mercredi 1 avril 2026

Arthur Rimbaud et les rois mages jour 5 : les débuts poétiques de Vigny

Rimbaud ne cite pas Vigny dans sa lettre à Demeny du 15 mai 1871. Seuls Lamartine et Hugo sont mentionnés comme "premiers romantiques" qui ont montré des dispositions de voyants. Il y a bien l'image du train qui fait penser à Vigny, mais cet anachronisme patent de la part de Rimbaud renvoie à une invention qui, même dans la seule Angleterre, ne prend son envol qu'à partir de 1829 si je ne m'abuse, et le poème "La Maison du berger" date de 1843 et ne figurera que dans le second recueil de Vigny Les Destinées paru à titre posthume, ce qui donne une certaine résonance à son titre d'ailleurs. Le recueil Les Destinées a paru en 1864 grâce aux soins de Louis Ratisbonne qui en était en charge, l'année qui a suivi le décès de Vigny, lequel avait pourtant pris soin d'organiser le recueil définitif, pas comme un certain Rimbaud avec ses Illuminations (n'est-ce pas Murphy, n'est-ce pas Bardel, n'est-ce pas Reboul ?). Rimbaud mentionne aussi Musset, mais un peu à part de son classement en premiers et seconds romantiques, et surtout en tant que contre-exemple. Notons aussi que Rimbaud considère que Victor Hugo a surtout du vu dans ses derniers volumes, ceux de l'exil. Rimbaud est ici très différent de Verlaine qui préfère l'intimisme des premiers volumes et repousse la solennité des recueils de l'exil. Rimbaud rejoint en cela Baudelaire qui considérait dans Réflexions à propos de  quelques-uns de mes contemporains que Victor Hugo atteignait des sommets de poète précisément voyant, apte aux correspondances, dans Les Contemplations et la première série de La Légende des siècles. Notez que les universitaires baudelairolâtres et même les intellectuels daubent superbement les préférences littéraires de Baudelaire : premiers recueils de Gautier et Légende des siècles... Hugo est enfermé dans une dépendance à ce qui nous vaut un Belmontet, et aussi dans ce qui a accompagné les débuts du romantisme, la pensée d'un Lamennais.
Je reviens donc au cas de Vigny.
Sur ce blog, j'ai déjà levé un voile sur les premières publications de Desbordes-Valmore et de Vigny, en révélant le rôle joué par ces deux poètes, avant Hugo, sur l'évolution des césures et des entrevers, plan complètement ignoré encore à l'heure actuelle des métriciens, Cornulier ou autres, qui ne sont pas décidément des historiens de la littérature. Vigny reprenait en réalité les principes appliqués par Chénier, Roucher et Malfilâtre à la fin du XVVIIIe siècle ou par les poètes du XVIe siècle. Malgré le vers final du célèbre poème "Le Mondain" de Voltaire, on peut dire que Vigny a repris à Chénier le principe de faire revenir sur le devant de la scène les rejets d'épithètes dès son poème "Héléna", et qu'à partir de la publication de son poème "Dolorida", Viigny a provoqué Hugo à emboîter le pas et à aller plus loin. Cette influence de Vigny sur la versification hugolienne n'est pas connue, puisque c'est moi qui l'ai constatée et précisée dans ses détails. Vigny va renoncer à lutter avec Hugo et assagir sa versification dans les poèmes réunis dans son recueil final. Pourtant, dans "Eloa" et dans "La Frégate La Sérieuse", Vigny a non seulement précédé Hugo dans la reprise du trimètre, ce que prouve un fragment inédit d'un "Satan", mais il a inventé très longtemps avant Hugo le trimètre assoupli : "Voilà pourquoi, toujours prudents et toujours sages," ce vers du poème "Eloa" est selon moi le premier trimètre romantique jamais publié, il n'y a pas de triple répétition, ni une symétrie grammaticale ternaire simple, comme dans les premiers trimètres d'Hugo dans CromwellLes Feuilles d'automneLes Chants du crépuscule, etc. On pourra soutenir que l'alexandrin de "Eloa" est involontairement un trimètre, et je n'ai pas de problème à accepter ce débat, mais outre l'existence d'un trimètre à triple symétrie grammaticale à la agrippa d'Aubigné dans le fragment contemporain "Satan" de Vigny : "Frappez le corps, blessez le cœur, versez le sang," ici nous avons tout de même une répétition de l'adverbe "toujours", adverbe qui fait partie du trimètre le plus connu de la poésie classique : "Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir", dans Suréna de Corneille. Vigny a non seulement réduit de trois à deux occurrences la répétition qui sert à exhiber le trimètre, mais au moyen de la coordination il a évité que la répétition soit rythmiquement basique : "toujours... toujours..." devenant "toujours prudents, et toujours sage," et il a choisi un premier membre dont l'allure grammaticale pouvait faire corps sans ressembler aux deux éléments suivants : "Voilà pourquoi," ce qui fait que c'est le premier trimètre romantique français, mais aussi le premier trimètre assoupli des décennies avant les premiers exemples hugoliens ou autres. Etrangement, Vigny ne va pas persévérer. Il avait antidaté ses premiers poèmes pour ne pas qu'on lui reproche l'influence évidente de Chénier, et ici il ne va pas chercher à rappeler son antériorité sur Hugo en pratiquant d'autres trimètres, l'exception étant selon moi le deuxième de ces deux alexandrins consécutifs du poème "La Frégate La Sérieuse" :
 
