vendredi 29 mai 2020

Les Mains de Jeanne-Marie, un bon tacle dans les pieds de Gautier


En octobre et novembre 1871, Rimbaud a participé à un jeu zutique. Il a composé des poèmes qui parodiaient quelques écrivains en vue de son époque, la raillerie n’allant pas sans arrière-pensées quant à la situation politique. La cible était la plupart du temps identifiable au moyen d’une fausse signature : François Coppée, Albert Mérat, Armand Silvestre, Léon Dierx, Louis-Xavier de Ricard, Paul Verlaine, Belmontet, Louis Ratisbonne. La forme pouvait faciliter une identification, c’est le cas des dizains de cinq paires de rimes plates à la manière de Coppée ou bien des sonnets en vers d’une, deux ou trois syllabes qui renvoyaient aux acrobaties d’Amédée Pommier et à certaines attaques d’Alphonse Daudet contre Verlaine et les Parnassiens. Ce procédé ludique était-il pour autant réservé à un ensemble de compositions d’importance secondaire ? Au moment de la Commune, Rimbaud avait inventé un « Chant de guerre Parisien » qui faisait écho au titre « Chant de guerre circassien » de François Coppée et les quatrains des « Reparties de Nina » et de « Mes Petites amoureuses » reprenaient non sans malicieuse raison la forme strophique de la « Chanson de Fortunio » de Musset, le modèle par excellence des poètes célébrant les Ninons. Dans de telles conditions, il est difficile de croire que nous avons suffisamment interroger les relations possibles des « Chercheuses de poux » et du sonnet « Oraison du soir » à la figure littéraire hostile de Catulle Mendès, puisque la première pièce reprend des éléments du poème « Le Jugement de Chérubin » du recueil Philoméla et la seconde adopte pour les tercets une organisation sur deux rimes aba bab de type pétrarquiste qui appartient au domaine italien, mais qui était restée, des siècles durant, inédite en France jusqu’à l’exception du même recueil Philoméla de Catulle Mendès qui en faisait une signature propre. Vient alors le cas particulier des « Mains de Jeanne-Marie ». Nous savons que Rimbaud s’est attaché à démarquer le poème « Étude(s) de mains » du recueil « Émaux et camées » de Théophile Gautier. Le poème « Les Mains de Jeanne-Marie », malgré quelques expressions obscures, est admis comme une célébration des femmes de la Commune transformées en légendaires pétroleuses bestiales par la réaction versaillaise qui occupe tout le champ de la presse parisienne depuis la semaine sanglante.
Yves Reboul a publié une étude de ce poème qu’il a reprise dans son volume de 2009 Rimbaud dans son temps. Sous le titre « Jeanne-Marie la sorcière » (j’ignore s’il faut supposer une majuscule à « sorcière » dans le titre qui est tout en majuscules), cette étude fait seize pages (p. 131-146), mais, comme son titre l’indique, les principales sources avancées viennent du livre La Sorcière de Michelet et non pas des écrits de l’illustre Gautier. Malgré son réel intérêt, l’article ne s’arrête pas vraiment sur le fait évident d’une parodie caractérisée d’un poème de Gautier.
Après trois pages et demie de mise en contexte, l’auteur mentionne bien l’imitation de Gautier, mais c’est sommairement et pour ne pas s’y attarder. Ce qui l’intéresse, c’est les expressions énigmatiques qu’une étude antérieure de Steve Murphy semble avoir vainement tenté d’élucider. Je cite un passage à cheval sur les pages 134 et 135 :

[…] Les Mains de Jeanne-Marie, [Steve Murphy] en convient après beaucoup d’autres, rendent un hommage passionné aux femmes de la Commune et pour ce faire, récrivent un poème de Gautier, Étude de mains, qui évoquait le moulage d’une main de la courtisane Imperia ainsi que la main naturalisée de l’assassin Lacenaire. Mais demeure alors la question des plages d’illisibilité : Steve Murphy tente à la fois d’en respecter la nature et de les éclairer, en cherchant à dégager les jeux verbaux sur lesquels il pense qu’elles reposent. […]

Il ne m’est pas possible de rendre compte de l’étude en question de Steve Murphy qui figure dans sa thèse demeurée inédite, Le Goût de la révolte : caricature et polémique dans les vers de Rimbaud, thèse de Ph. D., University of Kent, 1986. Je ne l’ai encore jamais consultée.
Dans la suite du commentaire d’Yves Reboul, les références à Gautier disparaissent quasi complètement. La mention « Juana », corruption de la mention à la rime « don Juan » du texte de Gautier, est ainsi rapprochée d’un tout autre poète romantique à la page 140 :

[…] Elle n’est pas Juana, l’héroïne du Don Paez de Musset, qui célèbre ses « blanches mains », ni une mondaine, ou une courtisane.

