2007/03/18

Avec

Avec Le Livre qui n’existe nulle part et Être-avec, Alain Jouffroy n’a pas publié ses deux livres les plus importants ; mais il est de la plus haute importance qu’il les ait publiés ensemble. Antoine, le personnage du premier (qui est une sorte de roman), est une connaissance : il me ressemble beaucoup, ainsi qu’à d’autres personnes que je connais. Parti à sa recherche dans Paris, le narrateur n’arrête pas de croiser des Antoine, prenant des notes dans un carnet (celles-ci le sont sur des feuilles blanches banales bien qu’un peu plus épaisses que d’habitude), lisant, marchant, semblant poursuivre en tout un dessein très personnel, avec sérieux et même application, indépendance, intelligence, goût, et parfois légèreté. J’en parlai, un soir récent, à un ami qui, lassé des pizzas, s’était proposé de m’inviter à dîner dans un endroit agréable, et de m’offrir une belle bouteille de vin (j’ai choisi un Saint-Joseph : le plus propice aux discussions graves ; pour rire, un Morgon vaut mieux). Lui aussi aurait quelque chose d’un Antoine, sans sa carrure de marin qui lui interdit le dandysme ; et sans surtout ce qu’elle implique de profond et de brutal dans la façon de penser. Nous avons donc parlé des Antoine : de ceux que nous avions rencontré, de ceux que nous croisions sans leur parler ni même les regarder ; de ce mystère qui nous renvoyait toujours l’un à l’autre comme au seul allié possible dans cette « guerre de beauté », plutôt que du goût, dont il a été question ailleurs et autrefois.
Qu’est-ce qui fait défaut, chez ces Antoine, qui en fait des Antoine, qui en altère à nos yeux la singularité ? Qu’est-ce qui a, dès toujours, rendu impossible de leur parler du temps qu’il fait ? Sont-ils trop intellectuels ? Non ; nombreux parmi eux sont ceux qui savaient mieux plaire aux femmes, et souvent mieux que nous ; qui les mettaient dans leur lit au prix de quelques poèmes. Trop putassiers, trop pressés de réussir ? Mais ils se sont comme nous, plus radicalement que nous, plus longuement, astreints à vivre de la manière qui leur convenait le mieux, sans compromis ni compromission. Défaut de souplesse ? Manque de modernité ? Mais c’est nous, ce ne sont pas eux, qui avons passé tant de temps sur Les Jonquilles de Wordsworth, dictionnaire en main, ou quitté la table en entendant médire de Rimbaud. Manque de personnalité, alors ? Comme si nous aussi n’étions pas, somme toute, des anonymes, des gris, des translucides ? Pourquoi, alors, n’y a-t-il que Vincent que je puisse appeler, ou à qui je puisse expédier une carte, lorsque le printemps précoce invite aux terrasses, lorsqu’une nouvelle traduction de Hölderlin vient de paraître, lorsqu’un bon restaurant a modifié son menu – plus encore que lorsqu’une femme me rend heureux ou malheureux ? « Parce que c’était lui, parce que c’était moi » ? Ne me faites pas rire.
Nous avons moins, depuis quelques années, de discussions très sérieuses. Cela ne signifie pas que nous soyons devenus plus indifférents aux moindres moments de la pensée de l’autre ; mais nous abordons les choses de manière moins générale, moins théorique. Je me le reproche parfois, mais j’ai trop conscience de parvenir ainsi à m’exprimer plus clairement, pour reprendre les vieux chemins. – Mais, de cette manière, la part intellectuelle de nos échanges s’avance par blocs rapides, comme la débâcle d’un fleuve (lorsque j’ai écrit, il y a six ans, un texte sur la pensée conceptuelle, je l’ai nommé : « Hâter le dégel »). Aussi Vincent m’a-t-il répondu très simplement, en me rappelant que, l’un comme l’autre, pour des raisons similaires mais différentes, avions conservé l’expérience, la nostalgie et l’utopie de la communauté, du partage – de l’être-avec. Alors j’ai pu parler.
