne une idée d'une réaction de sa part à une littérature d'époque voulue édifiante sur ces grands projets d'ingénierie civile.
Dans "Promontoire", le paysage est vu à partir d'un bateau nommé aussi significativement par un anglicisme : "brick". En réalité, le mot anglais "brig" est une abréviation anglais du mot français "brigantine", et l'orthographe française "brick" vient d'une mécompréhension au dix-huitième siècle de ce mot anglais "brig". Il s'agit d'un type de navire un peu comparable à la goélette avec une importante voilure sur deux mâts et une brigantine à l'arrière. Son association à l'aube chez Rimbaud est commune à une citation de La Multiple splendeur de Verhaeren dans le CNRTL (dictionnaire en ligne), sans que je ne sache s'il s'inspire directement de Rimbaud ou non : "A l'aube, apparaissent les bricks légers et clairs, avec leur charge d'ambre et de minerai rose et me vol bigarré des pavillons dans l'air et les agrès menus où des aras se posent." "Promontoire" est à rapprocher de "Métropolitain". L'Angleterre dans son déploiement urbain se pense le centre du monde à cette époque. La raillerie de la fierté anglaise est particulièrement évidente dans la gradation hyperbolique grossière des comparaisons de taille : "un promontoire aussi étendu que l'Epire et le Pélopponèse, ou que la grande île du Japon, ou que l'Arabie !" Le poète admire une côte anglaise récemment urbanisée qui veut imposer un sentiment de grandeur, et il se prend au jeu : ces côtes anglaises sont aussi grandes que l'Epire et le Péloponnèse, que disje ? aussi grande que le Japon, peut-être même que l'Arabie. La première comparaison : "l'Epire et le Péloponnèse", qui renforce l'effet des mentions antérieures "fanums" et "théories", renvoie au prestige des grecs dans l'Antiquité, les deux autres à un certain exotisme que vient redoubler plus loin "arbres du Japon". L'esprit de concurrence est confirmé par le passage suivant : "les dispositions de cet Hôtel, choisies dans l'histoire des plus élégantes et des plus colossales constructions de l'Italie, de l'Amérique et de l'Asie[...]". Le terme "Promontoire" suppose l'idée d'une domination sur le monde qui équivaut à la signification du titre "Métropolitain". Cette grandeur est particulièrement tournée en dérision par l'expression : "molles Eruptions d'Etnas" qui vient clairement signifier le mépris de Rimbaud pour les propensions idéologiques derrière cette ingénierie civile.
"Les Ponts", "Métropolitain" et "Promontoire" sont trois descriptions satiriques de la modernité urbaine anglaise et de l'idéologie dominatrice qu'elle supposait à l'époque.
Le poème "Ville" au singulier est une description satirique également de la ville anglaise, mais sous un autre angle d'attaque. Faisant mine d'apprécier la disparition de "tout goût connu" et surtout de tout "monument de superstition, le poète ironise en réalité sur la réduction du sentiment de vie que délivre un tel cadre ambiant. La nouveauté est tournée en grinçante dérision avec l'expression des "Erinnyes nouvelles", et nous avons à nouveau un anglicisme marqué avec cette fois le mot "cottage". L'opposition aux "peuples du continent" confirme pleinement qu'il est question d'une ville anglaise du dix-neuvième siècle.
Le poème "Villes" qui commence par "L'acropole officielle..." pose un problème de tension entre son titre au pluriel et sa description d'une unique ville. Une comparaison exclut l'identification à la capitale française : "Le faubourg, aussi élégant qu'une belle rue de Paris..." La comparaison précédente avec "Hampton-Court" semble toutefois exclure aussi la référence anglaise. Il s'agit cette fois d'une projection qui va au-delà de l'actualité anglaise que Rimbaud pouvait avoir sous les yeux de 1872 à 1874, et on peut penser à une extrapolation à partir de lectures de textes édifiants et exaltés sur ce qui pouvait concerner le grand espace américain. Le poème est assez onirique, bien que le poète fasse mine de rapporter ses propres observations immédiates de voyageur. Ce poème est un rendu de ce que Rimbaud percevait à partir des récits émerveillés d'auteurs d'époque sur le développement des villes américaines. Cela est plus évident encore dans le cas de l'autre poème intitulé "Villes" au pluriel qui commence par l'exclamation : "Ce sont des villes !" Comme le souligne Bruno Claisse, la mention "Liban" à côté des "Aleghanys" cite de manière détournée le mont Lebanon américain. Claisse a bien montré que le poème se nourrissait d'une littérature d'époque qui présentait sous des formes poétiques et oniriques les prodiges technologiques de l'époque. Et le poème se finit précisément par un désir de retourner dans la glu du rêve, autrement dit Rimbaud ironise sur les lectures édifiantes qu'il a pu faire au sujet des développements vertigineux des villes américaines.
"Les Ponts", "Métropolitain", "Promontoire", "Ville" et les deux "Villes" sont les six principaux poèmes relevant d'un cycle urbain dans l'ensemble du recueil des Illuminations. Les quatre premiers raillent les prétentions anglaises, les deux suivants ironisent sur l'émerveillement américain.
Le poème "Ouvriers" est plus particulier à analyser dans la mesure où il privilégie des considérations sur le couple d'ouvriers. Mais la composante nordique, sinon carrément anglaise, est assez sensible dans la composition.
J'ai finalement écarté "Ornières" et "Vagabonds". Pour "Fête d'hiver", il s'agit plus d'une scène de ville particulière, mais cela pourrait entrer dans une section de "Tableaux urbains" pour citer le titre "Tableaux parisiens" de Baudelaire. Notons que "Fête d'hiver" correspond plutôt à un cadre français par les deux références au "Premier Empire" et au peintre "Boucher".
Notons que nos six poèmes satiriques sur l'urbanisme en Angleterre et en Amérique rentrent assez facilement dans une catégorie supérieure d'ironie mondialisée avec "Mouvement", "Marine" et "Solde" notamment.
Ajoutons aussi que, si le dix-neuvième siècle n'est pas connu pour avoir imposé un grand mouvement en architecture, si ce n'est le mesquin courant néo-gothique ou le faux historique à la Viollet-le-Duc, ce siècle est marqué par les performances constantes de l'industrie anglo-saxonne, la Tour Eiffel donnant rétrospectivement une idée assez fausse d'une concurrence française qui n'existait pas vraiment. 
Le poème "Dimanche" devenu la première partie de "Jeunesse", ce qu'il n'était pas initialement, peut aussi correspondre à un poème sur un fond urbain caractérisé avec le "turf suburbain" qui conforte à nouveau l'idée d'une référence anglaise caractérisée. Le 20 septembre 2014, Jacques Bienvenu a publié un article important intitulé "Peut-on préciser aujourd'hui la date de certaines Illuminations ?" L'article est assez bref et il révèle que l'expression "peste carbonique" de "Dimanche" n'est pas une invention de Rimbaud qui a repris une coquille parue dans le journal Le Temps le 9 mars 1874.
 

L'expression apparaît dans un article du journal Le Temps daté du 9 mars 1874, numéro du journal que nous sommes donc invités à lire après Rimbaud ! Bienvenu ne cite que le court extrait suivant :
 
La peste en Mésopotamie. - M. le docteur Tholozan  adresse un mémoire dans lequel il trace l'histoire de la peste carbonique en Mésopotamie, détermine son origine, sa marche, le [...]
Bienvenu cite ensuite l'entrefilet correctif paru la semaine suivante dans le même journal, le 16 mars 1874 :
 
- En parlant, dans notre dernier compte rendu, de la peste étudiée en Mésopotamie par M. Tholozan, il s'agissait de la peste bubonique et non de la peste carbonique.
Le raisonnement de Bienvenu est imparable. L'expression "peste carbonique" ne semble exister que sous la plume de Rimbaud initialement et la seule exception fournit une double coïncidence : une coïncidence de date dont nous allons reparler plus bas, et le fait que l'expression "peste carbonique" est immédiatement cataloguée comme une coquille involontaire. En clair, il n'existait pas une expression reprise ensuite par Rimbaud ou le journal Le Temps, mais il s'agit d'une invention involontaire d'un compte rendu dans un journal, aussitôt avouée comme telle, et Rimbaud l'a reprise à son actif. Il faut nuancer toutefois dans la mesure où Bienvenu signale en note qu'il existe une mention "peste carbonique" de 1824 que Rimbaud n'a probablement pas connue, mais dont il ne donne pas la référence. Néanmoins, la revue se place clairement dans l'optique d'une coquille puisqu'il s'agit d'un compte rendu au sujet de la peste bubonique elle-même.
La Mésopotamie nous renvoie à l'origine de grandes civilisations antiques. Rimbaud reprend visiblement l'expression dans le cadre de l'insolente domination anglaise du dix-neuvième siècle. Notons que la Mésopotamie soulève inévitablement une réflexion sur les religions, quand le poème de Rimbaud s'intitule "Dimanche", est transcrit sur un feuillet manuscrit qui, initialement, faisait suite à "Génie", poème intitulé "Dimanche" où il est question de "l'inévitable descente du ciel". D'origine anglaise, le mot "turf" désigne les champs de course pour chevaux. Il entre dans la littérature française dans la première moitié du dix-neuvième siècle et est rapidement suivi par le sens de lieu de prostitution (Murger). Rimbaud pense à un cadre "suburbain", mais l'emploi de "turf" impose une note anglo-saxonne, et dans ce cadre la reprise de l'expression erronée du journal Le Temps : "peste carbonique", désigne très clairement le brouillard artificiel londonien qui pollue l'air et n'est pas sans conséquence pour la santé et l'environnement, ce qui était déjà la cible de la satire à l'époque : "Un cheval détale sur le turf suburbain, le long des boisements et des cultures, percé par la peste carbonique." Rimbaud se réapproprie la coquille et la rend grinçante à l'égard des égaux des antiques mésopotamiens, à l'égard des nouveaux babyloniens.
Revenons aussi sur les dates d'apparition de l'expression dans le journal Le Temps. Bienvenu le rappelle en citant la lettre de Nouveau à Richepin du 26 mars où il décrit partiellement ses trois premiers jours à Londres avec Rimbaud. Rimbaud et Nouveau venaient de Paris, ils ne sont partis pour Londres qu'au-delà de la moitié du mois de mars. Rimbaud a clairement pu lire à tout le moins l'article du 9 mars lui-même, et il est fort vraisemblable qu'il ait pu lire le correctif du 16 mars, puisqu'il y a dix jours d'écart entre le 16 et le 26 mars, quand Nouveau ne semble décrire que trois premiers jours de présence à Londres. Or, il faut ajouter que si l'expression a pu être lue à Paris les 9 et 16 mars 1874, l'intention de son emploi littéraire a fatalement pu mûrir dans le cadre d'un séjour anglais où Rimbaud faisait découvrir Londres à Nouveau qui n'y avait encore jamais mis le pied. La lettre du 26 mars 1874 de Nouveau à Richepin est précisément celle qui contient une mention des nombreux ponts de la ville.
Voilà pour notre tour d'horizon du cycle urbain dans Les Illuminations. Il reste le cas particulier du poème "Scènes". Par sa mention de l'opéra-comique, le poème est à rapprocher de "Fête d'hiver", mais ce qui me frappe quand je lis "Scènes", c'est qu'on jurerait une imitation des descriptions des auteurs latins. Evidemment, le poème offre de nombreux éléments qui tendent à écarter la référence antique, mais elle est tout de même présente par le choix de certains mots : "ancienne Comédie" éventuellement, "amphithéâtre" et "Béotiens" en tous cas. Il est question de "scènes lyriques" et de "l'Orient ancien". L'expression "oiseaux comédiens" du manuscrit a été corrigée en "oiseaux des mystères". Mais, ce qui me fait penser à une imitation d'une description latine est difficile à expliquer. Je pense à une description un peu dans le goût d'Ovide avec des vues concises sur des éléments, sur des groupes humains ou la foule. Le poème "Scènes" est composé de huit alinéas. Seuls le premier et le dernier me font moins penser aux latins et à Ovide. L'impression s'impose pour moi du deuxième au sixième alinéa, l'avant-dernier n'y correspondant plus tellement, mais je ne sais pas trop comment étayer mon propos pour l'instant.
Voilà pour ma revue du thème urbain dans Les Illuminations. Je ne peux qu'ajouter que dans les imitations des Evangiles sur les brouillons connus d'Une saison en enfer il est déjà question d'une transposition antique de la fière Angleterre protestante...
 