Loin de nous l’idée de contester les rapprochements avec « Don Paez » de Musset, avec La Sorcière de Michelet, comme il ne saurait être question de minimiser des commentaires et éclaircissements indépendants de la question des sources, mais nous constatons simplement que la référence du poème à Gautier est clairement considérée comme accessoire. Les seules autres mentions à Gautier et au poème « Imperia » figurent dans un paragraphe de la page 144 :

[…] Retrouvant dans une certaine mesure la logique du poème de Gautier, il fait des mains l’indice métonymique de la personne. Étude de mains opposait la blancheur des mains de la courtisane Imperia, signe d’aristocratie, à la main jaune de l’assassin Lacenaire, avec son « duvet roux » : les mains de Jeanne-Marie seront donc brunes du soleil allégorique de la Commune […] le sein d’hier, c’est l’érotisme de la vieille société, où le débauché achète le droit de baiser le sein d’une courtisane dont le lecteur peut imaginer le teint d’albâtre – l’Imperia de Gautier, par exemple.

En 2010, Steve Murphy a publié un volume Rimbaud et la Commune où il est revenu à son tour sur la lecture des « Mains de Jeanne-Marie ». L’étude fait plus de cent pages (« Une place au soleil : Les Mains de Jeanne-Marie », pp.613-720). Une sous-partie de cette profuse analyse est inévitablement consacrée à la réécriture du poème de Gautier : « 14. 3. Gautier réécrit (palimpseste manuel) » pp.625-631, avec inclusion dans ces six pages de la citation in extenso du poème « Étude de mains », ce qui réduit le texte d’analyse lui-même de deux pages et demie.
Steve Murphy introduit cette source avec des termes forts :

[…] au-delà de la visée générique [parodie des blasons anatomiques], il faut tenir compte de ce qui est le véritable hypotexte du poème, Étude de mains de Gautier. Cette « source » est d’une importance considérable, pour toute réflexion portant sur la genèse des Mains de Jeanne-Marie : le poème entre dans une sorte de dialogue oblique avec celui de Gautier. Le poème d’Émaux et Camées prend la forme d’un diptyque qui présente d’abord Impéria, puis Lacenaire, les deux volets représentant une main sculptée en plâtre, puis la main véritable de l’assassin Lacenaire, exécuté le 19 janvier 1836.

