lundi 19 février 2018

Compte rendu d'un article "Le séjour de Rimbaud à Paris" de Daniel Courtial (partie 1/2)

Je rends compte ici d'un article intitulé "Le séjour de Rimbaud à Paris" par André Courtial qui a été mis en ligne sur le blog "Le chercheur indépendant" et j'en profite pour développer quelques considérations personnelles.

Daniel Courtial n'est pas précisément un rimbaldien, mais il a joué un rôle important dans la dispute autour de la photographie du "Coin de table à Aden". Il a identifié le docteur Dutrieux sur celle-ci, en a fait part à celui qui avait fait remonter les noms de personnages clefs du récit Barr Adjam d'Alfred Bardey, Jacques Bienvenu, pour permettre que s'ensuive un article décisif, ce qui  a achevé d'infirmer une étonnante affabulation, qui, au mépris du manque de ressemblance physique, était parvenue à inviter un abondant public à considérer que Rimbaud était présent sur le cliché. Mais il ne sera plus question de cette photographie dans les études rimbaldiennes futures et cet épisode est voué à l'oubli. Nous n'imaginons pas que dans trente ans les rimbaldiens s'empresseront de rappeler que Rimbaud ne figure pas sur cette photographie. Il fut important de lui faire barrage, mais c'est les poésies mêmes de Rimbaud qui ont repris depuis toute leur importance pour les amateurs du génie ardennais. Toutefois, sur son blog "Le Chercheur indépendant", Daniel Courtial s'est fixé un nouvel objectif : faire le point sur les lieux de résidence de Rimbaud lors de ses séjours parisiens, et il a publié un article en deux parties à ce sujet, l'une a été mise en ligne le 4 septembre 2016 (cliquer ici pour le lien) et l'autre le 30 septembre 2016 (cliquer ici pour ce second lien). Il ne s'agit pas d'une étude de fond bouleversante, mais d'une étude de mise au point qui, cette fois-ci, peut participer à l'établissement d'une vérité définitive sur la biographie du poète. Le point fort de l'étude de Daniel Courtial, c'est son utilisation, à partir d'une enquête dans les documents des Archives de Paris d'anciens calepins du fisc. Je cite un extrait du début de l'article où il est précisé que pour l'époque qui nous concerne :

