samedi 2 mai 2026

Remarques à propos du titre "Les soeurs de charité" !

Parmi les poèmes de Rimbaud recopiés par Verlaine figure la pièce intitulée "Les Sœurs de charité" qui est datée sur le manuscrit de "Juin 1871". Ce poème est assez nettement délaissé par les rimbaldiens. On devine un désir de mort, d'anéantissement qui suit la nouvelle de la Semaine sanglante à la toute fin du mois précédent, mais le poème se garde bien de faire une référence explicite à l'actualité politique, même s'il est facile de comprendre la raillerie de telles formules : "laideurs de ce monde", "cœur largement irrité". Mais, la conception du poème est vraisemblablement antérieure à la fin de la Commune. Dans sa lettre du 17 avril 1871, qui correspond aux inconnues des débuts de la troisième semaine de combat entre communalistes et versaillais, Rimbaud écrit ce court paragraphe à l'intention du destinataire Paul Demeny :
 
   Oui, vous êtes heureux, vous. je vous dis cela, - et qu'il est des misérables qui, femme ou idée, ne trouveront pas la Sœur de charité.
Nous n'avons pas la lettre de Demeny envoyée à Rimbaud à laquelle celui-ci réagit. Demeny vient de se marier, mais l'idée de parler de "sœur de charité" déplace les lignes de compréhension, on ne parle pas d'une âme sœur, mais d'une sœur de charité. Pourtant, il est clair que Rimbaud félicite Demeny pour sa chance d'en avoir trouvé une. Je pense que la formule de Rimbaud est plus diplomatique que sincère, mais l'important c'est ce glissement du côté de la catégorie des "misérables" pour qui il n'est pas permis d'espérer, même en passant de l'attente d'une femme à celle d'une idée. Et, on sent que Rimbaud songe à s'appliquer à lui-même ce constat désespérant, et c'est en tout cas ce que le poème de "Juin 1871" met en place avec le "jeune homme" figurant assez clairement le poète, ce qui s'accroît d'une filiation romantique avec le motif de la "blessure éternelle et profonde". Normalement, à moins des vicissitudes de l'existence qui peuvent empêcher concrètement un homme de rencontre l'amour, le propos de Rimbaud s'apparente plutôt une pente masochiste à la prophétie autoréalisatrice. Il y a une diversité de millions de femmes et d'hommes, comme tout homme ou toute femme a un bagage d'héritage parental qui fait appartenir l'être à la moyenne humaine. Il faut le coup du sort physique ou le coup du sort de la vie en société pour être privé d'espoir. Il va de soi que Rimbaud surjoue le motif de la singularité de l'individu. Or, même si certaines conformations individuelles s'écartent de la moyenne de la société, l'échec ne peut pas s'expliquer par une absence d'espoir.
Notons que dans la lettre à Demeny le poète passe de ce sujet à celui de la ville de Paris, ce qui invite aussi à considérer que notre poète les sépare bien dans son esprit.
Le poème "Les Sœurs de charité" est composé de dix quatrains d'alexandrins et daté de "juin 1871", le thème chrétien de son titre impose un rapprochement avec la pièce du mois suivant intitulée "Les Premières communions".
Les trois premiers quatrains décrivent le "jeune homme" source d'une aspiration à la "sœur de charité". Le jeune homme se sent exilé en ce monde qui le soulève d'un irrépressible sentiment de dégoût et sa perfection devrait lui valoir l'adoration d'un Génie oriental. Il y a donc un espace d'exclusion symbolique qui est clairement mis en place. La comparaison est assez évidente avec le poème "Conte" qui est une critique de l'orgueil particulier à ce jeune homme.
A partir du quatrième quatrain, le poème décrit en creux ce que la Femme n'est pas à celui qui attend une véritable "sœur de charité." Une autre comparaison majeure s'impose là encore avec une prose ultérieure de Rimbaud : on songe au rejet de la Beauté dans la prose liminaire d'Une saison en enfer.
L'expression "pitié douce" illustre l'idée de réduction dérisoire du concept de "sœur de charité". Et Rimbaud décrit alors des attentes plus physiques que morales : "doigts légers" ou "seins splendidement formés". En clair, dans la vie de tous les jours, les femmes sont peu mises en valeur et ne semblent pas offrir l'expression de tout ce que la littérature crée d'enchanteur. Après trois quatrains consacrés à la Femme, le poète passe à la "soeur de charité" comme idée, la "Muse" ou la "Justice" et ici l'idée de "Justice ardente" peut faire écho aux événements récents. Mais cela ne fait qu'aggraver le sentiment d'altérité du poète dont le front devient saignant. Je relève l'aspiration aux calmes qui double le désir des splendeurs. Le poète exprime alors une répugnance d'obédience romantique à la "noire alchimie" et aux "saintes études". Cette répugnance à l'alchimie n'est pas anodine quand on sait les lectures au premier degré qui peuvent être prononcées de "Voyelles", de l'Alchimie du verbe ou des théories du voyant. Il y a une dominante de l'orgueil, mais aussi l'idée clef avec majuscule de la "Vérité", sauf qu'elle est associée à l'obscurité des nuits. Sans horizon pour se réaliser, le poète se tourne alors vers la Mort dont il fait sa sinistre "sœur de charité", ce qui fait du poème un solipsisme sans grande portée intellectuelle. Il ne reste alors qu'à creuser ce à quoi s'oppose Rimbaud en délivrant une telle prestation, surtout que le début fait penser à la fois à Musset et à Baudelaire, les deux pointes opposées de la valeur poétique dans le discours à Demeny de la lettre du 15 mai 1871.
Lorsqu'il écrit Les Poètes maudits, Verlaine a perdu depuis longtemps la trace des copies qu'il a pu faire des textes de son ami et de cette transcription-ci précisément du poème "Les Sœurs de charité". Il évoque alors le titre manquant au singulier : "La Sœur de charité".
Si on s'en tient, comme le font la plupart des rimbaldiens, à la lecture des poètes, recueils et poèmes célèbres, on n'a pas l'occasion de lire fort souvent des poèmes s'intitulant "La Charité", "La Sœur de charité" ou "Les Sœurs de charité". A défaut, on souligne un rapprochement avec des poèmes des Fleurs du Mal et notamment "Les deux bonnes sœurs", même s'il y a des écarts à mentionner entre les poèmes. Et, justement, ce qui me semble important, c'est qu'en-dessous des grands noms de la poésie, il existe une  forte veine de poésie populaire édifiante au dix-neuvième siècle qui se propage dans les revues ou périodiques, qui se propage au théâtre ou bien sous forme de plaquettes à la notoriété éphémère. Quand je vivais à Toulouse, j'ai consulté une sorte de gros volume reliant plusieurs ouvrages du dix-neuvième siècle entre eux, et il s'y trouvait précisément un poème qui s'intitulait "Les Sœurs de charité", comme la pièce de Rimbaud. Vous vous doutez que les rapprochements n'étaient pas spectaculaires, sinon j'en aurais immédiatement traité à l'époque, mais je voulais mûrir cela en le conservant sous le coude, et hélas je regrette de ne pas avoir pris au moins une copie du poème sur un de mes cahiers. Il faudrait que je me rende à nouveau à la bibliothèque municipale de Toulouse pour relire le poème en question, et déjà le retrouver. Il pourrait être sur le site Gallica de la BNF que je ne le reconnaîtrais même pas de toute façon.
Mais, justement, sur le site Gallica, je peux trouver des poèmes de la sorte. La recherche du titre au pluriel "Les Soeurs de charité" me fait tomber sur une longue liste de références mais qui privilégie des mentions en passant dans des écrits en prose, voire dans des dictionnaires. La recherche risque de bien me fatiguer. Et je trouve même très rapidement le poème même de Rimbaud, alors que ce que je veux c'est le poncif qui l'a précédé. En revanche, je trouve très vite pour le titre "La Soeur de charité" tel que l'a écrit Verlaine le poème en vers suivant : "La Soeur de charité" avec la mention complémentaire "Se vend au profit des pauvres". Il s'agit d'un "poème" d'Auguste Boudin publié à Avignon et qui date de 1864. On peut aussi relever le caractère provincial de la publication. Le début du poème montre de quoi les vers de Rimbaud sont le contrepoint :
 