La filiation peut être prise en part positive en tant qu’émulation de poète à poète, elle peut aussi être envisagée de manière plus « caustique » si nous pensons que Rimbaud en remontre aux parnassiens avec les audaces de ce poème. Steve Murphy écrit que selon lui, « il est improbable que Rimbaud ait conçu ses parodies de l’époque comme des attaques visant spécifiquement le Parnasse ». Et il ajoute : « on n’a jamais prouvé qu’il fallait voir dans Les mains de Jeanne-Marie une parodie du poème de Gautier. Il serait possible d’affirmer au contraire que Rimbaud a beaucoup apprécié ce poème, certains de ses propres effets mimant, avec une charge idéologique très différente, ceux du vieux romantique désormais placé avec Banville et Leconte de Lisle au sommet du Parnasse. » Murphy se montre ensuite sensible aux échos de Rimbaud qui reprend plusieurs rimes de Gautier ou qui réduit les variations « main », « doigt », « pouce », « phalange » à une reprise plus exclusive et solennelle du mot « mains ». Il fait remarquer que « [l]e baiser implicite des ‘Lèvres jamais désenivrées’ de l’avant-dernière strophe reprend celui, métaphorique, du ‘baiser neigeux’ du moulage en plâtre d’Imperia. » Le critique va revenir plusieurs fois sur des éléments que le poème de Rimbaud reprend à des poèmes de Gautier, mais il ne va jamais développer une amorce de lecture où on verrait les réécritures de Rimbaud servir à blâmer politiquement Gautier. Murphy trouve la relation à Gautier simplement ambivalente, il y aurait d’un côté une admiration de poète à poète et de l’autre une opposition politique. L’avant-dernière partie de cette étude est bien consacrée à cette tension particulière : « 14. 15. Retour sur une relation hypertextuelle ambivalente », mais, alors même que sont livrés des renseignements importants sur la virulence du discours anti-communard de Gautier à l’égard des pétroleuses, Murphy veut croire que Rimbaud n’attendant rien politiquement de Gautier il ne s’emportera pas contre lui comme il l’a fait pour Hugo avec « L’Homme juste ». Murphy insiste beaucoup sur l’idée d’une admiration esthétique du poème de Gautier, à tel point que cela laisse l’impression qu’il n’y a finalement aucune visée satirique certaine dans le choix de la cible parodiée.
Et cela, nous ne pouvons pas l’accepter. Reprenons. Le manuscrit conservé du poème contient une version autographe altérée par des ajouts de la main de Verlaine. Le poème a été augmenté de trois quatrains, a été enrichi d’une précision de variante et enfin il a été daté de la main de Verlaine « Fév. 72 ». En clair, Rimbaud a composé une première version autographe de ce poème en février 72 et puis il a remanié ce texte et l’a enrichi de nouvelles strophes qui ont visiblement été approuvées tant par Rimbaud que par Verlaine. Cette datation manuscrite fait que Steve Murphy et Yves Reboul ont critiqué avec raison les éditeurs qui ont fait passer « Les Mains de Jeanne-Marie » pour une composition du temps même de la Commune. Steve Murphy va même plus loin qu’Yves Reboul, et avec raison, quand il dit que ce poème daté de février 1872 s’inspire des procès des femmes communardes par les tribunaux, celui en particulier de Louise Michel ayant été d’actualité dans la presse au mois de décembre. Et il faut aller jusqu’au bout du raisonnement. En effet, une grande limite actuelle du rimbaldisme, c’est d’étudier les poèmes qui évoquent la Commune comme des témoignages de ce que pense Rimbaud, en montrant le contraste avec ce que peuvent écrire d’autres auteurs franchement hostiles à la Commune. Il s’agit, selon nous, d’une erreur importante dans l’approche, erreur qui fausse directement la lecture et la compréhension des poèmes eux-mêmes. Loin d’accorder un quelconque crédit au témoignage de Delahaye qui prétend que « Le Bateau ivre » a été composé dans le cadre de la montée de Rimbaud à Paris en septembre 1871 nous considérons que le poème a probablement été composé durant l’hiver 1871-1872, après notamment la publication dans la presse en décembre du poème « Le Drapeau rouge » de Victor Fournel, après la publication par Victor Hugo dans Le Rappel de poèmes alors inédits, après les saillies dans la presse sur un jeune communard qui se serait lancé dans la Commune en poète comme un bateau prend la mer, après les descriptions par le menu dans des revues telles que Le Monde illustré des conditions de vie des prisonniers sur les pontons. Nous ne croyons pas du tout que le poème « Paris se repeuple » ait pu être écrit en « mai 1871 » et évoquer le repeuplement de Paris qui n’eut lieu que dans les premiers jours de juin, ni l’emploi de niches de planches pour cacher les dégâts, vu que Rimbaud devait d’abord apprendre ce détail dans la presse avant de s’en servir pour sa composition. Nous avons les indices et même les traces de remaniements de poèmes tels