Il n'y avait pas de véritable cadastre à Paris [...] mais des "calepins" qui donnaient un descriptif des immeubles avec le nom des locataires au 1er janvier de chaque année, pour calculer notamment la "contribution mobilière" de la patente éventuelle.
Ces calepins vont être le fil directeur de son article et lui permettre de corriger sur un certain nombre de points les considérations de la biographie toujours de référence de Jean-Jacques Lefrère parue chez Fayard en 2001, une biographie à refaire, n'en déplaise à Bernard Pivot qui avait eu à peu près ce mot : "Là où Jean-Jacques Lefrère passe, les biographies ne repoussent pas."
Aussi étonnant que cela puisse sembler, je n'ai pas été en contact avec Daniel Courtial au moment de la dispute sur la photographie du "Coin de table à Aden", alors même que je suis allé vérifier moi-même ainsi que Jacques Bienvenu l'existence de cette photographie du docteur Dutrieux à Paris. Et puis, il y a peu, Daniel Courtial, qui a constaté que je m'intéressais aux séjours de Rimbaud à Paris et que j'avais mis en avant l'importance rimbaldienne du carrelage d'époque de l'actuel restaurant Polidor rue Monsieur-le-Prince, a laissé un commentaire sur mon blog, m'invitant à consulter son propre blog personnel "le chercheur indépendant". Il m'a alors signalé à l'attention plusieurs calepins dont il m'a communiqué le contenu par des liens renvoyant à de nombreuses photographies qu'il avait prises des pages de ces précieux documents. Son article nous en livre quelques extraits. Je vais en dévoiler un peu plus sur ces carnets dans le présent compte rendu et je vais parler d'un sujet non développé par Daniel Courtial dans son étude, le logement de Rimbaud à l'Hôtel de Cluny rue Victor Cousin. Je vais m'intéresser également à ce que suppose pour moi la visite dans l'atelier d'André Gill. Néanmoins, je ne pouvais pas publier une analyse personnelle en me contentant de le remercier pour la découverte des calepins du fisc. J'ai décidé de rendre compte de son article et de faire un sort immédiat à l'originalité de son apport technique, car cela donne une idée de ce que peut être une bonne enquête de terrain de la part d'un biographe. Dans la citation que j'ai faite plus haut, avez-vous remarqué la présence du mot "patente" ? Cela ne vous rappelle-t-il pas le propos de Rimbaud rapporté par Delahaye au sujet de la salle louée à l'Hôtel des Étrangers ? Les zutistes craignaient de devoir payer une "patente", et même si cette crainte devait être vaine, c'est justement un indice qui nous permet d'accéder à des documents qui décrivent les lieux où a vécu Rimbaud, qui livrent aussi des noms de locataires à notre attention. Et si nous voulons effectuer une espèce de pèlerinage rimbaldien dans la capitale, il est bon de ne pas se satisfaire d'une idée approximative des divers emplacements où "l'homme aux semelles de vent" a pu résider.
Le blog "Le chercheur indépendant" s'ouvre le 29 mars 2011 par un article qui n'intéresse pas les études rimbaldiennes, mais qui ne peut qu'interpeller les amateurs du romancier Louis-Ferdinand Céline. L'article s'intitule "La découverte des maladies nosocomiales". Céline a consacré une thèse de médecine au médecin obstétricien hongrois Semmelweis qui, avant Pasteur, s'est rendu compte, dans les maternités, que la mortalité infantile était plus importante quand les médecins plutôt que les sages-femmes s'occupaient des accouchements et il a préconisé aux médecins de se laver les mains, surtout quand ils passaient d'un cadavre à une naissance. Nous retrouvons ici le sujet sulfureux de médecins d'une autre époque qui ne pouvaient admettre que leurs propres mains de guérisseurs pussent être funestes à ceux dont ils avaient la charge. Daniel Courtial fait tomber cette antériorité en révélant un mémoire de 1815 du chirurgien Jacques-Mathieu Delpech qui, sous la Révolution, avait appris l'anatomie et la chirurgie, très jeune, à l'hôpital de La Grave, lieu qui avec son dôme dressé sur un bâtiment de briques rouges fait partie du panorama offert par la promenade le long de la Garonne dans la ville de Toulouse. Cette étude a une certaine importance (cliquer ici pour lire l'article), mais ce n'est qu'en 2014 que l'activité du blog a pris un peu plus d'élan avec des articles, d'une nature un peu différente, sur les portraits et les séjours parisiens de Rimbaud. Nous trouvons aussi un article sur "L'Origine du monde" de Courbet, un autre sur "Van Gogh à Paris", un autre sur "Les débuts du droit de la photographie" qui s'intéresse à Alexandre Dumas et à un poème de Verlaine, un sur "Le dîner du Bon Bock" illustré par un tableau connu de Manet et enfin un encart publicitaire pour un livre de Daniel Courtial lui-même sur le photographe Étienne Carjat, livre que je n'ai pas encore lu, mais dont je souhaite que me soit mis de côté un exemplaire. Je compte l'acheter prochainement.
Les grandes lignes que nous venons de tracer montrent assez que notre compte rendu, pour anecdotique qu'il puisse sembler, nous promet une balade enrichissante.

Le singulier du titre de l'article ("le séjour de Rimbaud à Paris") englobe la période qui s'étend du 15 septembre 1871 au 7 juillet 1872. Il s'agit plus précisément de deux séjours parisiens, mais le fait pour Rimbaud d'avoir été éloigné de la capitale pour les mois de mars-avril 1872 peut être considéré comme une simple parenthèse dans un unique séjour.
L'auteur fait rapidement un sort à deux séjours antérieurs plus courts, puisque Rimbaud s'est rendu à Paris à la fin du mois d'août 1870 avec pour chute de l'aventure une incarcération à Mazas, puis il y est retourné une quinzaine de jours à cheval sur les mois de février et mars 1871, comme l'atteste sa lettre du 17 avril 1871 à Demeny. Remarquons toutefois qu'un autre séjour est envisageable puisque l'hypothèse d'un séjour à Paris sous la Commune n'a jamais été refermée et pose encore problème pour les biographes.
Pour le séjour que Rimbaud revendique "du 25 février au 10 mars", Courtial précise que nous ignorons où il fut hébergé. J'ai bien connaissance d'une thèse appuyée sur un indice précis, mais je m'en dois taire pour l'instant. Ceci dit, nous savons que Rimbaud s'est rendu à l'atelier d'André Gill et qu'il a cherché à entrer en contact avec Eugène Vermersch.
Courtial s'est concentré sur la localisation de l'atelier d'André Gill. Il indique que Jean-Jacques Lefrère se trompe quand celui-ci écrit dans sa biographie (chapitre VI, page 229) que l'atelier d'André Gill se trouvait au 89 rue d'Enfer :

