jeudi 12 avril 2018

Compte rendu à vif de l'article "La FAQ des 'Illuminations' d'Alain Bardel sur son site rimbaldien

Préambule

     Dans le courant du mois de juin 1872, Rimbaud écrit ceci à son ami Ernest Delahaye :
N'oublie pas de chier sur La Renaissance, journal littéraire et ar[t]istique, si tu le rencontres.
Rimbaud est un jeune poète d'un peu plus de dix-sept ans et demi. Il n'a pratiquement rien publié et n'a sans doute pas fait connaître au milieu parisien les parutions antérieures de trois de ses textes "Les Etrennes des orphelins", "Trois baisers" et "Le Rêve de Bismarck" dans des revues ou journaux, pour ne pas parler de son palmarès scolaire.
Rimbaud a été introduit aux dîners des Vilains Bonshommes. Il fréquente un milieu littéraire étoffé qui lui permet une expérience de Cercle du Zutisme en octobre-novembre 1871 et lui offre le privilège de poser sur une toile de Fantin-Latour, celle du Coin de table, en compagnie des fondateurs de la revue La Renaissance littéraire et artistique. Rimbaud a passé des soirées à s'amuser avec Paul Verlaine certes, mais aussi avec des notoriétés telles que André Gill, célèbre caricaturiste, Albert Mérat, Léon Valade, Camille Pelletan, journaliste au Rappel, Armand Silvestre, poète lancé par George Sand qui a témoigné d'un échange entre lui et Rimbaud, puis surtout avec Théodore de Banville, poète qui l'a hébergé et qui était le plus en vue en 1871 après Victor Hugo (et peut-être le vieillissant Théophile Gautier), mais notre poète adolescent semble aussi avoir des relations minimales avec Emile Blémont, Jean Aicard et Ernest d'Hervilly. Rétrospectivement, nous songeons à allonger la liste, puisque Charles Cros et Louis Forain sont devenus par la suite des personnages d'une certaine notoriété, eux aussi.Un entrefilet de Lepeleltier du mois de novembre 1871 nous apprend en outre que Rimbaud n'était pas un inconnu pour Catulle Mendès et Léon Dierx, même si les échanges ont pu ne pas être bien amènes. D'autres noms seraient à citer dont celui d'Edmond Maître ou même celui de Jules Claretie, puisque Valade a rédigé pour ce dernier un éloge du génie ardennais.
Des passerelles existent sans aucun doute entre le Cercle du Zutisme et les fondateurs de La Renaissance littéraire et artistique. Cela est prouvé par les noms réunis sur le Coin de table de Fantin-Latour, sachant qu'un portait de Mérat aurait dû figurer lui aussi sur cette toile : Emile Blémont, Ernest d'Hervilly, Pierre Elzéar Bonnier, Jean Aicard, Camille Pelletan, Léon Valade, Arthur Rimbaud et Paul Verlaine. Pierre Elzéar est mentionné dans les contributions à l'Album zutique de 1872. Léon Valade est un pilier de la revue La Renaissance, ce que cachent les abondants pseudonymes qu'il emploie.
Rimbaud a connu le caricaturiste André Gill dès son séjour parisien de février-mars 1871, puis il a écrit à Jean Aicard dès le mois qui a suivie la semaine sanglante. Rimbaud a participé au dîner des Vilains Bonshommes du 30 septembre 1871, puis à d'autres. Mallarmé l'y a aperçu.
Plusieurs personnes se sont cotisées pour que Rimbaud puisse subvenir à ses besoins. Dans la lettre de Charles Cros à Gustave Pradelle du 6 novembre 1871, nous apprenons que se sont cotisés, au-delà de l'aide matérielle fournie par Banville en personne, Charles Cros, Camille Pelletan, Paul Verlaine et le fondateur même de la revue La Renaissance littéraire et artistique Emile Blémont.
De septembre 1871 à mars 1872, Rimbaud n'a rien publié, mais le cercle étroit d'amis qu'il fréquente va lui offrir un débouché avec la création de La Renaissance littéraire et artistique. Malheureusement, Rimbaud est devenu persona non grata. Sa relation avec Verlaine suscite les moqueries et même elle est un objet de scandale, tandis que sa dispute avec Etienne Carjat qu'il a menacé et blessé, fût-ce légèrement, au moyen d'une canne-épée, dans un dîner des Vilains Bonshommes a provoqué certaines colères. Il a fallu éloigner Rimbaud de Paris et, si son retour a eu lieu en mai, cela ne ne devait pas arriver aux oreilles de tous.
La revue La Renaissance littéraire et artistique est hebdomadaire et le premier numéro est sorti le 27 avril 1872. Jean Aicard en est le directeur-gérant. Les sommaires montrent bien que ce sont les contacts littéraires parisiens de Rimbaud qui animent cette revue. Voici la liste des noms qui publient dans les deux premiers numéros : Jean Aicard, Théodore de Banville, Sully Prudhomme, Pierre Elzéar, Léon Valade (qui est aussi Atta-Troll et Sylvius), Ernest d'Hervilly, Emile Blémont, Gustave Morel, Victor Hugo, Armand Silvestre. Si on écarte la lettre de Victor Hugo, Rimbaud les connaît tous, sauf Morel et peut-être Sully Prudhomme. La principale alerte, ce n'est pas Armand Silvestre, qui a écrit des livres hostiles à la Commune, mais Ernest d'Hervilly, que Rimbaud aurait insulté sous une forme d'anthologie ("Ferme ton con!") lors de l'incident Carjat.
Verlaine publie à son tour un poème dans la revue dès le 18 mai 1872, une "Romance sans paroles" qui a beaucoup à voir avec Rimbaud, il s'agit de la première des "Ariettes oubliées" du futur recueil Romances sans paroles et cette "romance" s'inspire de la "délicate attention" qu'a eue Rimbaud d'envoyer à Verlaine une transcription d'une ariette de Favart. Un deuxième poème de Verlaine sera publié le 29 juin 1872, et je suis fortement tenté de penser que le poème que Rimbaud a composé le "27 juin 1872" "Jeune Ménage" a à voir avec cette poésie qu'agitent des questions et qui se termine sur une "fenêtre" "Ouverte un peu sur le petit jardin".
En tout cas, dans le courant du mois de juin 1872, la revue hebdomadaire publie ses sixième, septième, huitième, neuvième et dixième numéros, entre le premier et le vingt-neuf du mois. Rimbaud n'y trouve toujours aucune place.
Pourtant, notre jeune ardennais est revenu à Paris vers le début du mois de mai. Il faut ajouter à cela que ses connaissances littéraires savent qu'il est sur la touche depuis le mois de septembre 1871 et, s'ils se sont cotisés pour lui, ils savent qu'il est nécessaire de le lancer de toute urgence. Quoi que les gens pensent, les lettres de Léon Valade montrent qu'un discours admiratif a concerné Rimbaud, les témoignages directs de Valade par lettres s'accompagnant de propos attribués au journaliste Jules Soury et à Edmond Maître.
Rimbaud ne supportait tout simplement pas cette attente. Il y a fort à parier que la lettre à Delahaye où Rimbaud injurie la revue doit se rapprocher du 29 juin, date de publication d'une livraison avec une deuxième contribution de Verlaine à la revue.
Tout le monde passait avant Rimbaud et, même si Verlaine n'était pas le principal contributeur, loin de là, il publiait une deuxième pièce. Rimbaud ne l'a pas supporté...

