lundi 4 avril 2016

Rubrique nécrologique

Nous apprenons le décès du rimbaldien Antoine Fongaro. Il fait partie des rares rimbaldiens qui ont fait avancer la connaissance de l'œuvre. Pour donner une idée, quand j'ai commencé à m'affronter au massif des études rimbaldiennes à la fin des années quatre-vingt-dix, les travaux d'Antoine Fongaro et de Bruno Claisse retenaient à peu près exclusivement mon attention. Seuls ces deux critiques parvenaient à proposer un commentaire d'un poème en prose de Rimbaud qui tînt la route, et Fongaro était capable de recadrer l'analyse de détail d'une phrase ou d'un vers par son approche de grammairien et une certaine lucidité sur le caractère satirique des textes envisagés.
Fongaro avait bien quelques défauts, il s'obstinait dans des lectures obscènes de vers de 1872 et minimisait l'ambition poétique de Rimbaud pour privilégier son pouvoir de sarcasme, mais dans la plupart des disputes dans lesquelles Fongaro s'est emprisonné il avait généralement raison sur l'essentiel.
On peut porter un jugement nuancé sur son apport, mais il est l'un des principaux rimbaldiens qui ont contribué à une meilleure compréhension du discours du poète, il a éclairé de ses remarques quantité de passages et, si tout n'est pas heureux dans ses rapprochements, son érudition a été fort profitable au plan de l'intertextualité.
Dans les années quatre-vingt-dix, les autres rimbaldiens que Claisse et Fongaro qui contribuèrent de manière décisive à l'élucidation du sens avaient plutôt privilégié des poèmes en vers : Steve Murphy, Yves Reboul, Marc Ascione, Benoît de Cornulier, voire ils avaient publié peu de commentaires de poèmes.
A un âge avancé, Fongaro continuait de publier des articles sur Rimbaud, mais il ne travaillait plus guère qu'à consolider des interprétations sur lesquelles il était, et malheureusement à bon droit, très contesté.
Bien qu'ayant étudié à l'Université de Toulouse le Mirail, je n'ai pas connu personnellement Antoine Fongaro qui avait déjà pris sa retraite. Je sais seulement qu'il appréciait le travail que j'ai publié dans des revues, car il n'avait pas non plus accès à internet, et il m'avait envoyé un exemplaire du livre paru chez Honoré Champion réunissant l'essentiel de ses articles, mais un problème d'adresse a empêché ce volume de me parvenir et je n'avais pas son adresse pour lui écrire personnellement.
Il avait tenté également de soutenir la présence de "segments métriques" dans la prose des Illuminations, il avait même publié un ouvrage à ce sujet, mais les lacunes méthodologiques lui valurent une réfutation sans appel de la part de Benoît de Cornulier, et partant des divers spécialistes des questions de versification qui font partie du monde des études rimbaldiennes depuis les années quatre-vingt-dix pour l'essentiel.
Personnellement, j'ai travaillé sur ce sujet et si je considère que la méthode d'identification de vers dans la prose de la part de Fongaro n'était pas défendable il n'en reste pas moins que le débat à ce sujet ne doit pas se refermer sans suite. S'il est impossible de considérer que toute la poésie en prose peut se concevoir comme une suite de segments syllabiques dénombrés par Rimbaud, il n'en reste pas moins que le jeu avec le modèle métrique apparaît ponctuellement dans cette œuvre en prose.
J'ai rassemblé les points suivants comme des points forts de cette thèse, en considérant à rebours de la réfutation de Benoît de Cornulier que certaines configurations inacceptables dans les alexandrins réguliers étaient la continuité logique des audaces des vers de 1872 et des fais exprès pour mettre en tension la relation entre le vers et la prose.

La musique savante manque à notre désir.
(pour moi, le "e" surnuméraire de "savante" est un fait exprès)
J'ai seul la clef de cette parade sauvage.
C'est aussi simple qu'une phrase musicale.
(Pour moi, l'idée que "cette" et "une" chevauchent la position d'une éventuelle césure d'alexandrin relève du fait exprès)

Un conte était vexé de ne s'être employé jamais
qu'à la perfection des générosités vulgaires.

Même si le son [e] est courant en français et représente l'assonance la plus facile dans notre langue, j'ai du mal à ne pas trouver évident le relief expressif : 662662 de cette phrase, en appliquant une diérèse à "perfection".
Un conte était vexé [6] de ne s'être employé [6] jamais [2]
qu'à la perfecti-on [6] des générosités [6] vulgaires [2].