Mise à jour 14h15 le 12 juillet même :
 
Je cite l'article entier du journal "Le Temps". La mention "peste carbonique" apparaît à la troisième des quatre pages du numéro du journal du 9 mars 1874, sur la quatrième des six colonnes, dans la rubrique "Académie des sciences" à cheval sur les troisième et quatrième colonnes de cette page. A noter que j'ai effectué une recherche des mots "peste" et "Mésopotamie" dans le texte qui n'a pas réussi. J'ai dû fouiller des yeux le document. Je cite donc le texte dans son ensemble :
 
   La peste en Mésopotamie. - M. le docteur Tholozan adresse un mémoire dans lequel il dresse l'histoire de la peste carbonique en Mésopotamie, détermine son origine, sa marche, le cycle de ses apparitions successives, l'influence de sa chaleur sur sa limitation et son extinction. Dans la contrée dont parle M. Tholozan, on a constaté que la saison d'été a toujours été modéré, arrêté le développement du fléau. La chaleur exceptionnelle de ce pays et surtout celle du littoral du golfe Persique, en juin, juillet, août et septembre, semblent avoir agi là sur les germes de la peste pour les anéantir, comme une température de 60 à 70 degrés, distrait les mycrophytes qui sont cause de l'altération des vins, ou comme une chaleur locale de 52 degrés tue les bactéridies charbonneuses.
   Plusieurs autres maladies zymotiques s'éteignent aussi en Mésopotamie pendant les fortes chaleurs : me choléra en est un exemple remarquable. Il cesse complètement pendant les grandes chaleurs pour se renouveler en automne, en hiver ou au printemps.
Il y a apparemment deux autres coquilles dans l'article : "mycrophytes" au lieu de "microphytes" et la virgule qui sépare sujet et verbe dans cet extrait : "comme une température de 60 à 70 degrés, distrait [...]".
La mention "charbonneuses" me permet de revenir sur un oubli. Je voulais parler de la probable allusion au brouillard artificiel londonien appelé "smog" en citant d'autres poèmes en prose de Rimbaud, notamment l'épaisse et éternelle fumée de charbon dans "Ville".
Je voulais éprouver le texte dans son ensemble en quête d'indices supplémentaires. On le voit, il y a une inversion entre le climat d'été propice à l'extinction de la maladie et le climat artificiel du "smog" londonien. La recherche peut faire gamberger inutilement, avec la mention de l'été dans "Ouvriers", etc. Toutefois, je soumets ici une idée de double calembour ingénieux de la part de Rimbaud. Dans la phrase que Rimbaud a créée : "Un cheval détale sur le turf suburbain, le long des boisements et des cultures, percé par la peste carbonique[,]" la mention "cheval" m'a fait penser au mot "hippopotame" où on reconnaît un mot construit à partir de la même fin "potam(i)e" signifiant "fleuve" : "hippopotame" pour cheval du fleuve et "Mésopotamie" pour "entre deux fleuves". Surtout, l'emploi de la forme participiale "percé" dans le poème de Rimbaud entre en résonance avec la mention "golfe Persique". C'est léger et sans doute inutile à la compréhension du poème de Rimbaud, mais j'en fais état tout de même, parce que l'écho s'est imposé à moi.
Le compte rendu sur le mémoire de M. Tholozan est précédé d'une notice sur l'influence de la lumière sur la répartition de la couleur verte sur les végétaux, tandis que le premier article de la rubrique "Académie des sciences" porte sur les volcans de la Cordillère des Andes avec une hypothèse sur l'influence de l'eau des glaciers sur les réactions volcaniques et sur l'influence des mers sur les volcans proches d'un littoral. L'explication laisse quelque peu à désirer au plan scientifique, ou alors il est mal exprimé que cela ne porte que sur un aspect des éruptions. J'ai inévitablement songé au poème "Barbare" en lisant ce compte rendu. A côté du texte sur la peste en Mésopotamie, sur la cinquième colonne, dans la rubrique "Académie de médecine", nous avons un compte rendu d'une tentative de réponse de Pasteur à M.. Collin sur la putréfaction du cerveau avec ou sans intervention d'organismes extérieurs. Nous retrouvons dans le titre un mot cher à l'auteur du "Bateau ivre" : "Les fermentations". Pasteur soutient que la putréfaction du cerveau vient d'une contamination par des organismes vivants qu'on n'a pas encore repérés et il prend l'exemple de conservation des œufs.
Le numéro du journal contient une chronique théâtrale de Francisque Sarcey où il est question de l'éditeur Lemerre, une mention des "barbares" de la côte africaine, une mention du "Robert Helmont" d'Alphonse Daudet, mais j'arrête là ma recension. Il faudrait une enquête à plus grande échelle sur ce journal qui fait paraître tous les jours un numéro de quatre pages.
Bienvenu a fourni un fac-similé complet de l'espèce d'erratum sur la peste dans le numéro du 16 mars 1876, il s'agit d'un texte en à peine quatre lignes à la toute fin de la rubrique "Académie des sciences".
 
J'en profite pour souligner que dans ma délimitation d'un cycle urbain anglo-américain tout ne va pas de soi dans la critique rimbaldienne. Il est vrai qu'on peut contester la référence précise à l'Amérique dans le poème "Villes" qui commence par : "L'acropole officielle...", la référence américaine étant en revanche fondamentale dans le poème homonyme qui est lancé par l'exclamation : "Ce sont des villes !" Mais, en consultant les articles "Promontoire", "Les Ponts", "Métropolitain", "Ville" ou "Villes" du Dictionnaire Rimbaud paru aux éditions Classiques Garnier, on se rend aisément compte du décalage entre nos lectures et celles qui sont proposées.
Je vais faire une recension à ce sujet qui complétera le présent article, mais la Partie 3 de la série en cours viendra pour sa part ultérieurement, je vais faire un article en marge de ma série. En revanche, pour "Promontoire", il y a une importante lecture précoce qui a été faite par Fongaro, tandis que Bruno Claisse a publié une étude décisive sur "Ce sont des villes" que j'ai d'ailleurs évoquée, mais aussi plusieurs articles intéressants sur les poèmes "Les Ponts" (article de revue non repris dans ses recueils d'articles malheureusement), "Métropolitain", "Ouvriers", "Ville", les deux "Villes", voire sur "Fête d'hiver" et "Ornières". Les auteurs du Dictionnaire Rimbaud dirigé par Vaillant, Frémy et Cavallaro sont censés en avoir tenu compte, mais on verra lors de ma recension que cela n'aboutit qu'à une compréhension des poèmes, le cul coincé entre deux chaises pour le dire clairement quoique familièrement.

mardi 6 janvier 2026

L'appel "au soleil, dieu de feu"

Dans "Alchimie du verbe", nous avons une énonciation particulière, puisque le poète déroule son récit, mais l'entrecoupe d'exemples de poésies produites dans ce passé qu'il raconte. C'est même le principal argument pour ne pas considérer Une saison en enfer comme un recueil de poésies en prose, puisque les poèmes sont confrontés au récit, forme de décrochage qui empêche de parler de "Alchimie du verbe" comme d'un poème en tant que tel, et si "Alchimie du verbe" n'est pas un poème en prose, les autres sections ne le seront pas non plus. Mais, il y a aussi des propos rapportés qui sont insérés dans le récit. Le poète dit aimer "le désert", ce qui veut dire qu'il voyage et cela ressemble un peu à un périple de l'Ancien Testament, puis il s'écrie : "les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu du feu." Et l'alinéa suivant correspond à des propos rapportés que, parfois, certains rimbaldiens envisagent abusivement comme une sorte de petit poème en prose :
 
     "Général, s'il reste un vieux canon sur tes remparts en ruines, bombarde-nous avec des blocs de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides ! dans les salons ! Fais manger sa poussière à la ville. Oxyde les gargouilles. Emplis les boudoirs de poudre de rubis brûlante..."
 Dans son livre Une saison en enfer ou Rimbaud l'Introuvable, page 150, Alain Bardel commente ce passage en se référant à l'antiquité gréco-romaine, par le truchement d'un développement autour du "char de fortune" d'un "été dramatique" du poème "Bannières de mai" :
 
    [...] On y devine une allusion combinée au "char du soleil" de la mythologie et au char de triomphe des généraux romains victorieux, auquel étaient rituellement enchaînés les ennemis vaincus réduits en esclavage. [...]
Je ne suis pas d'accord avec le rapprochement proposé. Il n'y a pas d'image du "char" dans le passage que je vous ai cité. Ce qui est propre à "Bannières de mai" n'apparaît pas dans l'adresse présente au dieu soleil. Il y a un croisement entre le terme de l'apostrophe "Général" qui s'applique au soleil et la mention "char de fortune" de "Bannières de mai" qui fait dériver Bardel sur l'image grec du char du Soleil qui est couplée à l'image du général d'armée romaine. Mais tout ceci est brodé à partir de deux textes distincts de Rimbaud et l'image du chef romain ne se relie pas aux propos rapportés. Le texte est pour moi très différent. Il est question de remparts qui sont ceux du soleil, et ces remparts seraient "en ruines", ce qui ne met pas le soleil tout à fait en majesté. Cette image est tellement étrange qu'une lecture tend à s'y superposer, les remparts seraient ceux de la ville elle-même, l'image d'autodestruction étant appuyée par la phrase : "Fais manger sa poussière à la ville." Les "blocs de terre sèche" venant des "remparts en ruines", il est difficile de ne pas faire cette lecture spontanément, sauf que les remparts sont en réalité ceux du soleil lui-même ("tes remparts").
Enfin, je parlais d'un "désert" qui apportait une touche biblique au récit. Et justement, sans totalement écarté la référence égyptienne latente, je pense plutôt à une imitation d'un texte de l'Ancien Testament, un texte de Josué notamment où il est demandé au soleil de s'arrêter. Yahvé, qui est appelé le "dieu des armées" dans l'Ancien Testament, affirme à Josué qu'il va livrer les ennemis entre ses mains. Les israélites infligent une défaite à des ennemis pris de panique à Gabaon qui s'enfuient de ville en ville et sur ces fuyards Dieu envoie "quantité de pierraille" jusqu'à Azéqa. Et il "en mourut un plus grand nombre sous les grêlons que sous le tranchant de l'épée des Israélites." Nous avons déjà un élément équivalent aux "blocs de terre sèche". Et, dans la continuité immédiate du texte biblique, nous avons un glissement étrange de Yahvé au soleil et à la Lune :
 
    Tandis qu'ils fuyaient devant Israël, à la descente de Béthoron, du ciel Yahvé lança sur eux jusqu'à Azéqa quantité de pierraille : ce fut leur mort ! Il en mourut un plus grand nombre sous les grêlons que sous le tranchant de l'épée des Israélites. Alors, au jour où Yahvé livrait les Amorites à la merci des Israélites, Josué s'adressa à Yahvé. En présence d'Israël : "Soleil, dit-il, halte sur Gabaon ! et toi, lune, sur la vallée d'Ayyalon ! " Et le soleil s'arrêta, la lune s'immobilisa, jusqu'à ce que la nation eût tiré vengeance de ses ennemis. Cela n'est-il pas écrit au livre du Juste ? Le soleil s'arrêta au milieu de sa course, temporisant à se coucher presque un jour entier. [...]
 Le jour se serait prolongé le temps du massacre. Ce passage est assez connu, et même si le récit rimbaldien est distinct, il y a quand même un modèle d'appel à un dieu vengeur qui est fort proche. Selon moi, Rimbaud imite plutôt les discours des prétendus miracles dans la Bible que des images de littérature antique grecque ou romaine. La portée n'est pas la même. Et l'alinéa qui suit dans "Alchimie du verbe" correspond lui aussi à ces images d'écrasement du petit dérisoire par l'infiniment grand qui sont caractéristiques de l'esprit biblique :
 
    Oh ! le moucheron enivré à la pissotière de l'auberge, amoureux de la bourrache, et que dissout un rayon !
 Cette phrase exclamative est un commentaire imagé du paragraphe que nous venons de lire où le moucheron est un peu comme la ville vaincu par le général soleil. C'est bien les résonances bibliques qui priment, avec une visible intention parodique.

lundi 5 janvier 2026

Qu'est-ce que 'Les Illuminations' ? Partie 1 : une réflexion sur la datation des poèmes !