La victoire puis la défaite du collectivisme ont brisé pour longtemps l’idée de communauté qui, bien avant celle de la révolution, a été l’horizon de la pensée. Toute vraie pensée, toute pensée (et donc toute forme) libre ne peut avoir lieu qu’en regard de l’idée de communauté, soit comme aube mythique, point d’ancrage qui donne un sens originel au langage, soit comme tension utopique vers un avenir même lointain. Penser, c’est penser avec et pour l’autre, sinon les autres, cet autre serait-il nous-même ; et je lui ai rappelé que tout se passait pour nous comme si nous n’étions absolument pas seuls, mais au milieu d’un brouhaha de voix, d’une vraie volière, qui comprendrait tous les arbres en fleurs, tous les vins, tout le soleil et toutes les gouttes de pluie, toutes les phrases de Mozart et celles de Da Ponte (« Tutte le macchine rovescierò… »), et que notre bavardage quotidien avec Rimbaud, Céline, Musil, Stendhal, Debord, Stevenson, Dante, Sôseki, Lowry – mais aussi et surtout les petits, les « mineurs » : Hoffmannstahl, Bloy, Montalbán, Courier, Darien, Bierce, Simenon – nous rendait plus légers, plus vrais, plus fins, plus disponibles pour l’inattendu, pour la pensée, pour les autres. Que c’est cette immense fraternité (« Salut et fraternité ! ») qui nous avait rendu si joueurs et si mauvais joueurs, si prêts à décevoir, par exemple en refusant à certains moments la pesanteur du sérieux, trop convaincus que la glace ne se brise qu’en éclats de rire, et qu’il y a une part de liberté (qui seule nous intéresse) qui ne peut pas être sans cette générosité qui pousse à s’oublier soi-même et qu’on tient à la main comme ce chapeau qu’on cherche partout. Qu’il n’y avait pas de hasard si cette attitude devenait à chaque instant moins compréhensible, lorsque la vie est de plus en plus balisée (pas de portable, pas de télé, pas d’internet, pas de voiture – ce n’est pas un hasard), lorsque plus personne ne peut porter de regard critique sur son existence puisqu’il ne connaît rien d’autre et n’a jamais joui de rien. Pourquoi les gens qui lisent dans la rue sont-ils si peu capables de jeter leur livre à la rivière, ou dans une poubelle, comme je l’ai fait si souvent parce que j’aimais mieux regarder mon chemin ?
Qu’attendre d’une pensée si attentive à soi et si peu au monde ? D’une intelligence si jalouse de ses succès qu’elle ne songe jamais à s’envoyer au diable ? Pour que des raisonnements fassent jouir, il faut que le corps qui les formule ait été éduqué, instruit, et il ne peut pas l’avoir été par des raisonnements : la vue a ses ersatz, pas le toucher. Qu’est-ce que cette pensée qui se propose des fins, un sens, un but, sans même prendre la peine d’imaginer (sinon pour le craindre) que le prochain virage puisse les changer de bout en bout ? Et qui ne dira rien à personne parce qu’elle est sourde à tout, ne donnera pas de plaisir parce qu’elle n’en prend pas, n’apprendra rien parce qu’elle ignore tout de la simple réalité des choses, ne regarde ni les animaux, ni les choses, ni les femmes, ni les hommes.