[...] D'après les Cahiers rouges de Maxime Wuillaume [sic !], il était ,aux alentours du 1er mars 1871, aide-pharmacien de son bataillon. Sa rencontre avec Rimbaud au cours du séjour parisien du jeune Ardennais, entre le 25 février et le 10 mars, n'en est pas moins attestée.
   Rimbaud se rendit dans l'atelier que Gill occupait au 89, rue d'Enfer. Dans ce grand immeuble en briques qui faisait face à l'imprimerie Lahure, l'artiste disposait de trois pièces sous les toits, assez sommairement meublées : une table de bois blanc pour le dessin, un chevalet pour la peinture, un divan pour dormir et un trapèze pour s'entraîner et épater les visiteurs. Edmond Lepelletier, qui devait tenir l'histoire de Gill lui-même, a conté la visite de Rimbaud au célèbre caricaturiste [...]
 
Courtial apporte un démenti, non pas aux témoignages en partie convergents, en partie contradictoires, de Lepelletier et Darzens, mais à la localisation proposée par Lefrère et qui relève d'une hybridation entre des données de deux époques distinctes. Courtial a consulté des documents aux Archives de Paris qui établissent qu'André Gill n'a habité à l'adresse mentionnée et presque luxueusement décrite par Lefrère qu'à partir de 1874. Nous avons donc droit à un extrait du calepin d'époque consacré à la location de Gill dans la rue d'Enfer, avec mention de sa cote (D1P4380). Sur ce premier document, Gill est nommé en tant que locataire et sa profession est précisée "dessinateur" (à l'encre), puis "dessinateur à l'Eclipse" (au crayon). Il y a quelques ratures, mais le nom de Gill est mentionné à deux reprises pour le premier janvier 1875 et le premier janvier 1876. Les mentions chiffrées "75" et "76" apparaissent à côté des deux mentions de son nom dans la colonne "Millésime". Le journal L'Eclipse fut plusieurs fois censuré, mais ses parutions s'étalent de 1868 à 1876.
Dans un second temps, Daniel Courtial rappelle qu'une meilleure attention aux écrits sur André Gill nous apprend que le dessinateur avait son atelier au 13, Boulevard Saint-Germain au moment où Rimbaud lui a rendu visite, au cours de "l'année terrible". Cela est tout de même dûment rapporté dans la biographie de Charles Fontane qui date de 1827 : Un maître de la caricature, André Gill. L'étude de Courtial s'accompagne d'une autre référence avec un renvoi à un article d'Etienne Carjat publié dans le périodique sobrement intitulé Le Journal en 1895. Un lien que nous reproduisons à notre tour permet de lire le document sur le site "Gallica" de la Bibliothèque Nationale de France (cliquer ici).
Citons un extrait de cet article qui évoque dans la vie de Gill un moment tout contemporain de la création du Cercle du Zutisme, Gill permettant d'établir un premier lien avec Jean Richepin visiblement :
Au mois d'octobre, Chapuy ayant obtenu une ordonnance de non-lieu, retrouve Gill, boulevard Saint-Germain, en grande collaboration avec Jean Richepin pour terminer le petit drame : l'Etoile, un acte en vers des plus émouvants qui fut joué par les auteurs, au petit théâtre de la rue de la Tour-d'Auvergne, avec un grand succès devant un public de lettres trié sur le volet.

