Un peu malade, je ne traite pas le sujet que j'avais prévu de poursuivre, mais il s'agit tout de même d'une étude elle aussi prévue et annoncée, et peut-être qu'elle sera finalement très appréciée. L'alchimie du verbe des poèmes, est-elle dans la forme ou dans les énoncés ? Cette question que ne semble pas se poser les rimbaldiens est pourtant fondamentale.
Prenons "Alchimie du verbe"'. Dans son livre sur Une saison en enfer, Jean-Paul Vaillant dit de cette section que c'est un prosimètre, mais que Rimbaud n'en aurait pas eu conscience, il ne ferait que citer les poèmes en guise d'illustration comme dans ses lettres. Autant je suis d'accord pour identifier un prosimètre, autant je ne comprends pas pourquoi sabrer ensuite l'idée en la présentant comme une réalité involontaire. Il y a une différence fondamentale entre la prose des lettres et celle du récit de "Alchimie du verbe", c'est que ce dernier texte est lui-même une prestation littéraire, une œuvre d'artiste. Vaillant revient aussi sur l'idée que les poèmes ne sont pas forcément dénigrés puisque du coup le poète prend la peine de les publier, comme il l'a fait pour "Les Etrennes des orphelins" et "Les Corbeaux", à quoi ajouter "Trois baisers". Vaillant veut souligner comme d'autres une ambivalence. Il s'intéresse aussi au fait que les poèmes soient retouchés et dit que Rimbaud a voulu les "améliorer" jusqu'au dernier moment, mais en mettant des guillemets prudents à ce verbe "améliorer".
La première question que se pose Vaillant sur les poèmes insérés est de l'ordre d'une alternative : "Les poèmes sont-ils de strictes illustrations des analyses qui les précèdent ou doivent-ils être plutôt considérés comme des insertions à valeur anthologique ?" Objectivement, la question ne se pose pas, les poèmes ne sont pas déclarés par la prose du récit comme une prestation d'anthologie. Ils sont des illustrations de l'alchimie du verbe. En revanche, en posant son alternative malheureuse, Vaillant s'éloigne de la véritable question à poser. Qu'est-ce que l'alchimie du verbe en ces poèmes ? Et il aurait pu poser cette alternative : s'agit-il d'une alchimie formelle ou le contenu lui-même est-il un témoignage savant ?
C'est ça, la vraie question !
Vaillant pose ensuite une deuxième question, toujours sous forme d'alternative : "[...] les poèmes qui y figurent doivent-ils être pris au sérieux ou sont-ils les preuves parodiques des errements du passé du narrateur, qui les condamnerait désormais ?" Ici, il y a un problème de rigueur dans la méthode. Les poèmes seraient parodiques, mais condamnés après-coup : ça n'a aucun sens. Et comme ces poèmes ont une existence manuscrite attestée au printemps et à l'été 1872, il est problématique de les considérer comme "parodiques" dans le cadre du récit de l' "alchimie du verbe". D'ailleurs, cette question est un dérivé un peu maladroit de la première question qui était suffisante pour vider le sujet.
Je' laisse tomber la question des variantes et le renvoi assez dérisoire aux analyses d'Alain Bardel, plutôt qu'à celles d'un autre.
Enfin, Vaillant annonce qu'il va continuer de s'intéresser de près au sens de chaque passage en prose, mais qu'il va se montrer plus sommaire sur l'interprétation des poèmes fournis dans cette section. Cela appellerait des études beaucoup trop longues.
Pour "Bonne pensée du matin", Vaillant renvoie à une lecture ancienne d'Yves Denis et à une étude sienne assez récente, mais les lecteurs de mon blog savent que j'y ai ajouté l'identification d'une source incontestable, une chanson de Desaugiers clairement évoquée par le titre et le premier vers du poème "Bonne pensée du matin".
Mais, qu'est-ce que l'alchimie du verbe ?
Si "Larme" et "Bonne pensée du matin" sont des prestations alchimiques, est-ce qu'il s'agit d'une unité formelle qui sublime le propos ou est-ce que le propos même des poèmes est desservi par la méditation alchimique.
