Le poème "Fairy" est l'un des plus compliqués à cerner de tous les poèmes en prose rimbaldiens. De tous les poèmes, il y a moyen de fixer une lecture un tant soit peu précise ou riche, mais "Fairy" pose un problème accru d'hermétisme. Il en est quelques autres qui sont aussi hermétique, mais "Fairy" c'est un peu le poème qui offre le moins de prise à une quelconque lecture.
Alinéa par alinéa, nous comprenons pas mal de chose, mais la description est vague. Il faut admirer des yeux et une danse en tant que supérieurs, mais on ne sait pas exactement ce qu'ils sont eux-mêmes. Il faut deviner. On se demande qui est cette Hélène et pourquoi ce passage d'Hélène à son enfance du premier au troisième alinéa. Les informations temporelles du deuxième alinéa sont elles-même énigmatiques. Et puis, il y a ce titre en langue anglaise qui nous défie à son tour. Le titre "Being Beauteous" est si pas traduit adapté en français par le poème qu'il introduit : "Être de Beauté". Puis, nous savons qu'il s'agit d'une citation d'un poème en vers de langue anglaise de l'américain Longfellow. Le titre "Bottom" n'est pas non plus incompréhensible avec l'arrière-plan de l'âne du Songe d'une nuit d'été perceptible dans le poème correspondant. Le titre "Fairy" n'a jamais été ramené à une référence littéraire de langue anglaise précise. Son sens même est débattu. Le mot signifie "fée" en tant que nom ou, si j'ai bien compris, "féerique" en tant qu'adjectif, on suppose aussi que Rimbaud aurait mal orthographié le mot "Faery" ce qui est douteux et que je ne crois pas un instant. Mais Underwood faisait déjà remarquer que le mot anglais "fairy" se lisait phonétiquement presque comme le mot "féerie". J'imagine que "fairy" vient justement de l'anglo-normand, mais je n'ai pas vérifié. En tout cas, "féerie" nous maintient dans l'idée des fées et du féerique. En effet, un française de l'époque lisait en anglais "fairy", et pouvait peut-être entendre "féerie" dans sa tête, sauf que l'hypothèse que Rimbaud ait profité de la phonétique pour lire "Fairy" en "féerie" a en l'état quelque chose de gratuit. Et pourtant... Dans le poème "Scènes", nous trouvons le mot "féerie" et j'ai pensé spontanément en réfléchissant au sens "féerie" pour "fairy" à cette mention du nom "féerie" dans "Scènes", et cela s'est accompagné d'une autre intuition de lien entre ces deux poèmes dont je vais parler dans un instant. Comme je travaillais à partir du livre Eclats de la violence de Pierre Brunel que j'avais entre les mains, après avoir lu les pages sur "Fairy", je suis allé consulter directement les pages sur "Scènes" que je n'ai fait cette fois que survoler, parce que je suis assez fatigué par l'usure hebdomadaire de mon travail. Et j'ai eu la surprise de voir que Brunel qui n'en parlais pas dans les pages consacrées à "Fairy", quand il traite du mot "féerie" dans "Scènes" fait lui aussi un rapprochement avec le titre de langue anglaise. Je cite sa note au mot "féerie" page 649 : "le mot invite à un rapprochement avec "Fairy" et en tout cas avec les fairy-plays de l'époque élisabéthaine dont le Songe d'une nuit d'été est la plus remarquable et la mieux connue de Rimbaud."
Or, j'ai un deuxième élément de rapprochement entre "Fairy" et "Scènes".
Dans le premier alinéa de "Fairy", nous avons un groupe des "oiseaux muets" qui sont quelque peu des comédiens puisque c'est à eux que "L'ardeur de l'été a été confiée", et leur partenaire théâtral est une "barque de deuils sans prix" qui exprime toute "l'indolence requise". Je rapproche spontanément cette description de descriptions du poème "Scènes" où nous avons affaire à "Des oiseaux des mystères", expression qui sur le manuscrit corrige la leçon originelle : "oiseaux comédiens", et ces "oiseaux" sont en présence, nous apprend le même alinéa, des "embarcations des spectateurs."
Il est question de "taillis" et de "l'ombre des futaies mouvantes" dans la "féerie" de "Scènes", ce qui permet là encore du recoupement avec "les ombres vierges" ou "les fourrures et les ombres" dans "Fairy". Le poème "Scènes" permet ensuite d'élargir la zone de poèmes à comparer parmi Les Illuminations. Le poème "Scènes" est composé de huit alinéas. Le premier et le dernier se font écho par un mode de reprise : "L'ancienne Comédie poursuit ses accords et divise ses Idylles : [...]", "L'opéra-comique se divise sur une scène à l'arête d'intersection de dix cloisons dressées de la galerie aux feux." Notez que "opéra-comique" reprend "Comédie" et "se divise" répète "divise".