Je remarque que cela nous resserre à nouveau du côté du Quartier latin, sachant que Rimbaud s'est également rendu au siège de la Librairie Artistique, actuelle rue Bonaparte, lors de son séjour de l'hiver 1871, comme il le raconte à Demeny. Il me semble important de considérer que Rimbaud a fréquenté à peu près les mêmes rues de la Rive gauche à Paris en février-mars 1871, puis du 15 septembre au 7 juillet 1872. Ce n'est pas complètement étonnant, mais il faut bien insister quand même sur le fait que c'est le coin de Paris qu'il a le plus arpenté. La rencontre avec André Gill n'est pas négligeable. C'est l'indice d'une mise en relation précoce avec Forain et c'est en même temps un futur membre du Cercle du Zutisme.
Depuis des années, je ne cesse de répéter qu'il n'est pas possible que Verlaine et ses amis aient accueilli un inconnu, mineur de surcroît, à Paris, en se disant qu'ils allaient l'héberger et se cotiser pour lui. Il est capital de comprendre qu'André Gill est un futur membre du Cercle du Zutisme, cercle dont Forain n'aurait pas été membre, ou en tout cas n'a pas été un membre fondateur ou fondamental. Les rimbaldiens laissent un peu flotter au hasard les contacts parisiens de Rimbaud. Celui-ci connaît Bretagne, puis Gill, puis Forain, puis Verlaine. Les rimbaldiens se contentent de cette succession aléatoire, comme ils acceptent avec une passivité désolante que Verlaine ait décidé de l'héberger à Paris sans l'avoir jamais rencontré. En réalité, André Gill a été un contact décisif pour Rimbaud et un contact qui lui avait été recommandé. Et le dessinateur faisait partie, bien évidemment, des gens mis au courant du projet de montée de Rimbaud à Paris à la mi-septembre 1871. Ce que les biographes de Rimbaud ont manqué, c'est l'effet de groupe. Ils n'ont vu que la relation entre les deux poètes Verlaine et Rimbaud. Ils n'ont pas vu que Rimbaud a été soutenu par un groupe parisien, dont André Gill et Forain sont des figures clefs au même titre que Verlaine. Sans Gill et sans Forain, il est impossible de s'expliquer, à ne s'en fier qu'à nos peu de connaissances, l'accueil de Verlaine à Paris. Rimbaud connaissait depuis 1870 un ami de Verlaine, Charles Bretagne. Les rimbaldiens n'ont pas ignoré cet autre contact, mais ils le minorent. Pourtant, la question se pose également du rôle de Bretagne dans les adresses données à Rimbaud pour sa quinzaine parisienne en février-mars 1871. Les commentaires ont sous-évalué deux choses dans les séjours parisiens de Rimbaud : 1) les recommandations, 2) l'existence de premiers contacts méconnus impliquant tout un groupe d'individus. Imaginez une conférence rimbaldienne à Paris à laquelle je serais invité (excusez-moi de me mettre dans une situation analogue à celle de Rimbaud). Vous croyez que, me connaissant ou pas du tout, les conférenciers parisiens qui vont me voir débarquer vont m'héberger comme ça, tout volontiers. Même pour deux nuits, ce ne serait pas envisageable, et là, les gens admettent béatement la fable d'un accueil spontané, gratuit et désinvolte pour une durée indéterminée d'un enfant inconnu et sans travail. Il est évident que Verlaine savait des choses plus précises sur le séjour de Rimbaud à Paris du 25 février au 10 mars, à tout le moins.
Remarquez la série de coïncidences. Gill, Mérat et Verlaine sont tous les trois des membres du Cercle du Zutisme. Or, Rimbaud a rencontré Gill en février ou mars 1871 dans son atelier, Mérat est considéré avec Verlaine comme un voyant de la nouvelle école de poètes dans la lettre à Demeny du 15 mai 1871 et Verlaine est celui qui accueille Rimbaud à Paris en septembre 1871. Ce n'est pas tout. Dans sa lettre à Demeny du 17 avril 1871, Rimbaud dit qu'il cherchait l'adresse de Vermersh, un ami de Verlaine et un zutiste avant l'heure qui en emploie le mot et qui compose des poèmes dans le même esprit. Renvoyons à cet article de Jacques Bienvenu mis en ligne le 7 janvier 2012 sur le blog Rimbaud ivre : "L'Inventeur du Zutisme" (cliquer ici pour accéder au lien). Dans sa biographie (pages 228-229), Lefrère envisage même l'hypothèse suivante à propos de Vermersch que Rimbaud espérait rencontrer :

Rimbaud parvint-il à rencontrer ce grand homme ? Sa lettre à Demeny ne le précise pas, mais elle ne mentionne pas davantage son entrevue avec le caricaturiste André Gill, qui est connue par d'autres sources. Il n'est d'ailleurs pas du domaine de l'impossible que Rimbaud ait obtenu l'adresse de Gill - voire une recommandation - de Vermersch lui-même, car l'écrivain et le dessinateur étaient des amis intimes qui s'étaient fréquentés quotidiennement pendant le siège.