CR de l'article "La FAQ des Illuminations" d'Alain Bardel
Qu'est-ce que c'est qu'une "FAQ" ? Il s'agit d'une abréviation pour "Foire aux questions". Il s'agit d'un regroupement de questions fréquemment posées ou, en tout cas, posées par des internautes ou un public qui a tenu à réagir face à un site internet, face à une publication, etc., et ces questions sont accompagnées des réponses.
C'est une pratique liée essentiellement à internet. Nous trouvons beaucoup de "F. A. Q." sur des sites de youtubeurs, mais aussi sur pas mal de sites variés mis en ligne. Les FAQ peuvent être orientées. Par exemple, sur un site d'aide informatique, la FAQ ne répondra qu'à des questions techniques. Du côté des youtubeurs, une FAQ peut partir dans toutes les directions. Un youtubeur peut avoir créé un site pour parler d'un sujet qui l'intéresse, mais la FAQ sera l'occasion de parler de sa vie privée, etc. La FAQ proposée par Alain Bardel se limite à un sujet, celui des Illuminations.
Mais est-ce que cette appellation est justifiée dans le cas du travail d'Alain Bardel ? Qui lui a posé ces questions ? Sont-ce celles du public ou sont-ce les questions que se pose Alain Bardel lui-même ? Celui-ci n'a l'air de proposer rien d'autre qu'un article habituel avec des sous-parties dont les titres sont formulés à la manière de questions. Qui plus est, l'allure familière de son titre "FAQ", sans même les points abréviatifs (F. A. Q.) créent l'attente d'un article décontracté où on échange à bâtons rompus. Ce n'est pas du tout le cas. L'article est étudié dans tous ces détails et correspond à une étude écrite planifiée et peaufinée. Enfin, il faut mesurer le problème que pose la "FAQ". Une "FAQ" crée une sorte d'autorité des réponses. Nous sommes habitués à des FAQ où les questions peuvent porter sur la vie privée des gens, ce qui ne laisse pas de place à la réplique, ou à des FAQ qui répondent à des questions techniques, et, cette fois, la réponse concrète sera facile à apprécier comme juste ou pas juste, comme experte ou non.
Bref, je trouve très tendancieux, dès la lecture de son titre, l'article d'Alain Bardel.