que « L’Homme juste » et « Paris se repeuple » à Paris, puisque plusieurs versions de strophes de ces deux poèmes nous sont parvenues. Enfin, des poèmes tels que « Le Bateau ivre » (probablement décembre 71-février 72), « Les Mains de Jeanne-Marie » (février 72) et « Les Corbeaux » (probablement février-mars 72), même si on voulait en avancer les dates de composition, n’ont pas été composés au lendemain même de la semaine sanglante. Et il faut absolument s’aviser de la possibilité de poèmes écrits ou non en fonction des écrits hostiles de la presse versaillaise. Il y a tout de même une différence de compréhension à la lecture qui doit s’envisager si nous passons de poèmes où l'écrivain exprime avec rage sa détresse politique à des pièces satiriques qui sont des réponses à des discours enragés de versaillais. Il devient, par exemple, sensible que la colère de Rimbaud n’est pas qu’une émotion immédiate face aux événements, mais qu’elle est aussi travaillée, policée, en fonction d’attaques ennemies qui se poursuivirent longtemps après la semaine sanglante dans un certain champ littéraire, celui de la presse. Et il devient alors extrêmement sensible que la recherche rimbaldienne ne peut se construire dans la lecture exclusive entre pairs, entre grands poètes, mais qu’il faut se pencher de très près sur cette littérature sans avenir des journaux d’époque traitant avec passion et visées idéologiques de l’actualité, des grands événements du temps.
Pour lors, revenons-en au cas de la parodie d’un poème de Gautier. Nous le savons (Murphy lui-même insiste dans son étude sur le livre Les écrivains contre la Commune de Paul Lidsky) : les écrivains furent peu nombreux à adhérer à l’insurrection parisienne. Ce fut essentiellement le cas de Rimbaud, Verlaine, Charles Cros et Villiers de l’Isle-Adam. Hugo fut un des rares à s’indigner immédiatement de la répression versaillaise. Zola, lui, s’en est réjoui, et il maintiendra vingt ans plus tard dans son roman La Débâcle l’idée que ce massacre fut un bien nécessaire et que les meneurs de ce mouvement étaient malsains avec pour seule excuse une fièvre obsidionale, c’est-à-dire qu’ils furent rendus furieux par les vicissitudes du siège prussien. Tous les écrivains rejetèrent la Commune, y compris George Sand et Leconte de Lisle. Non seulement ce dernier touchait une pension sous l’Empire, ce qui montre bien qu’il s’y était rallié, mais Paul Lidsky cite de lui des lettres immédiatement postérieures aux événements de 1848. Il s’agit de lettres au poète Louis Ménard qui, lui, restera un républicain engagé, ce Louis Ménard étant toutes proportions gardées une sorte de Rimbaud pour le profil de poète insurgé en 1848. Leconte de Lisle affichait déjà une claire hostilité au peuple et se montrait violemment « dépolitiqué » pour reprendre le mot de Baudelaire. Flaubert, Renan et tant d’autres avaient des conceptions aristocratiques de leurs petites personnes, et tout ce qui se raconte sur la prétendue lucidité critique et descriptive de chapitres de L'Education sentimentale de Flaubert au sujet de la révolution de 1848 n’a aucun appui critique solide et réel. Flaubert était un réactionnaire qui crachait son venin avec brio. Flaubert, Renan, Zola ou Gautier, tous ne soutenaient que des discours peu informés sur la Commune. George Sand prenait elle-même bien soin d'en conspuer les meneurs. Maxime du Camp et Paul de Saint-Victor étaient des amis proches de Flaubert et George Sand, et Maxime du Camp, l'auteur bientôt de l'histoire anticommunarde d'époque la plus virulente est même le dédicataire de cette Etude de mains de Gautier. Or, Gautier était comme Musset et Vigny un poète réactionnaire d’un autre temps. Le recueil Émaux et Camées de 1852 s’ouvrait par un sonnet préfaciel qui daubait superbement les révolutions de 1848. Je suis par conséquent loin d’être convaincu par l’idée plusieurs fois répétée par Murphy que Rimbaud a voulu imiter un poème qu’il admirait. Apportons quelques précisions. Hostile à la Commune, François Coppée était la tête de turc de poètes zutistes et autres qui le parodièrent abondamment. Toutefois, quand il en parle, Verlaine prend le soin de distinguer l’œuvre que Coppée a conçue avant l’année terrible et ce qu’il a produit ensuite. On aurait beau jeu de prêter à Verlaine des intentions malignes, vu que la guerre franco-prussienne, puis la Commune ont opposé les deux écrivains, mais, outre que dans les années 1880 Verlaine s’est lui-même quelque peu repositionné politiquement, c’est pourtant ce qui me semble la vérité que, en dépit des parodies zutistes précoces, l’œuvre de Coppée était de très bonne facture jusqu’en 1871, avant de devenir de plus en plus médiocre. Quand Rimbaud et Verlaine parodient Coppée, ils sont très agressifs pour des raisons politiques, mais ils ne sont pas, selon moi, en train de se moquer d’un