Cet article est particulier. Il s'agit de créer un galop d'essai pour me mettre sur des rails à propos de deux sujets distincts : la datation des poèmes en prose des Illuminations et une étude transversale de son contenu poétique. D'autres articles suivront, mais je vais déjà pas mal abattre de cartes.
Ici, je commence par un préambule sur mon parcours rimbaldien. Quand j'étais élève en Belgique, Rimbaud n'existait tout simplement pas. Au collège, en quatrième, j'ai commencé à entendre parler de Rimbaud alors que nous étudions un poème de Verlaine, et le professeur annonçait un poète qui méritait sa statue, sauf qu'il était étrangement absent des manuels scolaires qui furent les miens à l'époque. En classe de troisième j'ai eu deux heures de cours sur le poème "Roman", et j'ai vécu cela comme un éblouissement. Je n'ai plus étudié Rimbaud au lycée, mais je me suis procuré une édition de ses poésies au Livre de poche avec la préface et les notices, aujourd'hui bien datées, de Daniel Leuwers. Je me suis acheté plusieurs recueils de poésies quand j'étais en seconde et en premières. Il était surtout question des éditions au Livre de poche qui avaient un rebord jaune et des illustrations toujours séduisantes. Pas le volume de Leuwers sur Rimbaud qui, c'est le cas de le dire, était vraiment Léger Léger (moi et l'art contemporain, ça fait deux). Mais j'aimais beaucoup le couchant doré sur l'eau et les arbres de l'édition des Conbtemplations, la peinture de Watteau pour les Poèmes saturniens ou la couverture de La Bonne chanson et Sagesse. Je possédais quelques recueils de Victor, l'édition dans la collection Poésie Gallimard des Fleurs du Mal, ou l'édition en Garnier-Flammarion des Chants de Maldoror, je lisais les deux volumes de Laforgue dans la collection Poésie Gallimard dans les bibliothèques et j'étais intrigué par le volume d'une étude sur Aloysius Bertrand, chez Seghers normalement, volume où je repérais des citations de vers attribués à Bertrand dont la provenance m'était inconnue. J'avais très vite découvert Tristan Corbière également, même si je lisais essentiellement les poètes en édition courante. Je me spécialisais essentiellement sur la poésie du dix-neuvième siècle. Je lisais des poètes d'autres siècles, mais je n'achetais que des recueils de poésies du dix-neuvième siècle, et c'était pareil pour les romans. Aujourd'hui encore, les romanciers les plus récents que je peux apprécier de lire, c'est Albert Camus ou Hervé Bazin, je ne lis pas volontiers le Nouveau Roman, Julien Gracq et encore moins tous les prix littéraires de ces cinquante dernières années. Je peux lire avec intérêt de la littérature du début du vingtième siècle, heureusement, pas seulement Proust, Céline et Giono, mais je peux lire des productions plus obscures dont la langue me charme. Je lisais donc Rimbaud dans le bon bouillon de culture, sauf que la préfaces et les notices faisaient passer Rimbaud pour une littérature surnaturelle, ce qu'aggravaient quelques autres lectures qui me passaient sous la main dans les bibliothèques. Et, évidemment, j'ai été formaté par le discours selon lequel, après un temps d'erreur, l'analyse littéraire avait considéré que le recueil des Illuminations n'était pas antérieur à Une saison en enfer, mais postérieur. Je sortais l'information de la lecture hallucinée de Leuwers, j'ignorais le mélange initial des vers et des proses, j'adhérais avec enthousiasme, mais en réalité passivement à l'information consensuelle qui m'était livrée en même temps que la découverte de l'ensemble des poésies de Rimbaud.
Ce préambule est intéressant. Les universitaires calent leurs avis sur une confrontation à l'historique des publications dans le champ de la critique littéraire, et comme plusieurs publications l'attestent, j'ai fait partie des rouages de la critique littéraire officielle de 2000 à 2012, avec une petite réouverture lors d'un colloque en 2017 je crois, volume des actes intitulé Les Saisons de Rimbaud, sans oublier de derniers articles parus dans la revue Rimbaud vivant. Pour le critique littéraire, le basculement vient de faits précis. Bouillane de Lacoste a démontré que les copies des seuls poèmes en prose étaient postérieurs à tous les manuscrits connus de Rimbaud antérieurs à 1874. Nous manquions de documents de sa main pour l'année 1874, mais en clair, avant 1874, Rimbaud n'écrivait pas les "d" d'une certaine façon et surtout il ne bouclait jamais ses "f" des deux côtés, en haut et en bas. Dans ce cadre, on peut encore répliquer que Bouillane de Lacoste n'a évalué que des copies de poèmes en prose, pas des manuscrits coïncidant avec le moment de la composition. Cet argument, je l'ai utilisé et je pense qu'il peut s'utiliser encore pour partie. Mais on va voir qu'il y a d'autres précisions. Bouillane de Lacoste a placé son combat dans un plaidoyer pour Verlaine et son travail lui a pris plusieurs années. Bouillane pense pouvoir donner raison à Verlaine sur la datation des Illuminations avant la Seconde Guerre Mondiale, mais son livre sur le Problème des 'Illuminations' ne paraîtra qu'en 1949 et son édition critique des Illuminations ne suivra qu'un an plus tard, venant dix ans après l'édition critique des poésies, l'édition critique d'Une saison en enfer et quatre ans après une édition des Œuvres de Rimbaud au sortir de la guerre. Verlaine avait été le seul à dire que Les Illuminations avaient été écrites après Une saison en enfer, et comme cela ne pouvait concerner des poèmes en vers nouvelle manière datés de 1872, cela favorise aussi l'idée que le titre Illuminations vaut surtout pour les poèmes en prose. Tout le monde donnait tort à Verlaine, et même Delahaye, comme le rapporte Bouillane, avait exprimée l'idée que Verlaine se trompait. Avant 1949, les Illuminations étaient publiées avant Une saison en enfer, et je devrai vérifier pour l'édition de 1946 de Bouillane de Lacoste que je possède et qui pourrait être la grande exception et faire date comme début du nouvel ordre. Bouillane a donné raison à Verlaine qu'il a montré seul contre tous, il a fait que désormais les poèmes en prose passent pour des compositions postérieures à Une saison en enfer et il a séparé le dossier de poèmes en vers de l'ensemble de poèmes en prose. Il faut bien comprendre ces faits précis. On ne peut pas remettre en cause la datation favorisée par l'étude de Bouillane de Lacoste, en ignorant le poids dans l'argumentation d'une volonté de montrer que Verlaine, le meilleur témoin intime, avait eu raison contre tous ceux qui n'ayant aucune information de première main avaient décrété que Les Illuminations étaient forcément antérieures à Une saison en enfer, puisqu'il s'agissait selon toute vraisemblance d'un adieu à la Littérature.
Un autre argument essentiel qui depuis s'est développé et que, pour le coup, personne n'a perdu de vue, puisqu'il est quelque peu politique, c'est que, sous l'influence d'Isabelle Rimbaud, ensuite relayé par Paul Claudel, il était question de contenir la valeur sulfureuse de Rimbaud en présentant Une saison en enfer comme un adieu à la Littérature, comme une ultime repentance qui sauvait le poète et rendait pardonnable les lecteurs de s'y intéresser. Je rappelle que dans la pensée religieuse chrétienne les attaques contre la foi ne sont pas automatiquement répréhensibles. Parmi les écrivains sanctifiés, sainte Thérèse d'Avila, etc., vous avez des passages où les doutes s'expriment, ainsi que les reproches contre Dieu, et c'est la victoire finale de la foi sur l'auteur qui fait que les passages de révolte ne sont pas voués au bûcher et qu'ils entrent même paradoxalement dans le récit édifiant. Bizarrement, les rimbaldiens anticléricaux ne semblent pas relever ce fait en tant que tel, se contentant de considérer que Rimbaud avait répudié ses erreurs et que, donc, il s'agissait d'un ensemble écrit avec talent, un bel objet d'art pur, mais nourri de réflexions désolantes, seul le livre Une saison en enfer ayant une hauteur de vue par sa repentance. En tous cas, avec les avancées fournies par Bouillane de Lacoste, une critique de la thèse d'Une saison en enfer comme adieu à la littérature s'est appuyée sur un argument de bon sens : un poète ne va pas dire à grandes dépenses par la publication d'un livre qu'il renonce à la littérature, livre écrit qui plus est dans une certaine fièvre artiste, si auparavant il n'a justement jamais rien publié.
Il faut bien comprendre le poids de certains arguments dans le consensus actuel. Rimbaud ne va pas dire "adieu" à la littérature par un livre d'artiste alors qu'il n'est pas connu, et soutenir la thèse d'Une saison en enfer comme livre terminal c'est s'exposer à être accusé de faire le jeu de la récupération du lectorat catholique sur le modèle jadis tenté par Isabelle Rimbaud et Paul Claudel. Et j'en profite pour glisser que cette accusation vaut aussi pour le récit "Vierge folle", puisque c'est dans un cadre de récupération possible que la lecture d'une confrontation entre deux âmes de Rimbaud sous les étiquettes "Epoux infernal" et "Vierge folle" a été développée. Les rimbaldiens attribuent cette lecture à Marcel Ruff à cause de son livre Rimbaud de 1968 et de son impact sur l'édition des œuvres de Rimbaud dans la collection de La Pléiade par Antoine Adam en 1972, si j'ai bien compris, sauf que cela vient de plus loin avec le livre de Raymond Clauzel de 1931 Arthur Rimbaud et Une saison en enfer, ce qui se doublait d'un livre sur la Sagesse de Verlaine. Et la lecture de Clauzel révèle aussi comment il était possible de confondre à l'époque le parcours de Rimbaud avec celui de l'italien auteur du roman L'Homme fini. Mais je ne traiterai pas ce sujet pour l'instant. Face à cela, le plus sainement rimbaldien serait donc de considérer que tous les poèmes en prose connus sont postérieurs à Une saison en enfer et que la "Vierge folle" soit une représentation voilée de Verlaine, ce qui est en passe de devenir le consensus sans nuance au vu de publications toutes récentes. Evidemment, comme il y a des réticences, le consensus réel est plus souple : Rimbaud a pu composer des poèmes en prose avant, pendant et après Une saison en enfer, et les recopier sur le tard pour en faire un unique recueil. Et plusieurs personnes, comme moi ou Nakaji, mettent en doute qu'une simple solution en clef de lecture verlainienne éclaire la compréhension profonde de la confession "Délires I". Je poursuivrai mes études du côté d'Alexandre Dumas fils prochainement...
Mais le problème, c'est qu'il faut bien admettre que dans Une saison en enfer il y a une critique radicale des dons surnaturels que le poète se prêtait, cela apparaît avec évidence dans "Alchimie du verbe", "L'Impossible" et "Adieu". Or, les rimbaldiens font comme si ce problème n'existait pas. C'était criant avant 1990 où le discours dominant sur les poèmes en prose de Rimbaud envisageait des révélations mystiques, ni plus ni moins. Personnellement, je ne sais pas comment un simple texte procure des révélations mystiques. Un texte peut développer un discours mystique, mais le produire ? Toujours est-il que les discours des poèmes étaient très souvent interprétés comme mystiques. Il faut ajouter qu'une analyse littérale enthousiaste peut passer à tort comme dévoué aux apparences mystiques, alors que ce n'est pas forcément le cas. Rimbaud ou Lucrèce chantent Vénus, je vais commenter le fait littéraire, sans prendre la peine de dire si Vénus existe ou pas, sans prendre la peine de préciser si Rimbaud ou Lucrèce y croient ou pas. Déjà que je pense qu'il est impossible de croire en Dieu selon les données précises des livres sacrés des religions monothéistes... Les gens, religieux compris, font semblant de croire en un Dieu d'une religion par éducation, esprit de famille, intérêt et rien d'autre. La foi ne peut porter que sur des éléments vagues qui échappent assez facilement au débat, ce qui n'est pas le cas des religions. Mais passons. De la décennie 1980 à la décennie 1990, un basculement s'est opéré, du moins au plan universitaire. Au troisième millénaire, les lectures mystiques des poèmes n'ont plus véritablement droit de cité, et on commence enfin à s'apercevoir que Rimbaud écrivait avec des pensées plus proches des écrivains de son siècle que des poètes postérieurs à la Première Guerre Mondiale.
Dans ce cadre, je me suis très tôt attaqué à la thèse de Bouillane de Lacoste. Et j'avais de vrais arguments à ce sujet, mais avant d'y venir, je précise qu'il y avait autre chose dans la thèse de Bouillane de Lacoste. Au-delà des "f" bouclés, il y avait un autre argument massue. Bouillane avait démontré la participation de Germain Nouveau au recopiage des poèmes en prose. Nouveau a recopié un des deux poèmes intitulé "Villes" et une partie du poème "Métropolitain", la fin du poème après le mot "arqué" vers le début du troisième alinéa. Et cet argument pesait dans la datation. Puisque nous n'avions pas suffisamment de témoignages de l'écriture de Rimbaud pour l'année 1874, c'était finalement le témoignage de la main de Nouveau qui primait pour dater les copies de la période où Rimbaud et Nouveau logeaient ensemble en Angleterre.
Et ici, il faut entrer dans les précisions de ce cadre initial. Rimbaud n'a rencontré Nouveau pour la première fois qu'en novembre 1873 lors d'un passage à Paris où il découvre que désormais tout le monde "lui tourne le dos" (je cite la "Chronologie" de l'édition Œuvre-Vie de 1991 d'Alain Borer, où noter qu'Une saison en enfer était placé après les Illuminations, preuve que Bouillane a mis du temps à imposer raison). Rimbaud n'a retiré ses exemplaires d'Une saison en enfer qu'en octobre, il est à Paris pour lancer son livre bien entendu. Rimbaud passe ensuite l'hiver à Roche, la relation avec Nouveau ne pouvant être qu'épistolaire. Vers le milieu du mois de mars, Rimbaud monte à Paris où il retrouve Germain Nouveau et au bout de quelques jours ils partent pour Londres. Je remarque que la "Chronologie" que je viens de citer ne précise pas le départ de Nouveau, et cette lacune concerne aussi la notice sur Nouveau dans l'édition de la Correspondance générale de Verlaine par Pakenham. En revanche, dans la collection de La Pléiade, il existe une ancienne édition que je possède qui réunit les œuvres de Lautréamont alias Isadora Duncan (c'est pour voir si vous suivez !) et de Germain Nouveau, elle a été réalité par Pierre-Olivier Walzer, lequel, dans sa Chronologie consacrée à Nouveau écrit de manière suspecte que Rimbaud n'aurait rencontré celui-ci qu'en mars 1874, quelques jours avant de l'embarquer pour l'Angleterre, mais surtout il précise l'information que j'ai en mémoire, même si j'aimerais la vérifier, que Nouveau a quitté Rimbaud en juin. La correspondance connue de Nouveau contient une lettre datée de "Londres" et du "26 mars 1874". Il est clair que Nouveau parle à Richepin de Rimbaud comme d'une connaissance qui ne date pas de la veille. L'arrivée est récente, mais vu qu'il est question d'un "deuxième soir" où les poètes se sont perdus "en passant la Tamise" et vu que le récit se prolonge par d'autres faits avec du "temps en temps" et un passage au café-concert, cela veut dire que Rimbaud et Nouveau sont à Londres depuis au moins trois jours. En revanche, je n'ai rien sur le départ de Nouveau en juin.
Cependant, pour la réflexion, cela ne change pas grand-chose. La datation issue de la réflexion de Bouillane de Lacoste assimilait les manuscrits des poèmes en prose à un recopiage général opéré dans la courte période de la mi-mars 1874 aux premiers jours du mois de juin 1874, à moins que Nouveau n'ait quitté l'Angleterre qu'à la fin du mois de juin. La série manuscrite qu'on peut dire homogène (les pages 2 à 11, 13 à 17, 19 à 20 et 23 à 24) aurait été recopiée à ce moment-là, sachant qu'en mars le voyage, puis la découverte londonienne par Nouveau, sans oublier l'installation, ont primé. Les autres manuscrits sont réputés plus anciens que la série homogène, ce qui voudrait dire que soit il y a eu plusieurs temps de recopiage à Londres entre mars et juin, soit il y a eu des copies établies avant le départ.
Et ce qui est bizarre dans ce consensus critique, c'est que Rimbaud aurait conservé ces feuillets tels quels jusqu'en février 1875 avant de les remettre à Verlaine, selon le présupposé d'un jeu de copies unique des poèmes en question, alors qu'ils ne sont clairement pas finalisés en vue d'une publication. Et ce qui était inquiétant, c'était les signes d'usure de la part de Rimbaud. Non seulement nous sommes loin de l'écriture soignée initiale, mais les manuscrits sont souvent raturés avec désinvolture, et la désinvolture atteint des cimes avec le manuscrit de "Jeunesse" II, III et IV, puisque d'un côté au prétexte d'un accident de transcription la partie II est intitulée "Sonnet" tandis que la partie IV sera la seule de la série à ne pas avoir de titre propre. Les poèmes sont assemblés n'importe comment. Il n'y a aucun art de mettre en bouquet les poèmes, il n'y a aucune ligne directrice, aucune réflexion pour orienter la lecture d'ensemble des poèmes. On se dit inévitablement qu'il y a eu un délai entre le recopiage des poèmes et leurs compositions respectives, d'autant que Rimbaud recopierait d'abord les poèmes avant de les coiffer de titres en général réduits à un seul mot. On sent qu'on a affaire à un portefeuille de poèmes où on a cherché à réduire le volume. Et puisque ce dossier est supposé avoir été constitué avant juin 1874, sinon dans le courant du mois de juin 1874, et qu'il est supposé avoir été remis en l'état à Verlaine en février 1875, il y a un biais de confirmation selon lequel Rimbaud n'écrit plus rien en fait de poésie au-delà du départ de Nouveau, ce qui invite à penser qu'il n'a pu écrire massivement de novembre 1873 à mai 1874 avant de renoncer définitivement à la littérature. C'est un facteur assez troublant que les rimbaldiens ignoraient superbement. Qui plus est, beaucoup de poèmes parlent du cadre anglais, alors que de novembre 1873 à juin 1874 Rimbaud n'est pas plus en Angleterre qu'en France, et cela devient encore plus évident si on élargit la fenêtre, en incluant les mois de septembre et d'octobre. Rimbaud aurait rédigé à une très grande vitesse ce lot de poèmes en prose entre septembre 1873 et mai sinon juin 1874, en accentuant le cadre anglais, alors qu'il ne sera en Angleterre avec Nouveau que deux mois et demi seulement, trois mois à tout casser, tandis qu'il y a déjà eu une longue vie à Londres avec Verlaine auparavant. On peut toujours prétendre que Rimbaud ayant vécu à Londres avec Verlaine c'est ce qu'il a de plus original à raconter en poésie, même s'il est de retour en France à partir de la fin juillet 1873, mais c'est quand même étrange et cela va de pair avec un autre fait troublant qui concerne la confrontation d'Une saison en enfer et Les Illuminations.