Dans l'introduction de son article, Bardel ouvre des perspectives de débat qu'il referme aussitôt. Il rend anonyme certaines contestations : la citation suivante où un site participatif est personnifié m'apparaît comme une véritable perle de fantaisie : "L'Encyclopédie en ligne Wikipédia n'est pas du tout certaine..." Toujours en créant une minoration par l'anonymat, l'auteur traite avec désinvolture le sujet du débat : "On voit parfois contester aux Illuminations [...]" Il est clair que, d'entrée de jeu, Bardel use de moyens rhétoriques pour influencer son lecteur et l'amener à partager son point de vue sur des bases non pas rationnelles, mais sur des bases émotives liées qui plus est à l'intimidation.
Et, cerise sur le gâteau, Bardel revendique fièrement la "fabrication du consensus" comme dirait Chomsky : "on ne peut que se réjouir du consensus croissant entre les principaux éditeurs des Illuminations". Et Bardel continue de la sorte. Le consensus est la "voie la plus sage", le persiflage affleure sous la plume : la sagesse n'est pas la chose du monde la mieux partagée, des gens s'autoriseraient à parler savamment des Illuminations mais en proférant "d'étranges choses". Outre la "complexité des sujets abordés" que Bardel est bien obligé de concéder, il serait question d' "ignorance", ou bien de "démon de l'innovation" (reproche assez inattendu dans le domaine rimbaldien), et même de "dissidence", mot qui renvoie aujourd'hui à des penseurs malsains très présents sur la toile, et il est devenu bon de diaboliser tout ce qui s'oppose à nos politiques et au discours dominant à l'aide d'assimilations terrifiantes de ce genre, ce qui est bien plus qu'inacceptable, démoniaque même. Enfin, Bardel prétend venir au secours de ce qu'il appelle "le lecteur de base", ce que je trouve assez condescendant.

Très bien, on va voir ça.

Cette introduction est suivie d'une "bibliographie" qui dit s'en tenir aux "ouvrages fondamentaux".
Pour l'édition, nous sommes renvoyés à celle de la Pléiade par André Guyaux en 2009, avec mention de la révision en 2015.
Pour les études critiques, il faut s'en tenir à cinq références, dont deux du même auteur Steve Murphy. Il y a la thèse déjà ancienne de Bouillane de Lacoste, mais le renvoi n'est fait qu'à une introduction d'une édition des Illuminations en 1949. Il y a la thèse d'André Guyaux publiée sous le titre Poétique du fragment. Puis deux études de Steve Murphy, une sous forme d'article, une sous forme d'introduction à une édition fac-similaire. Enfin, il y a une référence au livre L'Art de Rimbaud de Michel Murat, mais avec ce que je considère comme une tromperie au plan de la date de publication, puisque la première version du livre date de 2003. Je trouve cela tendancieux que Bardel s'appuie finalement sur un déplacement de dix ans pour donner l'impression que Murat peut conclure de la même façon en 2003 et en 2013, ce qui enferme tout ce qui s'est écrit dans les années 2000 dans l'insignifiance.
Rien qu'à lire la bibliographie, nous comprenons que la prétendue sagesse va être de conserver ce qui a résisté des travaux de Bouillane de Lacoste et de Guyaux en regard des deux publications de Murphy, Murat n'étant convoqué que comme une sorte de garantie après-coup des conclusions de Murphy.
Et, pour bien nous garantir de sa rigueur, Bardel nous renvoie enfin aux fac-similés des manuscrits eux-mêmes.
Bardel nous impose des autorités. Bouillane de Lacoste, Guyaux et Murphy ont tous trois édité les textes de Rimbaud. Guyaux et Murat sont deux professeurs à la Sorbonne, Murphy est lui-même un professeur d'université. Bouillane de Lacoste est quant à lui une référence assez ancienne, banalisée et incontournable. Cette bibliographie sent déjà l'argument d'autorité, au sens populaire de l'expression. Des experts parlent, fiez-vous-y. On nous le dit d'entrée de jeu, ce sont des "ouvrages fondamentaux".
Cela n'étant pas innocent, je jette deux pavés dans la mare.
Premier pavé. Dans cette bibliographie, Bardel cite une édition critique des Oeuvres complètes d'Arthur Rimbaud par Steve Murphy. Cette édition ne comporte que trois volumes sur les quatre qui étaient prévus. Bardel cite le volume quatre, l'édition fac-similaire, mais il faudrait peut-être préciser qu'un troisième volume était prévu qui aurait dû être pour moitié consacré aux problèmes éditoriaux posés par Les Illuminations, précisément aux huit questions auxquelles la "FAQ" d'Alain Bardel prétend répondre. Pourquoi ce troisième volume n'est-il jamais sorti ? Ne serait-ce pas parce que les conclusions philologiques ne seraient pas si solides qu'il a été annoncé ?
En effet, certes, l'article de Steve Murphy sur "Les Illuminations manuscrites" dans le premier numéro de la revue Histoires littéraires a eu un certain retentissement, mais cet article a été contesté. Et Bardel est bien placé pour le savoir, puisque sur son site, il recense, très aléatoirement ou très partiellement, des publications rimbaldiennes sur internet qu'il juge d'un certain intérêt.
Il avait recensé à l'époque un article en deux parties de Jacques Bienvenu sur le blog Rimbaud ivre.
Deuxième pavé. Je mets deux liens pour renvoyer aux deux parties de cette étude, que Bardel omet de citer comme importantes pour le débat, alors qu'elles ont un triple mérite : d'abord le caractère récent de la publication, ensuite le fait d'être commode à consulter en ligne, enfin le fait de contester avec des arguments la thèse de Steve Murphy. Normalement, dans le débat d'idées, c'est la force des arguments qu'il faut éprouver.
Je donne les liens de ces deux parties de l'étude de Jacques Bienvenu, et je fais bien sûr remarquer que je suis mentionné dans cette étude pour une remarque inédite qui contribue à ruiner l'idée d'une pagination de la main de Rimbaud sur les feuillets manuscrits.