2006/11/11

La Grande Gaîté

Un texte très rare, très précieux, qu’on visite comme un Saint-Sacrement : non trop souvent, mais disponible et concentré – et on s’en trouve lavé. Mais le nom d’Aragon appelle si vite Moscou. Il y a tant d’obstacles au plaisir, à la beauté, on y prête si simplement l’oreille, et Aragon a toujours un procès en attente ; et si on l’absout, on accuse l’accusateur, etc. Tout a été dit, cent fois, sur sa complaisance, ses facilités de littérateur, son besoin éperdu de reconnaissance, ses coups d’œil inquiets dans les miroirs des cafés, toute cette faiblesse qui s’accorde si bien à ses fantaisies de vieille tante. Mais conspuer Aragon, ni le contredire méthodiquement, n’a jamais rien valu qui atteigne la moindre phrase de La Défense de l’Infini, prise au hasard.
On sait l’histoire (c’est faux ; on ne la sait pas, mais il faut presque s’excuser de parler de choses intéressantes, maintenant) : le vain amour d’Aragon pour Eyre de Lanux puis Denise Lévy, l’incompréhension dont sa « volonté de roman » fait l’objet parmi ses amis, qui le jettent dans un doute stupéfait dont naîtra La Défense de l’Infini, ce grand roman qui s’écrit comme la vie même et croît en direction de la scène de bordel finale où devaient se retrouver tous les personnages ; puis la rencontre de Nancy Cunard, cette exigence supérieure, l’humiliation voulue de la jalousie, la course à l’argent, des virées folles, et pour finir un suicide raté à Venise, en septembre 1928. Un an auparavant, semble-t-il, il a brûlé son manuscrit sur le parquet d’un hôtel de la Puerta del Sol, à Madrid – cela même dont le manque étreint aujourd’hui lorsqu’au soir on débouche sur la place par les escaliers du métro. Les quelques centaines de pages qui en ont survécu sont le premier grand traité que nous ayons sur les relations qu’entretiennent amour, désir et jouissance. Et ainsi, depuis La Défense de l’Infini, le plaisir féminin n’est plus (plus tout à fait) une idée neuve en Europe.
La Grande Gaîté est le versant opaque de cette aventure, les éclats d’une conscience en miettes, les remontées d’un orgueil qui n’apparaît plus que pour constater sa faillite, une hallucination nerveuse. Excepté le Je ne mange pas de ce pain-là de Benjamin Péret, à peine postérieur, la poésie française ne possède pas de pages plus violentes, et surtout d’une violence plus détachée et plus hautaine, d’autant plus hautaine qu’elle provient du fond d’une défaite dont Aragon se fait gloire. Violence amoureuse qui n’est pas celle du sexe (qui, on le sait, ne l’intéresse guère), mais celle du désespoir. Au moment où Fitzgerald arpente le domaine de la modern girl, Aragon crâne de sa défaite devant la femme. « L’amour salauds l’amour pour vous/C’est d’arriver à coucher ensemble/D’arriver/Et après Ha ha tout l’amour est dans ce/Et après… » Dans ce que lui a enseigné son fichu besoin de séduire, il a capté son naufrage, et celui tout entier d’une sensibilité ; d’une sensibilité périmée qui vivait l’amour même comme un naufrage. « Comme il allait de con en con/Il devint terriblement triste/Comme il allait de con en con/Terriblement triste »
La question n’est pas de savoir si cette crise rend plus digeste l’immense gâchis que fut, somme toute, l’engagement conjugalo-communiste des quarante années suivantes, mais plutôt de ce que vient colmater, apaiser, diminuer cette reddition aux conditions ordinaires, et que découvre La Grande Gaîté. C’est ici le retour d’un courant ancien qui conteste à ceux qui ont roulé le monopole du savoir sur le sexe, mais trouve également plus et de meilleure morale dans le fiasco que dans la vertu hypocrite, châtrée, terroriste. Aragon, Stendhal, Céline : naïfs par système et par pessimisme (surtout, ne jamais s’attendre à rien), mais naïfs informés, naïfs avancés et qui, poverini, ne possèdent plus face à la bourrasque qu’une douceur ironique, la bonté, la force de ployer. Est-ce Breton ? « J’aime les femmes battantes comme des portes ». On finira par apprendre que quelques hommes ne sont pas sans certaines de ces qualités-là ; et que ce ne sont pas nécessairement les pires.

2006/04/05

Pour Pommereulle, n'importe où

Un certain usage de la liberté, tel qu’on ne puisse en critiquer que le fond, jamais la forme. L’art de Daniel Pommereulle est une éducation au vertige qui m’a contraint à déserter toute conception du monde. La faiblesse du doute est quelquefois de croire à son objet : il n’y a pas d’objets.
Acier, verre et grès, et pour nom "Là/Doh", "Doh" redoublant "Là" en alsacien : Laïtou. Pommereulle porte assez à négliger le décor, à discerner plutôt de l’énergie, ou à en induire. C’est mettre une pendule à l’heure et ne pas laisser l’aiguille en place. Il n’y a pas de situations objectives. Nous sommes toujours en avance sur l’espace. S’arrêter, attendre, jusqu’à ce qu’on arrive quelque part. "Voyageurs, vous avez le goût de l’infini sans doute. Ou n’êtes-vous que les colporteurs de vos rêves."
Il n’y a pas de déserts. Rien ne sera jamais plus cruel que la propre pensée de chacun. Et combien de fois elle se fait silence ! Qui veut traire la vertu ? Rien à prendre, nulle part. A chacun ses propres cataractes, dont les filets sachent se mouvoir avec ceux du temps. Dans le plus grand calme, les poignards, les couteaux de Pommereulle, ses lames de rasoir et les instruments de torture de L’Abolition de l’art font état de cette lutte, subtile et innocente, que nous menons avec les choses, et dont nous portons la violence nécessaire. Le supplice est sûr, Arthur ! Il faut vouloir ce qui n’est pas, aimer ce qui peut arriver, pour le savoir : les contradictions sont toutes latentes. Fermez un peu vos soviets. C’est un fardeau indocile de fleurs et de ronce qui lève au plus juste notre plan.
La vie change. Plutôt que de le contrecarrer, confier à l’art la tâche de garantir l’ordre du monde, mais un art qui sache combien le désordre et la négation sont dans l’ordre. La grande gaîté, l’arme de celui qui refuse d’être armé.

Film vidéo. 5’30’’. Avec Vincent Blanchard, "Là/Doh" de Daniel Pommereulle et "Felenko yéfé" de Momo Wandel Soumah. Drusenheim, mars-avril 2006.