En réalité, ce qui semble avoir été laissé en plan par la critique rimbaldienne, c'est que Rimbaud a dû nouer plusieurs contacts littéraires du 25 février au 10 mars 1871, mais peu de traces nous sont parvenues. A cette aune, dans la lettre à Demeny du 15 mai 1871, quand nous nous étonnons que Rimbaud couple Verlaine et Mérat pour en faire les deux voyants de la nouvelle école, il faut tout simplement comprendre que les connaissances parisiennes de Rimbaud déjà établies sont proches de Verlaine et Mérat. Nous pouvons penser que Rimbaud n'a pas eu pleinement conscience de tensions entre Verlaine et Mérat, ce qui laisse à penser qu'il ne connaissait encore que peu Verlaine, mais ce qui est un fait avéré, c'est que Verlaine et Mérat travaillaient tous deux à l'Hôtel de Ville et qu'ils furent tous deux des Zutistes, comme André Gill, et comme Eugène Vermersh l'aurait sans doute été s'il n'avait pas été obligé de s'exiler après la Commune. Et Léon Valade, quand il raconte à Émile Blémont et à Jules Claretie, l'arrivée de Rimbaud à Paris, se déclare son "Jean-Baptiste sur la rive gauche", ce qui invite à penser que Valade a pu être une connaissance précoce de Rimbaud également. Et il serait intéressant de creuser pour savoir si nous ne pouvons pas préciser les relations, peut-être au jour le jour, d'André Gill entre le 25 février et le 10 mars 1871, car il y a de fortes chances que cela éclaire un peu plus le noyau des relations parisiennes de Rimbaud.
Mais tout cela, les rimbaldiens n'en ont cure. L'idée que Verlaine ait menti et qu'il ait connu Rimbaud avant le 15 septembre 1871 n'est pas attestée, donc il faut qu'elle soit méprisable. Dans le même ordre d'idées, les rimbaldiens sont convaincus que Rimbaud est un poète sérieux et sincère qui dit posément sa pensée profonde quand il assimile "Baudelaire" à "un vrai dieu" et "Mérat" à un "voyant". Pourtant, quel que soit le génie de Rimbaud, et mes apports témoignent assez que je ne méprise pas celui-ci, il est évident que notre poète jouait la partie d'un adolescent désireux de rentrer dans le monde, tant en février-mars 1871 qu'en mai ou septembre 1871. Rimbaud avait fréquenté en février-mars 1871 des artistes qui ne juraient en poésie que par l'exemple de Baudelaire, et il avait découvert un groupe coté où dominaient deux poètes plus prestigieux, Verlaine et Mérat. Je ne crois pas du tout à l'étude d'Yves Reboul qui essaie d'envisager que réellement Rimbaud ait trouvé une signification profonde au matérialisme bon teint d'Albert Mérat. La fréquentation avérée de l'atelier d'André Gill en février ou mars 1871 prouve pourtant que mon approche est bien plus logique que le consensus actuel sur la montée de Rimbaud à Paris. Il faut juste avoir de l'intuition et savoir considérer que certains faits supposent des conséquences et des ramifications.

Reprenons maintenant notre sujet strict des lieux de résidence de Rimbaud à Paris. Courtial a découvert le calepin qui correspond à la demeure de la belle-famille de Verlaine, rue Nicolet. Il en exhibe une page à côté d'une photographie d'époque du bâtiment. A côté d'une photographie en noir et blanc représentant l'hôtel tel qu'il est devenu, une reproduction de cette photographie offerte par Courtial figure déjà dans le second encart iconographique de la biographie de Lefrère, mais l'image est plutôt minuscule. Voici ce que Lefrère écrit sur cette bâtisse (chapitre IX, page 336) :