Peut-être que cette étude n'en valait pas la peine, mais mon compte rendu va être l'occasion de vérifier si Bardel a eu raison de l'écarter. Dans les réponses aux huit questions qu'il propose, Bardel ne cite jamais l'étude de Bienvenu, pas même quand, dans la cinquième question, il traite de la pagination précisément. Pourtant, Bardel daigne citer d'autres sources, notamment la thèse farfelue d'Eddie Breuil dans le livre Du Nouveau chez Rimbaud et un compte rendu valant réfutation de cette thèse. Un autre article de Murphy est mis en avant au sujet de l'établissement du titre exact, avec ou sans article.

Passons donc la revue des réponses de Bardel.

"1) Pourquoi les poèmes en vers ont-ils été retirés des Illuminations ?"
Le problème est le suivant : initialement, le recueil a été publié en mélangeant des poèmes en prose et des poèmes en vers. Ce n'est que, par la suite, que Bouillane de Lacoste, a considéré que le recueil se limitait aux poèmes en prose. Les poèmes en vers auraient été associés au recueil de manière abusive par les jeunes loups premiers éditeurs de ces œuvres inestimables de Rimbaud. Au passage, et Bardel n'en parle pas, un problème est soulevé par le fait que le recueil des Illuminations contient toujours deux poèmes en vers libres. Il y a même eu une tendance à exclure "Mouvement" et à le rejeter parmi les poèmes en vers dans certaines des premières éditions qui ont suivi l'initiative de Bouillane de Lacoste.

Pour la publication mélangeant proses et vers, Bardel parle d'une "tradition", ce qui donne l'impression d'une certaine gratuité, d'un ordre des choses que la saine réflexion peut rendre caduque. C'est encore une fois une désignation tendancieuse.
Bardel affirme ensuite que cette "tradition" était "étonnante", vu que Verlaine avait dit "à plusieurs reprises que les Illuminations étaient des proses." Mais, si ça n'a pas manqué d'être étonnant, c'est que cela en a étonné plus d'un. Je voudrais déjà une collection des témoignages qui ont trouvé anormal ce mélange de 1886 à 1949, avant que Bouillane de Lacoste ne s'exprime. Ensuite, je voudrais une liste exhaustive des mentions de Verlaine au sujet de ce recueil. Bardel ne nous en livre qu'un exemple, sauf qu'il est très mal choisi.
Bardel cite un extrait d'une lettre de Verlaine à Delahaye du premier mai 1875 :

   Si je tiens à avoir détails sur Nouveau, voici pourquoi : Rimbaud m'ayant prié d'envoyer pour être imprimés des "poèmes en prose" siens, que j'avais, à ce même Nouveau, alors à Bruxelles (je parle d'il y a deux mois). J'ai envoyé ( 2fr.75 de port!!!) -- illicò [...]

