lundi 20 juillet 2020

Quelques bonnes idées à partager !

Suite à mes derniers articles, j'ai eu quelques idées qui m'ont fait souhaiter de les remanier et d'ajouter un petit supplément. Je ne l'ai pas fait, je vais donc placer ici ces petites idées qui me sont venues.

Premièrement, j'ai dit que "Credo in unam" ou "Soleil et Chair" était le moteur de la création de "Voyelles" et un premier contre-modèle au christianisme. Le poème "Soleil et Chair" qui a d'abord eu le titre "Credo in unam", parle d'une foi en l'amour, mais une foi païenne en l'amour de Vénus. Il faut bien évidemment faire le rapprochement avec le titre "Livre païen" de la lettre à Demeny de mai 1873 qui parle des premières évolutions du livre Une saison en enfer à venir. Le mot "païen" demeure présent dans le texte définitif qui plus est. J'ai aussi expliqué que la notion de "charité" était la vertu théologale dans Une saison en enfer, et que Rimbaud avait produit son contre-modèle à l'idée de charité dans le poème "Génie".
En fait, mon idée lumineuse est la suivante : "Génie" est tout simplement la version de la maturité du poème "Credo in unam". Il faut absolument que je place dans un article conséquent la prochaine fois, tellement c'est une formule efficace qui parle et qui dit quelque chose d'essentiel.

Deuxièmement, j'ai souligné que dans "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs", les "étranges fleurs" et les "papillons électriques" étaient comparables aux "strideurs étranges" et que cela était conforté par l'emploi de l'adjectif "étranges". Or, je peux raccorder cela à une série de rimes entre poèmes que j'ai déjà mise en avant par le passé.
Vous allez voir !

Je commence par citer le dernier tercet de "Voyelles", composition non datée mais que plusieurs indices invitent à rapprocher des mois de février-mars 1872 : détention d'un manuscrit par Emile Blémont, directeur de la revue La Renaissance littéraire et artistique, poses pour le Coin de table de Fantin-Latour au début de 1872, lancement de la revue en avril, revue dont le poète ne veut plus entendre parler en juin, publication du poème "Les Corbeaux" dont on reparle plus bas dans cette revue. Il faut ajouter que, dans le dossier Verlaine remis à Forain vers mai 1872, vu les poèmes de mai 1872 qui s'y sont joints le sonnet a une version encore insatisfaisante avec la répétition maladroite "frissons" d'un vers sur l'autre (vers 5 et 6).

Je cite la copie autographe :

Ô, Suprême Clairon plein de strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
- Ô l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
Daté du mois de février 1872 sur le manuscrit du dossier Verlaine où il est d'ailleurs remanié par supplément de quatrains, le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" a plusieurs points communs lexicaux avec "Voyelles", voire avec le couple "Voyelles" et "L'Etoile a pleuré rose..." du feuillet manuscrit du dossier Verlaine.
Le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" partage avec "L'Etoile a pleuré rose...", la mention du "sang noir", mention "saigné noir" dans le quatrain pour être plus précis.
Avec "Voyelles", il partage la mention rare "bombinent" flanquée d'une mention de petites créatures : "mouches éclatantes" contre "diptères". Et face à la série "vibrements divins", "fronts studieux", "Ses Yeux" de "Voyelles", j'ai bien envie de préciser que le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" offre lui aussi une mention du mot "yeux" à la rime : "Ni bruni les pieds des dieux:", "Des lourds petits enfants sans yeux." J'ajoute que le vers "Lèvres jamais désenivrées" est à rapprocher des associations du "I rouge" : "rire des lèvres belles", "ivresses pénitentes". D'autres rapprochements sont intéressants, mais je m'en tiens aux rapprochements lexicaux et aux rimes. Or, le dernier quatrain des "Mains de Jeanne-Marie" a un point commun sensible avec le dernier tercet de "Voyelles", il contient la rime "étrange(s)"::"ange(s)".

Et c'est un Soubresaut étrange
Dans nos êtres, quand, quelquefois
On veut vous déhâler, Mains d'ange,
En vous faisant saigner les doigts !