écrivaillon de troisième ordre, même si pour partie la parodie du réalisme mièvre à la Coppée révèle tout de même des limites esthétiques qui ne continueront guère de profiter à leur auteur. Or, passons au cas de la poésie de Gautier. De nos jours, il n’est pas évident de se procurer un recueil de poésies de Gautier en-dehors du recueil Émaux et Camées. Le recueil España fait un peu exception, mais il est publié en annexe à de la prose de récits de voyage dans un volume de collection courante. Or, Gautier a publié plusieurs recueils bien avant Émaux et Camées, et comme España ils n’ont rien à envier au recueil qui sert d’étendard à l’art pour l’art. N’oublions pas qu’en 1857 Baudelaire a dédicacé Les Fleurs du Mal à Théophile Gautier, cela peut inclure le recueil Émaux et Camées mais dans sa seule édition originale de 1852. Il y aura pratiquement moitié moins de poèmes dans ce recueil… Mais surtout Baudelaire a écrit des articles sur Gautier et il a bien affirmé que ses préférences étaient pour Albertus, La Comédie de la mort, les « Poésies diverses de 1838 » et España, non pas pour Émaux et Camées qui reste une bonne œuvre, mais qui n’est qu'un recueil parmi d’autres, et ce n'est ni le plus important, ni le plus touchant, de la production poétique de Gautier. Bref, peu importe que Rimbaud ait admiré ou non le diptyque « Étude de mains », il en a sans doute reconnu les mérites, mais sans pour autant s’en extasier. En revanche, il a choisi de parodier cette pièce afin de charger Gautier en tant qu’auteur de la préface apolitique du recueil Émaux et Camées et afin de charger Gautier en tant qu’auteur anticommunard. Rimbaud s’en est attaqué à l’actualité littéraire la plus immédiate. En 1871, Gautier a publié un volume intitulé Tableaux du Siège que Murphy cite en passant dans son immense étude du poème « Les Mains de Jeanne-Marie ». Or, c’est ce document qui est capital. Gautier s’y est également exprimé sur la Commune et à l’unisson de beaucoup d’autres auteurs, dont Zola cité par Murphy, Gautier a fait un portrait-charge des communardes. Il ne se privait pas plus qu’un Alexandre Dumas fils. Le portrait en bêtes féroces concerne aussi les hommes de la Commune, mais l’insulte faite aux femmes est encore plus abjecte dans son refus, d’une misogynie fortement décomplexée, de comprendre la signification sociale de cette adhésion spontanée des femmes du peuple à la Commune. Or, chantre de l’art pour l’art, Gautier est le gourmet des esthètes, celui qui veut dégager la beauté. Il s’oppose bien évidemment à la plèbe incapable du sentiment du beau. On ne peut pas lire « Les Mains de Jeanne-Marie » comme une parodie de Gautier sans voir cela. Murphy fait remarquer que le poème de Rimbaud contient à la rime du second vers le mot à relents scatologiques « tanna » qui est repris au poème « Carmen » du recueil Émaux et Camées. Or, si nous nous reportons au poème « Carmen », nous apprenons des choses intéressantes. Rimbaud a repris la rime « gitana » :: « tanna », et il a imité la corruption « gitane » en « gitana » par la variation de « Jeanne » à « Juana ». Cette « Juana » permet d’évoquer au passage le poème « Don Paez » de Musset qui offre le modèle d’exotisme frelaté que suit également Gautier et il s’agit aussi d’un jeu sur la mention à la rime du nom « don juan » dans « Étude de mains » qui a une consonance hispanique immédiate. Mais, au-delà de ce tissage des indices formels plutôt adroit, on a l’idée que la peau de Carmen est tellement tannée qu’elle est laide, préjugé d’époque qu’on retrouve dans le personnage de Consuelo du roman éponyme de George Sand. Carmen et Consuelo sont des beautés qui doivent se révéler sous un certain jour. Leur charme peut être envoûtant, mais demande des apprêts. Bien qu’il soit un des poètes du petit pied andalou, Gautier développe ici pleinement ce préjugé qui est précisément au centre de la stratégie rhétorique du poème de Rimbaud. Gautier, dans « Carmen », se dit finalement sensible à la beauté de la femme hâlée, une fois passé le délai d’inspection… Il est vrai que le poète tourne cela plus subtilement. Les femmes disent que Carmen est laide, puisqu’elle a la peau tannée, mais il s’agit de jalousie qui cherche un aliment à mordre, quand tous les hommes en sont fous. Mais il y a tout de même une rhétorique du paradoxe de la « moricaude » qui « Bat les plus altières beautés », paradoxe amplifié dans l’ultime quatrain de la « laideur piquante » à l’idée de « L’âcre Vénus du gouffre amer », et si on a remarqué que les mains de Jeanne-Marie sont sombres et pâlies à la fois, il est aussi question de la « pâleur » de cette Carmen dont le diable « tanna » la peau. L’éclat de rubis de Carmen vient de sa « bouche aux rires vainqueurs », celle-ci est présentée en tant que « Piment rouge, fleur écarlate, / Qui prend sa pourpre au sang des