Dieu n'abandonne point le pauvre qui le prie ;
Si la source des dons pour lui semble tarie,
Ce n'est que pour un temps ; bientôt le jour luira
Où la céleste main plus large s'ouvrira.
 
[...]
 Le poème de Rimbaud pose le problème au plan intellectuel de n'être qu'un solipsisme. En revanche, la confrontation aux modèles qu'il dénonce permet de comprendre que Rimbaud refuse le mensonge de la foi, la duperie de la promesse d'un Dieu qui n'abandonnera pas le pauvre, ou les "misérables" pour citer la lettre du 17 avril 1871. En clair, il faut à un moment donné moins lire le poème de juin 1871 pour lui-même que pour son opposition à toute une littérature édifiante que plus personne ne lit et connaît aujourd'hui.
Le poème de Boudin est une variation personnelle sur ce sujet. Le poème ne se poursuit pas dans une méditation générale, mais offre un petit récit misérabiliste, un peu à la Coppée si on peut dire, avec une fin heureuse en ce sens que l'intervention de la "Soeur de charité" qui ne s'est pas arrêtée aux rumeurs permet de faire taire les calomnies. On retrouve le motif aussi des gens de basse condition qui s'enfoncent toujours plus dans la misère et qui doivent pour s'en sortir vendre leurs biens, les remettre au Mont-de-Piété, etc. Rimbaud s'éloigne de ce cadre. Son poème ne parle pas de la misère financière, mais de la misère du "jeune homme" qui attend autre chose de la Femme, de la "Muse verte" et de la "Justice ardente".
La recherche sur "Gallica" permet également de découvrir toute une fournée de poèmes intitulés "La Charité" dont certains liés à la propagande du second Empire autour du fils et prince. Dans cette diversité, il y a des comparaisons à faire, même fugaces, avec le poème de Rimbaud. Il y a un poème de 1864 en alexandrins à rimes plates qui n'est pas inintéressant à mentionner. Il y a le poème "Aux Soeurs de la charité" de Boisisère, dont le titre se rapproche de celui de Rimbaud et qui date de 1855. Il y en a d'autres. Certains sont antérieurs à juin 1871, d'autres postérieurs. Il y a un poème en trois chants dédié à sa majesté l'impératrice Eugénie ou bien un poème allégorique joué sur le théâtre à Nice au bénéfice de l'orphelinat du Prince Impérial, le 14 novembre 1863. Il est sensible que le titre du poème de Rimbaud fait clairement référence à cette littérature d'époque qui doit se comprendre comme un fait social massif, même si cela n'est pas devenu un patrimoine éternel comme "Le Lac" de Lamartine ou "La Tristesse d'Olympio".