Dans les poèmes en prose, nous avons des poèmes de bilan. Le morceau intitulé "Guerre" annonce que le poète "songe à une Guerre" personnelle qu'il précise à la manière de "Génie" comme étant "de logique bien imprévue". Et la mention "à présent" permet de constater qu'il est bien question d'un bilan pour un moment chronologique donné. La mention "à présent" apparaît aussi dans "Jeunesse II Sonnet", mais je peux laisser cela de côté, l'analyse étant plus complexe, plus nuancée. La mention "à présent" apparaissait déjà dans la prose liminaire d'Une saison en enfer et enfin elle apparaît dans le poème en trois volets intitulé "Vies" au pluriel. Et dans ce cadre du poème "Vies", le poète dit qu'il est "à présent" "dévoué à un trouble nouveau" et qu'il "atten[d] de devenir un très méchant fou", comme il revendique, pour ce présent toujours, avoir "trouvé quelque chose comme la clef de l'amour". Je cite des extraits de phrases distinctes, mais l'articulation d'ensemble du récit dans "Vies II" où figure la mention "à présent" impose d'admettre comme le présent du bilan du poète qu'il attend de devenir un très méchant fou et qu'il revendique avoir trouvé la clef de l'amour. De telles considérations sont automatiquement contradictoires avec ce qui est dit dans Une saison en enfer, où la folie est dénoncée ainsi que les prétentions dérisoires à "changer la vie", à trouver une "clef de l'amour", la charité comme clef étant au contraire rejetée sans rien qui la remplace, le poète se reprochant clairement ses illusions et son invention de "nouvelles fleurs", etc. Pourquoi après Une saison en enfer Rimbaud parlerait-il de l'avènement du "nouvel amour" dans "A une Raison", en contradiction flagrante avec le discours de "Matin" et "Adieu" ? Pourquoi le poème "Génie" parle-t-il de la réussite du projet d'un amour réinventé ? Depuis 2004, dans l'indifférence générale des rimbaldiens, je dénonce ces contradictions criantes qui m'amènent à penser que les poèmes en prose pourraient plus logiquement avoir été composés avant Une saison en enfer. Et je constate ce qui n'est guère supportable, l'hypocrisie du système où diplomatiquement et prudemment on prône le consensus de poèmes écrits avant, pendant et après la Saison, sauf que, poème après poème, développement après développement, les rimbaldiens envisagent que tous les poèmes ont été écrits après Une saison en enfer et ils s'indignent pour le moindre détail en faveur de la datation précoce du moindre poème.
A propos des Romances sans paroles, je trouve la lecture du recueil comme un ménage à trois excellente de la part d'Yves Reboul, tout tient, sauf pour le poème "Beams" où il identifie sans éléments solides l'allégorie divine à Rimbaud lui-même, lequel au plan biographique n'aurait même pas été sur le bateau référé par Verlaine en épigraphe. J'ai développé l'idée que "Beams" réécrivait des passages de "A une Raison" et de "Being Beauteous", ce qui établirait du coup l'antériorité de ces deux poèmes par rapport à Une saison en enfer. J'ajoute que pour les "Ariettes oubliées" la concurrence d'une épigraphe de Rimbaud et d'une autre de Longfellow confortent l'idée d'une lecture précoce en anglais des poésies de Longfellow, poète qui, apparemment, faisait illusion à l'époque, jusqu'à Baudelaire qui le traduisait. Evidemment, les rimbaldiens réagirent par une fin de non-recevoir absolue. Leur fin de non-recevoir non justifiée est toutefois problématique dans le cas des contradictions à expliquer en ce qui concerne "Guerre", "Vies II", "Génie" et "A une Raison".
Ce n'est pas tout. J'avais plein d'arguments encore. Par exemple, pour la mention "opéradiques" dans "Nocturne vulgaire", le texte des Goncourt où elle figure a été publiée dans la revue La Renaissance littéraire et artistique en mars 1873. Il est évident que c'est là que Rimbaud a découvert le mot, c'est la solution la plus simple et la plus vraisemblable. Verlaine, abonné, recevait des exemplaires personnels des numéros de la revue en Angleterre. Rimbaud les a-t-il récupérés pour la suite par la suite ? A partir de juillet 1873, quel pouvait être son accès aux nombreux numéros de la revue sur plus d'un an déjà ? Aurait-il récupéré les numéros de Verlaine en avril 1874 en Angleterre ? Mais on en revient alors à l'idée d'un Rimbaud qui aurait tout composé à Londres entre le 23 mars et le premier juin, surtout que "Nocturne vulgaire" fait partie des manuscrits plus anciens que la série à laquelle Nouveau a participé.
J'ajoute que quand il est arrivé à Londres en 1872 Verlaine a massivement décrit ses impressions dans sa correspondance et quand on lit les poèmes en prose des Illuminations il y a des rapprochements dans la manière de décrire, de sélectionner les informations, qui est on ne peut plus frappante. Au-delà même de la datation des poèmes en prose, c'est un fait qui devrait impérativement intéresser la réflexion des rimbaldiens. Et donc Rimbaud s'inspirerait de lettres de Verlaine qu'il n'a forcément pas en sa possession un an et demi après qu'elles ont été écrites. C'est possible, mais le délai est un peu étonnant, parce qu'entre septembre 1872 et mars 1873, nous ne connaissons aucune œuvre littéraire rimbaldienne en-dehors des paraphrases des évangiles ! Avec beaucoup d'hypocrisie, les rimbaldiens essaient de cacher cette misère en attribuant à Rimbaud le dizain de Verlaine "L'Enfant qui ramasse les balles..." et en le datant de manière forcée de septembre 1872, date d'un simple recopiage dans un cahier de Félix Régamey, en datant abusivement le poème "Les Corbeaux" de son mois de publication dans la revue La Renaissance littéraire et artistique, quand Rimbaud vient de fuir la France pour débarquer en Angleterre ! La plupart des poèmes "nouvelle manière" de Rimbaud sont datés, à huit exceptions près, parmi lesquels des poèmes aussi courts que "Ô saisons", "Honte", "Le loup criait..." et "Entends comme brame...", tandis que des arguments forts invitent à penser que "Mémoire", "Michel et Christine", "Juillet" et "Qu'est-ce pour nous..." sont antérieurs à l'arrivée en Angleterre. De septembre 1872 à mars 1873, Rimbaud aurait composé "Entends comme brame..." qui mentionne "avril" et a un formatage manuscrit de poèmes de mai-juin 1872 recopiés ensemble ultétieurement, il aurait composé "Honte", "ö saisons" et "Le loup criait", puis des paraphrases de l'Evangile que Verlaine n'a pas considérées dignes de mentionner à la postérité. Rimbaud n'aurait rien composé d'important de septembre 1872 à mars 1873, alors que c'est la période clef où sa relation avec Verlaine est exclusive. Il est naturel de considérer que ce trou peut être comblé si on envisage que Rimbaud a déjà écrit des poèmes en prose des Illuminations avant Une saison en enfer.
Dans ses témoignages sur Rimbaud, Verlaine n'est pas très clair. Il dit que les poèmes en prose ont été composés de 1873 à 1875, mais il cite non la France comme pays où les poèmes furent composés, mais la Belgique, l'Angleterre et l'Allemagne. Or, il y a d'énormes anomalies dans le raisonnement. Déjà, dans la thèse de Bouillane de Lacoste, Verlaine redevenait un menteur pour l'année 1875 et l'Allemagne, et dans l'absolu si Rimbaud a récupéré tous les poèmes en février 1875 à Stuttgart il ment forcément toujours, puisque février c'est le début de l'année et Rimbaud venait seulement d'arriver en Allemagne. Mais, surtout, comment Rimbaud aurait pu commencer à composer des poèmes en prose en Belgique en 1873, c'est factuellement impossible. Rimbaud ne passe que quelques jours à Bruxelles, et le tableau de Jef Rosman est bien évidemment un faux comme Jacques Bienvenu l'a démontré et il n'y a eu aucun séjour chez une madame Pincemaille du côté de la célèbre rue des bouchers. Rimbaud a passé quelques jours à s'affronter avec Verlaine, à subir les aléas de l'arrestation de Verlaine avec les dépositions, etc., et il a fait quelques jours à l'hôpital pour une blessure au poignet qui selon les termes du procès contre Verlaine l'empêchait d'écrire. Et si Rimbaud avait alors le moyen d'écrire, c'était pour achever son livre Une saison en enfer, sachant que Rimbaud a aussi mis à profit ce passage de dix jours environ à Bruxelles pour trouver un éditeur. Rimbaud n'a pu commencer à écrire des poèmes en prose des Illuminations en Belgique qu'en septembre-août 1872, ce qui coïncide justement avec la raréfaction des poèmes en vers "nouvelle manière" à ce moment-là, sachant que dans Une saison en enfer les poèmes cités dans "Alchimie du verbe" sont à peu près tous connus pour dater de la période mai-août 1872 justement.
Il faut ajouter que la correspondance de Verlaine nous apprend que Rimbaud composait des poèmes en prose avant la mise sous presse d'Une saison en enfer. Quand il fait état en 1872 de ce qu'il a laissé chez sa belle-famille, il est question de poèmes en prose de Rimbaud et du manuscrit cacheté de "La Chasse spirituelle", sachant qu'il veut bien sûr faire croire que les lettres de Rimbaud qui ont été lues et qui l'accablent en vue d'un procès en séparation sont en réalité des fictions littéraires. Tout de même, Verlaine parle sur une base réelle, puisqu'il existait le manuscrit des "Déserts de l'amour" que détenait Nouveau. Je pense que le titre "La Chasses spirituelle" était un titre concurrent des "Déserts de l'amour" pour désigner les mêmes proses, éventuellement il y avait plus de poèmes dans le dossier détruit par la belle-famille. Verlaine fait croire qu'il existait à la fois des poèmes en prose et un pli cacheté "La Chasse spirituelle", je pense qu'un seul dossier existait, l'équivalent des "Déserts de l'amour" et que comme le dit Bienvenu le doublon est une manière de brouiller les pistes, l'histoire du pli cacheté étant du mensonge pur et simple.
Ensuite, dans la correspondance entre Verlaine et Delahaye en avril-mai 1873, on apprend qu'il est question de poèmes en prose que Rimbaud doit remettre, poèmes en prose qui sont de Rimbaud ou de Verlaine. En clair, Verlaine a remis des manuscrits à Rimbaud pour qu'il étudie la manière de poème en prose de celui-ci, information déjà très intéressante en soi, et de l'autre Verlaine envisage que l'expérience de la poésie en prose par Rimbaud a déjà commencé. Il est vrai que ça peut se confondre avec le projet de "Livre païen" lui-même... Mais il y a aussi les paraphrases des évangiles qui datent de cette époque, sauf qu'elles ont plus l'air d'un récit poétique que de poèmes en prose. Les rimbaldiens sont opposés à l'appellation de poèmes en prose pour les récits d'Une saison en enfer. Que sont alors les poèmes en prose que Verlaine attribue à Rimbaud ? On a quand même le sentiment que Rimbaud écrit des poèmes en prose depuis le séjour belge de juillet-septembre 1872, ça cadre parfaitement avec le témoignage final de Verlaine, lequel se trompe aussi si je ne m'abuse dans l'année de publication du poème "Les Corbeaux", 1873 pour 1872. Rimbaud aurait commencé en Belgique en juillet-août 1872 à composer des poèmes en prose, l'expérience des vers "nouvelle manière" se tarissant petit à petit en parallèle.
Et je reste accroché à cette idée, parce que, sans cela, Rimbaud n'a rien écrit d'intéressant de septembre 1872 à mars 1873 inclus, ce qui n'est pas crédible. Verlaine témoignerait de l'intérêt de Rimbaud pour tout ce qu'il a écrit quand il n'en était pas toujours le témoin privilégié. Pour rappel, Rimbaud ne monte à Paris qu'à la mi-septembre 1871. Ensuite, il loge parfois chez Banville ou Cros, sinon à l'Hôtel des Etrangers même. Verlaine vit alors avec sa femme. Au cours de l'hiver, Verlaine va s'éloigner lui-même un temps de Paris et passer par Charleville ! De mars au début du mois de mai 1872, Rimbaud doit s'éloigner de Paris. Verlaine a essentiellement assisté aux compositions de Rimbaud de la mi-septembre à je ne sais plus quel date de décembre 1871, avec une prédominance de contributions zutiques dont Verlaine n'a jamais parlé, exception faite des tercets du "Sonnet du Trou du Cul" (six vers revendiqués) ! Puis il a assisté aux compositions d'une partie de janvier 1872, du mois de février, de quelques jours de mars, puis seulement des compositions des mois de mai à août 1872. On peut remplir ces périodes de compositions en vers de Rimbaud, sinon en prose avec "Les Déserts de l'amour", mais on n'a rien de septembre 1872 à mars 1873, sauf à déshabiller Paul pour habiller Jacques avec quelques poèmes en vers "nouvelle manière" qui semblent plutôt relever de la période "avril-août 1872". On tire sur l'élastique pour faire croire qu'il n'y a pas une invraisemblable rupture de sept mois.
Le problème est réel, les rimbaldiens font comme s'il n'existait pas !
Mais, de là, à soutenir que tous les poèmes en prose ont été composés avant Une saison en enfer, il y un pas à ne pas franchir, d'autant que s'y oppose désormais la révélation de la lettre à Andrieu de juin 1874.
On disait que l'expression dans "Barbare" "rafales de givre", très rare bien qu'attestée sous la plume de Lamartine, venait de la lecture de La Tentation de saint Antoine de Flaubert, et en juin 1874 Rimbaud cite favorablement Flaubert et son roman Salammbô. Jacques Bienvenu a montré il y a quelques années que l'expression de "Jeunesse I Dimanche" "peste carbonique" avait une existence dans un article de la presse française en 1874, et comme personne n'a pu s'inspirer de Rimbaud à ce moment-là, il est logique de penser que "Dimanche" dans la version que nous connaissons à tout le moins a été écrit après la lecture de l'article en question, Rimbaud ayant été frappé par l'expression. Ensuite, dans sa lettre à Andrieu, Rimbaud ne parle pas d'une foi visionnaire, mais d'un jeu de dupes des voyants dont il sait tirer toutes les ficelles. Cela permet de relativiser la contradiction nette entre Une saison en enfer d'un côté et "Génie", "Vies" ou "Guerre" de l'autre, mais cette relativisation a un prix, puisque "Génie" serait un jeu de dupes avec le lecteur. Pour précision, je relevais aussi un écho intéressant entre "Bottom" et la fin de la Saison : "La réalité étant trop épineuse pour mon grand caractère[...]" et "la réalité rugueuse à étreindre". Je ne dis pas basculer complètement d'un point de vue à un autre. Je constate que l'argument de la contradiction n'est pas décisif si on prend en compte les déclarations à Andrieu. Et avec le cas de la "peste carbonique", sinon des "rafales de givre", je suis plus dans l'idée de poèmes en prose écrits avant et après Une saison en enfer, que dans un cadre où les poèmes seraient plutôt antérieurs à Une saison en enfer. Enfin, il y a l'autre révélation de Bienvenu, je ne soutiens en aucun cas ce qu'il dit sur les deux mentions à l'encre brune "Illuminations" sur le manuscrit autographe de "Promontoire", ça ce n'est pas le meilleur de Bienvenu, mais sur la lettre à Andrieu il y a ce coup de massue où il est démontré que les copies des manuscrits ne peuvent pas dater de cette époque-là et sont plus tardives, puisque la lettre révèle que Rimbaud ne pratiquait pas encore les "f" bouclés en haut et en bas systématiquement, et surtout dans la foulée on a cette révélation que Nouveau a pu participer au recopiage en janvier-février 1875. Là, ça désamorce le sentiment d'anomalie pour des compositions parlant de l'Angleterre toutes coincées entre septembre 1873 et mai 1874, cela réintroduit l'idée que Rimbaud pouvait toujours composer des poèmes tout au long de 1874. On n'a plus l'idée que de manière aberrante Rimbaud ait conservé plusieurs mois durant un jeu de copies désordonné avec des signes évidents d'une montée d'indifférence pour la poésie comme l'absence de titre pour "Jeunesse" IV. L'étau s'est desserré et cela devient favorable à une datation plus tardive des poèmes en prose.
Evidemment, la question de la chronologie des compositions n'est en aucun cas réglée, mais le cadre est manifestement assoupli et moi j'en tiens compte. Je ne vais pas bouder parce que cela déstabilise mes convictions affirmées avec ardeur pendant des décennies. Je me battais avec ferveur, parce que j'étais sincèrement convaincu. Le cadre contraignant a éclaté avec des éléments que personne n'avait anticipés, et je repars sur de nouvelles bases avec plus d'ouverture d'esprit sur le sujet.
Maintenant que j'ai parlé du problème de la chronologie, je ferai sans doute des petits articles de mise au point sur des aspects de ma réflexion, je citerai par le menu ce que je n'ai considéré ici qu'allusivement ou synthétiquement. Mais une deuxième partie nous attend, l'analyse thématique du contenu du recueil !