cœurs. » Rimbaud verra lui le soleil mettre un rubis dans les mains de Jeanne-Marie. En clair, une étude comparative des « Mains de Jeanne-Marie » et du recueil Émaux et Camées ne manquerait pas de nous conduire assez loin, mais il faut exprimer toutefois une petite réserve. L’édition définitive du recueil date précisément de 1872. Selon mes recherches, il ne s’agit pas d’une édition posthume, le volume aurait été imprimé vers juin 1872. Or, le poème de Rimbaud est daté de février 1872 sur le manuscrit. Je ne crois pas qu’il faille imaginer que les strophes ajoutées le furent après la publication de l’édition définitive, mais il convient de se reporter à une édition du recueil que pouvait connaître Rimbaud en 1872, sans oublier les éventuelles prépublications dans la presse des poèmes de l’édition définitive à venir. La dernière des précédentes éditions enrichies du recueil Émaux et Camées semble dater de 1863 et demande d’exclure les poèmes suivants : « Camélia et pâquerette », « La Fellah », « La mansarde » (lien possible avec « Jeune ménage » un poème de Rimbaud du 27 juin 1872 ?), « Le Merle », « La Fleur qui fait le printemps », « Dernier vœu », « Plaintive tourterelle » et « La bonne soirée ».
Avant tout, Rimbaud s’inspire du diptyque « Études de mains » qui oppose la beauté évidente, quoique morbide, de la main d’Impéria au charme plus trouble et délirant de la fascinante main d’un assassin, Lacenaire, et l’idée est d’opposer la beauté des Carmens du peuple à la peau hâlée aux aristocrates d’albâtre. Et cette opposition est ravivée par les discours misogynes de Zola, Dumas fils et Gautier qui décrivent les femmes prisonnières de la Commune comme des animaux qu’il est difficile de soutenir du regard. Rimbaud, nous l’avons dit, épingle au passage le sonnet préfaciel d’un poète qui vante son indifférence à l’ouragan, métaphore de l’émeute, bien que celle-ci frappe aux fenêtres. « Étude de mains » fait partie des premiers poèmes du recueil, mais, à part la préface, il est précédé encore par un poème « Affinités secrètes » qui conforte la référence au Divan oriental de Goethe de la préface, et par un « Poème de la femme » sous-titré « Marbre de Paros ». Le poème « Affinités secrètes » mérite une attention réelle, car il fait quelque peu écho au poème « Credo in unam » de Rimbaud et suppose une sympathie dans les correspondances qui peut encore faire réfléchir au sujet de « Voyelles » et du quatrain « L’Etoile a pleuré rose… » Notons que ce quatrain est qualifié de « madrigal » sur une liste de Verlaine, et « Madrigal panthéiste » est le sous-titre du poème « Affinités secrètes ». La mention « Vénus anadyomène » figure dans les vers du « Poème de la femme ». Notre « Étude de mains » est suivie par les quatre pièces de « Variations sur le carnaval de Venise », puis la « Symphonie en blanc majeur ». Je n’aurais aucun mal à effectuer des comparaisons entre « Les Mains de Jeanne-Marie » et les pièces suivantes du recueil de Gautier « Coquetterie posthume », « Diamant du cœur », « Contralto », « Caerulei oculi », et je n’en serais pas loin pour « Premier sourire du printemps » et « Rondalla ». Vient ensuite un nouveau diptyque des « Nostalgies d’obélisques », avant le titre « Vieux de la vieille ». Suivent les poèmes « Tristesse en mer », « A une robe rose » et « Le monde est méchant ». La phrase de ce dernier titre est exploitée par Rimbaud en juin 72 dans le poème « Âge d’or ». Le recueil enchaîne avec « Inès de las Sierras », « une « Odelette anacréontique », un trois quatrains intitulé « Fumée » et une pièce éloquente « Apollonie ». Bien que joli, le poème « L’aveugle » est moins intéressant en termes de rapprochement, mais le suivant « Lied » nous parle de « l’Eté tout brun de hâle ». Contentons-nous de citer les titres des poèmes que nous vous invitons encore à lire : « Fantaisies d’hiver », « La Source », « Bûchers et tombeaux », « Le Souper des armures », « La Montre », « Les Néréides », « Les accroche-cœurs », « La rose-thé », avant d’arriver à « Carmen », puis de poursuivre avec « Ce que disent les hirondelles », « Noël », « Les joujoux de la morte », « Après le feuilleton », « Le château du souvenir » et « L’Art ».
Je reviendrai ultérieurement sur les rapprochements. Je voudrais maintenant ponctuer mon étude par un retour sur le discours anticommunard de Gautier. Plusieurs extraits sont cités dans le livre Paul Lidsky Les écrivains contre la Commune, et certains passages sont repris dans un ouvrage récent d’Hélène Lewandowski La Face cachée de la Commune où Baudelaire, déjà décédé, est sans doute confondu avec Rimbaud dans la liste des rares écrivains ayant adhéré à la Commune. Si les historiens citent ces passages de Gautier, pourquoi pas les rimbaldiens ? Voici donc un extrait conséquent de la prose de Gautier que l’auteur Lidsky soumet à notre attention :