BOULOGNE, sa cité haute et double, et CALAIS,
Sa citadelle assise en mer comme un palais ;
 puisque la recherche de performance à la césure est manifeste avec un rejet de deux épithètes coordonnées, et non plus le rejet d'un seul adjectif : "haute et double", puis un calembour de chevauchement à la césure du vers suivant :"assise en mer" où vu l'allure ternaire du vers qui précède et le pliage symétrique du chevauchement "assise en mer" il est difficile de ne pas ressentir la création d'un trimètre plus qu'assoupli. Ce point peut se discuter. Selon les contextes, des vers à la conformation grammaticale similaire ne seront pas considérés par moi comme des trimètres, mais ici je n'hésite pas à soumettre à l'attention un vrai candidat au fait exprès.
Cela étant dit, il y a une autre influence de Vigny sur Hugo. Vigny a apporté à Hugo un tour que tous nous associons spontanément à Hugo.
Mais, d'abord, parlons des publications.
Vigny est né en 1797, il est légèrement plus âgé qu'Hugo. En 1814, il combat militairement pour la Maison du Roi. Il compose et publie de premiers poèmes. Il les a antidatés, mais ce que nous connaissons de lui vient après la publication en 1819 d'un recueil posthume des poésies d'André Chénier. Le poème "Héléna" retiré de l'élite de ses poèmes et de ses recueils définitifs date de 1819 et est d'une importance capitale dans l'histoire de l'évolution du vers français comme je l'ai déjà montré sur ce blog, fait inconnu des métriciens, je le rappelle. Vigny publie quelques poèmes dans des revues et grâce aux frères Deschamps il fait la connaissance des trois frères Hugo et publie justement dans leur revue.
En 1822, Vigny publie la même année que Victor Hugo son premier recueil qui s'intitule simplement Poèmes. Il contenait encore la pièce "Héléna". Il y avait ensuite trois poèmes "antiques" : "La Dryade", "Symétha" et "Le Somnambule", trois poèmes judaïques : "La Fille de Jephté", "Le Bain" et "La Femme Adultère", et trois poèmes modernes : "La Prison", "Le Bal" et "Le Malheur". Le recueil s'ouvrait par une "Introduction" et "Héléna" était suivi d'une "Note".
Au-delà de 1822, Hugo et Vigny continuent à publier des poèmes, "Dolorida" jouant un rôle intéressant dans l'histoire des rejets d'épithète puisqu'il est publié dans la revue des frères Hugo en octobre 1823, juste avant que Victor Hugo ne pratique le rejet d'épithète dans un poème "Le Chant du cirque" daté de 1824, Lamartine pratiquant trois rejets d'épithètes à la césure dans deux poèmes méconnus de 1825 avant d'y renoncer et de s'en tenir à sa versification initiale. Mais Hugo publie à nouveau son premier recueil en le modifiant, retranchant un tout petit nombre de poèmes, mais surtout l'augmentant à chaque fois. Hugo publie de nouvelles versions de son recueil de 1822, en 1823, puis en 1824. La forme définitive sera établie en 1828, tardivement donc ! Mais Vigny va remanier son recueil dans un temps plus long. La forme définitive que nous connaissons sous le titre Poèmes antiques et modernes date de 1841 à cause du poème "Le Malheur" réintégré, de 1837 si on s'en tient aux nouveaux apports en tant que tels. Vigny a publié non pas une nouvelle version de son recueil, mais un deuxième recueil en tant que tel intitulé Poèmes antiques et modernes, puisque tous les poèmes qu'il contient sont alors inédits : "Le Déluge", "Moïse", "Dolorida", "Le Trap[p]iste", "La Neige" et "Le Cor". En réalité, à partir de 1829, Vigny a fondu ensemble ses deux premiers recueils sous le titre Poèmes, en l'augmentant de pièces inédites, puis en 1837 il a apporté de nouveaux inédits et a repassé au titre de son second recueil Poèmes antiques et modernes. C'est pour cela qu'il est difficile de parler d'un premier recueil continuellement augmenté de Poèmes antiques et modernes, puisqu'il y a eu deux recueils distincts à l'origine.
Le recueil de 1826 contient donc "Dolorida", mais aussi "Moïse".
En tête du "Livre mystique" dans l'édition définitive en recueil, "Moïse" est le premier poème qui s'offre à la lecture à partir de l'édition de 1829 et cela ne changera pas en 1837 et 1841. Il s'agit du deuxième poème dans l'ordre de défilement du recueil de 1826. Or, le début de ce poème n'a-t-il pas modelé de manière décisive une partie de l'imaginaire hugolien ? Je ne lis pas de telles images dans les odes publiées par Hugo avant 1826. Nous avons le spectacle du soleil dans les premiers vers, mais aussi l'image du front de lumière du prophète qui "perça le nuage de Dieu". Hugo, d'évidence, sauf un poème m'ayant échappé, s'est donc nourri de la grandiloquence sacrée des vers du poème "Moïse", et avec son titre significatif Poèmes antiques et ses propres descriptions solaires, de "Midi", Leconte de Lisle a lui aussi subi l'influence évidente du "Moïse" de Vigny :
 