Le poème "Les Corbeaux" est pour sa part une création qui doit là encore dater de l'hiver du début de l'année 1872 et sans doute encore une fois de la période février-mars 1872. Le poème a été remis à la revue La Renaissance littéraire et artistique à des fins de publication, ce qui ne peut qu'être avant juin 1872, avant la lettre à Demeny où Rimbaud se déclare en colère contre ce journal. Le 7 juillet, Rimbaud quitte Paris, entre mars et mai, il va être tenu éloigné un certain temps de Paris. A partir de mai, Rimbaud compose des poèmes "nouvelle manière" dont l'un daté de mai précisément reprend une expression des "Corbeaux", puisque "chers corbeaux délicieux" est repris dans "La Rivière de Cassis". Le poème parle de commémorations pour le mois d'hiver. Ce poème ne contient pas la rime "ange(s)"::"étrange(s)", mais il implique une variante sur ce couple de mots :

Les longs angelus se sont tus...

Armée étrange aux cris sévères[.]

Si vous soutenez que la rime "étrange"-"ange" est banale et que tout cela ne prouve rien, c'est que vous n'êtes pas très malin et que vous n'avez pas le nez fin...
D'ailleurs, je parlais de rapprochement avec "La Rivière de Cassis". Je suppose que vous allez trouver que c'est avec une évidence de banalité que la rime "étranges"::"anges" se retrouve au tout début de ce poème nouvelle manière:

La Rivière de Cassis roule ignorée
     En des vaux étranges :
La voix de cent corbeaux l'accompagne, vraie
     Et bonne voix d'anges :
[...]

Or, le dernier sizain des "Corbeaux" va participer à son tour à une autre série de rimes en commun entre poèmes.

Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
Mât perdu dans le soir charmé,
Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne,
Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.
Pour les rimes et le sens, ce sizain réplique à la dernière strophe du poème anticommunard publié en plaquette "Plus de sang" par François Coppée, mais ce que j'ai souligné est à rapprocher du poème "Le Bateau ivre" dont plusieurs indices montrent qu'il n'a pas pu être composé avant décembre 1871, sinon avant les premiers mois de 1872. Jacques Bienvenu a insisté sur le fait que la mention "l'autre hiver" semblait impliquer que le poète se supposait en hiver et évoquait l'hiver qui a précédé, ce qui au plan du déchiffrement communard de certains éléments comme les "pontons" implique de comprendre que le poème a été composé après le 21 décembre 1871 et fait référence au début de la Commune le 18 mars, en toute fin d'hiver précédent. Le poème "Le Bateau ivre" semble faire allusion à plusieurs publications dans la presse, dont certains dans le journal hugolien Le Rappel en novembre 1871. Et j'ajoute, ce que la critique rimbaldienne continue de dauber superbement avec son habituel manque d'intuition, que les cent vers du "Bateau ivre" semblent une réplique aux 200 vers, forme de ïambes à la Chénier, du poème au titre clair "Le Drapeau rouge" de Victor Fournel en décembre 1871 dans une revue où Mérat publiait également si je ne m'abuse, Le Correspondant ou quelque chose comme ça, revue consultable à Toulouse où j'ai trouvé le poème "Le Drapeau rouge" et des prépublications avec des inédits du futur recueil Les Villes de marbre du partiellement zutiste Albert Mérat.
Le poème "Le Bateau ivre" semble une composition du début de l'année 1872. Un indice en ce sens, c'est que si Verlaine ne l'a pas recopié dans son dossier il avait prévu de le faire mais lui donnait un titre différent et plus respectueux de la langue des vers : "Le Vaisseau extravagant", le mot "bateau" n'étant pas admis comme poétique. Je cite de mémoire, mais même si Verlaine écrit, "Le bateau extravagant", la variante de titre est remarquable en soi, signe que le poème était encore sujet à modifications.
Voici les passages du "Bateau ivre" à rapprocher du dernier tercet des "Corbeaux" :

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau[...]
Si je désire une eau d'Europe, c'est la flacheNoire et froide où vers le crépuscule embauméUn enfant accroupi plein de tristesses, lâcheUn bateau frêle comme un papillon de mai.
Nous avons le couple "Mât perdu" et "bateau perdu" et une très forte rime similaire avec l'équivalence entre "le soir charmé" et "le crépuscule embaumé", tandis que le papillon se substitue aux fauvettes de "fauvettes de mai" à "papillon de mai".
Il va de soi que j'en profite pour faire retour sur les "papillons électriques" de "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs". Nous relevons aussi l'écho de "bleuisons" à "bleuités" des "Mains de Jeanne-Marie" au "Bateau ivre". Notons aussi qu'aux "papillons électriques" à la rime dans "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" font écho les "lunules électriques" du même "Bateau ivre".
Face aux "Yeux" qui ponctuent le sonnet "Voyelles", le voyage du "Bateau ivre" se clôt sous le regard des "yeux horribles des pontons".
Je pourrais prolonger le jeu un petit peu, mais je vais m'arrêter là.

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