mardi 30 décembre 2025

Ce que disent ou ne disent pas les rimbaldiens sur les manuscrits des Illuminations (mise à jour 20h)

Je prépare un article sur la question de la chronologie de composition des poèmes en prose des Illuminations à la lumière de ce qu'ont pu changer au débat la révélation de la lettre à Andrieu de juin 1874 et ses suites, ce qui montrera cruellement aux rimbaldiens que je suis le seul de tous à évoluer dans la réflexion, le seul qui se remet en cause même quand il s'est battu à fond par sincérité de conviction, le seul enfin qui s'intéresse à la vérité et pas à ce qu'il a espéré comme notoriété. Ce serait d'ailleurs une immense erreur de croire que je souhaite le feu des projecteurs. Je remarque que Bardel n'a pas recensé le premier compte rendu de son livre fac-similaire, je prends ça pour une victoire, ça suffit à mon bonheur. J'ai une parfaite confiance dans la suite des événements, je suis un russe, le temps roule pour moi. Hélas ! il ne suffit pas toujours d'appuyer sur un bouton que j'ai derrière la tête pour sortir un article, donc l'article sur la chronologie, ça attendra un peu. Il y a d'autres sujets ouverts en attente d'une suite qui plus est.
Vous savez qu'il y a des réflexions géniales dans l'univers. C'est toujours fascinant d'entendre parler d'Archimède ou bien d'Eratosthène faisant mathématiquement le tour de la planète, ou bien d'entendre parler de gens qui évaluent le poids de la planète en évaluant le poids d'une colline devant eux, etc. Et, dans le domaine des études rimbaldiennes, j'ai l'impression qu'on s'émerveille d'imbécillités et de réflexions qui n'ont jamais été menées bien loin.
Faire une étude transversale des chiffres de la pagination, c'est un principe de base. Faite une étude transversale des mots biffés ou des différents outils pour écrire (crayon, encre normale, encre brune, crayon bleu, etc.), c'est pas quelque chose qui doit arriver après des décennies de recherches. Moi, ma recherche sur les manuscrits, je fais ça en dilettante.
En étudiant les manuscrits des Illuminations, on se rend naturellement compte que Rimbaud écrit exclusivement à l'encre normale et que tout ce qui y contrevient n'est pas de lui. En revanche, même certains passages à l'encre normale ne sont pas de lui.
Ce que j'ai fait remonter, c'est que les rimbaldiens prennent des décisions selon leurs goûts ou cherchent à créer un blocage interprétatif selon des difficultés psychologiques qu'ils s'inventent tout seuls.
Pour "Après le Déluge", je suis aussi paresseux qu'un autre avec ce "après" rajouté au-dessus de la première ligne, puis biffé. Maintenant, je pose une question simple : y a-t-il un ouvrage rimbaldien qui précise comment le mot "après" a-t-il été biffé ? Au crayon bleu ou à l'encre ?
Pour "Vies", la correction de "la main de la campagne" à "la main de la compagne" est réputée avoir été faite au crayon, la lettre "o" a été écrite au crayon apparemment.
Moi, j'ai des questions simples : il y en a combien de passages corrigés au crayon dans les manuscrits des Illuminations ?
J'ai la cinquantaine, mes yeux sont abîmés d'avoir énormément lu, je porte des lunettes qu'on dit de confort quand je m'absorbe dans les pages d'un livre ou que je fais face à un écran d'ordinateur, et là j'ai des fac-similés sous les yeux, donc je demande clairement à savoir si une correction est faite à l'encre ou au crayon. Après le "o" de "campagne" devenue "compagne", j'ai un autre cas à traiter, c'est le repassage du passage de "Fairy" où à l'origine il est écrit : "des cri des steppes" avec une faute d'accord. Il manque un "s" à "cris". A partir du moment où la plupart des rimbaldiens depuis longtemps considèrent que la correction "o" pour "la main de la campagne" a été faite par les protes de La Vogue qui auraient cru bien faire, leur geste étant de lever ce qui leur paraissait une ambiguïté de lecture pour un "o" mal écrit ressemblant à un "a", et si, dans la foulée, ils considèrent que pour "Après le Déluge", le mot "après" pourtant significativement ajouté au-dessus de la ligne, a été biffé d'autorité par les mêmes protes, pourquoi ne pas établir une liste des éléments corrigés dans les manuscrits pour faire des recoupements et comparaisons ? Dans l'édition des Œuvres complètes d'Arthur Rimbaud dans la collection de la Pléiade, André Guyaux précise bien que le "des" a été corrigé en "du", mais il ne dit pas si le "u" témoigne d'une encre similaire à la transcription, si le "u" est à l'encre ou au crayon. J'aimerais bien avoir la réponse. C'est important tout de même de déterminer si la leçon finale pour Rimbaud c'était "des cris des steppes", sauf qu'avec sa désinvolture habituelle il aurait omis le "s" en écrivant et aurait eu la flemme de le reporter, ou si c'était "du cri des steppes", la correction étant effectivement sienne.
On dirait que les rimbaldiens ils s'en fichent. Mais, à la limite, les rimbaldiens qui n'ont pas envie de s'affronter aux manuscrits, moi, je les comprends. Mais, c'est quoi cette histoire d'un déluge de publications sur les manuscrits, si en 2025 j'arrive et je dis : "Mais sur quels fondements vous attribuez aux protes de La Vogue les corrections "après" biffé et "compagne", alors que vous attribuez le crayon de la pagination à Rimbaud ainsi que, parmi quelques corrections à l'encre, le "u" sur "des cri des steppes". Je trouve ça un peu gros. Notons que dans "Génie", Rimbaud avait écrit "invasions" par-dessus le mot "guerres" visiblement et le prote travaillant pour Vanier a réécrit "invasions" à côté pour lever l'ambiguïté à la lecture.
J'en reviens maintenant aux chiffres romains. Je remarque que les éditeurs anciens, Steinmetz notamment, considéraient que les chiffres romains posaient des problèmes de cohérence, notamment le II de "Guerre". Moi, ce n'est pas ce que j'ai remarqué. Il y a deux systèmes croisés et parfaits. Nous avons une suite de I à V pour cinq titres : Fairy, Guerre, Génie, Jeunesse et Solde, et une suite de I à IV à l'intérieur de la série IV intitulée "Jeunesse". Ce qui m'intrigue, c'est qu'un chiffre I a été écrit au crayon au-dessus de "Fairy" et qu'il fait concurrence au I à l'encre. Ensuite, ce que je voudrais savoir, c'est si le "IV" qui accompagne le titre "Jeunesse" et ce titre lui-même sont à l'encre ou au crayon. En 2009, dans son édition de référence, Guyaux parle d'encre. Partant de là, on comprend que la mention au crayon "Veillées" ait été rejetée, mais par le titre "Jeunesse" et on comprend aussi que nous avons des bases solides pour dire que ces chiffres romains sont un classement de la main de Rimbaud. Et ironie du sort, ce classement des manuscrits par Rimbaud ne se fait pas par pagination des feuillets, mais par une numérotation donnée à des titres de poèmes, PUISQUE LE FEUILLET COMPORTANT LES PARTIES II, III ET IV DE "JEUNESSE" N'A PAS DE PAGINATION. Le I s'applique à "Fairy", le II à "Guerre", le III à "Génie", le IV" à "Jeunesse" qui a sa propre suite de I à IV et enfin le V s'applique à "Solde", un V écrit sur le bord supérieur au point qu'il semble incomplet sur le rebord.
Le système est parfait. Il y a trois chiffres romains qui dans l'absolu ne peuvent être que de Rimbaud. Je me suis demandé si les autres chiffres pouvaient avoir été mis par des protes de la revue La Vogue ou de l'équipe de Vanier. C'est au moins le cas du I au crayon qui double celui de "Fairy". Les éditeurs auraient-ils pu mettre les chiffres romains entre le titre du poème et sa transcription, cas de "Fairy", "Dimanche" et "Génie". C'est déconcertant. Je trouve ça étrange de mettre le chiffre en-dessous du titre dans ces deux cas. Mais, à la fin des fins, je ne vois que la possibilité que Rimbaud ait fait ça lui-même, on a abouti à une double numérotation qui ne laisse rien à désirer, sauf le titre du quatrième poème de la série "Jeunesse".
Et cette série à chiffres romains concentre quelques coïncidences, c'est précisément l'ensemble qui a été publié par Vanier à l'exclusion de tout autre manuscrit de poème en prose. C'est donc aussi l'ensemble précis de poèmes que la revue La Vogue n'a pas pu publier. C'est même ça la coïncidence première, la publication par Vanier n'étant qu'une conséquence de ce fait initial.
Et, cette ensemble à chiffres romains est aussi celui qui contenait les bouts de papier dérisoires qui contenaient "Fairy", "Guerre" et "Dimanche". Il y a trois feuillets découpés en deux dans le dossier des manuscrits, quatre ont été publiés par Vanier : "Fairy", "Guerre", "Génie", "Jeunesse I Dimanche". Il n'y a que "Veillées" I et II et "Promontoire" qui l'ont été par la revue La Vogue. Il faut ajouter que Vanier a publié aussi les deux feuillets qui ont de sales allures de bricolages : "Jeunesse I Dimanche" et sa suite II, III et IV où IV est le seul texte sans titre de la série.
On dirait qu'il y a eu un problème pour reconstruire la suite des poèmes en fonction des chiffres romains à l'époque de la revue La Vogue. On dit qu'il y a eu une dispute et que quelqu'un, Léo d'Orfer je crois, est parti avec les manuscrits à chiffres romains, mais c'est bizarre comme coïncidence, il n'aurait pas pu partir avec le manuscrit de "Mouvement" en plus par exemple, ou bien avec le manuscrit de "Scènes" et "Promontoire", ou bien avec "Bottom" et "H". Non, il est parti avec la suite bien délimitée de I à V. Et si, à son départ, ces poèmes étaient encore inédits, ça veut dire que la revue reculait la publication de cette partie numérotée en chiffres romains. Je trouve ça complètement dingue. C'est le seul ensemble que Rimbaud a numéroté, pas paginé, mais numéroté sur la base de titres de poèmes, et c'était curieusement la partie la plus pénible à publier. Je ne comprends pas le problème. Il y a quelque chose qui m'échappe.
Ce n'est pas tout. Vu que ce sont les poèmes qui sont numérotés, on se retrouve dans une configuration curieuse. Je passe sur le fait que je me suis demandé si le "I" de Fairy, le "I" de Dimanche" et le III de "Génie" ne cachaient pas des numérotations avec d'autres manuscrits aujourd'hui inconnus, et Rimbaud lui-même aurait remanié tout ça en se servant des chiffres romains préexistants de "Fairy", "Guerre" et "Génie" pour créer des suites nouvelles, celles qui nous sont parvenues. Mais, même dans ce cas, il y a un truc qui me sidère. Dans le reste des poèmes, les chiffres créent des séries sous un même titres : "Enfance", "Vies", "Veillées" et le cas avorté de "Villes". Ici, outre que les subdivisions I à IV de "Jeunesse" ont leur propre titre, ce qui me frappe, c'est que "Fairy", "Guerre", "Génie" et "Solde" sont classés avec "Jeunesse" sans recoupement en fonction d'un titre supérieur.
Et les papiers découpés sont reliés au reste des manuscrits, puisque le papier enlevé à "Fairy", c'est "Veillées I et II" qui est devenu un feuillet autonome avant d'être rejoint à "Veillée" devenu "III", tandis que "Guerre" a été enlevé au feuillet autographe de "Promontoire". Les opérations de découpage sont solidaires de l'ensemble, ça s'est fait sur le tard visiblement. On aurait pu envisager qu'il y a eu un groupe formé par l'ensemble à chiffres romains qui a eu son unité propre et qui a été joint au dossier des autres poèmes, sauf que les découpages qui les relient à "Promontoire" et "Veillées" I et II interdisent de penser de la sorte.
Uns voix dans l'hygiaphone : - Mais, voyons, c'est Rimbaud qui a fait tout ça ! C'est les signes transcendantaux du recueil !
- Ah ! ok ! Oui, il a numéroté de 1 à 24 23 feuillets qui font 24 pages, puis il n'a pas numéroté "Promontoire", "Scènes", "Soir historique", "Mouvement", "Bottom", "H", "Démocratie" et "Dévotion", six à sept feuillets manuscrits que La Vogue a paginé pour lui moyennant le remplacement de "Promontoire", puis enfin au lieu de paginer les feuillets il a numéroté cinq, même pas poèmes, mais titres avec un feuillet aussi stylé que le II, III, IV non paginé de la Fondation Bodmer. OK ! D'accord. Et il faut se vacciner tous les quatre mois, c'est ça ? Et c'est les russes qui ont tapé sur Nordstream, la centrale nucléaire de Zaporija qu'il contrôle. Et il faut envoyer des sous pour soutenir la corruption des copains de Zelensky, président au mandat expiré, Minditch et Yermak le faux cosaque. Et vous vous réjouissez d'attaques sur des chefs d'état ou sur des installations de défense nucléaire essentielles. Oui, continuons à brouter de l'herbe. J'en ai tellement marre de ces absurdités dans le raisonnement. Pfffh ! On soutient mordicus n'importe quoi ! Vous m’écœurez à un point pas possible !
On peut se demander finalement si ces chiffres romains ce n'est pas plutôt le début avorté de la mise en recueil, ou bien se demander si ce qui nous est parvenu c'est le mauvais jeu de copies, certainement pas celui que Rimbaud voulait soumettre à un éditeur en 1875. En tous cas, ce qui nous est parvenu n'est pas une suite organisée.
Il fallait une minute pour tout relier par une pagination.
L'article de Steve Murphy dans le numéro I de la revue Histoires littéraires de, horresco referens, Jean-Jacques Lefrère est en ligne. Voilà ce qu'il dit sur "Jeunesse" qu'il ne cite qu'à deux reprises : la première citation est dans une phrase interrogative où on constate que les deux feuillets de "Jeunesse" ne sont pas paginés en faisant l'hypothèse que Fénéon ne les avait pas sous la main en 1886. Evidemment, ce qu'il manque au raisonnement, c'est que la pagination se faisait au fur et à mesure des publications, et qu'elle est repartie de 1 au numéro 8 avec le manuscrit allographe de "Promontoire", voire elle est repartie de 1 au numéro avec des poèmes en vers, et au numéro 1 au numéro 9 avec "Mouvement". La deuxième citation est problématique : "Quel que fût l'ordre souhaité par Rimbaud pour les poèmes de la fin du recueil, des recoupements thématiques et certaines collections lexicales rapprochent plusieurs de ces poèmes, notamment Mouvement, Jeunesse, Génie et Solde : ce sont peut-être des indices de la volonté de Rimbaud de placer ces poèmes à peu de distance les uns des autres."
 