Il y a sous toutes les grandes villes des fosses aux lions, des cavernes fermées d’épais barrreaux où l’on parque les bêtes fauves, les bêtes puantes, les bêtes venimeuses, toutes les perversités réfractaires que la civilisation n’a pu apprivoiser, ceux qui aiment le sang, ceux que l’incendie amuse comme un feu d’artifice, ceux que le vol délecte, ceux pour qui l’attentat à la pudeur représente l’amour, tous les monstres du cœur, tous les difformes de l’âme ; population immonde, inconnue au jour, et qui grouille sinistrement dans les profondeurs des ténèbres souterraines. Un jour, il advient ceci que le belluaire distrait oublie ses deux clefs aux portes de la ménagerie, et les animaux féroces se répandent par la ville épouvantée avec des hurlements sauvages. Des cages ouvertes, [sic] s’élancent les hyènes de 93 et les gorilles de la Commune.

Murphy cite des propos de ce genre sur les femmes communardes de la part de Zola dans son étude du poème. Certaines citations de Dumas fils et d’autres sont particulièrement ignominieuses. D’ailleurs, objectivement, la presse versaillaise est dans un abus assez singulier, puisqu’en gros les communards n’ont tué que deux généraux le 18 mars et des otages sur le tard en représailles. Depuis le 2 avril, plusieurs dirigeants militaires communards ont été abattus sommairement par les versaillais qui les avaient capturés et dès le début de la semaine sanglante les massacres prirent des proportions énormes, par dizaines et dizaines de milliers de morts. Du coup, le massacre des otages ne peut s'évaluer qu'en tant que maigres représailles inévitables et quantitativement dérisoires en comparaison. Quant à la mort des deux généraux le 18 mars, elle suit la mort d’une sentinelle, le premier crime étant donc commis par les enleveurs de canons, et, dans un cas, il s’agit là encore de représailles suite aux massacres de juin 1848, les montmartrois ne s’étant même pas trompés dans l’identification de l’un de leurs anciens bourreaux. Ce n’est pas du tout à leur honneur ce qu’ont pu écrire les Flaubert, les Zola, les George Sand sur les insurgés de 1871. Les logiques de la culpabilité étaient complètement inversées. Dans ce climat particulier, la presse hostile à la Commune s’est permis une littérature touristique sur les ruines parisiennes après les deux sièges. Cette fièvre touristique était accentuée par des anglais, mais des écrivains comme Armand Silvestre s’y prêtèrent. Or, Gautier est précisément dans ce cadre-là, puisque son volume Tableaux du siège, malgré le singulier du mot « siège » qui montre que le sujet est la guerre franco-prussienne, parle aussi des insurgés pour en dire pis que pendre. Or, cette animadversion se mélange à une poésie douteuse à partir de l’immersion dans le drame franco-prussien. Gautier vomit les communards mais se targue de traverser une guerre en esthète, et Rimbaud n’oublie certainement à aucun moment cette préface où le poète disait se détourner de l’émeute qui frappe aux fenêtres, passage qui serait peut-être également visé dans « Nocturne vulgaire », poème en prose des Illuminations. Rimbaud a-t-il eu la patience ou le courage de lire l’ouvrage de Gautier ? En tout cas, le premier chapitre me paraît s’imposer en tant que source au poème « Les Mains de Jeanne-Marie ». La figure de la « Madone » est présente dans certains vers de Gautier, dont un poème du recueil Émaux et Camées, mais je trouve frappant que le premier chapitre, le tout tout début de l’ouvrage, affiche le titre « Une nouvelle Madone », flanqué du sous-titre « La Statue de Strasbourg » et d’une mention de date « Septembre 1870 ». Il est question d’une « Madone » dans le poème « Symphonie en blanc majeur », ce qui peut servir à relativiser l’écho entre la mention au pluriel des « Mains de Jeanne-Marie » et ce titre de chapitre des Tableaux du siège de Gautier. Ceci dit , si Rimbaud compose les deux vers :

