Je viens de lire l'article de Cavallaro sur le déchiffrement du vers 72 et tuons le suspense : il se trompe. Cet article vient d'être publié dans le numéro 36 de la revue Parade sauvage daté de 2025 bien que paru le 18 février 2026.
Avant d'en parler, quelques petits rappels !
J'ai trouvé cette solution en 2009, à preuve l'édition de la Pléiade qui est de 2009. Mais on a d'emblée déformé ma solution "ou daine" en "de daines". J'ai publié du coup un article dans la revue Méthode, puis pour une plus grande diffusion sur le blog Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu. Cela fait seize à dix-sept ans déjà.
A l'époque, Murphy lui-même quand il citait mon élucidation la corrompait en "d'aines" et je ne sais plus quoi, à deux reprises il ne citait pas exactement le vers que j'ai déchiffré. Marc Dominicy a publié une tentative de réfutation des plus cavalières à laquelle j'ai réagi sur ce blog en 2023. Treize à quatoze ans plus tard donc !
L'article de Cavallaro vient seize ans après, et seulement deuxà trois ans seulement après l'article coup dans l'eau de Dominicy.
En clair, les rimbaldiens n'ont pas envie de m'attribuer cette découverte. Ils font systématiquement du déni : attribution de la datation des poèmes zutiques à Teyssèdre alors même que la bibliographie de Teyssèdre référence mes trois articles où constater mon antériorité, refus d'admettre le poids de la signature "PV" pour "L'Enfant qui ramassa les balles...", refus d'admettre la coquille "outils" à corriger par "autels", etc., etc.
Je remarque que dans la note 1 de son article Cavallaro remercie Murphy et Cornulier "pour les échanges qui ont conduit à l'élucidation de ce vers." Il s'agit évidemment d'attitudes hostiles à mon égard. Et surtout, je ne comprends pas ce principe de remercier et d'impliquer les autres dans son propre article, ça crée des réseaux d'autorité malsaine.
Mais passons, on va parler des faits.
Cavallaro rappelle que mon élucidation n'a pas été suivie par Guyaux et Bivort et qu'ils ont placé des crochets signe de la valeur conjecturale des leçons qu'ils proposaient.
Arrêtons-nous un instant là-dessus !
J'ai fourni la solution ! "- Ô j'exècre tous ces yeux de Chinois ou daines," à partir d'un déchiffrement de la séquence : "- Ô j'exèxre tous ces ces yeux de Chinois oudaines," qui est ce qui apparaît factuellement sur le manuscrit ! Les rimbaldiens considéraient que le "Ô" était biffé par un "J" majuscule", et j'ai fait observer que c'était l'inverse pour deux raisons. Premièrement, le redoublement du démonstratif "ces" qui était lié à un franchissement de la césure selon toute vraisemblance et deuxièmement, la raison la plus forte, la partie illisible ne pouvait certainement pas correspondre à plus d'une syllabe. J'ai corrigé exèxre" en "exècre", mais ça tout le monde le faisait d'évidence, et j'ai supprimé l'un des deux "ces". J'ai compris que Rimbaud qui devait être éméché quand il écrivait a cafouillé, il voulait mettre le déterminant "ces" devant la césure, et il a donc écrit : "- Ô j'exècre tous ces" le premier hémistiche, mais pour le second, au lieu de repartir au nom, il a subi le conditionnement du groupe nominal qu'il a reporté en entier, réécrivant fatalement un deuxième déterminant "ces". Jusqu'au premier "ces" inclus, il fallait six syllabes, donc entre "- J'exècre tous ces" et "- Ô j'exècre tous ces", le choix se porte forcément sur le rétablissement du "Ô". L'élimination d'un des deux "ces" va de soi : "tous ces ces yeux", et donc de "yeux" jusqu'à la fin il faut six syllabes et dans "yeux de Chinois [...d]aines," il ne peut donc manquer qu'une syllabe, ce qui est logique vu que la séquence manuscrite est ultra courte.
Avant 2009, on proposait des solutions "à fredaines", "à bedaines", etc., qui ne tenaient aucun compte de l'effort de déchiffrement à fournir.
J'ai fixé qu'il n'y avait que de petits jambages, un bouclage à déterminer pour la première des deux lettres et puis une lettre que je dis à jambages, des petits sautillements de rien du tout.