Il est l'affection (5) et le présent (4)
Il est l'affection (5) et l'avenir (4)
Il est l'amour (4) .... et l'éternité (5)
Rimbaud, au lieu de compléter par "Il est l'affection (5) et le passé (4)", crée une suite discontinue qui inverse la distribution des quantités de syllabes. Et il n'oublie pourtant pas de jouer sur l'idée du passé avec l'infinitif correspondant.
"Il est l'affection et l'avenir,
la force et l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase", sachant qu'un découpage comme suit ne me semble pas à exclure :
"la force et l'amour (5)
que nous, debout dans les + rages, et les ennuis, (6+6, mais lecture problématique en prose)
nous voyons passer (5)
dans le ciel de tempête + et les drapeaux d'extase (6+6)",
puisque ce découpage souligne le couple "amour" :: "passer" proche des autres associations par deux "affection et présent", "affection et avenir", "force et amour", "amour et éternité".

Ta tête se retour+ne : le nouvel amour !
Ta tête se détour+ne, - le nouvel amour !
Arrivée de toujours, + qui t'en iras partout.

Trois quasi alexandrins, faussés par le rejet d'une partie du verbe "ne" ou par un "e" qui traîne au milieu d'un hémistiche.

Un pas de toi. C'est la levée des nouveaux hommes et leur en marche.
(Lecture scandée 4444 facile à faire)

A présent, (3) l'inflexion (3) éternelle (3 à condition de ne pas compter le "e") des moments (3)
et l'infini (4) des mathématiques (5 sans compter le e), me chassent par ce monde (6)
où je subis (4) tous les succès (4) civils (2)

Il me semble étonnant de constater cette suite monotone 3333 puis cette progression 456, puis ce parallèle s'appuyant sur "subis" et "succès" qui détache le mot dédaigneusement lancé de "civils".

Les deux octosyllabes du poème Aube sont un autre cas connu qui plaide pour un jeu avec le modèle du vers. Rimbaud tirait un parti rythmique de la syllabation dans sa poésie en prose bien distincte de celle d'un Baudelaire.
Antoine Fongaro avait proposé un découpage métrique du poème en vers libres Mouvement qui me semble résolument pertinent et rompt en visière avec l'affirmation de principe qui depuis Gustave Kahn veut qu'il n'y ait nul décompte des syllabes dans le vers libre moderne.

Pourtant, le jeu est sensible. Deux vers de cinq syllabes au milieu et à la fin du poème : "Repos et vertige" / "Et chante et se poste".
Une suite de groupes de six syllabes et des formes rappelant l'alexandrin :
"On voit (2) roulant comme une digue (6) au-delà de la route (6) hydraulique motrice (6),
"Monstrueux, s'éclairant + sans fin, - leurs stocks d'études, - (lecture 6+6 possible pour un habitué des vers du dix-neuvième siècle)

Sur ce sujet, les études doivent reprendre.
Fongaro pensait que le manuscrit portait non pas la leçon "au delà", mais la leçon "en delà", ce sur quoi nous n'avons jamais reçu de réponse claire et tranchée.
Il pensait également, mais peut-être à tort cette fois que dans "Enfance II" il fallait lire "faîte" et non "faite d'une éternité de chaudes larmes", mais les points sur d'autres "i" invitent à considérer que la leçon "faite" est la bonne.
En revanche, Fongaro a combattu avec raison la présentation éditoriale du poème Jeunesse II Sonnet en quatorze lignes, et il semble qu'il ait été initialement isolé dans ce combat avant d'être rejoint par d'autres rimbaldiens comme Steve Murphy ou moi-même.

Il conviendrait de citer ici encore des observations grammaticales ou lexicales judicieuses, de parler de certaines mises au point sur le sens de passages de poèmes en prose.
Malheureusement, je n'ai plus aucun des volumes pubiés aux Presses universitaires du Mirail, tous ont été détruits. On peut en consulter une partie sur le net en cherchant un petit peu.
Malgré son obstination à dater le poème Juillet ("Plates-bandes d'amaranthes...") de l'année 1873, Fongaro avait identifié comme nous que le kiosque dont il était question était celui du Vauxhall, il lui manquait une photographie et une bonne mise au point sur la question des lieux, ce qui l'a amené à perdre de vue sa propre découverte dans la suite de ses études consacrées à ce poème.
Il avait relevé que le couple "strideur(s)" et "clairon(s)" se trouvait dans deux poèmes de Rimbaud et dans un autre de Philothée O'Neddy, et j'ai pu alors en tirer la conclusion qui s'imposait sur l'allusion guerrière et communarde du dernier tercet de Voyelles.
Bref, son œuvre n'aura pas été vaine.

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