 
Cet argument est repris par Alain Bardel sur son site Arthur Rimbaud. Mais, l'argument n'est pas solide. Les recoupements thématiques et les collections lexicales viennent tout simplement du fait que ces poèmes appartiennent à l'ensemble, ça n'a rien à voir avec l'ordre des manuscrits. Cela a à voir avec les idées constantes chez Rimbaud qui lui faisaient désirer d'écrire. On n'a aucune preuve que les manuscrits non paginés constituent la fin du recueil, comme on n'a aucune preuve d'un recueil organisé de toute façon. Et pourquoi rapprocher ainsi "Mouvement" une partie des poèmes publiés par Vanier au détriment de "Fairy" et "Guerre" qui ont des chiffres romains les alignant avec "Génie", "Jeunesse" et "Solde". "Mouvement" a des mots très proches de "Solde", mais si on en croit Murphy et Bardel, il y a plusieurs poèmes qui les séparent : "Bottom", "H", "Dévotion", "Démocratie", "Fairy", "Guerre", "Génie", "Dimanche, "Sonnet", "Vingt ans", "Tu en es encore..." Dans la suite paginée, la mention "assassins" de "Matinée d'ivresse" se retrouve dans "Barbare", et il y a je n'ai pas compté les nombreux poèmes qui séparent ces deux titres. Le "nouvel amour" de "A une Raison" a des échos évidents dans "Génie", écart bien plus grand encore. Ce discours sur les recoupements thématiques pour justifier les paginations, l'ordre des poèmes, n'a aucun sens, strictement aucun sens.
Dans le Dictionnaire Rimbaud, l'article sur les manuscrits des Illuminations par Michel Murat est obligé de s'en tenir aux parties indivisibles à cause de l'enchaînement des transcriptions sur quelques feuillets, et le constat est fait que "Conte" a une écriture tassée pour rentrer dans la place disponible, et que cela vaut aussi pour "Royauté", et cela s'accompagne de la remarque qu'il y a eu visiblement un délai avant de remplir les blancs correspondants. Moi, face à ces faits, j'ai dit directement que ça sentait la copie par opportunisme de la place disponible, ce qui rend problématique l'affirmation selon laquelle nous aurions affaire à des poèmes ordonnés pour un recueil. J'ai beau me creuser la tête, la magie passionnante qu'il y a à lire "Enfance", "Conte" et "Parade" dans cet ordre, je ne l'ai pas encore trouvée...
Et pour ceux qui ont compris que cet ordre est parfait, il faudrait peut-être qu'il réalise qu'il est plus important de nous expliquer les finesses littéraires de cet ordre, plutôt que de raconter que l'ordre est important et qu'il est prouvé qu'il est l'ordre auctorial de l'autorité de l'écriture d'écrivain écrivant en ce monde.
J'attends toujours des explications. Pourquoi vous ne nous les donnez pas ? Vous savez mieux que quiconque, mais vous ne dites rien ! Expliquez-moi ! Puisque de toute façon, vous aurez raison par autorité à la fin, puisque vous savez que vous ne pouvez pas vous tromper, qu'est-ce qui vous empêche de nous dire de quoi il retourne dans cet ordre littéraire ? C'est quoi la beauté du truc ? C'est qui des recoupements thématiques parfaitement agencés ? Pourquoi c'est parfaitement bien construit ? Expliquez-moi ! On voudrait comprendre, on n'y arrivera par nous-même ! On renonce à ce plaisir, alors donnez-nous les explications littéraires : qu'on ressente un petit frisson par procuration ! S'il vous plaît, je vous dis le mot magique : s'il vous plaît !
 
Mise à jour (20h) :

Quand j'écrivais l'article, j'ai hésité à formuler clairement l'hypothèse que les poèmes seraient le début du recueil, sauf que Rimbaud aurait renoncé à poursuivre.
En effet, les chiffres romains (en-dehors de la série interne de "Jeunesse") ne créent pas une série, mais ordonnent des poèmes, poèmes variés qui plus est. Et ce sont précisément les manuscrits qui impliquent le plus les papiers découpés.
Le soin apporté à coller les deux feuillets pour "Génie" est unique dans l'ensemble, et même si "Dimanche" continue de venir à la suite de "Génie", on a le montage qui isole "Génie", tandis que "Dimanche" est isolé pour devenir le premier des deux feuillets du coup autonomes de la série "Jeunesse".
Le poème "Fairy" a l'intérêt de parler de l'enfance "Pour l'enfance d'Hèlène...", tandis que "Guerre" se termine sur une annonce : "C'est aussi simple qu'une phrase musicale."
C'est en pensant à cette idée de poèmes pensés pour être au début que m'est venue la phrase de l'article : "on ne sait même pas si c'est la fin du recueil", et j'ai ajouté aussitôt "et même s'il y a un recueil ordonné".
Une force de mon article est aussi dans la remarque que Vanier ne fait pas qu'éditer la série en chiffres romains, mais que c'est précisément cette série-là et cette série-là seule que la revue La Vogue n'a pas publier.
J'ajoute aussi un cas intéressant : plusieurs feuillets sont découpés, ce qui crée un émiettement de bouts de papier dans le dossier, mais cela concerne en particulier "Promontoire" et "Guerre". Avec le découpage de la transcription de "Guerre", on se retrouve avec un papier de format irrégulier pour "Promontoire" également. Les rimbaldiens soutiennent que Rimbaud a recopié la partie homogène comme un recueil, mais que par défaut de papier il n'a pas pu continuer, et là c'est une autre idée qui mérite que mon article soit édité dans la journée, c'est que les découpages furent visiblement tardifs et sont complètement à contre-courant de la distribution sur des feuillets soignés homogènes. Et, pire encore, Rimbaud désolidarise "Dimanche" de "Génie", malgré des affinités thématiques évidentes, et surtout il désolidarise "Promontoire" et "Guerre", en sachant qu'on ne comprend pas clairement pourquoi faire se succéder deux pièces aussi différentes sur un même feuillet.
La thèse qu'un manuscrit organisé nous soit parvenu est discréditée. On ne peut pas se permettre d'à peu près et de situations où un élément sert à la fois d'argument en faveur de la thèse du recueil selon un aspect, mais d'argument en défaveur du recueil selon un autre aspect.

samedi 27 décembre 2025

Appronfondissements entre Ourika et Une saison en enfer !

J'ai publié une version à chaud de mes réflexions en oubliant quelques éléments. Il faut savoir que je lis d'un côté le roman, je le lis même une deuxième fois, mais sans prendre de notes, puis un peu plus tard lorsque j'ai du temps à y consacrer je rédige un article. Et même si j'ai en mémoire l'essentiel de ce que je veux dire, comme l'écriture se fait au fur et à mesure il y a des éléments que j'oublie de rapporter, même si ce n'est pas que je les ai clairement oubliés. C'est plutôt un problème d'inattention. Je considère donc devoir revenir sur le sujet et je vais fournir un article plus poussé.
Je vais commencer par une présentation de l'autrice et du livre Ourika. Claire de Duras est née en 1777 à Brest, de parents de retour de la Martinique. Le nom "Duras" lui viendra de son mari, son nom de jeune fille est Claire de Kersaint. Les parents ne s'entendent plus. Le père a commencé à tromper sa femme à La Martinique, à tel point qu'un avant la naissance de Claire à Brest, juste avant de quitter l'île, le père a eu une fille avec "la mûlatresse Médée" et à partir de 1780, fait rare et scandaleux à l'époque, ce père part vivre avec une nouvelle maîtresse. Les biographes ne sont pas certains que Claire de Duras ait su qu'elle avait une demi-sœur métisse. Ils pensent que c'est peut-être une coïncidence avec le sujet du récit qui l'a rendue célèbre comme écrivain. Tu parles... Bien sûr qu'elle savait ! C'est peut-être la cause du retour en France et le secret de famille ne l'était pas dans la famille. Surtout, l'héroïne Ourika a à peu près le même âge de quinze ans à l'époque révolutionnaire que soit Claire de Duras elle-même, soit que la demi-sœur d'un an seulement plus âgée. Les superpositions sont tellement évidentes... Claire n'a pas connu directement cette sœur aînée, mais son père en 1777 a obtenu l'affranchissement de "sa fille métisse nommée Lucette âgée de seize mois ou environ". L'opposition des parents de Claire de Duras va s'aggraver avec la Révolution française : la mère issue d'une famille de planteurs à La Martinique est royaliste, tandis que le père va épouser avec enthousiasme la cause de la Révolution jusqu'à ce qu'elle commence à l'effrayer au cours de l'année 1792 en se retournant contre lui qui passera à la guillotine. Claire de Duras est décrite par les biographes comme cherchant une voie réconciliatrice entre ses deux parents, mais on a plutôt le sentiment qu'elle adhère globalement aux positions de son père qui se situait lui-même dans un entre-deux en ce qui concerne le mouvement révolutionnaire. Claire de Duras est libéral, amie de Mme de Staël et d'une cousine, Rosalie, de Benjamin Constant. Elle va manifester un très clair amour platonique pour Chateaubriand qui n'est pas payé d'un retour d'affection sincère et elle va partager avec Chateaubriand l'idéal d'une monarchie parlementaire, comme elle va partager avec Chateaubriand le rejet des sociétés "philosophiques" de l'Ancien Régime qui ont précédé 1789, la vision actuelle de la romancière comme "En avance sur son époque" étant aussi biaisée que pour Olympe de Gouges. Là où Claire de Duras suit vraiment le modèle paternel, c'est que si elle écrit sur le tard, sous la Restauration, ses récits de fiction reprennent pour plusieurs d'entre eux un sujet que son père avait traité sous forme de brochure politique au moment de la Révolution. "Ourika" correspond au discours militant des brochures de son père de 1792 : Les Moyens proposés  à l'Assemblée nationale pour rétablir la paix et l'ordre dans les colonies et sa Suite, il s'agit d'ouvrages pour l'abolition de l'esclavage et "l'affranchissement de l'espèce humaine". Edouard, récit d'un amour impossible d'Ancien Régime, est une critique des ordres qui correspond à la brochure intitulée Bon sens de son père, Le Moine de Saint-Bernard à une autre intitulée Le Rubicon. Trois des récits sont dans la continuité directe des écrits du père qui a pourtant fini guillotiné. Dans Ourika, l'héroïne principale se réjouit de la mort de Robespierre qui met fin à un tournant horrible de la période révolutionnaire. L'autrice a plutôt des pensées politiques de conventionnel ou de girondin. Sous la Restauration, le récit "Ourika" séduit par-delà les clivages politiques.
Il est clair que le récit s'inscrit dans une tradition. La filiation est évidente avec René de Chateaubriand et cette filiation suppose aussi un renvoi au Werther de Goethe et aux écrits de Jean-Jacques Rousseau. Claire de Duras anime un salon réputé à l'époque et elle n'écrit le récit "Ourika" qu'en 1821-1822. Elle le termine en 1822 d'après les indices tirés de correspondances. Réticente à être mise en avant, d'autant que, comme elle le dit, Chateaubriand, son amour platonique, hait l'idée de la femme écrivain, elle ne va publier son récit qu'après bien des sollicitations et à un petit nombre d'exemplaires, et cela va se reproduire avec son second récit "Edouard". Elle écrit alors rapidement plusieurs récits. Leur particularité est qu'ils sont assez courts. Ce sont de petits romans et ils ont une unité particulière, puisque loin de développer une action ils décrivent une crise psychologique dans une situation figée jusqu'à un dénouement triste. Claire de Duras en a écrit plusieurs, mais n'en a publié que deux. Le troisième est annoncé avec le titre "Olivier" qui nomme le héros principal et le sujet devrait être l'impuissance masculine. Evidemment, il y a une poule aux œufs d'or dont on n'arrive pas à tirer profit. L'éditeur Ladvocat de Ourika n'agit déjà pas correctement, mais henry de Latouche publie un faux récit de Claire de Duras intitulé Olivier en lui faisant de la publicité dans la presse et bien sûr en le publiant sans nom d'auteur. A partir de ce moment, indignée, Claire de Duras refuse définitivement de publier la suite des récits. Toutefois, l'incident a lieu en 1826, époque qui coïncide avec les symptômes d'une maladie qui va entraîner la mort de la célébrité malgré elle en 1828, ce qui fait que le refus de publier est un peu devenu une légende, puisque, partiellement paralysée et malade, Claire de Duras a sans doute aussi renoncé à publier à cause de la détérioration brutale de sa santé. Toujours est-il que les récits sont demeurés inédits, mais que certains ont pu lire les authentiques récits sous forme manuscrite. Sainte-Beuve en parle dans des Portraits de femmes où il cite les titres inédits espérant une publication toute prochaine qui ne viendra pas. Rimbaud n'a pu lire pour sa part Olivier ou le SecretLe Moine du Saint-Bernard, les Mémoires de Sophie, ni les quelques autres reliquats. Il n'a pu connaître que les récits Ourika et Edouard qui eux étaient régulièrement réédités. J'observe que sur le site Wikisource nous avons droit à la transcription en ligne du texte d'une édition de 1861 pour Ourika, par exemple.
Rimbaud a pu connaître Claire de Duras par une lecture de critique littéraire, Sainte-Beuve par exemple, et il a pu mettre la main sur un exemplaire de Ourika.
Tout cela semble une spéculation pure et simple.
Mais, vous allez voir que les rapprochements sont troublants.
Pour commencer, je vous mets un lien vers une édition de 1824 par Ladvocat du récit Ourika. Fait amusant, le point suit la mention du titre sur la page de faux-titre, cette habitude qui sera celle de Lemerre pour les titres de recueils de poésies et de Rimbaud pour pas mal de ses titres de poèmes en prose.
 