J'en viens donc à ceux qui ont déformé ma lecture.
En écrivant : "de Chinois, de daines" Guyaux et Cervoni n'ont pas réellement travaillé le manuscrit, puisqu'ils ajoutent une virgule qui ne figure pas sur celui-ci. Puis, c'est un peu cavalier de m'attribuer une découverte qu'ils ont réarrangée et qui, du coup, n'est pas mon discours.
Ensuite, Murphy a fourni "ou d'aines", ajoutant encore un signe qui ne vient de nulle part, mais là c'était une façon dédaigneuse de traiter ma découverte, puisque c'était ma solution qui n'était même pas citée correctement. Et cela est arrivé une deuxième fois comme je l'ai dit plus haut.
Ensuite, il y a la lecture de Bivort que je ne connaissais pas en 2018 qui est "et de daines", on retrouve le même problème que les lectures anciennes "à bedaines", "à fredaines", on ne prend même pas conscience que la partie illisible sur le manuscrit est particulièrement brève.
Quand Dominicy propose sa solution, il fait exactement la même chose : "ou de naines" que les solutions "à bedaines", "à fredaines" et "et de daines". Il ne tient pas compte de la longueur de la séquence à déchiffrer sur le manuscrit. Et dans tous ces cas de figures, ils ne tiennent aucun compte de l'étude des formes du manuscrit. Ils inventent directement. Et ce problème est déjà un peu celui de Guyaux et Cervoni qui minimalement inventaient une virgule.
Le plus piquant avec l'article de Marc Dominicy, c'est qu'il pérorait en disant qu'il faut être bigleux pour croire identifier une majuscule à "Chinois" alors que l'écart entre sa solution "et de naines" et la maigreur de la forme à déchiffrer sur le manuscrit était autrement criante.
Cavallaro enterre tout ce qu'a développé Dominicy, mais appréciez comment il parle pourtant de l'article en question : "Sa longue démonstration, d'une belle érudition, en soi fort intéressante, fait fi de cette évidence du manuscrit". Aucune ironie de la part de Cavallaro ! Pourtant, il discrédite tous les détails de la lecture de Dominicy, tout ce en quoi Dominicy s'est opposé à mon déchiffrement.
Cavallaro rétablit dans le déchiffrement de ce vers tout ce que j'ai apporté, en-dehors du mot qui précède "daines" : Il rétablit le "Ô" en particulier, mais cela Dominicy ne l'avait pas remis en cause. Mais notez comment Cavallaro anonymise mon apport : "Le redoublement du démonstratif, comme on l'a noté avant moi, provient sans doute du déplacement de la césure, à la suite de la correction du début du vers". Mais ce "on", c'est David Ducoffre, c'est un point important de ma démonstration en 2009. C'est moi et moi seul qui ai compris qu'il fallait rétablir le "Ô" car la césure passait après le déterminant "ces". Avant 2009, on éditait le vers sans le "Ô", donc personne n'y pensait à une césure acrobatique sur "ces".
Cavallaro me reconnaît essentiellement d'avoir compris l'autonomie du mot "daines" et que la partie a déchiffré était un mot séparé. Il manque simplement un espace dans la transcription.
Hostiles à mon égard, Murphy et Cornulier ont échangé avec Cavallaro pour favoriser la solution de Guyaux, lequel n'est pourtant pas non plus dans le cœur de Murphy, mais le plus important est de me minimiser vu l'avenir des études rimbaldiennes.
Et donc, qu'ont-ils trouvé ?
Ils démontrent en effet que le point d'un point d'exclamation du recto du manuscrit transparaît sur le verso et du coup on voit ce point faire partie de la zone à déchiffrer du vers 72. Rimbaud a écrit "Juste !" au vers 45 de "L'Homme juste", ce point se voit au verso, pile à l'endroit à déchiffrer. Et comme ça j'aurais été leurré par un signe parasite. Sauf qu'ils font un procès d'intention. Ils s'imaginent que j'ai assimilé ce point à la forme du "u", sauf que non.
Ecartez ce point ! vous ne voyez toujours pas apparaître un "e", c'est bien un "u" qui apparaît sur le manuscrit. Cavallaro donne des exemples de "de" manuscrit de Rimbaud, page 206 de son article, mais les deux "e" sont lisibles en tant que "e" dans ces deux cas. On voit le mouvement de courbe, genre un col de cravate. Il n'y a pas le trou au coeur de la boucle, mais il y a la boucle. Dans le cas du vers 72, je suis désolé, on n'a pas une boucle de "e", on a un virage brusque anguleux après la première lettre et un demi-cercle. La partie anguleuse n'est clairement pas la boucle d'un "e" !