[...] Au numéro 14, la belle-famille de Verlaine occupait un petit hôtel particulier à deux étages, qu'une grille et une petite cour séparaient de la rue. On y accédait par un perron de quelques marches. Les piétons entraient par une porte particulière, et un portail assez large pouvait laisser passer une voiture. Deux petits pavillons latéraux formaient écurie et remise. Delahaye, qui eut plus tard l'occasion de s'y rendre à quelques reprises, trouvait à cette demeure "l'air cossu d'une habitation de rentier à son aise". La maison de la famille Mauté existe encore, surélevée de deux étages. Elle ne se visite pas, mais son mur extérieur porte une plaque commémorative.
Courtial nous précise que les importantes modifications apportées à cette maison datent de 1891 et il nous offre une référence en note : "Archives de Paris VO11/2381". Il confirme que "la structure du rez-de-chaussée et du premier étage a été conservée", mais Lefrère, qui pense, comme la quasi totalité des gens, que Rimbaud et Verlaine se sont rencontrés pour la première fois dans "le petit salon Louis-Philippe du rez-de-chaussée" "immédiatement à gauche de l'entrée", nous a prévenu que l'endroit "ne se visite pas". Comme le montre la photographie d'époque, le deuxième étage était mansardé. Le calepin peut apporter un petit complément d'information avec une description sommaire des pièces à l'intérieur, voire avec des précisions sur l'extérieur si on daigne agrandir l'image pour lire par exemple "Bâtiment en face au fond avec perron de 7 marches". Courtial nous apprend à distinguer les abréviations "pàf" et "psf" qui signifient respectivement "pièce à feu" et "pièce sans feu". Nous pouvons relever ces autres abréviations "cab" pour "cabinet", "à g." pour "à gauche" et "à D." pour "à droite". Au rez-de-chaussée, nous avons, côté cour ("c" dans la colonne exposition), une antichambre une pièce à feu à sa gauche si j'ai bien compris et un palier à droite, tandis que nous avons, exposé différemment, un salon avec perron sur le jardin ("j" dans la colonne exposition). Dans la colonne fenêtres et portes, les valeurs chiffrées désignent-elles le nombre de portes ou le nombre de fenêtres ? L'absence de mention pour le grenier m'a fait penser qu'il pouvait s'agir des fenêtres, mais je n'en sais rien. Les gérondifs donnent un rythme de récit vivant aux notations lapidaires de l'agent : "en descendant au sous-sol cuisine", "en remontant au rez-de-chaussée salle à m office". Je suppose que "salle à m" signifie "salle à manger". Au premier étage, nous avons un palier, un cabinet, trois pièces à feu, dont une précisée comme "p à f alc", ce que je serais tenté de traduire "pièce à feu à alcôve", mais je n'en sais rien, je pense seulement qu'il devait s'agir de la chambre des beaux-parents de Verlaine, et enfin nous trouvons à ce niveau des lieux d'aisance qui intéressaient tout le monde dans la maison. Verlaine, Mathilde et Arthur devaient sans doute descendre d'un étage pour aller soulager leurs besoins s'ils en ressentaient la nécessité pendant la nuit. C'est toujours intéressant à savoir. Le palier et une pièce à feu étaient côté cour, les lieux d'aisance, le cabinet et les deux autres pièces à feu, dont celle que j'estime à alcôve, étaient côté jardin. Le deuxième étage "mansardé" se composait d'un palier, d'une pièce sans feu, d'une lingerie et d'un grenier côté cour, puis d'une pièce sans feu côté jardin. Pour l'exposition côté cour ou jardin et pour les fenêtres et portes, certaines subtilités m'échappent, mais tous logés au deuxième étage, le couple Paul Verlaine d'un côté, l'invité Arthur Rimbaud de l'autre, occupaient des pièces non chauffées. Vu que le pèlerinage s'arrête à la façade qui donne sur la rue, même si la structure a été modifiée, voyons-nous plutôt une fenêtre commémorant la présence de Verlaine ou bien une fenêtre commémorant celle de Rimbaud ? Le calepin a l'air du bon outil pour trancher, mais je ne voudrais pas dire de bêtises, des vérifications sur place s'imposeraient peut-être.
En tout cas, nous allons nous intéresser dans la suite de notre compte rendu à la suite du grand séjour parisien de Rimbaud de septembre 1871 à juillet 1872.

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