 
Le récit Ourika est très court, 80 pages environ sur cette édition. La plaquette Une saison en enfer n'est pas bien longue elle non plus. Le projet initial de Rimbaud s'intitulait "Livre nègre ou Livre païen", ce qui coïncide avec le sujet de Claire de Duras, son héroïne est d'origine sénégalaise. Le prénom "Ourika" est repris à une personne réelle, une femme sauvée de l'esclavage par des abolitionnistes que fréquentait Claire de Duras.
Mais, ça ne s'arrête pas là.
Apparemment, Claire de Duras a d'abord écrit le récit à la première personne de son héroïne, puis elle y a ajouté une introduction qui est un récit à la première personne d'un autre personnage. Dans son édition dans la collection "Folio Classique" des Œuvres romanesques de Claire de Duras, dont je m'inspire pleinement pour ma présentation, Marie-Bénédicte Diethelm cite une lettre de Chateaubriand de décembre 1821 qui permet de faire cette inférence : "Ourika n'a point perdu, et en lisant les premières pages, j'ai pleuré". Toujours est-il que lors de la publication le récit a donc une forme singulière : nous avons une "Introduction" par un récit à la première personne d'un personnage secondaire, puis le récit à la première personne de l'héroïne qui raconte sa vie. Mais à la toute fin de son récit, le narrateur de l'introduction reprend le récit dans un ultime paragraphe pour raconter la mort d'Ourika. Cette reprise concentre des rappels de la situation décrite dans l'Introduction et une phrase finale qui est un hommage évident au René de Chateaubriand : "elle mourut à la fin d'octobre ; elle tomba avec les dernières feuilles de l'automne."
Je me demande ce que pouvait être la fin du récit si réellement l'Introduction a été ajoutée par la suite, puisque ce paragraphe final ne peut pas exister sans l'exposé en introduction.
Je n'admire pas spécialement ce dernier paragraphe qui plaque une imitation de Chateaubriand avec une certaine maladresse, mais je remarque la mention d'une mort avec la fin de l'automne, ce qui résonne avec l'arrivée de l'automne dans "Adieu" à la fin d'Une saison en enfer. Je vais étoffer tout à l'heure les rapprochements entre les fins des deux récits. L'Introduction, en revanche, si elle vient d'un remaniement, est très bien écrite et mérité l'éloge hyperbolique de Chateaubriand prétendant en avoir pleuré.
Or, cette Introduction nous situe après les événements du récit témoignage d'Ourika, ce qui est exactement ce que fait Rimbaud avec la prose liminaire d'Une saison en enfer, à cette différence près qu'il ne change pas le narrateur qui parle à la première personne. Le changement concernera plutôt "Vierge folle" ou "Délires I".
Dans cette Introduction, on apprend que l'héroïne est au bord de la mort et retirée du monde dans un couvent. Dans la prose liminaire d'Une saison en enfer, le poète précise qu'il a frôlé la mort et qu'il a commencé à regretter ses actes dans le but précis de ne pas mourir.
L'Introduction est superbement écrite. Nous avons droit aux faits vrais approximatifs : "L'empereur Napoléon avait permis depuis peu le rétablissement de quelques-uns de ces couvents..." Similaire à une phrase de "Ouvriers" des Illuminations : "Dans une flache laissée par l'inondation du mois précédent à un sentier assez haut elle me fit remarquer de très petits poissons[,]" le passage suivant exprime gracieusement la pénétration par la lecture de ce cadre où la réflexion vient recouvrir de sens ce qui se voit : "Quelques-unes de ces pierres avaient été brisées pendant la Révolution : la sœur me le fit remarquer, en me disant qu'on n'avait pas encore eu le temps de les réparer." Dans l'optique d'un rapprochement, la phrase de Rimbaud est un contrepoint à celle de Claire de Duras, mais passons ! L'Introduction est rédigée avec un art consommé qui ne se fait pas sentir : "J'étais arrivé... et je suivais... lorsque je fus appelé..." L'ordre de la description est soigné en s'appliquant à suggérer l'idée de déplacement dans un cadre inconnu : "Je n'avais jamais vu l'intérieur d'un couvent[.]" Et la révélation progressive concerne aussi l'héroïne : "une jeune religieuse malade" qui sera une femme noire, première suprise, et une femme noire qui parle comme la haute société, seconde surprise. Ourika est à l'article de la mort, une âme encore vivante dans un corps détruit. Elle prétend pourtant être heureuse, mais le médecin montpelliérain n'est pas dupe, elle a beaucoup souffert et il est alors question de guérir le passé, sujet paradoxal qui va justifier le récit comme une longue confidence d'Ourika au médecin.
Ironiquement, Claire de Duras va elle-même mourir soudainement d'un délabrement de son corps lorsqu'elle n'avait qu'à peine la cinquantaine.
Avant son grand récit, dans cette Introduction même, Ourika précise qu'elle a bien souffert, qu'elle souhaitait mourir, que sa santé est ruinée, qu'elle n'avait plus d'espérance en l'avenir et que son passé n'était fait que de folies ! Tout cela fait écho aux termes employés par le narrateur d'Une saison en enfer. Je cite d'abord cet extrait significatif où sont rapportés plusieurs paroles d'Ourika :
 
 [...] - Eh bien ! s'il en est ainsi, repris-je, c'est le passé qu'il faut guérir ; espérons que nous en viendrons à bout : mais ce passé, je ne puis le guérir sans le connaître. - Hélas ! répondit-elle, ce sont des folies !" En prononçant ses mots, une larme vint mouiller le bord de sa paupière. " Et vous dites que vous êtes heureuse ! m'écriai-je. - Oui, je le suis, reprit-elle avec fermeté, et je ne changerais pas mon bonheur contre le sort qui m'a fait autrefois tant d'envie. Je n'ai point de secret : mon malheur, c'est l'histoire de toute ma vie. J'ai tant souffert jusqu'au jour où je suis entrée dans cette maison, que peu à peu ma santé s'est ruinée. Je me sentais dépérir avec joie ; car je ne voyais dans l'avenir aucune espérance. Cette pensée était bien coupable ! vous le voyez, j'en suis punie ; et lorsque enfin je souhaite de vivre, peut-être que je ne le pourrai plus." Je la rassurai, je lui donnai des espérances de guérison prochaine ; mais en prononçant ces paroles consolantes, en lui promettant la vie, je ne sais quel triste pressentiment m'avertissait qu'il était trop tard et que la mort avait marqué sa victime.
 Cet extrait peut être comparé à plusieurs passages de la prose liminaire d'Une saison en enfer, ce qui confirme la pertinence d'une comparaison par la symétrie de composition entre l'Introduction d'Ourika et l'ouverture sans titre de section d'Une saison en enfer. Le poète veut faire s'évanouir "toute espérance humaine" et dans la foulée il veut étrangler "toute joie". Dans "Alchimie du verbe", il va prendre "de joie" une "expression égarée et bouffonne". Si, à la différence d'Ourika, le poète refuse de mourir au moment imminent le "dernier couac", on a la proposition de la "charité" comme "clef" pour sauver sa vie et renouer avec le festin ancien. C'est la voie suivie par Ourika si ce n'est qu'en lieu de festin elle a une place au couvent, mais elle s'efforce de la considérer comme heureuse pour elle. Elle est religieuse, elle a choisi la charité comme clef, sauf qu'elle est vouée à la mort, trop usée par ses souffrances passées. Face à cela, Satan ne promet pas la vie, mais la mort : "Gagne la mort" dit-il, ce qui est une inversion de dupe de l'expression "perdre la vie". Les propos ici rapportés d'Ourika peuvent être comparés à d'autres passages de la Saison : "ma vie ne fut que folies douces". La repentance concerne tantôt le narrateur principal dans "Mauvais sang" ou "Nuit de l'enfer", tantôt la "Vierge folle" dans le récit qui lui est dédié.
Nous pouvons esquisser un parallèle entre : le malheur qui est l'histoire de toute une vie et le malheur qui est choisi comme le dieu auquel on se voue.
Un jour d'été, Ourika considérant mieux connaître le médecin lui raconte son histoire, ce qui correspond à l'envoi de Rimbaud détachant "quelques hideux feuillets de son carnet de damné".
La structure introductrice des deux récits est étroitement similaire et cela implique des thèmes centraux communs.
A la fin de son récit avec la partie intitulée "Adieu", Rimbaud ne revient pas à une conclusion au-delà des feuillets, ce qui d'ailleurs n'était pas évident techniquement. Dans Ourika, il y a un retour au narrateur de l'Introduction, le médecin donc, pour le dernier paragraphe, dernier paragraphe qui contraste avec la prétention au bonheur et avec la prétention de guérison, qui plus est. Est-ce que l'âme est guérie à la fin du récit ? Même si Chateaubriand a admiré chrétiennement, on peut se poser la question. Or, dans son récit, pour justifier ses choix, Ourika tient le discours de foi, le discours d'adhésion au principe de la charité chrétienne. Je vais en parler, mais avant je précise qu'il y a une belle chute romanesque dans la dernière phrase du témoignage à la première personne d'Ourika, il s'agit d'un propos rapporté qui est adressé à celui qu'elle aime sans espoir d'union en ce monde : "Laissez-moi aller, Charles, dans le seul lieu où il me soit permis de penser sans cesse à vous..."
Ce qui la rend heureuse, c'est de pouvoir s'abandonner à ses pensées amoureuses sans remords, grâce au retrait du monde, grâce à la pratique de la charité. Je ne crois pas à un tel bonheur, à une telle paix de l'âme, mais ça fait une sorte de fin galamment tournée qui ne peut que plaire au public. Et je rappelle que dans Une saison en enfer Rimbaud ironise sur ces aspects romanesques quand il parle des "amours mensongères" dans "Adieu", des "couples menteurs", mais aussi quand il épingle le "méchant idiot" responsable de la mort de la courtisane qui se dévouait à lui dans La Dame aux camélias, puisque nous avons une symétrie des conventions sociales entre le roman d'Alexandre Dumas fils et celui de Claire de Duras. Charles, il la laisse aller mourir au couvent, il y a un côté cynique où la fin est dramatique est terrible pour Ourika, mais les apparences sont sauves pour tout le monde. Et la courtisane en mourant permet aussi de préserver les apparences.
Et j'en viens à la charité. Rimbaud, en la personne du poète narrateur mis en scène, la refuse dans la prose liminaire comme dans "Adieu" : "La charité est cette clef ! - Cette inspiration prouve que j'ai rêvé !" et "La charité serait-elle sœur de la mort pour moi ?" On le voit avec ces rapprochements que c'est un contresens de voir dans la "charité" désignée par Rimbaud autre chose que la notion chrétienne, que c'est un contresens d'interpréter le "dernier couac" autrement que le résultat d'une course du poète à la mort, en nous imposant une référence indue aux tirs de revolver de Verlaine. Cette notion de charité est centrale dans la littérature du dix-neuvième siècle. Prenez un récit à peu près contemporain de OurikaLa Fée aux miettes de Charles Nodier (1832) ! Il est question d'un garçon du côté des plages du Mont-Saint-Michel, qui se prénomme justement Michel, dont le père a disparu, qui voit son oncle partir à la recherche de son père et qui n'a plus guère de ressources, la fortune prévue étant dissipée, et une vieille femme aux longues dents est amoureuse de lui, la fée aux miettes, et manipulé par elle à cause de son bon cœur, il s'engage à se marier avec elle. Personnellement, je ne goûte pas le style emphatique des phrases allongées de Nodier tant dans sa préface "Au lecteur qui lit les préfaces" que dans le récit lui-même, et je n'apprécie pas du tout la manière dont la fée aux miettes s'impose au jeune garçon. Mais Nodier veut faire passer de force un autre discours et Michel est encouragé par son oncle à devenir "charpentier" sur le modèle du Christ, puisque Dieu avait choisi le charpentier Joseph pour être son père.
Il est question de comprendre la "civilisation" comme "une doctrine de foi, une législation d'amour et de charité, une pratique de bienveillance réciproque et universelle". L'argent en plus que peut gagner Michel est pour moitié réservé à l'exercice de la charité, tout n'est pas réservé au luxe. Et sans citer le mot même de "charité", Nodier en formule la définition dans les propos de l'oncle qui avant son départ évoque le sujet de l'amour des femmes :
 