Le soleil prolongeait sur la cime des tentes
Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes,
Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs,
Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux déserts.
La pourpre et l'or semblaient revêtir la campagne.
[...]
Vers le Midi, Juda, grand et stérile, étale
Ses sables où s'endort la mer occidentale ;
[...]
Prophète centenaire, environné d'honneur,
Moïse était parti pour trouver le Seigneur.
On le suivait des yeux aux flammes de sa tête,
Et, lorsque du grand mont il atteignit le faîte,
Lorsque son front perça le nuage de Dieu
Qui couronnait d'éclairs la cime du haut lieu,
L'encens brûla partout sur les autels de pierre,
[...]
Vigny a donc apporté ce modèle à Hugo, et on peut penser à un rôle de relais, les idées étant d'origine biblique. Tout de même, comme ça spontanément, je suis incapable de remonter plus haut la genèse du front qui émet de la lumière. Ensuite, il y a autre chose d'important à préciser. Vigny subit lui-même ici l'influence lamartinienne que trahit l'emploi verbal "promène" qui vient d'évidence de sa lecture du poème "L'Isolement" qui ouvre les Méditations poétiques. La scène est similaire évidemment et chez Vigny la coordination "errante et solitaire" appliquée à la "maison du berger" est un tic d'écriture qu'on retrouve aussi dans "Moïse" justement : "errante" le cède alors à "puissant" qui offre un écho de voyelle nasale soit dit en passant, mais le principe de la coordination et de la valorisation de la solitude est le même :
 
Hélas ! je suis, Seigneur, puissant et solitaire,
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre !
 
Rimbaud ne va pas suivre ce développement précis, mais il est important de constater que les vers bibliques de Vigny sont imprégnés de l'aura du poème "L'Isolement" de Lamartine. On retrouve ce motif issu de Chateaubriand du désir de mort, malgré la foi. Vigny a publié des études sur Byron et le deuxième poème du recueil de Lamartine est adressé  justement à Byron, et ce "Moïse" fait preuve ici d'une insubordination quelque peu byronienne. Lamartine et Vigny sont monarchistes, mais ils sentent tout de même le soufre au plan religieux, même si Lamartine essaie de le minimiser. Le soleil est célébré au couchant en conformité avec le motif de la feuille morte chez Chateaubriand et Lamartine, en conformité aussi avec le sujet du poème.
Je remarque que la rime initiale "tentes"/"éclatantes" se retrouve dans "Voyelles" à cheval sur les deux quatrains avec un "E blanc" qui est un spectacle de lumière du ciel sur les éléments terrestres, en impliquant des cimes que sont les "Lances des glaciers fiers". 
Rimbaud connaissait-il intimement le texte de Vigny ? En tout cas, Vigny est un jalon historique important qui entre en résonance avec ce que Rimbaud dit et fait des capacités de voyant de Lamartine et Hugo. Le titre Les Illuminations s'inscrit très clairement dans une gradation volontaire par rapport à Lamartine et Hugo : Méditations poétiquesLes ContemplationsLes Illuminations. A une époque où les titres d'Hugo et Rimbaud n'existaient pas encore, Sainte-Beuve va créer sur le modèle du nom "Méditations" le titre Consolations en s'inspirant du premier recueil d'Hugo et de ses préfaces successives, puisque nous l'avons vu ! Hugo définissait le poète comme un consolateur et employait à dessein le nom "méditation" dans ses préfaces. Or, Vigny va définir un genre pour les derniers poèmes qu'il va ajouter à son recueil de 1837 : Poèmes antiques et modernes, il utilise lui aussi le suffixe en "-tion" avec le mot "Elévation". Les deux poèmes concernés sont "Les Amants de Montmorency" et surtout "Paris".
Les connaisseurs des vers de Vigny étant d'évidence peu nombreux, je considère que cette mise en perspective vaut le détour pour l'étude en contexte historique des poésies rimbaldiennes.
Puis, il faut prendre son temps. Pour l'instant, ce qu'on voit se dessiner c'est les modalités de poètes voyants en fonction du cadre chrétien. C'est très net dans les odes hugoliennes, c'est très net, malgré l'attitude rebelle, chez Vigny. On va continuer d'explorer ce cadre chrétien avec Lamartine. Il faut d'abord bien poser tout ça avant de voir ce qu'en a fait Rimbaud et aussi pour comprendre pourquoi Rimbaud va accorder un talent visionnaire à des poèmes qui relèvent de l'idéologique religieuse que Rimbaud combat de toute son âme. Il faut bien à un moment donné chercher à comprendre comment tout cela s'articule.

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