La citation ne coïncide pas avec le texte que fournit Pakenham dans son édition de la correspondance de Verlaine. La citation est en début de paragraphe, il devrait y avoir un retrait. Pakenham ne met pas d'accent sur "illico". La ponctuation est différente en plusieurs endroits et il ne serait pas écrit "voici", mais "voilà". Surtout, le passage "Rimbaud m'ayant prié d'envoyer" n'est pas souligné. Enfin, Bardel nous prive d'un complément en tronquant sa citation :
[...] et tout naturellement ai accompagné l'envoi d'une lettre polie, à laquelle il fut répondu non moins poliment ; de sorte que nous étions en correspondance assez suivie lorsque je quittai Londres pour ici.
Ce qui a rompu la communication, c'est que Verlaine, il le dit dans la suite de sa lettre, n'a pas envoyé, comme il le lui avait annoncé, sa nouvelle adresse à Rimbaud, une fois qu'il fut installé à Stickney. Et Verlaine a peur alors de passer auprès de Rimbaud pour un "salaud".
Cette lettre donne l'idée que Rimbaud a pu se sentir lâché par Verlaine et cela expliquerait un renoncement à toute publication.
Mais, ici, il ne s'agit de traiter que de l'identification des Illuminations à un ensemble exclusif de poèmes en prose, moyennant l'inclusion de deux poèmes en vers libres.
Or il existe un débat au sujet de cette lettre. Désigne-t-elle les poèmes en prose que nous connaissons ? J'estime tout de même que oui et la correspondance qui s'est poursuivie invite aussi à penser que le courrier ne s'est pas perdu. En revanche, il est impossible de dire si cette liasse ne contenait pas d'autres poèmes en prose et cette question vaut d'ailleurs pour la publication initiale par la revue La Vogue. Rappelons que les manuscrits de "Dévotion" et "Démocratie" ne sont jamais parvenus jusqu'à nous, que certains des poèmes en prose n'ont pas été publiés par La Vogue et n'ont été révélés au public que quelques années après, qu'une suite était même annoncée, etc.
Jacques Bienvenu s'est intéressé à la question des frais de port, presque trois fois le prix du livre Une saison en enfer imprimé par Poot, mais non mis en vente. Il a publié un article à ce sujet dans une revue grand public, Le Magazine littéraire, dans un numéro spécial d'articles rassemblés par Steve Murphy si je ne m'abuse. Je n'ai plus cet exemplaire du Magazine littéraire, mais l'article sur "'le poids des Illuminations" permettait d'inclure les feuillets des poèmes en vers.
Toutefois, il existe un autre problème posé par l'identification de ces "poèmes en prose", désignés dans une lettre de 1875, avec le recueil intitulé Les Illuminations.
D'abord, il n'est pas dit dans cette lettre que les "poèmes en prose" forment un recueil prêt à la publication. Si ce recueil était prêt, Verlaine parlerait-il d'ailleurs de "poèmes en prose" plutôt que d'un ensemble, d'un recueil, etc. ? Nous ignorons si ce dossier contenait des doublons, ou bien d'autres poèmes. Nous ne pouvons même pas exclure qu'il n'ait pas contenu certains des poèmes en prose du recueil définitif. Enfin, Verlaine n'emploie pas le mot Illuminations dans tous les cas. Même si ces "poèmes en prose" nous étaient présentés comme formant un recueil, il ne nous serait pas permis de dire que c'est le recueil des Illuminations.
Bardel emploie donc un témoignage qui n'a pas la valeur de preuve qu'il prétend.
Le témoignage est plus solide en ce qui concerne le passage suivant des Poètes maudits :
Il courut tous les Continents, tous les Océans, pauvrement, fièrement (riche d'ailleurs, s'il l'eût voulu, de famille et de position, après avoir écrit, en prose encore, une série de superbes fragments, les Illuminations, à tout jamais perdus, nous le craignons bien.