   "Si ton cœur s'ouvre à l'amour des femmes avant de me revoir, n'oublie pas, de quelque charme qu'elle soit revêtue, que toute femme qui détourne un homme du soin de son devoir et de son honneur est moins digne d'amour que la naine de l'église. L'amour est le plus grand des biens, mais il n'est jamais vraiment heureux tant qu'il ne satisfait pas la conscience.
   "[...]
   "Enfin, si les principes de religion que je t'ai inculqués soigneusement depuis le berceau s'effaçaient de ton esprit, ce qui n'est que trop à craindre par le temps qui court, retiens-en au moins deux pour l'amour de moi, parce qu'ils peuvent tenir lieu de tous les autres ; le premier, c'est qu'il faut aimer Dieu, même quand il est sévère ; le second, c'est qu'il faut se rendre utile aux hommes autant qu'on le peut, même quand ils sont méchants."
De tels propos sont catastrophiques. La "naine de l'église", c'est la fée aux miettes que le garçon apprécie mais sans en être amoureux. Il est gêné à plusieurs reprises qu'elle lui déclare sa femme, il a de la répugnance pour son physique de trois cents ans et notamment à la vue de ses longues dents. Elle va l'amener à promettre de l'épouser par pitié, parce qu'il n'ose pas la repousser. Il commence par dire qu'il la repousse parce qu'il n'est pas temps et qu'il n'a pas de femme en vue, mais il fait la concession que dans trois ans ce serait envisageable, et il ferre le poisson. Ce passage de Nodier est également digne de la réplique de Rimbaud : "La morale est la faiblesse de la cervelle," puisque l'enrégimentement moral a une contrepartie, créer une nature soumise à la volonté des autres pour ne pas les heurtes, ce qui a des conséquences graves chez ceux qui ont déjà des prédispositions à la docilité. Et, dans la réalité, pas dans la fiction, un homme qui se marie par pitié avec une femme qu'il ne désire pas, vous devinez bien que la relation devient explosive avec des éclats de frustration et que les enfants, même tout petits, sont très sensibles à la facticité d'un amour auquel ils doivent purement et simplement leur existence... Enfin, bref !
J'espère que cette digression vous fait comprendre à quel point les rimbaldiens vous privent de la réalité des enjeux d'Une saison en enfer en ramenant tout à la confrontation avec Verlaine sans même lui donner un surplus de sens précis au-delà du biographique.
Une saison en enfer, c'est une somme contre la littérature de son époque.
J'en reviens à Ourika. C'est tout à la fin de son récit quand elle entre en religion, ce qui correspond à la fin de son séjour infernal dans le monde, qu'elle formule l'idée que la charité, le dévouement aux autres, lui fait une famille qui peut combler ses émotions d'amour et elle parle de "devoir" :
 
[...] Je vis qu'en effet je n'avais point connu mes devoirs : Dieu en a prescrit aux personnes isolées comme à celles qui tiennent au monde ; s'il les a privées des liens du sang, il leur a donné l'humanité tout entière pour famille. La sœur de la charité, me disais-je, n'est point seule dans la vie, quoiqu'elle ait renoncé à tout ; elle s'est créé une famille de choix ; elle est la mère de tous les orphelins, la fille de tous les pauvres vieillards, la sœur de tous les malheureux. [...]
 Cela se poursuite avec une opposition des "jouissances de la vie" au "bonheur", Ourika célèbre Dieu en disant : "je ne vous accuserai plus de mes fautes." Et cela ramène le "calme" prétend-elle en son âme. Mais Rimbaud, s'il a bien lu ce texte, n'était certainement pas dupe et devait bien rire de la concession maladroite du dernier paragraphe : "Je continuai à lui donner des soins : malheureusement ils furent inutiles [...]" Je veux bien que, dans l'idée, l'âme est guérie même s'il est triste qu'avec la mort de son corps sa vie se conclut sans avoir connu le bonheur terrestre, mais ce récit était fait en vue de la guérir. On sent bien qu'il y a un discours de dupe, comme la religieuse n'offre qu'un miroir illusoire de "mère" des "orphelins", de "fille" des "vieillards", etc. Pourquoi pas n'était-elle pas l'épouse du veuf, tant qu'on y est ?
Que Rimbaud ait lu ou non Ourika, la symétrie qui oppose les deux récits est saisissante et il ne fait aucun doute qu'Ourika entre dans la constellation ou nébuleuse des récits dont Une saison en enfer fait la satire. Je remarque que l'amorce phrastique : "Je vis..." entre en résonance avec la phrase de "Alchimie du verbe" : "Je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur", phrase qui entre facilement en résonance avec les prétentions chrétiennes d'ensemble très contestables d'Ourika à un bonheur au sein du couvent.
Le récit Ourika porte en épigraphe une citation en anglais de Lord Byron : "This is to be alone, this, this is solitude !" A plusieurs moments dans son récit, Ourika insiste sur cette solitude, idée qui prédomine également dans Une saison en enfer.
L'exclusion sociale d'Ourika est particulière. D'origine sénégalaise, elle a été recueillie pour échapper à l'esclavage au sein d'une famille de haute noblesse très distinguée, et elle a reçu l'éducation propre à ce milieu. Le mot "éducation" revient à maintes reprises dans le récit : "l'éducation de la jeunesse", "une éducation parfaite", et je relève notamment l'expression suivante : "Mademoiselle de Thémines réunissait tous les avantages de la naissance, de la fortune et de l'éducation" qui ressemble à la phrase entre deux vers de "Mouvement" : "l'éducation / Des races, des classes et des bêtes". Le mot "éducation" n'occupe pas la même place dans les deux passages que nous comparons, mais nous retrouvons l'énumération ternaire, et l'idée de ligné : "naissance", "races" et "classes", tandis que bêtes est un oxymore par rapport aux occurrences "éducation". Le mot "fortune" est d'ailleurs employé par Rimbaud deux vers plus haut : "la fortune chimique personnelle", certes avec un autre sens.
Mais reprenons le parallèle avec Une saison en enfer. Le début du témoignage du récit à la première personne d'Ourika correspond quelque peu à "Mauvais sang". L'héroïne ne se rappelle pas avoir été sauvée et retirée du Sénégal, elle n'a de souvenirs que du milieu qui l'a accueillie. Elle est alors, sans bien s'en rendre compte, un divertissement. Dans un spectacle de danse, elle va représenter l'Afrique et il y a la note grinçante de ceux qui jouent en portant un masque et d'elle qui n'en porte pas. Mais tout cela est fait sans mauvaises intentions de la part de la famille d'accueil. La jeune fille ignore jusqu'à quinze ans que sa singularité est un désavantage, puisque tout le monde la choie, la complimente. A quinze ans, vers 1792, ce qui établit une connexion avec l'autrice et sa demi-sœur métisse inconnue,  l'héroïne du récit Ourika surprend une conversation qu'elle n'est pas censée entendre. Sa "mère adoptive" et une de ses amies savent très bien qu'Ourika est dans une situation qui ne lui permettra pas de vivre heureuse une fois adulte. Son physique et la maternité qu'elle a à offrir ne conviennent pas à la société des nobles, aux élites cultivées, elle ne trouvera pas un mari dans la haute société alors qu'elle a reçu une éducation propre à la haute société. Cette éducation l'empêche en retour de revenir à sa société d'origine, au Sénégal, et même d'aspirer à épouser un français ordinaire, puisque son éducation va fatalement rendre l'expérience décevante, ce qui est discutable mais sert d'argument pour verrouiller le drame qui se joue. Il s'agit en même temps d'une critique d'une réalité sociale d'époque. En croyant faire le bien en l'adoptant, la famille noble l'a condamnée à ne pas avoir d'avenir, à ne pas pouvoir devenir une épouse. Et ce rejet social va l'amener à devenir une religieuse, à se retirer du monde dans un couvent. Ourika va cacher qu'elle a surpris cette conversation. Le secret n'en est pas vraiment un, si ce n'est qu'elle cache qu'elle a appris de manière précoce ce que la vie d'adulte lui réserve clairement. Vivant seule le poids de cette révélation qu'elle tait, elle supporte que la seule personne qu'elle aime, Charles, le petit-fils de sa protectrice, rencontre l'amour avec mademoiselle de Thémines. Charles espère qu'il n'y aura aucun secret entre sa femme et lui comme il n'y en a aucun selon lui avec Ourika. Celle-ci vit mal cette confidence, puisqu'elle cache sa souffrance morale au monde. La situation dégénère dans son être et la même amie à l'origine de la conversation surprise à quinze ans va faire brutalement la révélation finale à Ourika que le vrai secret qu'elle ignore cacher c'est qu'elle est amoureuse de Charles. Partant de là, elle finit au couvent pour le dire aussi brusquement.
Le début de récit d'Ourika ressemble à "Mauvais sang" pour l'établissement des origines et du mal foncier qui va la ronger à partir de sa prise de conscience qu'elle n'était pas pour toujours dans l'enfance d'un festin où s'ouvrent tous les cœurs. Différente du poète rimbaldien qui admirait le forçat intraitable, "[e]ncore tout enfant, le manque de goût [la] blessait." De là, une courbe inverse à celle d'Une saison en enfer. Elle ne se réfugie pas dans le monde des "enfants de Cham", elle l'a perdu sans retour selon le discours mis en place à cause de la qualité de son éducation. Son éducation a fait son malheur comme le baptême celui de Rimbaud, en quelque sorte. On remarque aussi qu'il est question de "trésor" de l'âme, de la vie, image du "trésor" que mobilise Rimbaud dans la prose liminaire de la Saison. Malgré des choix opposés, les deux parlent de la même idée d'une "racine" qui les torture en leur sein. Rimbaud qui s'attribue un "sang païen" parle de "racines de souffrance" qui ont poussé en lui "dès l'âge de raison", ce qui coïncide avec la révélation vécue par Ourika qui ne commence à souffrir que de cet instant, et dans un moment où elle prend à témoin Dieu qu'elle ne souhaite que le bonheur de Charles dans son amour pour une autre femme, Ourika, qui supplie Dieu de lui reprendre la vie ou demande à la manière de Chateaubriand pourquoi il lui a infligée, recourt à la même image de la "racine", il s'agit d'ailleurs d'un moment où le récit repasse à la narration du médecin par exception. Ourika récite, demande à Dieu de la tuer et continue par l'expression des sensations physiques : "Je me sentis fléchir, je tombai sur les genoux, mes yeux se fermèrent, et je crus que j'allais mourir." On peut comparer ce passage aux descriptions de la torture intérieure vécue par le poète dans la quatrième section de "Mauvais sang". Le récit d'Ourika s'interrompt et le médecin reprend la narration à son compte, ce qui se fait sans dispositif typographique distinctif : "En achevant ces paroles, l'oppression de la pauvre religieuse paru s'augmenter : [...]". Elle refuse d'arrêter pour l'instant son récit qu'elle reprend aussitôt : "Ce n'est rien, me dit-elle ; maintenant le chagrin ne dure pas mon cœur ; la racine en est coupée. Dieu a eu pitié de moi [...]"
Le raisonnement est assez artificiel et on ne retient au contraire que l'intensité de la souffrance.
Je n'ai pas évoqué le moment de conversion illusoire éphémère dans "Mauvais sang", passage où il est question d'ailleurs de définition de la charité avec le dévouement à la fois à l'amour divin et à l'amour terrestre. Je pourrais encore effectuer d'autres rapprochements. Mais je pense que c'est déjà tellement étoffé que cela fait bien entendre ce qu'est réellement au plan des intentions le livre Une saison en enfer, au-delà même du débat si oui ou non Rimbaud a lu ce court roman.
Je ne vais pas prolonger l'étude, mais je tiens à préciser aussi que j'étudie le style en prose de Rimbaud dans Une saison en enfer et dans Les Illuminations. J'ai des idées sur le traitement des phrases brèves, sur leur rythme, sur la ressemblance avec Théophile Gautier, parfois avec Flaubert, même si partage avec Proust l'idée que Flaubert n'a pas un style littéraire appréciable. Il est excellent pour de bien autres raisons. Je pense aussi à opposer l'emploi des adverbes en "-ment" à notre monde contemporain, Rimbaud les utilisant plutôt dans une voie proche de leurs origines adjectivales. Je me pose aussi la question de la relation du style oral d'Une saison en enfer avec la petite musique de Céline, en me demandant si "retour des pays chauds" et "j'ai toujours été race inférieure" ne sont pas des coquilles de Poot finalement qui auraient paradoxalement influencé Céline. Et, je m'intéresse évidemment à l'écriture chiadée en prose de Rimbaud où on ressent la manière recherchée des prosateurs du dix-huitième siècle et du début du dix-neuvième siècle, et la manière d'écrire de Claire de Duras correspond à un tel horizon d'enquête, surtout dans le cas du récit intitulé Ourika. Comme "Vies" est une réécriture de pas mal de pages de la "conclusion" des Mémoires d'outres-tombe, j'ai aussi relevé une mention du "diapason" que Rimbaud n'a pu connaître directement, puisqu'elle figure dans une variante d'une collection particulière au récit inédit Le Moine du Saint-Bernard : "ceux qui s'entendent sont "au même diapason" " citation d'après la note 3 de bas de page 39 par Diethelm dans son édition citée plus haut. Et je pense évidemment au "diapason des camarades" dans "Vies" dans un texte farci de réécriture de Chateaubriand, l'amour platonique de Claire de Duras, ce qui peut orienter de futures investigations.
J'y passerais mes journées si je devais être exhaustif, je m'arrête donc là. A vous de juger sur pièces désormais.