Sur les pieds ardents des Madones
Ont-elles fané des fleurs d’or ?

Gautier écrit lui dans les premières lignes de son chapitre édifiant :

Quand on traverse la place de la Concorde, qu’animent les évolutions et le passage des troupes, l’œil est attiré par un groupe qui se renouvelle sans cesse aux pieds de la statue représentant la ville de Strasbourg. Majestueusement, du haut de son socle, comme du haut d’un autel, elle domine la foule prosternée ; une nouvelle dévotion s’est fondée, et celle-là n’aura pas de dissident ; la sainte statue est parée comme une Madone, et jamais la ferveur catholique n’a couvert de plus d’ornements une image sacrée. Ce ne sont pas, il est vrai, des robes ramagées de perles, des auréoles constellées de diamants, des manteaux de brocart d’or brodés de rubis et de saphirs comme en porte la Vierge de Tolède, mais des drapeaux tricolores lui composent une sorte de tunique guerrière qui semble rayée par les filets d’un sang pur.
Sur sa couronne de créneaux, on a posé des couronnes de fleurs. Elle disparaît presque sous l’entassement des bouquets et des ex-voto patriotiques. Le soir, pareilles aux petits cierges que les âmes pieuses font brûler dans les églises devant la Mère divine, les lanternes vénitiennes s’allument et jettent leurs reflets sur la statue impassible et sereine. Ses traits, d’une beauté fière, ne trahissent par aucune contraction qu’elle a, enfoncés dans la poitrine, les sept glaives de douleurs. On dirait presque qu’elle sourit quand la lueur rose des lanternes flotte sur ses lèvres pâles. Des banderoles où sont tracées des inscriptions enthousiastes voltigent autour d’elle.
Sur le piédestal se lisent des cris d’amour et d’admiration. […]
Par un de ces mouvements d’exquise délicatesse qui parfois remuent les foules d’un frisson électrique, le peuple semble, en adoptant cette statue comme une image sacrée, comme une sorte de Palladium, et en lui rendant un culte perpétuel, vouloir dédommager la ville malheureuse, lui prouver son ardente sympathie et la soutenir, autant qu’il est en lui dans son héroïque résistance.
[…]

L'image des pieds enluminés d'une statue votive se retrouvera dans un quatrain du Bateau ivre. Il y a ici plusieurs échos, des mots communs « Madone(s) », « ardent », une « image sacrée » face à des mains sacrées ». Il y a aussi une comparaison évidente entre la figure de Strasbourg qui se substitue à la religion et commémore un drame et celle des pétroleuses qui « chante[nt] des Marseillaises / Et jamais les Eleisons ! » (diérèse à prononcer « e-le-i-sons »). L'idée de remuement et celle d'effet d'emportement sur une foule apparaissent dans les deux textes. Le poème de Rimbaud s’impose bien comme une charge satirique violente tournée contre Gautier et son esprit. Je voudrais encore commenter d’autres éléments du texte en fonction de Gautier comme les mentions « pandiculations » et « Khengavars », mais je pense avoir mis en place une contribution décisive sur les enjeux satiriques de ce poème et j’estime pouvoir poser la plume ici.

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