Ce tour est similaire au bouclage d'ensemble du poème "Nocturne vulgaire" où la première phrase assez longue est répétée sous une forme abrégée en clausule : "- Un souffle disperse les limites du foyer."
Il ne s'agit pas d'un foyer de cheminée comme on l'écrit parfois, mais d'un foyer de théâtre avec un système de changement à vue des décors. Notez que dans "brèches opéradiques" nous avons du coup un écho à "opéra-comique".
J'en arrive à la conclusion que pour le sens de "Fairy" les rapprochements avec "Nocturne vulgaire" et "Scènes" ont beaucoup à nous apporter.
Ajoutons aussi que dans "Scènes" l'idée de "l'ancienne Comédie" qui a quelque chose d'une sempiternelle comédie de boulevard fait songer à "l'ancienne inharmonie" dans "Matinée d'ivresse" et par opposition à la "nouvelle harmonie" dans "A une Raison". "Fairy" et "Scènes" ont l'apparence de deux poèmes qui s'opposent, tout comme cela se ressent dans l'affrontement entre "Marine" et "Mouvement" par exemple.
A bien y réfléchir, il ne convient pas de balayer d'un revers de main la lecture "féerie" pour "fairy" elle ouvre... des boulevards. Peut-être de tréteaux pour faire les pitres, mais nous ne le saurons que si nous y allons voir.
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Je rouvre mon article avec une suite sur le mot "futaie".
Je pars d'un rapprochement entre les poèmes "Fairy" et "Scènes". Je rapproche le titre "Fairy" de la mention "féerie" dans "Scènes" et en même temps je relève le parallélisme entre des oiseaux muets acteurs en présence d'une barque théâtrale et des oiseaux comédiens ou de mystères accompagnant la vision des embarcations des spectateurs.
L'alinéa de "Scènes" qui contient le mot "féerie" parle d'un "amphithéâtre couronné par les taillis", puis la féerie "s'agite ou module pour les Béotiens, dans l'ombre ds futaies mouvantes sur l'arête des cultures." J'ai déjà rapproché cela des "ombres vierges" ou du couple "les fourrures et les ombres" dans "Fairy". L'expression "ombres vierges" n'est pas courante mais fait penser à l'expression du monde végétal "forêt vierge". Je remarque aussi que la forme de passé simple "frissonnèrent" renvoie au cliché romantique du "frisson", les "frissons" étant un mot-clef du sonnet "Voyelles".
Automatiquement, je songe à la présence du mot "futaie" dans "Après le Déluge".
J'ajoute donc les derniers alinéas de "Après le Déluge" à mon ensemble textuel des Illuminations à rapprocher pour les thèmes déployés, ce qui nous fait rencontrer la figure d'Eucharis, nom de nymphe surtout connu à cause du "roman" de Fénelon Les Aventures de Télémaque et celle de la "Sorcière". Nous avons aussi la mention d'un cadre nocturne, et il est fait état de pierres qui se cachent et de fleurs qui s'ouvrent, ainsi que d'églogues à confronter aux idylles de "Scènes" :
Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym, - et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c'était le printemps.- Sourds, étang, [...]Car depuis qu'ils se sont dissipés, - oh ! les pierres précieuses s'enfouissant, et les fleurs ouvertes ! - c'est un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait, et que nous ignorons.
Si je ne cite pas intégralement l'avant-dernier alinéa de "Après le Déluge", je songe tout de même un rapprochement avec la "ruine des bois" et le "torrent" de "Fairy". Cela peut éventuellement orienter l'interprétation des "bûcheronnes".
Vu qu'il est question de "l'enfance d'Hélène" dans "Fairy", même si les mots clefs n'apparaissent pas, une comparaison est toujours intéressante avec "Enfance I" et notamment son deuxième alinéa à "la lisière de la forêt". Il est question de "bêtes d'une élégance fabuleuse" dans "Enfance II" et puis, dans "Enfance V" d'un plan où voir lunes et comètes, mers et fables.
A part ça, le thème des fées a une effervescence particulière dans l'Angleterre victorienne, à l'époque des séjours londoniens de Rimbaud, cela implique aussi la peinture et bien sûr il est inévitable de rapprocher le poème au titre "Bottom" de "Fairy", car Le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare est une source essentielle de ce renouvellement d'intérêt.
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