Moi, j'identifie clairement la lettre "u". Je ne prends même pas en considération le point, je vois un demi-cercle qui descend vers le bas et remonte. Et ce demi-cercle part d'un angle qui n'est en aucun cas une boucle de "e", même mal formée. La boucle est clairement refusée par l'écriture ! J'ajoute que si le point transperce le manuscrit, cela veut dire que Rimbaud devait déjà le négocier au moment où il transcrivait son vers 72, ce qui pourrait aussi expliquer, en prime de son côté éméché "exéxre" qu'il ait mal écrit "ou daines".
Revenons à la lettre qui précède le "u" et non le "e" ! Le point ne changeant rien à l'affaire.
Cavallaro m'attribue d'avoir identifié la rime "soudaines"/"daines" en me reportant à une rime d'Ernest d'Hervilly citée par Banville en mars 1872 dans un compte rendu de la revue L'Artiste. Mais j'ai aussi appuyé sur l'idée de la rime riche "soudaines"/"ou daines" en comparant directement le "ou" manuscrit de "soudaines" au "ou" devant "daines". Il n'y a pas ce jeu dans les vers d'Hervilly, puisque "soudaines" rime avec "et les daines". Une force de ma démonstration est d'avoir montré que le mouvement de la main pour écrire le "o" de "soudaines" est identique au "o" de la conjonction "ou" que j'identifie. Cavallaro n'offre pas le fac-similé pour "soudaines". Mais le mot était inclus dans l'extrait photographique que j'avais donné. Vous pouvez le vérifier sur le lien suivant, l'article que j'ai publié sur le blog Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu.
Pourquoi Cavallaro, Cornulier et Murphy en escamotent-ils la prise en considération graphologique ?
Dans mon article de 2010, j'écrivais ceci : "Que l'on compare tout simplement le mouvement de notre "o" mal bouclé avec la boucle du "o" de "soudaines". Tout est là."
Le "o" n'est pas concerné par le point qui transperce le manuscrit que je sache ! Il faut prendre le temps d'éprouver si la première lettre a la forme d'un "o" ou d'un "d". Quant au point, il ne change rien au fait que ce qui n'est pas ce point est un "u" et non un "e".
Le "o" de "Chinois est parfaitement fermé, rond avec un trait qui passe au milieu, mais le "o" de "soudaines" n'est pas fermé et on peut identifier le départ tout à droite d'un demi-cercle qui descend et puis remonte et avant d'avoir fait un tour complet Rimbaud repart trop vite sur la droite faisant une boucle à l'intérieur du haut du "o" sans l'avoir fermé. C'est EXACTEMENT ce que fait Rimbaud avait le "o" du "ou" devant "daines", "ou" qui n'est pas un "de".
Le "o" du "ou" devant "daines", Rimbaud montre trop haut et fait une boucle qui du coup fait un peu dérailler la figure du cercle.
Les "d" de Rimbaud n'ont pas cette forme. Le "d" de "dise" au vers 71 ou le "d" apostrophe pour "d'enfants" témoigne déjà que Rimbaud a tendance à soulever la main à ne pas souvent lier le "d" minuscule à la suite de la transcription. Il y a une boucle vers le bas au démarrage des "d", mais il n'y a pas ce mouvement quasi circulaire comme pour un "o". Le "d" de "daines" est lui-même pareil que celui de "dise" dans le principe. Le même arrêt brusque concerne le "d" de "doux" au vers suivant. Le "d" de la préposition "de" devant "Chinois" est particulier. Là, il n'y a pas d'arrêt brusque, mais la boucle fait plutôt penser au principe du "l" en écriture cursive qu'à la boucle du "o". Pour "daines", il y a un démarrage important de la boucle à gauche, mais il part très à droite pour revenir tout de suite vers la gauche et la logique de ce "d" précis de "daines" c'est que Rimbaud fait juste un "d" brutal, mais il lève la main pour passer à la lettre suivante, le "a". Même remarque pour "dise" et "doux". Pour "de Chinois", l'écriture est cursive, il y a une bonne liaison du "d" au "e", mais comme pour "dise" et "soudaines" l'amorce est basse, alors que la remontée du "d" à droite évacue le côté arrondi. On a un début qui est une pointe, puis le demi-cercle est plutôt le plan vertical à droite. On n'a pas une forme globalement arrondie, ce qui est le cas du "o" de "ou daines", même si c'est flottant. Jusqu'à un certain point, le mouvement de la main est étonnamment similaire pour écrire un "d" et un "o" chez Rimbaud, mais les à-coups de la construction rimbaldienne du "d" ne vont pas avec le "o" de "ou daines". Rimbaud ne lit pas ses "d" en général à la lettre suivante, et les exceptions "de Chinois" notamment ne rejoignent pas la forme du "o" de "ou daines".