Les deux premiers poèmes illustrant la pratique alchimique sont "Larme" et Bonne pensée du matin", tous deux servis dans des versions sans titre. Le premier poème a pour cadre un retrait dans la Nature, pas trop loin de Paris et de son bassin ("jeune Oise"), et au plan biographique on pourrait penser à l'éloignement forcé des mois de mars et d'avril 1872, le poème étant daté de mai 1872 sur un manuscrit. "Bonne pensée du matin" a un cadre urbain, et même parisien avec une référence biblique "Babylone" qui peut renvoyer à la tour de Babel et au refus par Dieu que le poète rapporte à l'humanité une langue unique. Dans le premier poème, Rimbaud boit ce qui s'apparente à de l'or : "une liqueur d'or", mais l'orage l'empêche de boire finalement. Et à la fin du poème, il se décrit en train de pleurer, ce qui semble signifier un échec alchimique, ce qui crée une distorsion avec le propos du récit "Alchimie du verbe". Le poème lui-même décrit un échec alchimique et en parle en conscience. Quant à "Bonne pensée du matin", le poète qui dénonce de "faux cieux" finit sur une note d'espoir avec des travailleurs qui pourront goûter à une "eau-de-vie" qui serait l'équivalent d'un "bain dans la mer, à midi", ce qui est assez suspect. La Vénus décrite n'a pas la majesté de celle du poème "Credo in unam". Il y a un problème de logique à dire que ces poèmes sont des exemples d'expériences alchimiques auxquelles le poète croyait en mai 1872, et qu'il dénonce en 1873 dans la Saison, puisque les mises à distance, les sentiments d'échec et de frustration sont explicites dans les pièces en question. Le poème "Chanson de la plus haute Tour" est annoncé comme discours aigri et adieu au monde. Ensuite, nous avons deux poèmes "Faim" et "Le loup criait..." qui n'ont rien de positif. Le premier parle d'une faim dérisoire de pierres des "vallées grises" et le second parle d'une mauvaise digestion et d'un écoulement des détritus dans la rivière. Enfin, le poème "L'Eternité" fait une exception. Son discours est exalté et prétend à une révélation, tandis qu'il est introduit par une critique qui met à distance son arrogance : "je prenais une expression bouffonne et égarée au possible". Cependant, le choix verbal "je prenais" nous prévient que le poète était conscient de jouer le bouffon qui s'égare, lorsqu'il composait ce morceau. Et enfin il y a la note sombre du poème "Ô saisons ! ô châteaux !" sur un sentiment d'échec dans la quête du bonheur.
En conclusion, ces poèmes ne sont pas clairement des illustrations d'une pratique de l'alchimie du verbe qui aurait pu faire illusion un tant à Rimbaud.
Maintenant, les questions se posent aussi pour les poèmes en prose.
Prenons "Fête d'hiver" ! Il semble y avoir eu une assez bon article de David Scott en 1979, article en langue anglaise auquel je n'ai pas eu accès, mais il semble aussi avoir quelques défauts rédhibitoires. Pierre Brunel en rend partiellement compte dans son édition critique des Illuminations en 2004. La lecture de Brunel n'est pas très bonne malgré tout. Heureusement, la lecture de référence actuelle vient d'un article de Bruno Claisse qu'il a publié dans la revue toulousaine Littératures et qu'il a repris dans son premier livre rassemblant ses études de poèmes en prose rimbaldiens. Dans l'ancienne édition en Garnier-Flammarion des Illuminations par Jean-Luc Steinmetz, deux articles de Claisse seulement avaient trouvé grâce et étaient cités, celui sur "Marine" et de mémoire et si je ne m'abuse celui sur "Fête d'hiver".
Cet article de Claisse peut être consulté en ligne, il est disponible sur internet.
Avec un tel article, vous comprenez que je n'ai pas trouvé nécessaire de publier à mon tour des recherches sur les quelques lignes de "Fête d'hiver", même s'il reste des choses à explorer.
Ceci dit, à la fin de son article, outre que Claisse implique une lecture positive des émerveillements pour les poulies et passerelles de "Villes" ("Ce sont des villes!"), ce sur quoi il est revenu en en découvrant la nature d'humour industriel..., il est affirmé que "Fête d'hiver" cible satiriquement l'univers des Fêtes galantes, reniant son admiration explicite qu'il déclarait à Izambard dans une lettre d'août 1870.
Or, cette ironie à l'encontre de Verlaine, j'aimerais bien qu'elle soit étayée par une vraie analyse des procédés rhétoriques de "Fête d'hiver", parce que même si la lecture de Claisse est très juste l'enrobage satirique et ironique Claisse ne fait qu'affirmer sa réalité poétique par présupposé idéologique sur la personnalité et plus précisément les intentions intellectuelles de Rimbaud en écrivant ce poème. Je suis désolé, mais le poème est une succession de phrases neutres où on peut conserver toute la finesse de lecture de Claisse sans garder grand-chose du registre satirique, et surtout on ne voit pas où est l'ironie à l'encontre de Verlaine dans ce morceau, préjugé de Claisse qui lui venait sans doute de Fongaro !
Il y a quoi de clairement ironique ? "coiffées au Premier Empire", et éventuellement "Rondes sibériennes", et encore !
Et ce problème apparaît avec force dans "Vies" : "je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé, un musicien même qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l'amour [...]". Cette fois, il est sensible qu'on peut difficilement prendre au premier degré l'énoncé, mais Rimbaud cible la "Conclusion" des Mémoires d'outre-tombe et toute la question est de déterminer le plan à partir duquel déterminer l'intention ironique du propos rimbaldien...
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