Je retranscris la citation de Bardel lui-même, avec la parenthèse non refermée. Il est clair dans ce témoignage que Verlaine présente le titre Illuminations comme celui d'un recueil de poèmes en prose. Toutefois, il nous précise qu'il n'y a pas accès. Ensuite, la formulation est étrange. Normalement, Verlaine aurait dû écrire qu'après Une saison en enfer Rimbaud a écrit des poèmes en prose, puis il a renoncé à la poésie et a voyagé. Verlaine ne dit rien du moment du renoncement de Rimbaud à la poésie. C'est quand même assez étrange, car Verlaine n'a connu Rimbaud que jusqu'à la composition du livre Une saison en enfer. Certains pensent même que le livre Une saison en enfer a été composé après l'incarcération de Verlaine pour l'essentiel. Mais ici peu importe. En octobre 1873, Rimbaud a récupéré des exemplaires personnels du livre Une saison en enfer et il était encore en relation épistolaire suivie avec Verlaine à ce moment-là. Mais gardons ce sujet d'étonnement de côté, ce n'est pas le moment d'en traiter. En revanche, Verlaine avait peut-être besoin d'un titre générique fort pour désigner ces proses dans Les Poètes maudits, et il n'est pas impossible qu'il ait fait abstraction des poèmes en vers.
Mais, en tout cas, Bardel lui-même est obligé de l'admettre : les témoignages de Verlaine sont réellement contradictoires. Face à celui de 1883, il doit en citer un autre, celui de la préface à la plaquette même des Illuminations, dans l'édition originale de La Vogue en 1886 :
   Le livre que nous offrons au public fut écrit de 1873 à 1875, parmi des voyages tant en Belgique qu'en Angleterre et dans toute l'Allemagne.
   Le mot Illuminations est anglais et veut dire gravures coloriées, - coloured plates : c'est même le sous-titre que M. Rimbaud avait donné à son manuscrit.
   Comme on va le voir, celui-ci se compose de courtes pièces, prose exquise ou vers délicieusement faux exprès.
Ce témoignage est plus précis que celui de 1883. Cette fois, les poèmes ne sont plus considérés comme perdus, Verlaine a eu le loisir de les consulter ou de consulter des épreuves (je pars du principe qu'il écrit la préface, pas que la préface accompagne forcément l'édition des poèmes). Le titre est confirmé et fait lien avec le discours de 1883, ce qui n'est pas le cas pour la lettre à Delahaye du premier mai 1875. Nous entrons même dans certaines précisions. Il est question d'un sous-titre. Le terme "manuscrit" est abusif, mais Verlaine ne se souciait pas d'une communication philologique rigoureuse avec ses lecteurs. Nous observons à nouveau une insistance étrange sur les voyages de Rimbaud. Cette fois, la composition des poèmes en prose est contemporaine de voyages, mais pas de voyages sur tous les continents, de voyages dans trois pays, avec cet énoncé fortement suspect "dans toute l'Allemagne". A l'heure actuelle, même ceux qui prétendent que les Illuminations sont à la fois un recueil exclusif de poèmes en prose et un ensemble composé après Une saison en enfer n'envisagent pas une seconde que Rimbaud ait pu écrire un seul de ses poèmes en prose tout au long de son séjour en Allemagne. Les séjours en Belgique et en Angleterre n'ont pas eu lieu si tard pour l'essentiel. C'est en juillet-août 1872 que Rimbaud a fait une longue résidence en Belgique. En 1873, il s'agit de parenthèses dérisoires pour ce qui est du voyage et de l'écriture. Mais ce n'est pas encore le moment d'en traiter pour l'instant. En revanche, il y a une contradiction que Bardel est obligé d'admettre. En 1883, il s'agit d'un recueil de poèmes en prose, en 1886 il s'agit d'un recueil de vers et de proses.
Bardel introduit le témoignage contradictoire qui ne lui plaît pas en influençant son lecteur. Je ne trouve pas normal de faire précéder ce témoignage par des propos intimidants : "Ceux qui doutent de cette conclusion tirent souvent argument...". Bardel nous dit que selon Bouillane de Lacoste il y a eu un "télescopage accidentel de deux dossiers distincts". Là encore, il expose cette théorie avant de citer le témoignage contradictoire de 1886, théorie qui n'est, si elle n'est pas démontrée, qu'une opinion.
Bardel digresse d'abord sur le fait que Verlaine n'a pas eu accès au dossier des Illuminations de 1878 à 1884 au moins, information qui méritera qu'on s'y attarde plus loin. Ensuite, Bardel nous présente une hypothèse, que rien n'étaie, comme probable : les manuscrits étant entre les mains de Sivry, celui-ci a dû mélanger les vers et les proses. Je cite Bardel : "Et c'est probablement chez Sivry qu'ils se sont mélangés avec des pièces de vers qui elles aussi étaient en sa bonne garde." Qu'est-ce qu'il en sait ? Sur quoi se fonde cette affirmation ? Et l'emploi de "probablement", n'est-ce pas l'aveu que nous avons affaire à une simple hypothèse?