Et si vous voulez hésiter entre un "d" et un "o", de toute façon, il n'y a pas de "e", c'est "dudaines" que vous devez adopter comme solution, puisqu'il est clair comme de l'eau de roche qu'il n'y a pas de "e" sur le manuscrit. Dans "soudaines", le "d" est enchaîné à la lettre suivante qui est un "a". Si vous faites cette comparaison en prétendant identifier un "d" dans la partie à déchiffrer devant "daines", vous êtes obligés de constater qu'à l'angle qui suit votre prétendu "d" il n'y a pas la boucle de "e" même mal formée, alors que c'est l'exact emplacement du "a" dans "soudaines". Dans la séquence "de Chinois", vous avez un "d" qui fait la liaison en descendant très bas et vous avez enfin la remontée d'un "e" nettement bouclé.
Où est la boucle du "e" dans la partie à déchiffrer devant "daines" ? Il y a un virage anguleux abrupt et un "u". Il n'y a aucune esquisse fugace d'une boucle d'un "e", strictement aucune. Page 207 de son article, Cavallaro exhibe d'autres "de" manuscrits de Rimbaud, tous témoignent que Rimbaud prend la peine de boucler ses "e", alors qu'il n'y a aucune boucle sur le prétendu "e" de "ou daines" et pour cause !
Cerise sur le gâteau, alors que ma solution sans faille n'amène qu'à conclure à l'absence d'un espace entre "ou" et "daines", Cornulier, Murphy et Cavallaro soutiennent sans rire qu'il faut ajouter un espace et une virgule ! Il n'a pas corrigé "exèxre", ni le redoublement "ces ces", il est vrai qu'après tout la correction va de soi, mais pour ce même vers Murphy, Cornulier et Cavallaro imaginent que Rimbaud n'a pas daigné boucler un "e", ni mettre une virgule, ni mettre un espace. Quel condensé !
Et il faut imaginer la poésie "- Ô j'exècre tous ces yeux de Chinois, de daines[.]" Vous croyez sérieusement que Rimbaud qui a le sens du rythme s'exprime ainsi, jacasse ainsi. Vous trouvez ça expressif ? Vous rigolez ! Evidemment que ça envoie autrement le feu d'écrire : "- Ô j'exècre tous ces yeux de Chinois ou daines", c'est ça le style !
C'est tellement évident, et de toute façon c'est ce qui est écrit sur le manuscrit, c'est les formes à voir sur le manuscrit, un "o" et un "u". Vous hésitez à tort sur le "d" et vous mentez quand vous prétendez identifier un "e". Le point d'exclamation ne changer rien à ce qu'il y a à voir, que dalle ! Il n'y a pas de "e", vous pouvez tourner ça dans tous les sens que vous voulez !
Un peu de bon sens, quand même !
"Ô Justes ! nous chierons dans vos ventres de grès !" sans oublier La Renaissance littéraire et aristique !
Puis, un mot sur le passage de "Villes" que cite Cavallaro comme problématique : "J'ai tremblé à l'aspect des gardiens de colosse et officiers de construction". Cavallaro en fait l'illustration d'un cas similaire déjà à "yeux de Chinois ou daines", preuve s'il en est que cette syntaxe convient à Rimbaud, mais ce qui me dépasse, c'est que Cavallaro prétende que la phrase du poème "Villes" des Illuminations est problématique au plan grammatical. Mais, moi, je ne le vois pas le problème de syntaxe. Il n'y en a tout simplement pas. Claisse non plus ne le voyait pas, il me l'avait dit en privé.