Bardel lance une seconde hypothèse. Les manuscrits des poèmes en vers auraient été en possession de Verlaine ou mieux de la mère de Verlaine, avant l'incarcération du poète. Or, rien ne permet d'affirmer que ces manuscrits ont été remis à Verlaine avant le drame de Bruxelles, encore moins qu'ils aient été en possession de la mère de Verlaine. Bardel passe alors à une autre hypothèse, sachant qu'il les enchaîne dans un récit articulé : Charles de Sivry se serait vu confié le dossier des poèmes en vers de Rimbaud. Quatrième hypothèse dans le récit de Bardel : Sivry n'a récupéré que les manuscrits des poèmes en prose en 1878. C'est une quatrième hypothèse implicite, mais solidaire de l'élaboration de la troisième hypothèse. Ce récit, Bardel prétend que c'est nous faire suivre "l'itinéraire compliqué de cet ensemble de vers et proses", et évidemment ce récit purement hypothétique fait passer en douce l'idée de deux dossiers de poèmes, ce à quoi la réalité des manuscrits donne du crédit, puisque, c'est un fait, il y a des manuscrits en vers et des manuscrits de poèmes en prose pour lesquels l'opposition entre vers et prose coïncide en effet avec deux périodes de transcription distinctes, ce que confirme l'analyse graphologique, le fameux cas des "f" bouclés notamment.
Mais il y a une différence entre deux dossiers déjà réunis en un en 1878 quand Charles de Sivry, cas de mon hypothèse, les reçoit et deux dossiers qui n'ont pas la même histoire, qui n'ont pas été fondus en un par Rimbaud, qui n'ont pas été remis à Charles de Sivry au même moment, ni par les mêmes personnes, et qui ont été mélangés entre 1878 et 1884 par Charles de Sivry.
En effet, Bardel ne s'affronte pas à la question majeure. N'est-ce pas en 1878 même que Sivry a hérité d'un dossier réunissant déjà les vers et les proses ?
Ensuite, il faut en venir au témoignage de Verlaine en 1886 qui admet le mélange des vers et des proses. Si ce mélange lui avait été inconcevable, il avait eu tout le temps de réagir. La publication de 1886 ne l'aurait pas empêché de 1886 à 1895 de préciser qu'il y avait eu une erreur et que les deux dossiers devaient être séparés.
De 1886 à 1891, Rimbaud est encore en vie. La nouvelle de sa mort a pu circuler, il n'empêche que Verlaine n'a été assuré du décès de Rimbaud qu'au cours de l'hiver 1891-1892. Il aurait évité, je ne dis pas de dénoncer, mais d'indiquer l'erreur de 1886 à 1891, puis il aurait laissé courir l'erreur de 1892 à sa mort propre : ça aussi, ça devrait étonner Bardel. Pourquoi cette absence de démenti, de correctif ?
Si Sivry ou un autre a tout mélangé, Verlaine ne pouvait pas laisser faire ça, d'autant que, dans la préface de 1886, Verlaine prend de sacrées responsabilités. Il parle d'un "manuscrit", au sens de dossier constitué, qui accueillait à la fois les vers et les proses. Ce n'est pas rien ! Rimbaud pouvait le lire, un jour, ce volume avec une telle préface. Rimbaud était en vie en 1886. Il ne faut pas oublier que l'édition originale n'est pas posthume.
Le refuge, c'est évidemment les arguments de Bouillane de Lacoste. Verlaine était "alité dans des hôpitaux, il n'a été aucunement associé à la préparation de l'édition de La Vogue dont les animateurs se sont contentés de lui demander une courte préface". Verlaine se serait contenté "de prendre acte". Tout cela, à la suite de Bouillane de Lacoste, Bardel nous l'affirme sans l'appui d'un quelconque témoignage d'époque. Que Verlaine ait été à l'hôpital, c'est une chose, mais, pour l'établissement du recueil, en quoi l'hôpital empêchait Verlaine de dire qu'il fallait exclure les vers, s'il savait qu'ils ne faisaient pas partie du dossier. Un homme alité a-t-il besoin d'énergies considérables et d'un temps incroyable pour faire passer le message ? Il suffit de dix secondes, une minute si vous voulez que sa réponse il la fasse longue ! Même en imaginant qu'il ait cédé à une urgence de dernière minute, qu'on lui ait mis le fait accompli des épreuves sous les yeux, d'une mise sous presse imminente, qu'est-ce qui l'empêchait de revenir sur cette bourde monumentale par la suite, si bourde il y avait ? Sur la foi de quel document peut-on dire que Verlaine n'a été invité qu'à produire une préface et qu'il a fait contre mauvaise fortune (le mélange des dossiers) bon coeur ? Ce sont des allégations gratuites ! Enfin, la rédaction de la préface demande plus d'énergie qu'un entretien pour spécifier les limites du recueil, l'exclusion au moins des vers. Cette préface demandait aussi du temps, ce qui rend même suspecte l'idée que Verlaine n'ait pas eu l'occasion de critiquer le mélange sur des épreuves, par exemple.
Verlaine n'a pas protesté, alors que, selon bien des amateurs de Rimbaud, dont Bardel fait partie, non seulement l'ordre des poèmes en prose aurait été bien planifié par Rimbaud lui-même, mais le titre Illuminations n'aurait jamais été dans la tête de Verlaine qu'associé aux seuls poèmes en prose.
Du vivant de Verlaine, les poèmes ne sont pas toujours publiés dans le même ordre, il n'existe même pas une première partie distincte pour les poèmes en vers, une seconde pour les poèmes en prose. Verlaine, il faut le répéter, n'a pas protesté, ce qui invite à penser que l'ordre de publication n'était pas perçu comme déterminant, mais de surcroît que les manuscrits de poèmes en vers furent associés dès 1878 à l'ensemble des manuscrits de poèmes en prose. C'est forcément cette superposition des liasses manuscrites qui fait que personne n'a été en mesure d'exclure les vers avec un sentiment d'évidence.
En revanche, et la lettre de 1875 invite à envisager cette hypothèse, il est peut-être vrai qu'il traînait dans l'idée de Verlaine l'idée que Rimbaud avait eu en vue un recueil exclusivement composé de poèmes en prose vers 1875.
Mais, ce qui a été publié sous le titre Illuminations, c'est deux dossiers, fondus en un, de vers et de proses, et sans doute parce que dès 1878 les deux dossiers étaient conjoints quand ils passèrent entre les mains de Charles de Sivry.
Et, dans de telles conditions, il devient beaucoup moins évident d'affirmer que les poèmes en vers doivent être exclus. Pour moi, cette question n'est pas tranchée, et le consensus pour une thèse plutôt qu'une autre n'a dès lors rien de réjouissant.
En effet, entre 1875 et 1878, le projet a pu varier. Ensuite, Verlaine ne mentionne le titre "Illuminations" pour la première fois qu'à partir de 1878, et il ne précise pas d'où il sait qu'il était aussi question d'un sous-titre "painted plates" ou "coloured plates". Nous ne savons pas si une feuille manuscrite accompagnait le dossier, ce qui est peu plausible, vu que le sous-titre est passé à la trappe. Surtout, nous ignorons si Verlaine parle sur la foi d'une lettre reçue en 1875, juste après le premier mai, ou sur la foi d'informations plus tardives, de 1878 par exemple.
Nous ne connaissons même pas le cheminement des manuscrits entre 1875 et 1878, ce qui est d'autant plus vrai que nous ignorons sa composition exacte, aussi bien en 1875 qu'en 1878. Ma thèse personnelle, c'est que Rimbaud a récupéré les manuscrits des "poèmes en prose" auprès de Nouveau et qu'entre 1975 et 1878 il a remis un jeu de manuscrits de poèmes en vers et de poèmes en prose à Cabaner lors d'un passage à Paris. Cabaner a ensuite remis le dossier à Charles de Sivry. C'est la seule façon que j'ai pour m'expliquer que Charles de Sivry ait détenu le "manuscrit", qu'il l'ait prêté à Verlaine, que Verlaine ait remercié Cabaner pour les "illuminécheunes" et que Verlaine l'ait rendu à Charles de Sivry comme s'il en avait été le dépositaire.
Voilà ce que j'appelle exposer le problème dans toute sa complexité.
En tout cas, de 1886 à 1895, Verlaine n'a jamais contesté que le recueil des Illuminations puisse rassembler des poèmes en vers "seconde manière" et des poèmes en prose.
Cela n'empêche pas Bardel de considérer qu'il y a eu un mélange de deux dossiers et d'intimider ceux qui pensent différemment :

Ceux qui doutent de cette conclusion tirent souvent argument des formules effectivement contradictoires utilisées par Vezrlaine [...]
Mais comme l'a expliqué Bouillane de Lacoste [...]
Mais pour ce qui est de leur définition comme un recueil de poèmes en prose, on voit que le doute n'est pas raisonnablement permis et c'est pourquoi, depuis plus de soixante-dix ans, aucune édition de Rimbaud ne les présente autrement.
 Face à des affirmations péremptoires d'une telle justesse, je n'ai qu'une chose à dire :

Je suis celui qui doute et qui s'est révolté.
 A suivre...

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